‹ Un grand ministre de la marine, ColbertChapitre 4 sur 15 · A L ENSEIGNE DU « LONG-VESTU · texte numérisé non relu

A L ENSEIGNE DU « LONG-VESTU

les pamphlétaires persiflaient : « On n'admet au gouvernement que des gens propres à faire des esclaves, des hommes d'une naissance au-dessous de la médiocre : tel, un Monsieur Louvois, petit-fils d'un bourgeois de Paris; tel, un Monsieur Colbert, fils d'un marchand de Reims (1). » A ces bourgeois, le soleil royal emprunta une partie de son éclat : et son éclat les mit en pleine lumière.

(1) Soupirs de la France esclave qui aspire après sa liberté.

Jean-Baptiste Colbert s'était formé aux affaires publiques sous Michel Le Tellier et Mazarin. Du ministre de la guerre, il est à vingt ans le commis, et du cardinal, à trente-deux ans, l'intendant. D'aucun, il ne reste le disciple, mais bien d'un maître depuis longtemps disparu qui n'est pas sans porter ombrage au Roi-Soleil : u Voilà Colbeit qui va nous répéter : Sire, ce grand cardinal de Richelieu. . » raillait Louis XIV (1). Et Louis XIV avait tort. La grande figure du cardinal éleva au-

(1) Mémoires du marquis de Villette, éd. Mon- MERQUÉ, p. 52.

dessus des mesquines questions d'intérêt personnel, où il se serait enlisé, Fintendant de Mazarin.

Ni Le Tellier, ni Mazarin ne pouvaient être des modèles. L'un, « esprit doux, facile, insinuant, qui promettoit beaucoup et tenoit peu, excelloit en patelinage (1), » ce qui n'est point le propre d'un grand homme d'État. L'autre était irrésolu et prime-sautier au point que deux affaires ne pouvaient trouver place simultanément en son esprit, c'est Colbert qui l'observe avec finesse : « Quand l'une est un peu pressante, elle efface l'autre : et quoi que la mémoire fasse pour l'y remettre de temps en temps, la place étant remplie, elle ne peut mettre le pied que sur le seuil de la porte, d'où elle est rechassée immédiatement (2). »

Bien plus ! La souplesse de caractère de

(1) Mémoires deM. de Saint-Hilaire, t. I, p. 8.

(2) Golbert à Le Tellier. 12 avril, 12 juin 1650

l'Italien, porté à trouver « tout accommodement facile, pourvu qu'il le pût faire pour de l'argent », offusquait Thomme rigide que guidaient des maximes d'une mâle beauté : « La principale et seule partie d'un honnête homme, écrivait Golbert, est de faire toujours bien son devoir à l'égard de Dieu, d'autant que ce premier devoir tire nécessairement tous les autres après soi et qu'il est impossible qu'on s'acquitte de tous les autres, si l'on manque à ce premier... 11 n'y a que l'application qui attire du mérite, d'où vient l'estime et la réputation, qui est la seule chose nécessaire à un homme d'honneur. . . Aucun homme n'a de satisfaction et de gloire dans le monde qu'autant qu'il entreprend des choses difficiles et qu'il en vient à bout (1). »

(P. Clément, Histoire de Colbert. Paris, 1874, in-8% t. I, p. 10).

(1) P. Clément, t. I, p. 490.

Mazarin, en mourant le 8 mars 1661, avait légué au roi son « domestique » en lui décernant un certificat de « fidélité (1) » : «Je vous dois tout, Sire; mais je crois m'acquiter en quelque manière en vous donnant Colbert (2). » Et dans l'ombre du roi comme il le fut dans celle du cardinal, Colbert va remettre sur pied le budget de l'État. Pour y arriver, tous les moyens lui seront bons : on ira jusqu'à dire de cet honnête homme qu'il était « capable de perfidies noires, de violences et de bassesses (3). » Et pourquoi? Parce qu'un drame édifiera sa fortune sur la ruine d'autrui. Pourquoi, dis-je? Parce qu'il fut un justicier (4) .

Les finances sont entre les mains du

(1) P. Clément, t. I, p. 112.

(2) Mémoires de l'abbé de Chois y.

(3) E. Lavisse, Histoire de France, t. VII', p. 144.

(4) Ghéruel, Mémoires sur la vie publique et privée de Fouquet. Paris, 1864, 2 vol. in-8°.

CRIME DU SURir^TENDANT FOUQUET 17

surintendant Nicolas Fouquet, un homme à bonnes fortunes, mécène des gens de lettres et des artistes, mais un voleur. Le fastueux propriétaire du château de Vaux puise à pleines mains dans les coffres de l'État dont il a la garde, pour subvenir à ses dépenses particulières, sans souci de conduire à la ruine le crédit de la France.

Colbert, dès 1659 et encore qu'il ne soit que l'intendant de Mazarin, a donné l'alarme et prononcé le mot de banqueroute (IJ. On ne l'a pas écouté. Mais depuis la mort de Mazarin, Fouquet se sent l'objet d'une surveillance occulte qui fait dire à la marquise d'Assérac, son amie : u L'envie est d'ordinaire l'ombre des grandes fortunes : plus la vôtre s'élèvera, plus l'effort de vos ennemis. sera grand. »

Et près de qui trouver un refuge? Un

I) P. <.il.KMl.NT, t. I, |). 93.

tableau allégorique, au château de Vaux, représente un écureuil blotti entre les pattes d'un lion, et un fouquet n'est autre que l'hôte agile de nos bois. Ajoutez au tableau un accessoire; ajoutez la couleuvre emblématique de Colbert à l'écureuil de Fouquet, et vous aurez le sens du drame poignant qui se joue, en présence du roi, entre l'intendant et le surintendant. Quelle prise n'offrait point à la critique l'étrange système financier qui faisait de Fouquet le débiteur direct des fonds empruntés pour le roi, et du roi le débiteur de Fouquet (1). Golbert n'a point eu de peine à convaincre Louis XIV de la fausseté des états qu'on lui présente, où sont majorées les dépenses et les recettes amoindries. Forcé de s'expliquer, Fouquet « avoue ses voleries, » mais promet

(1) Jules Lair, Nicolas Foucquet, procureur général, surintendant des finances, ministre d'Etat de Louis XIV, Paris, 1890, 2 vol. in-8».

de s^amender (1). Elle roi, magnanime, se contente de « prendre avec lui des sûretés » en lui donnant « Golbert pour contrôleur, » ce sont les propres expressions des Mémoires de Louis XIF{2). Ainsi l'arme dont Golbert a frappé son rival ne l'a pas abattu; en a-t-il une autre en réserve?

Dans un « Mémoire échappé de ses mains » le I" octobre 1659, Golbert incitait vivement Mazarin à « rétablir la gloire et l'honneur du royaume sur la mer, en remettant sur mer un nombre considérable de galères et de vaisseaux, en reprenant surtout les voyages de long cours (3) . » En deux traits, « le domestique » du cardinal traçait le programme du futur ministre de la marine. Mais par qui et au profit de qui le voit-il réahser?

(1) Discours de Louis XIV à l'ouverture du Conseil des finances (P. Glémext, t. î, p 151).

(2) Paris, 1H06, in.8% t. I, p. 4.

(3) P. Clément, t. I, p. 94.

D'un homme qui avait pour devise l'orgueilleux Quo non ascendet, ce ne fut pas l'une des moindres outrecuidances de se poser en unique héritier de la politique de Richelieu : « Monsieur le cardinal m'avoit faict l'honneur de me confier, à moy seul, un illustre dessein et digne d'un si grand homme pour la gloire de l'État. Ce dessein étoit fondé sur les colonies (1). " « J'achetay des vaisseaux marchands et envoyay à la Terre Neufve, aux Indes Orientales, à l'Amérique et aux balaines. J'avois des lumières pour produire au Roy des revenus immenses (2) . »>

Au Roy? Non. Mécène des expéditions exotiques, des explorateurs qui lui dédient

(1) Réponse de Foucquet à l'acte d'accusation du procureur général Denis Talon (B. N., Mélanges Golbert 32, fol. 652 v).

(2) Foucquet, Défenses sur tous les poîncts de won procès, 6" chef, p. 70.

CRIME DU SUHIISTENDAIST FOQQUET 21

leurs ouvrages (1), des missionnaires qui l'implorent (2), des géographes qui lui offrent leurs cartes (3), c'est à lui-même que songe Fouquet en essayant de fonder u une grande Compagnie où il prendrait une part très considérable » . Mais par malheur, dans le conseil qu'il tient « toutes les semaines au logis pour discuter les affaires de manne et de commerce » , il est épié par un implacable argus, par Colbert (4).

Fouquet a acheté en Hollande une demi-douzaine de vaisseaux, et des frégates « qui volent sur la mer (5) » sous la

(1) Etienne de Flacourt, Description de Madagascar. Paris, 1658, in-8».

(2) Le P. F^ELLEPRAT, Relation des missions des PP. de la Compagnie de Jésus dans les isles et dans la terre ferme de l'Amérique méridionale. Paris, 1655, in-8».

(3) N. Sanson, l'Amérique en plusieurs cartes nouvelles : B. N., P 43.

(4) FotCQiJET, 6« chef, p. 70.

(5) LaJienommce, te Saint-Jean-Baptiste, l'Aigle

conduite d'un magnifique bâtiment aux armes parlantes, le Grand Ecureuil. Il en tient en partance pour la Baltique où l'on songe à envoyer comme héritier du trône de Pologne, avec des monceaux d'or, le duc d'Engbien (I), — pour Madagascar où le Hollandais Hugo va essayer de supplanter le gouverneur établi par le maréchal de La Meilleraye (2), — pour Java et Sumatra où une compagnie nanto-rochelaise compte expédier trois navires avec

cfOrf le Jardin de Hollande, le Saint- Antoine de Padoue, la Sainte- Anne, le Saint-Sébastien (B. N., Mélanges Colbert 32, fol. 651, 653, etc. — Mél. Golbert 107, fol. 45).

(1) Le Saint Jean, entre autres navires de Fouquet, commandé par le capitaine bordelais de Lage, devait charger, en guise d'une cargaison de sel, deux millions en or (Défenses de Foucqlet, t. XI, p. 31. — J. Lair, t. II, p. 5, 23). — Sur ses achats en Hollande en 1660, cf. la Continuation de production de M. Foucqlet, p. 204, 205,

(2) SoucHU DE Rennefort, Histoire des Indes Orientales. Paris, 1688, in-4''.

retour à Belle-Isle (1), — pour les Antilles où Fouquet a acheté l'île Sainte-Lucie (2) et fondé à la Martinique im poste fortifié (3), — pour Terre-Neuve où les Anglais veulent évincer (4) un malheureux mutilé, Gargpt dit Jambe-de-Bois, doté en fief héréditaire du comté de Plaisance, du Petit- Paradis et de toute la côte méridionale de l'île (5). Obligé de vendre ses

(1) Propositions faites à Fouquet avant sa détention (B. iV., Nouv. acq. franc. 9342, fol. 59).

(2) Trente-neuf mille livres (B. N., Mélanges Colbert 32, fol. 655).

(3) Aux Trois Rivières. La Payre à Dolu : La Martinique, 14 mars 1663 (B. N., Mélanges Colbert 116, fol. 115).

(4) Mémoire sur les prétentions des Anglais à s'approprier Terre-Neuve. 27 octobre 1661 (B. N., Mélanges Colbert 105, fol. 26).

(5) En 1658. Une commission royale lui fut délivrée en 1660 pour aller se saisir du Grand et du Petit-Plaisance, du Petit-Paradis et autres lieux à Terre-Neuve (B. N., Baluze 149, fol. 5. — G. Mabcel, le Surintendant Fouquet, vice-roi u Amérique. Paris, 1885, in-8«, extrait de la Revue de Géographie).

pauvres « hardes » pour payer sa logeuse (1), Gargot ne pourrait prendre possession de Terre-Neuve, si Fouquet ne lui avançait en sous-main les frais de l'expédition. Mais le mystère planera sur l'intervention du surintendant (2) .

Il plane de même sur la création d'une vice-royauté des deux Amériques qui englobe sous une direction unique nos possessions du Nouveau-Monde (3). Le bénéficiaire, Isaac de Pas marquis de Feuquière, reconnaissaitlel5 septembre 1660,

(1) Mémoire de la vie et des aventures de Nicolas Gargot. S. 1. n. d., in-4».

(2) Gargot à Fouquet. 21 décembre 1660 (G. Marcel, p. 12). — Gargot à Colbert. 17 juillet 1662 (B. N., Mélanges Colbert 109 bis, fol. 847).

(3) En août 1660 (G. Marcel). La Compagnie de la Nouvelle-France protesta « contre la prétention de M. de Feuquière d'estendre l'authorité de sa charge de vice-roy de l'Amérique sur la Nouvelle-France » (Affaires Étrangères, Amérique 2, p. 192).

dans une contre-lettre tenue secrète, que « la char^^e de vice-roy d'Amérique appartenoit au sieur Fouquet, qui l'avoit payée trente mille escus » .

Par une autre personne interposée (1), Fouquet mettait la main sur la puissante Compagnie du Nord pour la pêche des baleines (2), aux « vingt-cinf[ à trente (grands vaisseaux armez et équippéz en guerre, force toute parée à servir à l'occasion contre les ennemis (3) » .

'1) Robert Ivon de Saint-Maur.

(2) Ordonnances des 23 juillet et 6 octobre 1660 (B. N., Franc. 21432, fol. 15. — Ch. de La RonciÈRE, la France Arctiffue ou tes baleiniers basques au Spitzbery^ dans la lieviie du Béarn et du pays basque, t. Il (1905), p. 102).

(3) Mémoire servant de très humbles remontrances au Roy pour la Compagnie du Nort establie en France pour lapesche des ballaines. In-fol. (B. N., Factum Fol. Fm. 3916). — Un de ces baleiniers, la Sainte-Barbe, avait livré bataille pendant une demi-journée à deux grands vaisseaux e8pa(jnols. — Cf. aussi Gazette de France

. . . Contre les ennemis du surintendant. Car Fouquet en a, et il se prémunit contre eux. Au gouverneur du petit port fortifié de Concarneau qu'il a acquis, il fait signer (1) l'engagement de le servir « contre toutes sortes de personnes sans exception » et d'accumuler « sans mot dire » vivres et munitions « pour quand il serait temps. » Presque en même temps, le 5 septembre 1658, sous le prétexte qu'il y a du danger à le laisser aux mains d'une famille aussi frondeuse que celle du cardinal de Retz, il se fait céder (2) un nid d'aigle : Belle-Isle-en-mer. Ce « chasteau extrême-

(1) Le 2 juin 1658 (Ghéruel, t. I, p. 364. — Défenses de Foucquet, t. lil, p 299). — C'est des chantiers de Concarneau qu'étaient sortis deux de ses vaisseaux, le Grand Ecureuil et le Petit Chalain; celui-ci portait le nom du président Fouquet de Chalain, son parent (B. N., Mélanges Colbert 32, fol. 653).

(2) Pour 1 300000 livres (B. N., Mélanges Colbert 32, fol. 644 y : Chéruel, t. I, p. 395).

ment fort et presque imprenable, étant situé sur un roclier, si bien qu'il est impossible de le miner par dehors (1), » lui servira de «retraitte en cas de quelque sinistre accident. ^

En juin 1661, une légion d'ouvriers y travaillent dans un tel mystère qu*il est impossible à Golbert de se renseigner sur la nature de leurs travaux (2). Et voici pourquoi : quand l'ingénieur d'Aigremont aura renforcé les défenses du Château en enveloppant d'une vaste enceinte la future capitale de Tile (3), quand le Hollandais Loger en aura approfondi le port pour contenir la flotte du surintendant, quand

(1) Le Mercure hoUandois. Amsterdam, 1676, in-16, p. 642.

(2)ColbertdeTerronàColbert.I0etl7juinl66I (Lettres de Golbert, t. I, p. cxciv).

(3) Les plans de l'île aux armes de Fouquet, avec les projets de travaux, se trouvent à la B. N., Estampes^ topographie du Morbihan. — Laih, t. I, p. 532.

un arsenal y aura été créé, Fouquet pourra, à l'abri de deux cents canons venus subrepticement d* Angleterre et de Hollande (1) , défier toutes les attaques. Or, il dispose d'autres ports : il a chassé de l'île d'Houat en 1659 une garnison espagnole : et une veuve de ses amies, Pélagie de Rieux, marquise d'Assérac, s'est engagée secrètement (2) à lui remettre dès la première réquisition l'île d'Yen, Guérande, le Groisic et la forteresse invincible du Mont Saint- Michel.

Alors apparaît le danger de ces nombreuses bases d'opérations navales dans une province où les natifs, très braves, mais très indépendants, rattachés depuis un siècle et demi à la Gouronne, ont encore « la présomption de croire qu'ils ne sont

(1) Cinquante-trois canons de fonte, 157 de fer (B. N., Mélanges Golbert 107 bis, fol. 368).

(2) 26 février 1659 (Ghéruel, t. I, p. 367, 397. — Lair, t. 1, p. 546).

pas des sujets à mesme tiltre que les autres. » Ils ont maintenu leur autonomie maritime : et un simple ingénieur des fortifications prendra « la liberté » de mettre Louis XIV en garde contre « les tentations que la mer et la suggestion de quelques mauvais voisins peuvent inspirer à des sujets que l'inviolabilité de leurs privilèges persuade quelquefois de l'impuissance des princes qui ne les ont pas voulu violer (1). n

Mais il y a pis. La marine royale ellemême va écbapper au roi. Fouquet est le maître occulte de la mer. En juillet 1661, il a acheté le généralat des galères (2) pour un homme de confiance, François de Créquy, gendre de la marquise Du Plessis-

(1) Le chevalier de Clerville à Louis XIV. Brest, 14 janvier 1667 (Bibliothèque du port de Brest, ms. 163).

(2) Payé 200000 livres au duc de Richelieu (Le P. A!^8ELMP,t. Vn,p. 937).— B.N., Franc. 8025, p. 7.

Bellière, sous la clause secrète que son propre fils en héritera. Le 7 mai, il a payé au commandeur de Nuchèze la charge de vice-amiral de France (1), dont le fils de jyjme Y)^i Plessis-BeUière est assuré par une contre-lettre de recevoir la survivance : « M. le commandeur de Neuchaize n'a fait achapt de la charge de vice-amiral de France que des deniers qui luy ont esté baillés par M. Fouquet, écrit-on secrètement à Golbert avec prière d'en informer le roi. La plupart des officiers qui commandent à présent l'armement de mer, sont de sa cabale et faction. Sur M. de Vendosme, il a eu tant de crédit que, par le moien de l'argent dudit Fouquet et des pensions qu'il donne aux domestiques de M. l'admirai, il a establi presque tous les officiers, tant capitaines que commissaires.

(1) Gh. DE Ghergé, François de Nuchèze, viceamiral, intendant général de la marine de France, Poitiers, 1854, in-8°.

Le sieur Du Quesne, dont les desseins sont aussy cachés que ceux du sieur commandeur, est un des pensionnaires dudit Fouquet, avec lequel il conférait souvent à Paris et dont il dépendoit en toutes choses (1). » Que se trame-t-il donc dans l'ombre?

Colbert n'a pas attendu, pour agir, cet avis anonyme. Un coup de théâtre se prépare, que le Machiavel n'a point prévu... Nous voici à Nantes, où Louis XIV est venu tenir les États de Bretagne. Le 4 septembre 1661, des mouvements insolites de troupes donnent l'alarme aux familiers du surintendant. Mais lui d'en rire : « Vous êtes de mes amis, dit-il, je vais m'ouvrir à vous. Colbert est perdu. Ce sera demain le plus beau jour de ma vie. J'ai donné moi-même les ordres pour le faire conduire au château d'Angers. »... Le lendemain,

(I) Avis à Colbert (B. N., Mélanges Colbert 107 6«, fol. 1157).

Fouquet sort de l'audience royale, convaincu « d'être dans l'esprit du roi mieux que personne du royaume, " quand d'Artagnan le rejoint à la tête de ses mousquetaires et l'arrête. L'ordre d'écrou est signé de Louis XIV, et c'est Golbert qui a réglé tous les détails de l'incarcération. Jamais secret d'État ne fut si bien tenu. Le soir même, cinq compagnies d'infanterie partaient pour occuper la forteresse du surintendant à Belle-Isle, pendant qu'Abraham Du Quesne recevait ordre de saisir, où qu'ils fussent, les neuf vaisseaux du captif (I).

Golbert triomphe. Des perquisitions sont opérées dans tous les hôtels et palais du surintendant : et voilà qu'à Saint-Mandé, des sondages dans les murs amènent la découverte, derrière une glace, d'un plan

(I) Guerre, Archives historiques 170, p. 10. — B. N., Mélanges Golbert 107, fol. 45-3; Mélanges Golbert 113, fol. 642.

Iht'iiluxmdit (Juesrie

de révolte « en cas d'oppression (1). » Colbert se hâte de le mettre sous pli cacheté. Il tient une inculpation capitale.

Dans le plan insurrectionnel, le viceamiral de Nuchèze opposera aux ordres de la Cour la force d'inertie : « et jamais homme, écrivait Fouquet, n'a donné de parolles plus formelles que lui d'estre dans mes intérests en tout temps, sans distinction et sans réserve, envers et contre tous. Comme les principaux establissemens sur lesquels je me fonde, sont maritimes (2), » la marine aura un rôle prépondérant. Par Calais, le surintendant tient la clef du détroit; par le Havre, la clef de la Seine; et Belle- Isle est le réduit central d'où il peut lancer ses vaisseaux dans toutes les directions. Et voici son plan. Un capi-

(1) J. Lair, t. Il, p. 66, 77, 79, 315.

(2) Ch. DE Chergé, François de Nuchèze, viceamiral, p. 26,

taine de vaisseau déterminé, Guinant (1), prendra le commandement de sa flotte et, par des croisières sur les côtes, par une irruption dans la Seine, par l'armement en masse des prises au moyen de matelots étrangers, il exercera un blocus qui jettera la Cour dans l'épouvante. La Fronde, qui couve encore dans les provinces maritimes (2), peut en rebondir.

Le 16 septembre, un ambassadeur étranger, l'abbé Siri, écrivait : « Fouquet avait renforcé de cinquante canons l'artillerie de Belle-Isle et acquis tout récemment des

(1) Guinant commandait en 1652 le vaisseau l'Anna dans l'escadre qui remporta la victoire du Pertuis d'Antioche.

(2) « Le principal subjet de mon voyage en cette province a esté de restablir la tranquillité dans cette ville de Marseille. '» Louis XIV à Mercœur. Marseille, 6 mars 1660 (Guerre, Archives historiques 161, fol. 318). — Sur l'esprit de fronde qui sévit en Poitou et en Normandie, cf. une lettre de Golbert du 17 août 1659 (P. Clément, t. l,p.84).

vaisseaux de guerre en Hollande : qu'il eût cultivé des intelligences avec l'Angleterre, et il aurait très facilement réussi à se maintenir en dépit de la France, voire à causer de graves embarras en Bretagne. Aussi le roi était-il pressé de s'assurer de cette place et fort soucieux de rissue de l'entreprise dont le succès l'enchanta (1). » A quoi les Mémoires de Louis XIV répondent comme un écho :

u Fortifier des places, former des cabales et mettre sous le nom de ses amis des charges importantes dans l'espoir de se rendre bientôt l'arbitre souverain de l'État, " tel fut le vrai crime du surintendant Fouquet.

Mais lui de s'en défendre devant la chambre de justice instituée pour le juger sous la présidence du chancelier et sous

(1) Àrchivio di Stato di Napoli, Carte Farnesiane. Franciay fascio 196, fol. 166 : dépêche du 16 septembre 1661.

l'impulsion occulte de Colbert. De ce que Belle-Isle a ouvert ses portes dès la première réquisition, de ce que ses capitaines de vaisseau n'ont pas esquissé de résistance, il tire parti et argument. Il n'est qu'un pacifique armateur, son plan de révolte qu'une extravagance sans lendemain. Et quant aux tractations qui mettaient à sa discrétion les titulaires des grandes charges de la marine : « Je pouvois avoir besoin de ces personnes, expliquait-il, tant pour les establissêmens de colonies que pour les voyages au long cours. »

Là était le nœud de l'affaire : ces obligés seraient-ils, le cas échéant, des complices? La Chambre de justice n'en connut pas. Pourtant, si elle avait suivi après l'incarcération du protagoniste la trace de ses éventuels comparses, elle aurait vu ceci : un de ses capitaines de vaisseau, Forant, en fuite aux Dunes d'Angle-

terre (1) ; un vice-amiral de France, mortellement inquiet d'être mandé au procès de Fouquet (2), implorer Colbeit qui lui dépeint l'état de ses affaires comme à moitié « désespérées (3) ». — « Lorsqu'on m'en parle, ajoute le grand maître de la navigation (4), je réponds des épaules, puisque vous estes caché de moy comme des autres. » Et Nuchèze finira par confesser à l'intendant Colbert de Terron « une partie de ses affaires, tout en ayant bien de la peine à se descouvrir (5) . » Un chef

(1) Et forcé de ramener en Seudre le vaisseau de Fouquet (Archives Nat., Marine B^, fol. 67).

(2; Billet, non signé, du duc de Beaufort. Fontainebleau, 19 octobre 1661.

(3) Lettres de Colbert. 17 et 26 octobre, 9 et 24 novembre.

(4) Lettre de César de Vendôme. 31 octobre (Archives de Nuchèze : Ch. de Chergé, p. 30-32, — A. Jal, Abraham Du Qiiesne, t. 1, p. 238. — B. N., Nouv. acq. franc. 4968, fol. 328 et suiv.).

(5) Colbert de Terron à Colbert. Brouage, 30 octobre; La Roclielle, 24 novembre (R. N., Mi-langes Colbert 103, fol. 313, 328).

d'escadre, voisin de campagne de Fouquet, Du Quesne, est contraint à de pénibles explications pour n'avoir pas incorporé à sa division navale les navires du surintendant (l). Le capitaine de vaisseau Guinant, l'homme de main de Fouquet, rachète son erreur ou sa faute par l'offre de retourner contre l'Angleterre le blocus qu'il devait diriger contre la France (2). Le général des galères et le vice-roi d'Amérique, deux prête-noms de Fouquet, sont disgraciés (3). Sa grande amie, la mar-

(1) Lettre d'Abraham Du Quesne. Février 1662 (B. N., Mélanges Golbert 107 bis, fol. 1155).

(2) Golbert à Golbert de Terron. 29 janvier 1666 (Lettres de Golbert, t. III, p. 49).

(3) Le 5 octobre 1661, Feuquières remettait sa démission (G. Marcel, p. 8). — Dès le 16 août, un arrêt du Gonseil d'État, en "révoquant les concessions faites des terres et pays de l'Amérique et de l'Afrique, semblait atteindre le marquis de Feuquières comme vice-roi d'Amérique (H, Har- RissE, JSotes pour servir à thistoirej à la bibliographie et à la cartographie de la Nouvelle-France . Paris, 1872, in-8% p. 103).

quise d'Assérac, restée frondeuse, » prendra sous sa protection »> les matelots bretons qui se mettront « sur le pied de rebelles (l) » . Et l'ingénieur d'Aigremont, le constructeur de la forteresse de Belle- Isle, trahira. Il guidera en 1674 l'escadre hollandaise qui infestera les côtes de Bretagne, fera une descente à Belle- Isle et préparera sourdement en Gornouailles l'insurrection des Bonnets rouges (2).

Ainsi, à la lumière de ces faits nouveaux, à l'attitude suspecte des éventuels complices, les ténébreuses machinations de Fouquet apparaissent comme tout autre chose que le « fantôme » d'une cabale : elles étaient pour l'État un- danger latent. L'instruction ne le mit point en

(1) Lettre de l'intendant de Narp. Saint-Malo, 1" février 1673 (B. N., Mélanj^es Golbert 163, fol. 182).

(2) Arthur de La Borderie, la Révolte du papier timbré advenu en Bretagne en 1675. Saint-Brieuc, IHHi, in-8% p. 93.

évidence, malgré la durée interminable des interrogatoires, malgré la diligence des affidés de Golbert. Écartant le crime de lèse-majesté, sons le prétexte que le projet de révolte n'avait reçu aucun commencement d'exécution, le rapporteur d'Ormesson ne retint que le chef de péculat, et la Chambre ne prononça que le bannissement. Mais Louis XIV commua la peine en l'aggravant. Il frappa le condamné d'une réclusion terrible, qui le retranchait du monde des vivants; il le mit en chartre privée sans fenêtre sur le dehors. Dans l'âme du jeune monarque, la guerre civile avait imprimé un tel sentiment d'horreur qu'il voulait à tout prix en conjurer le retour : car le vrai crime du surintendant, pour Louis XIV, c'était d'avoir « voulu bouleverser l'État » .

On sait combien l'opinion en France est émotive et combien elle se passionne pour l'infortune. Joignez que, de physique

agréable, Foncfuet avait de la galanterie; Colbert était de glace, « le Nord », disait la spirituelle Mme de Sévigné; il n'en fallut pas davantage pour ameuter pour l'un et contre l'autre la Cour et la ville. Si bien que la généreuse indignation de Mme de Sévigné, des légendes attendrissantes sur le prisonnier mystérieux de Pignerol et de l'ile Sainte-Marguerite, la compassion de quelques gens de plume ont prêté au surintendant Fouquet une fausse auréole de martyr, à Colbert et Louis XIV une vague allure de tortionnaires.

A cette fantasmagorie, l'histoire ne peut s'arrêter. Nymphes de Vaux, séchez vos larmes. Gardez les vôtres, belle marquise, pour de plus nobles causes, pour celle par exemple de vos pauvres paysans de Bretagne que l'on pend. Et vous, crédules partisans d'une légende, n'ajoutez point au châtiment le poids d'un masque de fer que le condamné ne porta jamais. Laissez

passer la justice de Louis XIV. Elle ne fut point exclusive de pitié. L'homme qu'elle mit hors d'état de nuire n'était point seulement un prévaricateur, c'était un insurgé. Avec lui, s'évanouit le spectre de la Fronde. Ce fut le premier service rendu , par Golhert à l'État. Et voici le second qui est le corollaire du premier.

l'indifférence de louis XIV POUR LA MARINE

Rien ne met plus en relief le péril du plan de Fouquet que la faiblesse de la marine royale. La fâcheuse leçon du règne précédent, où l'État avait^dû mendier une escadre anglaise et une escadre hollandaise pour réduire en 1625 des sujets rebelles, avait été complètement oubliée. La marine de guerre était à l'agonie : l'inventaire qui en fut dressé, en 1661, était un nécrologe de vaisseaux coulés bas dans les ports ou bons à rompre, à vendre et à servir de brûlots (1). « Depuis dix ans, écrivait Col-

(1) Sur dix-huit vaisseaux, deux datent de 1640, deu;c de 16i.5ct sept de \(>^tiy ( Lettres ^/cColhkht,

bert, l'on n'avait jamais vu en mer plus de deux ou trois vaisseaux de guerre françois; tous les magasins de guerre étaient entièrement dénués; tous les vaisseaux réduits à vingt, — plusieurs mesme hors Testât de servir, — toute la chiourme à nuit ou neuf cens forçats, la pluspart malades et affaiblis, six meschans corps de galères; enfin cette nature d'affaires en laquelle réside la meilleure partie de la gloire du prince et le respect de son nom dans les pays estrangers, réduite au plus pitoyable estât que l'on puisse imaginer. » Pas de flotte! Pas de budget! Trois cent douze mille cent quatre-vingt-une livres en 1656 au lieu des cinq millions consa-

t. III, 2'' p., p. 699). — « Estât des vaisseaux et flustes appartenant au Roy : vaisseaux inutilz, 2 ; vaisseaux vieux et hors de service qui ne peuvent plus servir qu'à rompre pour en avoir le fer, 3; vaisseaux de service, 6, la Sainte-Anne ne vaut pas son radoub. » Toulon, 3 mai 1661 (Archives Nat., Marine B»i, fol. 48).

crés à la marine dix ans auparavant (1). Et le Suisse Georges Pelissari, trésorier général de la marine, « chicane jusqu'au mourir pour voler le Roi (2) » .

Pas de marins! Six mille ont pris du service à l'étranger. Les autres?. . . Le chef d'escadre d' Aimeras s'est fait cavalier : ' Ce n'estoit pas luy qui avoit quitté la marine; la marine l'avoit quitté, luy; et personne n'ignore, disait-il, que le désordre des guerres civilles a supprimé la marine en France. Qui est celuy de toute la marine qui n'a pas interrompu le service plus qu'Aimeras^ Depuis 1648 jusques 1660, personne n'a esté à la mer trois fois. Du Quesne a esté douze années sans aller à la mer (3) . »

(1) P. Clément, Histoire de Colbert, 2«éd., t. I, p. 403.

(2) Césarde Vendôme au vice-amiral de Nuchoze. 12 juillet 1661 (A. Jal, Abraham Du Quesne, t. I, p. 231.

(3) Observations sur le rè(jlement de la marine

Et pourtant, « la France a veu depuis trente années que les plus grandes conquestes qu'elles a faictes pendant ces dernières guerres, ce a esté par les forces maritimes : et quand on les a négligées, la perte des dittes conquestes s'est ensuivye (1). » Mais qui est en état de le comprendre et « d'effacer cette tache qui ternit en quelque manière le lustre de notre histoire, la honte que le premier empire du monde ayt esté si longtemps le plus foible de tous sur la mer (2) . » Quel homme est capable de « restabUr un corps abattu dans une vigueur digne du nom

de 1647, par G. d'Alméras (Archives Nat., iJ/arme B^s, fol. 3 V»).

(1) «Raisons principales pourquoi le Roydoibt avoir incessanment de ses vaisseaux en mer. » 15 novembre 1661 (Archives Nat., Marine BS, fol. 125).

(2) Discours du maître des requêtes Charles GoLBFRT aux États de Bretagne. 19 août 1665 (Depping, Correspondance administrative sous le règne de Louis XIV, t. 1, p. 486, note).

François? » Qui le mettra en mesure de « faire connoître que ceux qui offencent les grandz roys, ont toujours subjet de s'en repentir (1)? » Le grand maître de la navigation, César de Vendôme, a tout laissé péricliter; le secrétaire d'État qui expédie les dépêches delà marine, Hugues de Lionne, ne s'occupe que des Affaires étrangères.

A la marine, le salut viendra d'un modeste « membre du conseil du grand maître de la navigation (2), » d'un simple intendant des finances qu'une lettre de service accrédite près des officiers généraux et des ambassadeurs comme chargé de « prendre soin de toutes les affaires de la marine (3). » Colbert, en 1661, n'a

(1) Testard de La Guette à Colbert. Toulon, 3 et 17 octobre 1662 (Archives Nat., Marine BS, fol. 38 et 57).

(2) C'est le titre que porte Colbert en 1661 (À. Jai,, Dictionnaire critique, art. Colbert).

(3) Circulaire du 31 décembre 1662 renouve-

point d'autres titres. Mais il a un passé. Il n'a pas, comme Richelieu, la bonne fortune d'appartenir à la marine par toutes les fibres de son être, d'avoir pour bisaïeul un vice-amiral, un capitaine de vaisseau pour aïeul et pour père un armateur, d'être le neveu d'un chevalier de Malte en renom et le frère d'un voyageur qui a fondé une colonie au Maranhâo (1). Non, Colbert est un terrien. Mais depuis une dizaine d'années, il s'est familiarisé avec les questions maritimes pour le compte de Mazarin ou du roi : il s'est occupé d'armements au bénéfice du cardinal (2), de constructions navales pour l'État. Son cousin, Colbert de Terron, intendant de la

lant ses pouvoirs (Lettres de Colbert, t. III, p. 28).

(1) Cf. mon Histoire de la marine^ t. IV.

(2) Envoi de CHudson à Terre-Neuve, de La Vierge en Levant, etc. 1656 (B. N., Nouv. acq. franc. 4968, fol. 247). — « Mes vaisseaux consistent à l'Anne^ le Fort, le Berger^ CEspérance et le Samson. » Mazarin à Colbert, 20 juin 1651.

marine à Brouage, a parachevé cette initiation. Et voilà pourquoi Jean-Baptiste Colbeit a percé à jour les plans ténébreux de Fouquet; voilà comment il est en mesure dès 1659 de tracer le programme de son futur ministère de la marine : « Rétablir la gloire et l'honneur du royaume sur la mer, en remettant sur mer un nombre considérable de vaisseaux, en reprenant surtout les voyages de long cours (1). »

Tout de suite, il se place sous le patronage moral de son maître : « Je ne faisois que fournir la carrière dans laquelle le cardinal de Richelieu étoit entré. De tout ce que le cardinal de Richelieu avoit entrepris pour la gloire du royaume, il n'y avoit rien de plus important que la navigation et le commerce (2). » Et malgré qu'il ait une situation subalterne, qu'il ne soit point

(1; M«Tn(>ir(; du \" octohnî Hioij.

(2) Testament politique de Jean-Baptiste Gol- HERT. La Haye, 1693, in.l2, p. 185, 193.

grand maître de la navigation comme le cardinal, mais simple conseiller du grand maître, Golbert prend sur les officiers de marine un tel ascendant qu'il craint d'offusquer un monarque décidé à gouverner par lui-même. « Ce m'est une mortiffication très sensible que l'on me traitte avec cette manière soumise », écrit-il au viceamiral de Nuchèze (1). Mais son « inquiétude » d'exciter la jalousie du roi (2) est mal fondée (3).

(1) Le 7 juillet 1662 (J. Delarbre, TourviHe et la marine de son temps. Notes, lettres et documents (Î642-1701). Paris, 1889, in-8% p. 15).

(2) Golbert à Testard de La Guette. 30 novembre 1662 (J. Delarbre, p. 16).

(3) Sur Golbert, intendant, puis ministre de la marine et des colonies, consulter : Sources : Archives Nat., Marine B*l à 49, dépêches concernant la marine (1662-1683); — 6^5 à 43, réponses des intendants, etc. ; — B*2 à 9, campagnes navales; — B<*1 à 15, dépêches concernant les galères; — G. 184-185, lettres et mémoires autographes de Golbert; — Archives Nat., Colonies G^2, G^62, G«l, G«^l, G«l, G^M, 0''H, G'^'^l,

Louis XIV n'éprouve que du « dégoût" pour une arme dont le succès dès l'abord

G'*l ; — Moreau de Saint-Méry, F»26, Fn64-I68.

Bibliothèque Nationale : Fonds Français 8025 à 8030, notes et mémoires autographes : 8031-8033, 8751-8752, etc.; — Mélanges Colbert 111 à 176 bis, correspondances adressées au ministre; — Cinq-Cents Colbert 126 et 203, dépêches concernant la marine; — Nouv. acq. franc. 9342, 9390, etc., copies faites par Margry, archiviste de la Marine, de documents sur la Marine et les Colonies; — Nouv. acq. franc. 4967 à 4973, copies faites par A. Jal, historiographe de la Marine, de documents relatifs à la marine au temps de Du Quesne; — Fonds Clairambault 709, registre de dépêches ; 854, inventaire des papiers de Colbeit sur la marine.

Affaires Étrangères, 292, 298, 872, 874 à 876, 879, 881 à 885, correspondance.

Rochefort, archives de la marine, dépêches de Colbert publiées par L. Delavaud, Rochefort en iô72 et 1673 : correspondance de la Cour avec les intendants. Pons, 1883, in-8'', extrait du t. XI des Archives historifjues de la Saintonye et de CAunis.

Lettres, instructions et mémoires de Colbkrt publiés par Pierre Clé.mknt, Paris, 1861-1882, 10 vol. in-8% et surtout les tomes 111' : Marine et Galères, et 111* : Colonies. — Correspondance

52 UN GRAlND MINISTRE DE LA MARINE

ne vient pas rehausser sa gloire (l), cette gloire, dit-il, dont «l'amour a les mêmes

administrative sous le règne de Louis XIV, recueillie par G.-B. Depping. Paris, 1850-1855, 4 vol. in-4;» (Collection des documents inédits sur l'histoire de France). — Testament politique de Messire Jean-Baptiste Golbert. La Haye, 1693, in-12. — Mémoires de Golbert pour son fils dans la Collection des documents inédits sur l'histoire de France, Mélanges historiquesy 1848, t. IV.

Sandraz de Courtilz, Vie de M, Colbert. Paris, 1695, in-8» (pamphlet). — Glaude Perrault, Mémoires contenant beaucoup de particularités et d'anecdotes intéressantes du ministère de M. Colbert. Avignon, 1759, in-12. — Pierre Clément, Histoire de la vie et de l'administration de Colbert. Paris, 1846, in-8''. — Pierre Clément, Histoire de Colbert et de son administration. Paris, 1874, 2 vol. in-8''. — Alfred Neymarcr, Colbert et son temps. Paris, 1877, 2 vol. in-8". — L. Cordier, les Compagnies à charte et ta politique coloniale sous le ministère de Colbert. Paris, 1906, in-8<*. — Stewart L. Mims, Colbert's West India policy. ISew Haven, 1912, in-8«.

(1) « Sa Majesté tesmoigne estre fort dégoustée des affaires de la marine. » Golbertau vice-amiral de Nuchèze. 7 juillet 1662 (Lettres de Golbert, t. 111, p. 5).

délicatesses et, si je l'ose dire, les mêmes timidités que les plus tendres passions (1 ) » . Son « aversion naturelle pour les profusions lointaines (2), » s'aggrave à chaque déboire nouveau, — perte de Djidjelli en 1664, stérile campagne de 1666, désastreuse expédition de Candie en 1669, — sans « luy faire perdre entièrement la pensée d'avoir des forces maritimes. »

Mais Coliîert se sent si seul, si peu soutenu, qu'il écrira dans un accès de découragement : « Il vaudroit mieux abandonner tout à f^fit le dessein de la marine que de s'engager à des despenses exorbitantes et s'exposer en mesme temps à la raillerie des estrangers, qui se mocquent de ce que nous employons si inutillement des sommes

(1) Mémoires de Louis XIV (1806), t. I, p. 12.

(2) Kelazione di Francia di Giovanni Morosini. 28 octobre 1671 (Nicolo Baiiozzi et Gugliclmo Bkrchët, le lielazioni degli Stati europei lette al senato degli amhasciatori Veneti, Scrio If. vol. HI, Francia, p. 215;.

immenses. D'Angleterre, l'on nous traicte comme des ridicules et des gens incapables des affaires de la mer (1). » Et quand, peu d'années après, Golbert aura transformé les railleurs en envieux, le roi montrera une telle incompréhension de l'œuvre accomplie, qu'il écrira à son ministre : « Si la marine ne vous convient pas, si vous ne l'avez pas à votre mode, si vous aimeriez mieux autre chose, parlez (2). »

Golbert avait parlé. Quatre ans auparavant, se sachant des « ennemis en grand nombre (3), » il avait demandé à être relevé d'une tâche qui n'était point officiellement la sienne. « Affaires de la ma-

(1^ Golbert à Testard de La Guette. 15 septembre 1662 (J. Delarbre, TourviUe et la marine de son temps, p. H).

(2) Louis XIV à Golbert. 23 avril 1671 (Lettres de Golbert, t. Vil, p. 53).

(3) Testament politique de Messlre Jean-Baptiste Golbert, p. 187.

rine, économie des vaisseaux, correspondance avec les consuls, conservation et augmentation des colonies françoises, direction des Compagnies des Indes »

étaient alors du ressort d'Hugues de Lionne. Mais Hugues de Lionne s'était défendu d'enlever à un collègue, qui s'y était « acquis une grande facilité par une longue expérience, » le soin de rédiger les dépêches maritimes : il se bornait à en assurer les expéditions (]), jusqu'au jour où Colbert devint titulaire, le

(1) Il en résultait un véritable imbroglio administratif : u Ledit sieur Colbert, déclarait le règlement du 11 mai 1667, fera les mémoires des ordres à expédier, les lira en présence de Sa ^Majesté et, après les avoir lus, les remettra audit sieur de Lionne pour en dresser les expéditions. Après que ledit sieur de Lionne les aura faites, il les enverra toutes à cachet volant audit sieur Colbert, y joignant des lettres de sa main pour ceux auxquels les lettres s'adresseront. Colbert les accompagnera d'une de ses lettres » (Archives Nat., Marine B'8, fol. 27. — Lettres Je Colbert, t. III, p. 91).

7 mars 1669, du département de la marine (1).

Dans les Mémoires de Louis XI F^ si précis pour les opérations militaires, il n'est question que d'une seule campagne navale, celle de 1666. Et encore pourquoi? Parce que le roi veut se justifier du grief allégué par les Hollandais, ses alliés, d'avoir à leur dam ménagé sa flotte. Un autre fait témoigne de l'indifférence royale pour les choses de la mer. Dix-huit ans après avoir pris en mains le pouvoir, le roi-guerrier n'avait encore vu aucun de ses vaisseaux. Depuis les tristes jours de la Fronde où il était entré tout enfant à Bordeaux à la tête des débris de la flotte royale, Louis XIV n'avait en effet pris contact avec la marine de guerre que pour en constater la ruine en 1660 et casser aux gages des galères branlantes de vétusté (2) .

(1) Lettres de Golbert, t. III, p. 104.

(2) Louis XIV, ayant « par son ordonnance du

11 ne semble s'occuper de la marine que pour en comprimer les crédits et les ramener de dix millions, en 1670, à quatre, en 1675 (1), somme infime pour payer la gloire qu'Abraham Du Quesne jetait enfin sur les fleurs de lis. L'indifférence du roi

XII' du présent mois cassé et supprimé le corps des gallaires», ne conserve que huit d'entre elles. Toulon, 18 février 1660 (Guerre, Archives historiques 161. p. 211).

(1) Bud(;ets de la marine au temps de Golbert :

1667. Comptes arrêtés à 10 i-2b 361, plus les fortifications : 820 583 I.

(Archives N^t., Marine B4, fol. 311 v«).

Pré

visioas pour la marine ;

Dépenses ;

pour les galcres :

pour la marine :

pour les galères :

pour la marine :

pour les galères ;

pour la marine :

pour les galères ;

(Carnets de Louis XIV; et B. N., Nouv. acq. franc. 4972, fol. 1, 20, 36, 108).

( u Balance des fonds et des remises faites pour la marine en 1681 », signée de Louis XIV le 29 janvier 1682 : Bibliothèque du service hydro(jraphique, ms. 126, fol. 123).

en matière navale synthétisait l'état d'esprit de la nation. Par un fâcheux paradoxe, un pays que baignent quatre mers, un pays qui a des fenêtres ouvertes de toutes parts sur les Océans, ignore les questions maritimes. Pour éduquer l'opinion, la Restauration imagina de créer au Louvre, comme leçon de choses, un musée de marine. Pour éduquer Louis XIV, Golbert avait fait mieux encore.

Gomme le roi n'allait point à la marine, la marine vint à lui, et non point seulement sous la forme des vues ou « tableaux de l'armée navale » du peintre La Rose (1). Le ministre qui avait tiré du sol comme par enchantement un palais des mille et une nuits, improvisa au miheu des terres

(1) De Jean-Baptiste de La Rose, Mignard se plaisait à louer « le grand talent pour les marines » . — En 1668, une de ces marines fut envoyée de Toulon au roi (A. Jal, Abraham Du QuesnCf t. I, p. 534. — A. Jal, Dictionnaire critique de biographie et d'histoire, p. 740).

une Petite Venise avec Grand Canal et canaux, où deux gondoles étincelantes de dorures offertes par le doge et montées de barcaiuoli de l'Adriatique aidaient à la couleur locale (1). Tel, dans le lac deNemi, Tempereur Tibère avait des trirèmes de plaisance qu'on aperçoit encore à travers les ondes transparentes du Miroir de Diane, tel, Louis XIV eut à Versailles une flotte en miniature. Dès 1669, des embarcations mandées de Rouen par le duc de

(1) Sur la Petite Venise et la flotte du Grand Canal, voyez : Just Fennebresque, la Petite Venise, histoire d'une corporation nautique, Paris, 1899, in-8°. — J. Fennebresque, Versailles royal. Paris, 1910, in-8% p. 1 et 52: « La petite Venise» et <( la flottille du Canal. » — P. de Nolhac, la Flottille de Louis XIV au Grand Canal de Versailles^ dans le Correspondant du 25 mai 1900. — P. DE NoLHAC, la Créatioji de Versailles. Versailles, 1901, in-fol., p. 155. — P. de Nolhac, Histoire du château de Versailles. Paris, 1911, in-4% t. I, p. 189, — Jules Guiffrey, Comptes des bâtiments du roi sous le règne de Louis XIV y t. I, p. 339.

Beaufort et une chaloupe venue de Biscaie se rangent dans le Grand Canal derrière une galiote du Havre (1) armée de 32 canons minuscules (2).

La Petite Venise devient un musée naval, où les types les plus divers se donnent rendez-vous, où la sveltesse de l'art levantin se marie à la robustesse des constructions du Ponant. Les felouques napolitaines et provençales, les gondoles, les piotes « à la mode de Venise, » les yoles (3) contrastent avec les lourds heus de Hollande et les chaloupes dunkerquoises. Deux yachts construits en An-

(1) Golbert à Dumas, commissaire au Havre. 1669 (Alphonse Martin, la Marine militaire au Havre. Dix-septième-dix-huitième Mècle. Fécamp, 1899, in-S").

(2) Sculptés en 1670 par Gaspard Marsy : la galiote elle-même avait été ornée de sculptures par Mazeline.

(3; Archives Nat., Marine B^Sl, fol. 196, 199. — Bibliothèque du ministère de la Marine, ms. 342 (G. 187), fol. 14, 15.

gleterre par Maître Deane, « le plus habile homme qu'il y eût au monde (1), » et qu'une mission de peintres et de sculpteurs a été décorer outre-mer d'après les dessins de Le Brim (2), rivalisent avec la Grande Galère du Marseillais Ghabert et avec le Grand Vaisseau du marquis de Langeron, qui bat pavillon royal et porte fanal de commandement. Car la flottille de Versailles est une flotte en miniature : elle a, comme l'autre, des équipages en justaucorps uniformes, commandés par le u capitaine des vaisseaux » Consolin, et des forçats barbaresques aux ordres d'un

(1) Ces « iacks »> de 15 mètres de long et un mètre de tirant d'eau, dont' les sculptures avaient rté préalablement soumises au roi, furent amenés par Deane au Havre et, remontant la Seine jusqu'à Marly, furent traînés de là à Versailles en 1675 (Archives Nat., Marine B*30, fol. 209 w -- Lettres de Colbert, t. III, p. 535; t. V, p. 323).

(2) Colbert à Le Brun. 3 mars et 30 avril 1675 (Nouvelles archives de C art français^ 3" série, t. V, p. 170).

comité et d'un sous-comite, en tout 260 hommes (1).

Là, en 1673, Tingénieur Massiac de Sainte-Colombe sera invité à expérimenter, avec le seul secours d'une « façon de cabestan qui faisait mouvoir des roues posées sur les costés dubastiment, » notre premier navire à aubes (2). Là, en 1681, le Napolitain Biagio Pangallo, « Maître Biaise, » exhibera une frégate qui voguera par vent frais et huniers déferlés sur le Grand Canal (3) et dont le gabarit sera

(1) Archives Nat., 0'1792.

(2) Golbert à Colbert de Terron. 9 mars 1673 : « Mémoire donné par M. le vice-amiral pour des machines proposées par le sieur de Sainte- Colombe, pour en parler au roi » (B. N., Nouv acq. franc. 9480, fol. 18) : — Pointis à Seignelay. 4 juin 1687 {Ibidem, fol. 21).

(3) Parmi les navires armés contre Alger, figure une « petitte frégatte de 25 tonneaux que M. le chevalier de Tourville a fait bâtir par un charpentier italien Maître Biaise,... CArdante, du mesme gabari que celle qui est à Versaille, qui

adopté pour nos vaisseaux de ligne (1) comme un Modèle^ — c'est le nom qui lui est donné dans les Comptes des bâtiments (2). Là, sera institué entre les charpentiers de marine un concours dont Tourville et Du Quesne formeront le jury (3). Là enfin, le sculpteur Puget, le décorateur de notre flotte du Levant, proposera d'ériger sur le Grand Canal un Apollon gigantesque dont les jambes écartées comme celles de l'Hercule tyrien eussent laissé passer la flottille (4) : cependant que le fils d'un ingénieur napolitain, Philippe

est aussi de l'ouvrage de ce Maître Biaise. » Brodeau à Cabart de Villermont. Brest, 23 février 1682 (B. N., Franc. 22799, fol. 86)

(1) Tourville à Golbert. 6 et 15 août, 17 septembre 1680 (J. Delarbre, Tourville et la marine de son temps ^ p. 290).

(2) J. Fennebresque, la Petite Venise^ p. 49

(3) J.-A. Le Roi, Travaux hydrauliques sous Louis XIV. Versailles, 1865, in-8% année 1681.

(4) Philippe Auquier, Pierre Puget. Paris, 1908, in.8».

Caffiéri, reproduit pour le Grand Vaisseau les poulaines, bouteilles, cariatides et dieu-conduits qu'il a conçus pour nos vaisseaux de ligne (1) .

Car dans la flottille, châteaux d'arrière finement ciselés, galeries à cariatides, artillerie minuscule, tout est la miniature « des différentes espèces de bastimens dont on se sert à la mer (2) » .

Lorsqu'en descendant du Tapis Vert, on aperçoit le pavillon rouge fleurdelisé, les girouettes en toile qui ondulent au vent, les tendelets de brocart bleu ou de velours rouge des brigantins et des berges,

(1) Jules GuiFFREY, les Caffiéri. Paris, 1877, in-8% p. 464. — Les dessins de marine de Caffiéri sont à la Bibliothèque du ministère de la marine, ms. 342 (G. 187); aux Archives Nationales, Marine D'56, 63, 65; au musée de la Marine au Louvre, etc.

(2) Golbert à Brodart en lui demandant une galère en miniature pour Versailles. 15 mai 1681 {Lettres de Colbert, t. III, 2" partie, p. 208).

POtPE d'un vaisseau DR LOTIS XIV

les flammes, les cornettes, les matelots en justaucorps, les gondoliers en veste de brocart cramoisi, on se croirait sur les bords de la mer plutôt qu'à Versailles (1). C'est la seule façon pour le ministre de donner au roi « une légère idée de la magnificence de la marine (2). »

Hanté du désir de montrer à Louis XIV les progrès réalisés, Golbert avait imaginé de lui offrir comme spectacle la construction accélérée d'une frégate ou d'une galère. Jadis, les Vénitiens avaient bâti une galère en vingt-quatre heures en présence de Henri HI, et les gens de Saardam se disaient en mesure de lancer un vaisseau par jour. Dans un concours de vitesse entre les ports, Rochefort réussit à monter une

(1) Félibien^ Description sommaire des châteaux de Versailles. 1674, in-8'.

(2) Golbert cherchait en vain « la première occasion de faire paroistre un vaisseau devant ses yeux ». Golbert à de Seuil. 21 décembre 1678 (Lettres de Goinhur, t. Il F, 2' partie, p. 139).

frégate en trente heures, Brest en vingtdeux et Marseille en sept (1). Sur une galère mise en chantier à six heures et demie du matin à Marseille, Seignelay et le maréchal de Vivonne s'embarquaient à cinq heures du soir pour se rendre au château d'If (2). Les répétitions se succédèrent d'année en année. Dix ans, le ministre annonça dans les ports l'auguste visite ; il avait combiné un uniforme tricolore, bleu, blanc et rouge, aux couleurs de nos bannières de marine (3), pour les marins

(1) Sur la frégate bâtie en sept heures, cf. Archives Nat., Marine B^Sâ, fol. 389 et aussi 118, 212 et 385. — Golbert à Brodart, intendant des galères à Marseille. 26 août et 26 décembre 1678. — Golbert à Levasseur, contrôleur à Brest. 17juilletl679; — Seignelayà Valbelle. 29 juillet (Lettres de Golb^t, t. III, 2" partie, p. 115, 121, 162).

(2) Gazette de France, 11 novembre 1679.

(3) La frégate la Charité avait « une bannière d'étamine rouge, blanche et bleue » en 1647 (A. Jal, Abraham Du Quesne, t. I, p. 164, note).

appelés à l'honneur de manœuvrer devant le monarque (1); on recruterait les soldats de marine « les mieux faits et les plus grands » auxquels on laisserait « venir une grosse barbe, cela servant beaucoup à parer un soldat. »

En juillet 1680 enfin, l'épreuve tant souhaitée par Colbert et tant remise par le roi, la simple « occasion de faire paroistre un vaisseau devant ses yeux, » eut lieu, et encore de façon accidentelle, à Dunkerque. Colbert saisit l'instant où Louis XIV venait inspecter les fortifications de Vauban, pour lui faire présenter un vaisseau de ligne. Ce fut au chevalier Henri Cauchon de Lhéry qu'échut l'hon-

(1) Camisole rouge, pantalon et bonnet bleus, échaq)e blanche pour les matelots, avec galon d'argent pour leurs bas-of6ciers; justaucorps bleu, chausses rouges et plumet blanc pour les ofBciers. Colbert à de Seuil. 21 décembre 1678, 10 janvier et 11 mars 1679 {Lettres de Colbert, t. III, 2- partie, p. 139, 141, 147).

68 UPî GRAND MINISTRE DE LA MARINE

neur d'initier le monarque aux choses de la mer parla visite « de toutes manières » de r Entreprenant (1). Golbert avait été à la peine, il fut à la gloire (2). Pour la Cour, le spectacle d'un branle-bas fut une révélation :

« Il est impossible d'antandre tous les applaudissements que le Roy et les courtisans douent aus merveilles qu'on voit icy

(1) L'Eîitr éprenant avait un capitaine, un capitaine en second, 4 lieutenants, 4 enseignes, 16 gardes-marines, 68 officiers mariniers, 182 matelots et 100 soldats.

(2) Journal du voyage du Roy en Flandre^ avec une relation de ce qui s'est passé sur le vaisseau l'Entreprenant, et au combat des deux frégates à la rade de Dunkerque. Paris, 7 août 1680, in-32. — Relation de ce qui s'est passé sur le vaisseau l'Entreprenant, et le combat des deux frégates en présence de leurs Majestéz, à la rade de Dunkerque, avec la suite du journal du voyage du Roy. Paris, 1680, in-32 : réimprimé par Quarré- Reybourbon. Lille, 1883, in-8«. — Emile Mancel, l'Arsenal de la marine et les chefs maritimes à Dunkerque (1662-1899). Dunkerque, 1901,in-8°, p. 69. — B. N., Glairambault 290, fol. 84.

de la marine. Sans vous en faire un compliment en particulier, Sa Majesté fut hier près de deux heures sur le vaisseau du chevaUer de Léry, ne pouvant se lasser d'en admirer la beauté et la -magnificence... Les soldats firent Texercice avec la mesme justesse que les mousquetaires du Roy; et pour les matelots, la léj^fèreté et la vitesse avec laquelle ils montèrent et descendirent plusieurs fois du plus haut des vergues et des mâts du vaisseau, servit de spectacle aussy divertissant pour toute la Cour qu'il étoit extraordinaire et nouveau (1). "

Surpris et charmé, Louis XIV avouait naïvement : « J'entendray bien mieux présentement les lettres de marine que je ne

(1^ Gulbert de Maulevrier à Golbert. 27 juillet 1680 (B. N., Mélanjies Colbcrt 135, fol. 443). — Riffaut de Château-Guillaume à l'abbé Bernon (B. N., Clairarnbault 290. fol. 8i ; A. Ju.. t. 11, p. 377).

faisois. Je n'ai jamais vu d'hommes si bien faits que le sont les soldats et les matelots. Si je vois jamais beaucoup de mes vaisseaux ensemble, ils me feront grand plaisir (1). » Ce plaisir, il l'évita.

Car sa fugitive impression n'aura pas de lendemain! Désolé de rester incompris, " Colbert mourra de chagrin après avoir rendu les plus grands semces au Roy.

Seignelay, plusieurs fois, sera sur le point de quitter sa charge à cause des chagrins qu'il y recevait : » en vertu de quoi, l'intendant général d'Usson de Bonrepaus refusera de leur succéder (2) comme ministre d'une marine qui connut sous eux l'apogée et qui, eux disparus, tombera de chute en chute.

(1) Louis XIV à Colbert. 29 juillet 1680 (Pierre Clément, Histoire de Colbert, t. II, p. 425. — E. Mancel, p. 72).

(2) D. Neuville, les Établissements sciendfiques de [ancienne marine. Paris, 1882, in-8», p. 102 note. — Neymarck, t. II, p. 453.

Colbert? Des caricatures le représentent sous les traits d'un avare qui compte ses sécus, tandis que la mort aux orbites vide le penche sur lui. Telle est pourtant sa probité et l'esprit d'ordre du petit-fils des drapiers que le roi a étendu « le département de sa charge » à des attributions qui seraient aujourd'hui du ressort d'une demi-douzaine de ministères : le contrôle général des finances, la surintendance des bâtiments, des arts et des manufactures, la bibUothèque royale, « la Maison du Roy, Paris, l'Isle de France et le gouvernement d'Orléans, les affaires générales du clergé, le restabhssement des haras, la marine, les galères, le commerce, les consulats, les Compagnies des Indes Orientales et Occidentales et le pays de leur concession (1). «

(Ij w Instruction pour mon fils pour bien faire la première commission de ma charge. » 1671 (Lettres de Colbert, t. III, 2« p., p. 46).

Si diverses soient -elles, toutes les charges assumées par Golbert, dans une harmonieuse cohésion, se prêtent un mutuel concours pour répandre dans le monde le rayonnement du Grand Règne.

Le contrôleur des finances ouvre ses coffres au « chef perpétuel » des Compagnies de navigation qui assure des débouchés aux produits du surintendant des arts et manufactures. Le surintendant des arts et manufactures crée une école de drogmans, « les Jeunes de langue, >' en vue des consulats dont il a également la charge. Il met à la disposition du ministre de la marine des ingénieurs et des architectes en renom pour la construction ties arsenaux, des peintres et des sculpteurs pour le décor de vaisseaux dont la sobre élégance fera sensation dans le monde. Gomme garde de la BibUothèque royale, il héberge la commission de savants qui réformera les longitudes et

donnera une base sûre à la navigation.

Ainsi l'œuvre de notre premier ministre de la marine a autrement de plénitude que celle du premier grand maître de la navigation. Si la conception de notre empire colonial est de Richelieu, son assiette date de Colbert. C'est à lui que dans tous les domaines, administratif, militaire, scientifique, législatif, la marine devra son statut fondamental.

Avec l'ampleur des résultats, contraste l'économie des moyens. Jamais ministre de la marine n'eut moins d'auxiliaires : un secrétaire général (1), sept ou huit commis (2), voilà toute l'administration

(Ij Le loin, qui succéda en 1670 à Louis Matharel.

(2) Desmarets fils, Glairambault, Roze deCoye, Bessard, Charles Perrault, de Matucières et de La Grange en 1670 (A. Jal, Abraham Du Quesne, t. I, p. 584, n, 2). — Laçarde, autre commis, avait parfois la signature des dépêches en l'absence du ministre (Lettres de Colbekt, t. III, p. 508).

centrale du temps. C'est que le ministre rédige tout lui-même.

Courbé sur sa lourde tâche, Colbert s'exténue : « Il pile du soufre (1). " Un mauvais estomac, des insomnies fréquentes, des accès de fièvre qu'il combat par le quinquina, des accès goûteux et tout le cortège des misères inhérentes au surmenage le condamnent à un régime sévère : « Un seul poulet à disner avec du potage, le soir, et le matin, un morceau de pain avec du bouillon, » tel est le sobre menu que se fixe ce rude travaiUeur (2), en un temps de gros mangeurs où « les dames de la Cour sentent la soupe et le ragoût et ont bu à neuf heures du matin cinq

(1) Disait un bel esprit, le commandeur de Jars (Journal cTOlivier Lepèvre d'Ormesson, t. II, p. 495).

(2) Colbert à Colbert de Groissy. 19 novembre 1672 (Lettres de Colbert, t. III, p. 479).

OU six sortes de vin (1). » Courtoisement, Louis XIV marque sa sollicitude à son précieux auxiliaire : « Vostre santé m'est nécessaire ; je veux que vous la conserviez et que vous croies que c'est la confiance et l'amitié que j'ai en vous et pour vous qui me font parler comme je fais. »

... Et aussi l'intérêt. Car il n'est pas de ministre plus dévoué, témoin le magnifique portrait de Golbert par un étranger : « Cette multitude de fonctions exercées avec l'exactitude dont il assaisonne ce qu'il fait, l'expose à une foule prodigieuse de gens qu'il est besoin d'escouter. H s'en dépesche par des audiences réglées qu'il donne plusieurs fois la semaine avec beaucoup de patience, de modération et d'expérience, agissant à l'esgard de tous d'une manière telle qu'on voit aisément qu'il cbercbe bien moins à se faire des créatures

(1) Journal... d'Ormesson, t. II, p. 495.

et des amis qu'à faire le profit et l'avantage de son maistre (1). »

Après l'audience, la méthode de travail du ministre n'a rien qui allège le poids de ses occupations. Après avoir lu et relu toutes les dépêches, il les annote en marge ; il corrige les réponses; il en fait d'amples extraits pour les soumettre au roi chaque vendredi. Par cette répétition, on s'imprime fortement dans l'esprit toutes les matières qu'on doit traiter, exphquait-il à son fils en le mettant au courant du métier (2).

(1) Relation de la conduite présente de la Cour de France^ par un Seigneur romain de la suite de S. E. Mgr le cardinal Flavio Ghigi. 1665, dans GiMBER et Danjou, Archives curieuses de l'histoire de France^ 2« série, t. X, p. 62.

(2) « Mémoire pour mon fils » (Lettres de Gol- BERT, t. III, 2« p., p. 138).

l'apprentissage d'un ministre

A iine époque de tradition où les grandes charges se transmettaient par sui-vivance, où Beaufort succédait à Vendôme, Louvois à Le Teliier, Mortemart à Vivonne, où, sous cette apparente diversité de noms, c'étaient des fils qui héritaient de leurs pères, Jean-Baptiste Colbert se donnait pour coadjuteur son fils aîné Jean-Baptiste, marquis de Seignelay. Frais émoulu d'un cours de hautes études juridiques, Seignelay abordait à dix-neuf ans, en 1670, la carrière paternelle. De sévères axiomes en ornaient le seuil : « C'est la volonté qui donne le plaisir à tout ce

que l'on doit faire; et c'est le plaisir qui donne l'application. » « L'esprit naturel du François porte à la légèreté ; la jeunesse y précipite. Mais il faut que vous résistiez (1). »

Ayant tait cette découverte qu'un ministre de la marine avait besoin d'un apprentissage, Golbert octroyait à son fils « la grâce » de prendre en mains son éducation professionnelle. Il lui formait « le style et le jugement (2) » par des lectures quotidiennes sur les questions maritimes, par des voyages dans les ports et des mémoires à écrire Sur un questionnaire dressé d'avance, où il trouvait lui-même son compte. Du fauteuil ministériel où l'attachaient les multiples devoirs de ses charges, Golbert n'aurait pu suivre de visu les pro-

(1) Lettres de Golbert, t. III, 2« p., p. v, 14,

(2) Seignelay à Golbert. La Rochelle, II août 1670 {Ibidem^ p. 10).

l'appre:^tissage d'un ministre 79

grès de nos constructions navales, ni examiner celles de nos voisins. A l'œil du maître pourtant rien n'échappa, grâce au Missus dominicus que fut son fils.

Ce Missus dominicus, tel tableau de Versailles nous le figure, l'air doux et presque étonné, au moment où le général des galères duc de Vivonne et l'intendant Brodart lui font les honneurs de la Réale dans le vieil arsenal de Marseille (1).

L'initiation avait commencé par un stage à l'arsenal de Rocbefort, où Seignelay dressa des états de solde et d'armements sous la direction de l'intendant Colbert de Terron. « Ne le flattez point du tout, écrivait Colbert au cicérone (2), par-

(!) Jean-J. Marquet de Vasselot, la Galère Réale et le vieil arsenal de Marseille vers 1675- 1676 d'après un tableau du musée de Versailles. Paris, 1901, 8», extrait de la Revue d'histoire moderne et contemporaine, 1900-1901, t. Il, p. 178.

(2) 4 août 1610 (Lettres de Colbert, 1. 111, p. 269,

ticulièrement sur la facilité qu'il a de comprendre : je ne crains rien tant que cette facilité, parce qu'elle le porte à avoir bottûe opinion de luy et à se contenter de cette première connoissance des choses, laquelle ne fit jamais un habile homme. » Ainsi la promptitude d'assimilation de Seignelay alarmait la lenteur réfléchie de son père. Elle lui vaudra de nombreuses apostrophes paternelles : « Cecy est parfaitement gallopé, en mauvais scribe, et non en maître qui en veut faire son proffit. — Si vous ne voulez pas faire réflexion à tout ce qui regarde la marine, vous verrez assurément que tout menace une ruine prochaine, et tout cela parce que vous ne voulez pas faire ce que je vous ay desjà escrit cinq ou six fois et ce que je vous ay

et2« p., p. 9). Seignelay adressa à son père une série de mémoires sur les constructions navales, le personnel, les munitions. 1670 (B. N., Mélanges Golbert 84).

l'apprentissage d'un ministre 81

dit peut-être cinq cents. Il n*est point question de travail, mais seulement de penser aux principales choses que vous avez à faire lorsque vous arrivez en carrosse, mesme en vous levant, en vous habillant et en toutes occasions. Ce que je vous demande, se peut faire par l'homme le plus incommodé, et quelque indisposition que j'aye eue, j'en ay toujours fait beaucoup davantage (1). »

En 1671, Seignelay avait visité l'Italie, la terre classique des beaux- arts où le futur surintendant des bâtiments était appelé à se former le goût, autant que le futur ministre de la marine à inspecter u les forces maritimes de tous les Estats, ensemble tous les ouvrages qui se font contre la mer, cela estant de la fonction qu'il devait faire pendant toute sa vie (2) . >'

(1) 22 février 1678 (Lettres de Golbert, t. III, 2- p., p. 194).

(2) « Instruction pour mon fils dans son voya(][e

D'où une double touche dans sa relation de voyage, où une étude très fouillée sur la marine vénitienne voisine avec les notes d'un critique artistique (1).

Alors commence pour Seignelay Tère des missions de confiance, où il se fera « une affaire d'honneur de réussir. » La reine des batailles, alors comme aujourd'hui, « celle qui décide de tous les combats de mer (2), » c'est l'artillerie. En quoi étions-nous inférieurs à nos rivaux hollandais et anglais, en fait d'alliages, manœuvre des pièces, rapidité du tir, accroissement de la portée (3), emploi des gros

d'Italie. » 31 janvier 1671 (Lettres de Golbert, t. III, 2« p., p. 29).

(1) Relation du voyage du marquis de Seignelay en Italie. 1671 (Ibidem, p. 221).

(2) Mémoire sur les magasins des arsenaux. 8 octobre 1670 (Ibidem, 1" p., p. 296).

(3) Un Hollandais avait un secret pour augmenter la portée du canon (Dépêches de Golbert en 1669 : Archives Nat., 6^9, fol. 217).

canons au « furieux poids », usure des pièces, usage des cartouches, des boulets à pointes, à chaînes, à tranchants et à deux têtes, c'est ce qu'il fallait scruter au cours d'une minutieuse enquête à l'étranger (1). L'imminence d'une guerre avec les Pays-Bas en soulignait l'urgence et aussi les difficultés. Nonobstant le mauvais vouloir qu'opposèrent des esprits « effarouchés et sur leurs gardes, de ne laisser entrer personne dans l'enclos des magasins et des vaisseaux (2), » Seignelay par-

(1) Colbert recommandait à son cousin Golbert de Croissy, ambassadeur en Angleterre, d'inviter toujours à sa table, en môme temps que Sei- ^elay, « trois ou quatre des principaux officiers de marine d'An(ifIeterre, affin qu'il puisse toujours parler de leur mestier. » 16 janvier 1672 (DeppiNG, t. IV, p. 706). — « Instruction pour mon fils pour son voyajje d'An(jleterre et de Hollande. » 9-10 juillet 1671 (Lettres de Gor.nERT, t. III, 2* p., p. 35).

(2) Seignelay .i (-olbert. Am.stf3rdam, 22 juillet 1671 (Ibidem, t. III, 2- p., p. 29:j;.

vint à ses fins : le fonctionnement des cinq amirautés, la liste de la flotte, les services des arsenaux n'eurent pas de secret pour lui : et il nota particulièrement Fusage des pièces lourdes du calibre de^ 48 livres et des mousquets à rouet pour cracher la mitraille (1).

La brillante campagne de reportage de Seignelay valut à son. auteur le plus flatteur des suffrages. Le 23 mars 1672, Golbert avait la joie d'écrire : « Le Roy a aujourd'huy accordé à mon fils la grâce de l'admettre à la signature et aux autres fonctions de ma charge de secrétaire d'État (2) . — C'est une jeunesse ; il a vingt et un ans, et c'est assez dire. Mais en m'appliquant à l'instruire, je redresserai facilement ses fautes jusqu'à ce que l'âge luy ayt

(1) ]\Jémoire concernant la marine de Hollande (Ibidem, t. III, 2- p.^ p. 301).

(2) Golbert à Brodart (Ibidem, t. lll, J'« p.,

donné plus d'expérience (1). » Et le mentor était rigide : « Je vous déclare, mon fils, que si vous ne changez et ne vous appliquez davantage, vous ne durerez guère. Voici cinq heures entières que j 'employé aujourd'hui à vostre instruction sur des matières qui devroient vous faire la dernière honte (2). — C'est une chose bien extraordinaire que vous n'ayez point encore appris à lier un cahier de papier (3). — Que ce soit la fin de mes instructions, et qu'enfin je voye quelque fruit et quelque soulagement de tant de peine que je me donne depuis dix ans (4). » Et en bon fils, Seignelay dresse un « mémoire de ce qu'il se propose de faire pour se

(l)Colbertà Colbert de Croissy. 28 juin 1673 (Ibidem, t. III, I^ p., p. 495).

(2) Colbert à Seignelay, 24 août 1673 (Ibidem, t. m, 2« p., p. 123).

(^) Ibidem, t. III, 2» p., p. 141.

(4) « Mémoire pour mon fils. .» 161^ (Ibidem, t. III, 2- p., p. 138).

rendre capable de soulager son père (1) . » La collaboration du père et du fils est devenue si intime qu'on ne sait trop parfois duquel émanent les dépêches de la marine. Ce qui est certain, c'est qu'en 1678 Seignelay signe toutes les dépêches de son département, au cours des déplacements du roi (2) , et que les registres de la correspondance générale de 1681 portent :

« Ordres du roy concernant la Marine expédiez par Monseigneur le marquis de Seignelay. » Colbeit se réserve de lui donner toutes les directives nécessaires, dont voici quelques-unes :

« Aymer à faire plaisir sans préjudicier au service. Faire promptement tout ce que le roy ordonne pour les particuUers.

(1) P. Clément, Histoire de la vie et de C administration de CoLbert, p. 307.

(2) Arch. Nat., Marine B»44, fol. 4. -- Bibliothèque du ministère de la Marine, G. 184, n° 39. — J. Hayem, Mémoires et documents pour servir à l'histoire du commerce en France. Paris, 191 1 , in-8".

Ne jamais rien expédier qui n'ayt esté ordonné par le Roy. »

Ces axiomes font partie d'un petit traité autographe de Colbert sur la marine de guerre, qui est une merveille de lucidité (1).

On y voit défini nettement ce qui est l'apanage de l'amiral : la justice qu'il exerce par les juridictions d'amirauté, et la guerre qu'il conduit au moyen des viceamiraux, lieutenants généraux et chefs d*escadre. Le reste, « tout ce qui est à faire pour mettre les vaisseaux en mer, » relève * du secrétaire d'État. Nous apprenons par là qu'un bon ministre doit être un critique militaire, capable d'apprécier la valeur des gens. Et qu'il est urgent, pour relever la marine, de donner aux hommes de valeur le moyen d'émerger.

(I) M Ilibti uclioli pour mon fils pour bien faire la première commission de ma char{je. » 1671 (Lettres </e Colbert, t. III, 2* p., p. 46).

Alors que la bravoure de nos corsaires remplit le monde du bruit de fabuleux ex ploits, au moment où le chevalier de Tbéméricourt tient tête à toute la flotte du capoudan-pacha, où La Chesnaye avec un seul vaisseau livre bataille à toute la flotte de Don Juan d'Autriche, où Monbars l'Exterminateur, Nau rOlonnais et autres Frères de la Côte immortaUsent le nom de nos flibustiers, c'est un spectacle lamentable que l'apathie de la marine royale et sa « disette d'habiles gens (1). » A cela rien d'étonnant.

(I) Colbert au comte d'Estrées. 18 janvier 1671 (Lettres de Colbert, t. III, 1" p., p. 214 note).

La Fronde avait porté aux premiers rangs de la marine trois rebelles. César de Vendôme, Foucauld du Daugnon et le duc de Beaufort, trois de ces arrivistes dont Golbert traçait ce vigoureux crayon :

« L'ambition donne des prétentions en des temps où le mérite est moins considéré que la faveur. Sans capacité ni pratique, certains font solliciter des emplois et allèguent des difficultés sans fondement pour exclure de la marine ceux que le long service du Roy rend considérables (1). »

« César, duc de Vendôme, fils naturel de Henri IV et de Gabrielle d'Estrées, avoit été de tous les partis qui s'étoient formés contre le gouvernement, sans s'être fait considérer dans aucun. Son humeur inquiète le portoit à embrasser toutes les

(1) Mémoire de Golbert pour prouver que l'amiral n'a pas le droit de nommer les capitaines de vaisseau, publié par L. Guérin, Histoire maritime de la France, t. III, p. 490.

nouveautés qui se présentoient (1), » et sa versatilité à délaisser complètement les intérêts maritimes dont il avait la charge. « Employez votre crédit et votre adresse pour empêcher que M. de Vendôme n'aille à la mer. Il y va du service du Roi (2). » Voilà ce qu'écrivait son fils à Golbert. Or, dès sa nomination en 1650, Vendôme avait assuré à ce fils ingrat la survivance de la grande maîtrise de la navigation (3) et, par là, asservi nos destinées maritimes à un homme que les chansonniers traitaient d'" Oison » et le cardinal de Retz de «lourdaud.

u La mme efféminée, » avec de beaux cheveux blonds tout droits qui le faisaient prendre pour un Anglois, François de

(1; Mémoires de M. de *** pour servir à C histoire du XV 11* siècle, dans la collection Michaud et Poujoulat, 3* série, t. VII, v. 470.

(2) 20 févrieF1662 (A. Jal, Abraham Du Quesne, t. I, p. 252).

(3) Vendôme mourut le 22 octobre 1665.

9â UN GRAND MINISTRE DE LA MARINE

Vendôme, duc de Beaufort, avait hérité de sa grand'mère la beauté et du Vert-Galant la bravoure, — « il étoit un des meilleurs pistoliers de France, » — mais non l'esprit. Ses « expressions basses et populaires (1) » l'avaient sacré roi des Halles au temps de la Fronde. « Un corps de fer tenant ceux qui ont l'honneur d'être avec lui dans une perpétuelle action qui n'est pas toujours utile (2), » tel est cet agité. Avec cela, si peu docile à faire son « apprentissage » nautique (3), qu'un viceamiral et un Ueutenant-général, le commandeur de Nuchèze (4) et le chevaher

(1) Mémoires de M. de ***. — Journal de Jean Vallier, éd. H. Gourteault, t. III, p. 353.

(2) Golbert de Terron à Golbert. 30 mai 1666 (A. Jal, t. I, p. 499).

(3) Vendôme à Nuchèze. 7 décembre 1661 (Archives de Nuchèze : A. Jal, Dictionnaire critique, art. Beaufort).

(4) « Il veut faire les choses comme il lui plaît, et je n'en peux pas répondre. » Nuchèze à Golbert. 23 avril 1662 (B. N., Mélanges Golbert 108, fol. 216).

Paul (l), usèrent leur patience à dresser « le plus jaloux et le plus difficile prince dû monde (2). >> Comment corriger en effet Tétroitesse d'esprit et la manie d'entrer dans le détail et de faire les fonctions des officiers subalternes, au lieu d'apprendre le métier de général. Une façon de donner des ordres confus et parfois contradictoires sans prendre l'avis des officiers supérieurs (3), une « précipitation à décider sur la marine sans y avoir fait de réflexion (4), » tels sont, jugés par Golbert, des défauts capitaux qui n'échappent point non plus à la perspicacité du roi (5).

(1) Le chevalier Paul à Golbert. 15 mars 1665 (H. Onno, p. 185).

(2) La Guette à Golbert, 3 janvier 1662 (B. N., Mélanges Golbert 107 bis, fol. 1075).

f3) Golbert à Golbert de Terron. 18 juin 1666 (Lettres de Golbert, t. 111, p. 85).

(4) Quoi que fasse Beaufort pour s'en disculper. 21 octijbre 1662 (A. Jal, art. cité).

(5^ M J'ai bien plus de confiance en la valeur

On vit même cette chose inouïe : un gouvernement, et quel gouvernement !

confesser le « défaut d'expérience de M. de Beaufort « et demander à nos alliés des Pays-Bas « quelqu'un de leurs plus expérimentés capitaines pour mettre sur le vaisseau amiral de France et servir de conseil à M. le duc de Beaufort (2). »

Au lieu que toute impulsion doit venir d'en haut, aucun des successeurs de Richelieu et de Brézé dans la grande maîtrise de la navigation n'a été un entraîneur d'hommes, un excitateur d'énergie, un « Premier moteur, " selon la jolie définition d'un voyageur médiéval (3) .

de mon cousin qu'en plusieurs résolutions où elle pourroit le porter. » Louis XIV à Vivonne, 28 avril 1664 (OEuvres de LouisXÏV, t. V (1806).

(2) Louis XIV aux États généraux des Pays-Bas. 26 février 1666 (B. N., Cinq-Cents Colbert 126, fol. 80).

(3) Cf. mon Histoire de la marine française, 2« édition. Paris, Pion, 1909, in-8% t. 1, p.' 264.

Un 0 Premier moteur, » c'est ce que sera pour la marine Jean-Baptiste Colbert (1). De son fauteuil ministériel, il tt tâche d'animer tout le monde. » Écœuré de « ne voir dans nos gens de marine qu'une ambition fort bornée, je ne sais pas, disait-il, quand nous serons assez beureux d'en trouver quelqu'un qui veuille faire quelque chose d'extraordinaire et relever la réputation des armes maritimes du Roy par quelque action éclatante (2). » Prébendiers endormis dans la douce quiétude des beati possidentes, les capitaines des galères, par exemple, attendent la belle saison (3) pour promener leurs

(1) Golbert à Golbcrt de Terron. 29 janvier 1666 (Lettres de Golbert, t. III, p. 49).

(2) Golbert à Golbert de Terron. 6 et 19 février 1671 (Archives Nat., Marine B*U, fol. 75, 91 : Calmon-Maison, le Maréchal de Château- Renault^ p. 30). — Golbert au marquis de Martel. 17 mai 1671 (Lettres de Golbert, t. III, p. 240).

(3) « Le moindre nuage épouvante » les galères.

« demoiselles, » — ainsi les appelle dédaigneusement Du Quesne (1), — n'ayant d'autre souci que d'en prolonger la vétusté existence aux frais du Trésor. Et que les contrôleurs de la marine demandent à l'un d'eux la justification de ses dépenses : a Je n'ay à donner compte à personne, » répliquera, en leur tournant le dos, Jacques de La Haye Du Plessis Brossar dière (2). Et ainsi du reste.

Autre défaut : dans la marine traînent encore des relents de Fronde : « De grâce, Monseigneur, écrivait Du Quesne, faite que nous ayons la paix dans ce corps, affin que nous servions tous le Roy avec alégrece (3). » » Tous nos vieux officiers

écrit Golbert au chef d'escadre des galères de Manse. 27 juin 1677 {Lettres de Golbert, t. III, 2-p., p. 59). , . . "

(1) Documents d'histoire^ édités par E, Gri- SELLE (1912), p. 103.

(2) 18 avril 1658 (B. N., Franc. 20660, fol. 68).

(3) Du Quesne à Golbert, Messine, 6 mai 1676

ont dans la teste des maximes dont ils ne se peuvent déprendre (1) , un esprit d'altercation et d'inimitié les uns contre les autres si contraire au service du roy (2), » que celui-ci en est « scandalisé (3) . » A réformer cette mentalité, « Golbert n'épargna ni avis, ni instructions, ni récompenses. Il y employait surtout ces manières polies et engageantes qui font sentir aux gens de mérite l'estime et le discernement que l'on fait d'eux. Il avait soin d'expliquer ses intentions d'une façon claire et bien circonstanciée et ne connaissait point cette politique dangereuse des

Lettre qui appartenait à M. Charles Gunat, historio(;raphe malouin, copiée dans B. N., Nouv. acq. franc. 4792, fol. 216).

(1) Golbert à Golbert de Groissy. 27 septembre 1673 {Lettres de Golbert, t. III, 2- p., p. 509).

(2) Golbert à d'Alméras, 1" juillet 1673 (76iV/ew,

(3) Golbert au marquis de Martel. 1" janvier 1666 {Ibidem, t. III, p. 29).

ordres ambigus qui s'interprètent suivant l'événement et qui laissent aux ordonnatem's la gloire des heureux succès et la liberté de rejeter sur l'exécution le blâme des mauvais. Il abandonnait volontiers à ceux qu'il mettait en œuvre le choix des moyens, voulant que, dans les occasions où la diligence est nécessaire (et elle l'est presque toujours dans les opérations de marine), un homme en place sût vaincre les petites difficultés et prendre sur lui les partis les plus convenables au service (1). "

« De l'application, de la diUgence et du feu (2), » voilà ce qu'il demande : et aussi, delà dignité. Au chef d'escadre d'Alméras qui quête son appui : « Vous me dites

(1) PiDANSAT DE Mairobert, Principes sur la Marine tirés des dépêches de Colbert, publiés en appendice des Lettres de Golbert, t. III, 2« p., p. 708.

(2) Golbert à Seignelay. 16 février 1678 (B. N., Nouv. acq. franc. 4972, fol. 280).

que VOUS estes ma créature, écrivait-il (1). Il n'y a qu'un créateur dans le ciel qui est Dieu et un créateur dans TEstat qui est le Roy, lequel élève et récompense ceux qui ont l'honneur de le servir, suivant leur mérite et application. »

Autrement féconds que les Maximes désenchantées de La Rochefoucauld ou le scepticisme de La Rruyère, les axiomes directeurs de la politique colhertine ne dénigrent, ni ne dissèquent la société. Ils la moralisent par des principes de vie. Au lieu de dépeindre des Caractères, ils en forment.

Dans une formule lapidaire, Colbert inscrivait au fronton de son ministère la condamnation du favoritisme : « Le Roy ne donne les charges de la marine qu'au mérite et non à la recommandation. Il n'y

(1) 20 avril 1668 (Archives de la famille Bossolaschi, copie dans B. N., Nouv. acq. franc. 9390, fol. 71).

a qu'un moyen de parvenir dans le service : le temps et les belles actions (1). » La Bruyère disait : « Sa propre industrie ou l'imbécilité des autres. » Le temps ! Avec un sens tout moderne des revendications sociales, la création d'une liste d'ancienneté constitue pour les officiers, pour ceux « qui prétendent avoir esté mis hors de leur rang (2), » la meilleure sauvegarde contre les passe-droits. Un Saint- Simon, ami de l'intrigue, en sera scandalisé.

Ah ! pour les courtisans, quelle abomination de ne plus se pousser par la

(1) Golbert à Médavy de Grancey. 1669 (Archives Nat., Marine 6^9, fol. 492, 523); et au comte de Blénac. 11 décembre 1671 (Lettres de Golbert, t. III, p. 408).

(2) Et qui produisent en conséquence leurs lettres d'offices; nous avons des spécimens de ces réclamations à la date du 29 octobre 1673 (B. N., Clairambault 867, fol. 99). — Les règlements relatifs à la liste d'ancienneté sont du 1" avril 1672 et du 15 janvier 1676.

faveur, de ne plus ^ passer sur le ventre » d^autrui (1). « Vous n'avez que faire d'aller à la Cour, écrit le duc de Beaufort à un de ses officiers (2). Ce n'est pas par là qu'on fait valoir ses services. » Un autre capitciine de vaisseau reçoit d'une cousine le judicieux conseil de ne pas effaroucher par ses démarches tel de ces ministres « qui appréhendent plus que toutes choses les gens inquiets et intrigants (3). » Et elle ajoutait : « Vous avez fait des merveilles. Mais continuez à vous aider, car

(1) u Quelques capitaines que le crédit de M. de Mortemart m'a fait passer sur le ventre. » Le chevalier de Saint-Geniès à Cabart de Villermont. Toulon, 16 juillet 1684 (B. N., Franc. 22799, fol. 172). — C'est en 1668 qu'une quinzaine d'officiers avaient demandé la création d'une liste d'ancienneté (A. Jal, t. I, p. 536).

(2) G. d'Almcras. Brest, 10 décembre 1666 (Archives de la famille Bossolaschi, copie dans B. N., Nouv. acq. franc. 9390, fol. 55).

(3) Mémoires du marquis de Villette, édités par MoNMERQuÉ pour la Société de l'histoire de France, p. vu.

mon crédit est médiocre ; et ce que vous avez fait, sera [votre meilleure recommandation] auprès du Roi et aura plus de succès que les offices de tout ce qu'il [y] a de dames en France (1). »

La cousine en question devint, au soir du grand siècle, la compagne du roi.

Pour le malheur de la marine, elle oublia le conseil donné au capitaine de vaisseau Villette-Mursay. Et un sobriquet énergique cingla dans la marine les créatures de Mme de Maintenon : les bâtards du cotillon (2). Que les temps seront alors changés ! Les officiers de marine viendront faire la Cour à la dame « de Maintenant, » alors que le rigide Golbert- les

(1) Mme de Maintenon à M. de Villette à Messine. 26 février 1676 {Correspondance générale de Mme de Maintenon, éd. Th. Lavallée. Paris, 1865, in-12, t. I, p. 298).

(2) Journal de l'écrivain de rEctieil, publié par Jules SoTTAS, Une escadre française aux Indes en 1690. Paris, 1905, in-8% p. 229.

invitait à ne pas s'attarder aux délices d'un séjour où se perdaient les qualités et le coup d'œil du marin (1).

Autre contraste! Huguenote convertie, M"* de Maintenon n'aura pas la tolérance de " Monsieui' Colbert qui ne pense, ditelle, qu'à ses finances et presque jamais à la religion. » Avec les débuts de la favorite, coïncident les proscriptions. L'ordre « d'ost^r petit à petit du corps de la marine tous ceux de la Religion prétendue Réformée (2), » prélude à la révocation de l'édit de Nantes, sous le prétexte que u le consistoire est un dangereux gouvernement qui fait les Républicains (3). »

Écoutez au contraire les paroles de

(1) Lettre de l'ambassadeur vénitien Contarini. 13 janvier 1678 (B. N., Italien 1886, p. 155).

(2) 14 avril 168() (Mémoires du marquis de ViLLETTE, p. 177 note).

(3) B. N., Franc. 7044, fol. 28. — Eugène GuiTARD, Coihert et Seijnelay contre la Religion réformée f'- 1912. in 8», p. 28.

concorde de Golbert, qui respecte les consciences, mais réprime l'esprit .de chicane et de débauche : « Travaillez à réunir tous les cœurs et à les faire conspirer au bien du service (1). — Montrez plus de chaleur que qui que ce soit : et servez d'exemple à tous les autres officiers pour supprimer toutes les chicanes (2). — Il se commet des débauches infâmes dans la marine : appliquez-vous à connoistre ceux des officiers qui sont accusés de ces désordres (3). — Soyez bien persuadé de deux vérités (4) : l'une, que vous ne pourrez rien faire pour votre gloire et vos avantages particuliers qu'en

(1) Golbert au marquis de Martel. 1" janvier 1666, cité.

(2) Golbert à Des Ardents. 7 mai 1674 (Lettres de Golbert, t. III, p. 517).

(3) Golbert à Vauvré. 31 janvier 1682 {Ibidem, t. 111, p. 217).

(4) Golbert à Valbelle. J- juin 1676 {Ibidem, t. 111, 2« p., p. 11).

contribuant à la gloire et aux avantages de ceux qui vous commandent, et l'autre, que vous ne trouverez de disposition ni en moy, ni en mon fils à recevoir des traits de malignité contre qui que #ce soit. — Il n'y a rien à quoy le Roy nostre maistre s'applique davantage qu'à establir une subordination aveugle des inférieurs aux supérieurs. Point de quartier à cet égard (1). '^ « Point d'excuses envers le maistre (2). » — Que nous voilà loin du temps où le grand maître de la navigation, Beaufort, disait de trois de ses capitaines : « MM. de Thurelle, Villepars et Rabesnières sont des manières d'amiraux qui ne rendent compte de leurs actions qu'autant qu'il leur plaist (3). »

ij) Oolbert à Golhert de Groissy. 7 juillet 1673 {Ibidem, t. III, p. 499).

(2) Golbert à Golbert de Terron. 22 avril 1672 (Ibidem, p. 427).

(3^ Beaufort à G. d'Alméras. Brest, 10 décembre

Pour l'inflexible ministre, la discipline est chose sacrée qu'on ne transgresse pas en vain. Il ne souffre « ni chicane, ni difficulté, de quelque nature qu'elles soyent, sur le fait de T obéissance dans la marine (1) . » Château-Renault, un chef d'escadre, tarde à obéir... « Si Sa Majesté reçoit encore une lettre de vous par laquelle elle voye que vous n'ayez point exécuté son ordre, elle enverra celuy de vous faire arrester sur votre bord (2). » Et à un intendant : « Exécutez avec vig[ueur et sans aucune circonspection l'ordre qui vous est donné de destituer les capitaines qui ne voudront pas se soumettre au règlement (3). » « L'indulgence dans des ma-

1666 (Archives de la famille Bossolasclii; copie dans B. N., Nouv. acq. franc. 9390, fol. 55).

(1) Golbert à Gabaret. 12 octobre 1674 {Lettres de Golbert, t. 111, p. 531, note).

(2) Golbert à Ghâteau-Renault. 2 octobre 1675 {Ibidem^ p. 565).

(3) Golbert à de La Guette. 8 décembre 1662

tières contraires à la discipline n'est pas une qualité (1). »

Des châtiments exemplaires, l'envoi du lieutenant- général de Martel à la Bastille pour avoir osé à l'étranger critiquer son chef (2), donnent aux paroles du ministre un saisissant relief. Pour avoir été absent du bord au moment où le Rouen a fait naufrage en rade du Havre, le capitaine Pierre Guérusseau Du Magnou est condamné par contumace à avoir la tête tranchée : en attendant d'être exécuté, il le

(A. Jal, Abraham Du Quesne, t. I, p. 288)..

(1) Colbert à Château-Renault, 29 avril 1678 {Lettres de Colbeht, t. III, 2« p., p. 97). Le préambule d'un rèfjlement du 14 juillet 1675 débute ainsi : « Depuis assez longtemps, les officiers généraux, les capitaines et autres officiers de la marine se dispensent facilement de l'exécution ponctuelle des ordres » de Sa Majesté (A. Jal, t. I, p. 278;.

(2) Seignelay à Colbert de Croissy, ambassadeur à Londres. 17 septembre 1673 (A. Jal, t. 11^ p. 121^

sera « par effigie dans un tableau attaché à une potence. » L'enseigne et le maître d'équipage, eondamnés aux galères pour impéritie, font préalablement « amende honorable au prétoire de la justice de la ville du Havre et ensuite à l'endroit du bassin devant un des vaisseaux de Sa Majesté, nuds, en chemise, la corde au col (1) . » •

Et voici l'envers du tableau, le sublime spectacle d'un commandant qui de son vaisseau se fit un cercueil. Au large d'Ouessant, le 21 octobre 1679, le Conquérant défoncé par les lames d'une mer en furie sombrait, quand parut un navire anglais accouru au canon d'alarme. « Enfans, sauve qui peut, » cria le capitaine Cyprien Ghabert à ses matelots, épuisés par la terrible lutte qu'ils soutenaient

(I) Arrêts de ramirauté du Havre des 8 et 10 mars 1670 (Alphonse Martin, la Marine militaire au Havre. Fécamp, 1899, in-8®, p. 104).

depuis la veille avec six pompes en batterie. Quand le dernier d'entre eux eut quitté le bord, stoique, Cyprien Ghabert, « ayant enfoncé son cbappeau dans sa teste se retira dans sa cbambre » pour accompagner son vaisseau dans rabîme(l).

Voilà le fruit des leçons d'énergie données par Colbert : « Un capitaine doit êti'e à l'égard de son vaisseau ce qu'un gouverneur est à regard d'une citadelle. — Il est de son devoir de le faire sauter plutôt que d'avoir la honte de le remettre entre les mains de l'ennemi (2). »

Qui ne sait se sacrifier, qui ne sait obéir, est indigne de commander, telles sont « les véritables maximes de la guerre : »

(1) La Touche à Pierre Arnoul. La Roclielle, 27 octobre 1679 (A. Jal, Abraham Du Qiiesne, t. II, p. 339} ; et enquête sur le naufragée (Archives Nat., ^farlne B*32, fol. 518.)

(2) Colbert à Colbert de Terron. Il décembre 1670; — et à de Seuil. 24 juillet 1675 (Lettres de Colbert, t. III, p. 315 et 550).

elles mettront sur « un pied de bravoure et d'habileté (1) » jusqu'alors inconnues la marine de guerre : elles lui feront prendre, suivant les termes du duc de Beaufort, « un vol plus grand que jamais (2). » Elles banniront « cette licence à quoy les officiers s'estoient insensiblement accoustumés (3) » et leur feront reprendre l'esprit d'offensive qui est l'essence de la victoire (4) .

... A une condition : c*est que le choix

(1) Mémoires de C abbé de Choisy.

(2) Beaufort à G. d'Alméras. Brest, 15 juillet 1668 (B. N., Nouv. acq. franc. 9390, fol. 73).

(3) Relation de la campagne du comte d'Estrées. 1670 (Archives Nat., 3/arme B*301, fol. 165).

(4) C'est ainsi que le capitaine de Gorris la Guerche en vient à refuser d'obéir au chef d'escadre Dumé d'Aplemont, parce qu'un pacifique retour à Toulon lui ravirait l'honneur de participer à « une action d'éclat sous le pavillon rouge. » (Gorris à Dumé d'Aplemont. Malte, 11 février 1671 : Borély, Histoire de la ville du Havre, t. 111, p. 87).

des hommes réponde à la sûreté des principes. Et Colbert de faire appel aux chevaliers de Malte (1) , à l'Ordre de Notre- Dame du Mont-Carmel (2) et aux mousquetaires du roi (3) pour alimenter le corps des officiers de marine, dont rien ne peint mieux l'extraordinaire pénurie que le bizarre recrutement du grand étatmajor : un heutenant-général des troupes de terre (4) et deux mestres de camp de

(1) Colbert à Arnoul. 30 août 1669 : savoir « le nom de tous les chevaliers de Malte qui arment

ri cours et leur réputation, afin que le Roy puisse choisir les plus braves pour servir sur ses armées navÉ^les » (Archives Nat., Marine B"* 1, fol. 153).

(2) Sur l'escadre de l'Ordre du Mont-Carmel et ses destinées maritimes, cf. un article de moi dans la Bibliothèque de l'école des chartes (1914), p. 354.

(3) « Sur toutes les galères, il faudroit mettre quatre mousquetaires de la Compagnie du Roy pour y servir volontaires, lesquels se rendroient

n peu d'années bons capitaines de galères, n I*j69 (Lettres de Colbert, t. IH, p. 143).

(4) Jean, comte d'Estrées.

cavalerie (1) pour amiraux; « un maître des requêtes transfiguré en homme de guerre (2), » un officier des troupes de Turenne (3) et un ex-abbé (4), devenu colonel, pour chefs d'escadre!

Et nunc erudimini. Tous ces marins d'occasion, si braves soient-ils, seront victimes de leur présomptueuse inexpérience. Esprit brouillon au poi^t de se voir maintes fois invité par Golbert à « changer de style, » comme si le style n'était pas la marque indélébile du caractère, le vice- amiral comte Jean d'Estrées indispose par ses fausses manœuvres les amiraux britanniques et contribue par là à la rupture de l'alliance anglaise : puis,

(1) François deLopis de Mondevergue et Jacob Blanquet de La Haye.

(2) Antoine Le Febvre de La Barre.

(3) François-Louis de Rousselet, chevalier de Château-Renault.

(4) François-Bénédict Rouxel de Médavy, marquis de Grancey.

son impéritie met au plein sur les récifs des îles Aves toute une escadre, naufrage effroyable qui nous cofite des centaines d'hommes et cinq cents canons.

Des deux mestres de camp de cavalerie envoyés comme amiraux par delà la Ligne d'équinoxe, l'un, François de Lopis de Mondevergue, est révoqué pour insuffiance et meurt de chagrin dans les cachots de Saumur; l'autre, Jacob Blanquet de La Haye, faute d'attaquer à Ceylan l'escadre hollandaise, se laisse grignoter par elle, perd un à un tous ses vaisseaux et est rapatrié en France prisonnier de l'ennemi. Aux Antilles, le maître des requêtes Antoine Le Febvre de La Barre laisse détruire toute sa flotte le long de la plage du port Saint-Pierre à la Martinique, pour n'avoir pas su prendre position dans le cul-dc-sac fortifié du Fort-Royal, qui verra, un peu plus tard, un de nos plus beaux faits d'armes navals, l'écrasement

des colonnes de débarquement de Ruyter par le seul vaisseau du capitaine d'Amblimont. Combien contraste l'inexpérience de ces marins d'occasion avec les brillantes qualités manœuvrières de vieux loups de mer comme Du Quesne, ou de valeureux chevaliers de Malte comme Valbelle et Tourville!

Mais voyez le paradoxe. Tandis que Taristocratique cardinal de Richelieu appelait au commandement les plébéiens et « plutôt de gros mariniers yaiHants, nourris dans Teau de mer et la bouteille, que des chevaliers frisés (1), » le petit-fils des drapiers rémois ne confiera les vaisseaux du roi qu'à des « gens de bonne famille (2), » à « des gens de qualité et qui

(1) Cf. supra, t. IV, p. 599 : Richelieu au commandeur de La Porte. 30 juin 1627.

(2) Golbert à Golbert de Terron. 2 mars 1666 {Lettres de Golbert, t. III, p. 64). — « Pour répondre au mémoire de mon fils. » 8 août 1673 (Ibidem, t. III, 2« p., p. 123).

ayent du bien (1), » en vertu de cet axiome nouveau : ^< L'officier est l'âme du vaisseau : entre tous les officiers, ceuxlà sont les plus considérables qui adjoutent la naissance et la noblesse aux autres qualitéz nécessaires, parce que le soldat et le mathelot ont pour eux plus de respect et d'obéissance (2).» Le naufrage du vice-amiral d'Estrées aux îles Aves amena le ministre à résipiscence : « Nos anciens capitaines de marine, nézmatelotz et nourris dans la mer, ne seroient point tombez dans un aussy funeste désastre que celuy-là, avouait Colbeit : par conséquent, il les faut cultiver et avoir le rolle de tous les capitaines marchands qui sont babil navigateurs, pour s'en servir dans les occasions (3) . » ... Mais dans

(1) Ce que conseillait Beaufort en 1662 (A. Jal, Abraham Du Quesne, t. I, p. 272).

(2) B. N., ThoisyOO, fol. 398.

(3) 1678 (Archives ^at., Marine B*8, fol. 254).

les occasions seulement. Et telle était la morgue du temps que le marquis de Langeron osera dire du grand Du Quesne que « c'étoit un homme de rien (I). » Que nous étions éloignés du système anglais qui choisissait les capitaines de vaisseau « sur la réputation qu'ils s'étaient acquise dans les vaisseaux marchands, où il se trouve quelquefois des occasions aussy chaudes que dans la guerre (2) . >'

Seuls et par dérogation à l'Ordonnance qui défendait passements et broderies, des gentilhommes portèrent l'uniforme adopté par Golbert (3) pour les officiers de ma-

(1; Rapport du commissaire général de Combes. 15 novembre 1707 (A. Jal, Abraham Du Quesne, t. II, p. 392).

(2) « Remarques faictes par le sieur Arnoul sur la marine d'Hollande et d'Angleterre. » 1670 (B. N., Cinq-Cents Colbert201, 2" p., p. 18).

(3) « Le juste-au-corps en une forme et manière» aurait été adopté pour établir l'égalité entre les officiers de marine et empêcher des prodigalités

rine, un i< justaucorps de couleur bleue, ganii de galon d'or ou d'argent jusqu'au nombre de quatre (1), », avec écbarpe de satin blanc et bas de soie cramoisie ; pour exciter l'émulation, il avait inventé cette petite chose à laquelle les Français sacrifient leur vie, une marque d'honneur : le galon. Et voici la conception que se fait le ministre d'un état-major idéal : u Je voudrais mettre toujours ensemble un bon capitaine gentilhomme, un lieutenant et un enseigne de mesme, avec trois officiers matelots en second, le tout d'un mesme pays eu amis, en sorte qu'ils puissent bien s'accommoder ensemble (2). »

ruineuses pour les officiers pauvres (A. Jal, Abraham Du Quesne, t. I, p. 336).

(1) Ordonnance du 2 mars 1665 (Archives Nat., Marine B*8, fol. 14 v*: ÉditSy déclarations y règlemens et ordonnances du Roy sur le fnif de la marine. Paris, 1677, in-4% p. 722).

(2; Colbert à Colbert de Terron. 4 novembre 1669 {Lettres de Coi Murr. t. HT, p. 185).

A cette réserve près que leur recrutement n'est pas ouvert à tous, la sélection des officiers d'avenir est entourée des plus sérieuses garanties. 4ja valeur de chacun, « soit pour les actions de bravoure, soit pour les manœuvres, soit pour la conservation des équipages et la propreté du vaisseau (1), » est l'objet d'une fiche signalétique transmise au ministre par l'intendant. Rien de plus honnête et de plus perspicace que ces notes confidentielles : nous en pouvons juger par celles qui subsistent pour les départements de Brest et Rochefort. En deux traits, l'intendant de Demuin caractérisera la valeur relative de deux chefs d'escadre : «M. Gabaret, peu actif et d'une eslévation médiocre, n'ayant pas le relief nécessaire pour estre à la teste d'un corps. — M' le chevalier de Tourville, bon officier, uniquement appli-

(1) Golbert à de Seuil. 14 octobre 1673 (Archives Nat., Marine B^24, fol. 499).

que à son mestier où il s'instruit tous les jours, capable de mètre la discipline dans la marine, et distingué par sa valeur (1). » L'histoire ne saurait mieux juger.

C'est que le grand ministre demande aux intendants, ses subordonnés directs, d'être des esprits nets, aussi ennemis du « galimatias (2) » administratif que du « fatras des pièces inutiles (3), » de même qu'il demande aux officiers d'épée

(1) « Liste des officiers de marine du département de Rochefort, » avec leurs notes si(jnées Je l'intendant « de Demuin ». Rochefort, 13 juillet 1673 (B. N., Clairambault 867, fol. 290). — u Mémoire concernant les officiers des vaisseaux qui sont du département de Brest », siyné de l'intendant « De Seuil ». Brest, 3 mai 1681 {Ibidem, fol. 327).

(2) Golbert à Arnoul fils, intendant à Toulon. 15 Juin 1671 (Lettres de Colbert, t. III, 2» p., p. 111). — M Le secrétaire d'Estat doibt voir par leurs yeux tout ce qui se passe dans les ports » (Ibidem, p. 138).

(3; Golbert à Brodart, intendant des galères. 20 septembre 1677 {Ibidem, p. 64).

d'être des « instruments tranchants (1). » Tout « défaut de prévoyance et d'application » est repris très rudement (2); et s'il y a récidive, si l'intendant compromet les mesures « prises pour establir un bon ordre dans la marine, » une lettre glaciale lui signifiera sa révocation :

« Vous pouvez compter dès à présent que le Roy ne peut plus se servir de vous, ni dans l'employ que vous occupez, ni dans aucun autre (3) . »

(1) PlDANSAT DE MaIROBERT.

(2) Colbert à Arnoul fds. 22 février 1678 {Lettres de GoLBERT, t. III, 2« p., p. 83).

(3) Colbert à Arnoul fils. 16 novembre 1679 {Ibidem, p. 173). — Et au commissaire de Séraucourt : vos « lettres sont pleines de vos louanges; mais le malheur pour vous veut que vous soyez le seul qui les publiiez. » 26 novembre 1677 {Ibidem j p. 72). — Sur les divers intendants de la marine au temps de Colbert, cf. D. Neuville, État sommaire des archives de la marine antérieures à la Révolution. Paris, 1898, in-8% p. 29.

Mais la réforme capitale de Colbert consiste à mettre fin à rincohérence qui investissait de droits souverains le chef de la marine. Réservant exclusivement à la Couronne les nominations d'officiers jadis dévolues au grand maître de *la navigation, il tient pour nulle et non avenue toute provision qui n'émane point du roi (1). En conséquence, le jour même où le petit comte de Vermandois fut

(1) Mémoire de Colbert prouvant que le roi seul, et non Tamiral, a droit de nommer les capitaines (GuÉKiN, Histoire maritime de la France^ t. III, p. 489;.

nommé amiral de France (1), tous ses subordonnés, le vice-amiral du Ponant (2), les deux lieutenants généraux (3), les chefs d'escadre de Provence, Poitou, Normandie et Dunkerque (4), les capitaines reçurent également leurs provisions d'offices.

Chose étrange, sous un roi dont le bon

(1) Le 12 novembre 1669 (Archives Nat., Marine B«8, fol. 170 vo-181).

(2) Jean, comte d'Estrées. La vice-amirauté du Levant resta vacante.

(3) Abraham Du Quesne et le marquis de Martel, lieutenants généraux des 26 janvier 1656 et 27 août 1667 (Didier Neuville, ÉtcU sommaire des archives de la marine antérieures à la Révolution, Paris, 1898, in-8% p. 322). Un troisième lieutenant fut nommé 1676.

(4) Provence : Guillaume d'Alméras. 9 octobre 1662 ; — Poitou : Mathurin Cabaret. 30 novembre 1663; — : Normandie : François ïhiballier de Thurelle. 12 novembre 1669; — Dunkerque : commission en blanc. Le nombre des chefs d'escadre fut porté à six en 1673. Les deux autres furent au titre de la Guyenne et du Languedoc.

plaisir faisait loi, la légendaire ténacité des Bretons avait eu raison de la volonté royale et maintenu, en dépit des remontrances du Parlement (1), l'hégémonie maritime de leur « province et duché : » la Bretagne, exclue du ressort de l'amiral de France (2), ne prétendait relever que de son gouverneur, en « possession du titre d'amiral de Bretagne, marque de l'ancienne souveraineté » du vieux duché. Et le gouverneur voulait avoir, comme l'amiral de France, une compagnie de cent gardesmarines et une académie navale, « séminaire inépuisable de bons officiers (3), » qui de fait exista à Saint-Malo (4) . Si bien

(\j Colbert au procureur général du Parlement. 30 novembre 1669, 20 janvier 1670 (B. N., Franc. 17413, pièce 164).

(2) 12 novembre 1669 (Archives Nat., Marine B»8, fol. 176).

(3) Piacetdu (gouverneur de Bretagne aux États de la province (B. N., Thoisy 90, fol. 398).

^4) Colbert aux maire et échevins de Saint-

que, en dehors de Brest qui relevait du grand chef de la marine française, le reste des ports de Bretagne était de l'obédience maritime du gouverneur : et la garde des côtes de la province fut confiée à l'escadre de l'Ordre du Mont-Carmel.

Même amputés du droit souverain de nommer les officiers de marine et restreints à des attributions militaires et judiciaires (1), les pouvoirs de l'amiral de France restaient considérables. Leur délégation à un enfant était un non-sens qu'on voulut corriger. Mais le personnage auquel on les proposa, le général des galères Rochechouart de Vivonne, en bon courtisan, se déroba, de peur de se faire

Malo. 10 septembre 1669 (Lettres de Golbert, t. 111, p. 163). — Nous verrons ci-dessous qu'il y eut, pour la Bretagne, une rédaction spéciale de l'Ordonnance sur la marine.

(1) H Instruction pour mon fds pour bien faire la première commission de ma charge. » 1671 {Ibidem, t. 111, 2« p., p. 46).

du fils naturel du roi un futur ennemi (1). Le maréchal de Bellefonds, qui avait collaboré en 1666 au plan de la campagne navale (2) et sollicité le commandement d'un vaisseau (3), esquissa une candida-ture qui n'eut aucun succès (4) . Et ce fut en définitive le comte Jean d'Estrées qui recueillit, sous le titre de vice- amiral du Ponant, l'héritage du duc de Beaufort (5) .

(ij Vivonne à Duch(^ de Vancy, 5 mai 1671 [Correspondance de Louis- Victor de Rochechouart, comte de Vivonne (1671), éd. J. Gordey. Paris, 1910, in-8% p. 63).

(2) « Mémoire sur la résolution que le Roy a prise après avoir entendu les sieurs marquis de Bellefonds et Du Quesne pour l'entretènement de ses forces maritimes. » 23 octobre 1666 (Archives Nat., Marine B*4, fol. 229, 245).

(3; Le 6 décembre 1666 (A. Jal, Abraham Du Quesne, t. 1, p. 473).

(4) Bernardin Gigault de Bellefonds inspecte pourtant en 1669 les ports et les fonderies.

D. Nklvii.lk, tes Etahlissements de C ancienne marine, p. 93y.

(5) Moyennant indoiiimU' <in\ imi mers de Beaufort (A. Jal, Abraham Du Quesne, t. 1, p. 585).

126 UN GRAND MINISTRE DE LxV MARINE

Il n'y eut d'autre vice-amiral que lui. De la biérarchie navale, Golbert fixe les points encore obscurs avec ce souci de l'ordre qui est la caractéristique du règne. Les deux lieutenants généraux sont assimilés comme grade à ceux de l'armée d< terre. « Les chefs d'escadre sont leî mestres de camp des capitaines (1) ; » « leî capitaines sont réputés colonels (2) » L'intendant a sur le chef d'escadre la préséance à terre, ainsi que dans les conseils de discipline (3). En une formule lapidaire, Golbert a défini les rôles respectifs

(1) Mémoire de Golbert pour prouver que l'amiral n a pas le droit de nommer les capitaines de vaisseau (Guérin, Histoire maritime de la France, t. III, p. 489).

(2) Vivonne à Duché de Vancy. 10 mars 1671 {Correspondance de Louis- Victor de Rochechouart, comte de Vivonne, p. 34).

(3) Règlement du 21 mars 1668. Ce règlement comme les suivants, est imprimé dans les Edits, déclarations, règlemens et ordonnances du Roy sur le fait de la marine. Paris, 1677, in-^".

du général des galères ou du chef d'escadre et de l'intendant : « Toute la guerre à M. le général; toute la justice, police et finance à l'intendant. » Vis-à-vis du lieutenant-général, le chef d'escadre prétendrait à l'indépendance et au « commandement entier dans les ports de son département, » si une brève note ne le rappelait à l'ordre (2). Les capitaines en second, qui font un stage d'apprentissage au commandement, sont subordonnés aux « anciens Ueutenans (3) ; « ceux-ci relèvent des capitaines de frégates légères (4), qui ont aussi le pas sur les capitaines de brûlots (5) .

En marge de la flotte régulière, deux escadres exotiques avaient capitaines

(1) Amoul à Colbert. 4 février 1668 (A. Jal, Ahraham Du Quesne, t. I, p. 539).

(2; 12 mars 1672.

(3) 24 mars 1672.

(4) 18 juin 1672.

(5) 14 décernhrc 1674.

généraux et bases à part : les frégates du grand maître de l'Ordre du Mont-Carmel à Saint-Malo, les galères du marquis génois Ippolito Geuturione à la Ciotat. Cen turione, propriétaire d'une forte escadre jusque-là entretenue à la solde de l'Espagne (1), avait conquis sur mer la renommée et la richesse : la renommée, en livrant bataille avec un seul navire aux quatre-vingts galères du capoudanpacha (2) ; la richesse, en se mettant en

(1) Suivant traité du 25 décembre 1664, il servait l'Espagne dans les mers de Sicile en qualité de capitaine général des sept vaisseaux et de la patache lui appartenant (G. Fernandez Duro, Armada espanota, t. V, p. 424). — Inventaire de ses galères (Archives Nat., MarineBH, fol. 220 w — D. Neuville, Etat sommaire des archives de la Marine^ p. 231 note 2).

(2) [De La Haye-Ventelet], Lettre d'un ambassadeur de France à Constantinople au roy Louis XIV; contenant une relation de son ambassade, publiée dans la Continuation des ménwires de littérature et d'histoire. Paris, 1727, in-8% t. IV, p. II, 283.

mesure de nous vendre toute une esca- Ire de haut bord (l), sans préjudice le l'escadre de galères qu'il nous amenait (2) .

Recruter des officiers de valeur, les former dès l'adolescence, « élever des jeunes gens de bonne famille dans les emplois de marine (3) » est la constante préoccupation de Golbert. Aussi, dès l'année où il devient titidaire du ministère de la marine, provoque-t-il la création de collèges spéciaux à Saint-Malo (4), à Bor-

(1; De ses cinq vaisseaux, nous n'achetâmes jue la Princesse-du-Ciel, le Saint- Augustin et la I régate de Portugal, de 40, 44 et 48 canons (Arrives .\at.. Marine B^l, fol. 345. — Bibl. de la larine, ms. G. 1).

(2) Une capitane, une patronne et une galère ordinaire, suivant contrat du 11 décembre 1669 (Archives Nat., Marine B*3, fol. 395. — Archives ^at., K. 1355, n» 1).

(3j Colbertà Colbert de Terron. 29 juillet 1669 (Lettres de Colbert, t. III, p. 163, note).

(4) Golbert au maire de Saint-Malo. 10 septembre 1669 (Ihidem).

deaux (1), à Montpellier (2)... avec l'assistance du chevalier Gabriel Peschard, baron de Bossac, et de l'Ordre du Mont- Carmel (3).

Mais « tirer les enseignes du collège ou de l'académie » est aussi vain, à l'estime d'un chef d'escadre (4) , que de leur faire l'apprentissage de volontaires, « mestier où on n'apprend jamais rien en mangeant les poullets du capitaine. » Qu'ils sortent du rang en commençant par faire à bord le maniement du mousquet ! L'ap-

(1) Golbert au commissaire général des fortifi- <;ations, chevalier de Glerville. 12 février 1669 (D. Neuville, p. 99).

(2) En 1671, à Paris en 1677.

(3) Suivant lettres-patentes du 31 octobre 1669 (Gautier de Sibert, Histoire des Ordres royaux hospitaliers-militaires de Notre-Dame du Mont- Carmel et de Saint-Lazare de Jérusalem. Paris, 1772, in-4% p. 375).

(4) Guillaume d'Alméras, Mémoires de 1667 communiqués par Mme Bossolaschi à Margry (B. N., Nouv. acq. franc. 9390, fol. 56).

prentissage commençadt dès le bas âge ! l'on voyait, à bord de certains vaisseaux, des enfants de treize ans qui avaient déjà trois campagnes et des blessures (1). A onze ans, Jean-Baptiste de Valbelle, le futur chef d'escadre, combattait à bord de la galère paternelle (2).

La tradition est que les futurs officiers servent comme gardes du pavillon ou gardes de l'étendard. Ceux-ci ont le prestige de l'uniforme fort seyant que leur a donné en 1670 le général des galères, une casaque bleue brodée d'un grappin, et que le même Vivonne change en 1681 en un justaucorps écarlate, avec culotte et bas de même, et bandoulière de velours bleu.

(1) Relation d'un voyage fait en Provence^ par M. L, M. D. P. [De Préchac] Paris, 1683, in-12, 4^p., p.81.

(2) Després, u Vie du bailly de Valbelle, » Bibl. d'Aix, ms. 1 194.

Ceux-là ont un « juste-au-corps » en « drap gris avec des boutons de cuivre doré et des gances de vermeil aux boutonnières, » qui excitait la convoitise des roitelets nègres du Sénégal (1) .

Les gardes de la marine sont embrigadés, depuis le 24 décembre 1669, en deux détachements, l'un pour le Ponant, l'autre pour le Levant, sous les ordres d'un capitaine aux gardes françaises ayant brevet de colonel et rang après les chefs d'escadre, Marc de Canin de Cajac. Plies par des lieutenants, enseignes et maréchaux des logis à toutes les exigences de la discipline, « les Cajacs » reçoivent de maîtres d'hydrographie l'enseignement professionnel, de maîtres de dessin, de

(1) Relation du voyage fait sur les costes cf Afrique aux mois de novembre et décembre 1670, dans [Henri Justel,] Recueil de divers voyages faits en Afrique et en l'Amérique qui nont point esté encore publiez. Paris, 1674, in. 4».

danse et d'escrime les connaissances nécessaires à un " honneste homme (1) : »

(1) Colbert à Bmdart. 15 février 1670 : « L'intention du Roy est de ne conserver que 25 gardes des 49 de feu M. le duc de Beaufort... » — Colbert à Matharel. 5 juillet 1670 : « A l'égard des cent gardes de la marine qui sont à Toulon, j'ay cy devant envoyé à M. d'Infre ville le règlement fait sur le nombre qui doit estre embarqué sur chaque vaisseau portant pavillon. » {Lettres de Colbert, t. III, p. 203, 246). — Ordres du roi du 23 avril 1670 sur les gardes de la marine (Archives Nat., Marine B*301, fol. 357. — « Estât des bardes... que le sieur maréchal duc de Vivonne, général des galères de France, envoyé à Marseille pour habiller la compagnie de ses gardes. » 1681 ( A. Jal, Glossaire nautique, art. Gardes de l'étendart; cf. aussi les art. Gardes de la marine et Capitaine -colonel). D'après le dernier texte de Jil, M. de Cajac conserva le titre de capitaine-colonel du 24 décembre 1669 au 18 décembre 1671. Il devint simple capitaine d'une des compagnies des gardes de la marine à la suite d'un. démêlé avec un officier général de la marine (Le P. Théodore de Blois, Histoire de Hochefort. Paris, 1733, in-4% p. 189). — « La frégate d'Ecole instituée pour l'instruction des jeuiHis officiLTs des vaisseaux ai des gardes de la

et leur entraînement s'achevait à bord des vaisseaux amiraux ou à bord d'une frégateécole spécialement aménagée pour eux.

Nous apprenons, par les notes du capitaine Le Bret de Flacourt, commandant la frégate-école, que certains gardes avaient jusqu'à vingt ans de services. Leurs effectifs, sans cesse accrus et répartis entre les trois grands ports, avec dépôt à Indret pour les nouveaux convertis, atteignaient huit cents hommes à la mort de Colbert : Lecti juvenes in navalem militiam conscripti octingenti.

marine », teit en 1681 sous le commandement du chevalier de Flacourt. {Mercure galant, janvier 1682, p. 241).

l'inscription maritime

L'accroissement de nos forces maritimes posait un grave problème, qui arrachait à Louis XIV ce mélancolique aveu : « Il est impossible de faire de grands armemens, si je ne trouve moyen de changer l'aversion presque insurmontable qu'ont les gens de mer de s'engager au service de mes vaisseaux (1). » Nos adversaires e^ étaient si bien persuadés qu'à la veille d'entrer en lutte contre nous, les Pays-Bas recevaient de leur ambassadeur en France ce dédaigneux rapport : ^« La France n'a pas de quoy fournir à la monture de quarante

(1) Louis XIV au duc de Beaufort. 19 avril 1669 {Lettres de Colbert, t. 111, p. 120).

vaisseaux de guerre (l). » Manquait-elle donc de matelots? Non. « Au moindre témoig^nage que je donnai de ma volonté, écrivait plus tard Louis XIV, il s'en trouva une si grande abondance qu'au lieu de soixante vaisseaux que j'équipois, j'en aurois pu armer plus de cent. Des provinces presque entières s'étoient aussitôt offertes à me servir (2). »

Quel était le secret de cette métamorphose et quel était le magicien? Le bon plaisir du roi n'y était pour rien. Rendons à Golbert ce qui était dû à son génie. Au système de la presse, à la levée par force (3), dont l'arbitraire et la violence

(1) Rapport du 22 janvier (Lettres de Pierre de Groot à Abraham de Wicqueforty p. 64).

(2) Mémoires f/d Louis XIV, éd. de 1806, t. II, p. 73.

(3) Ordonnances d'avril 1635, 5 mars 1647, 14 avril 1654, 17 décembre 1665, 16 février 1667 (Jacques Gaptier, Etude historique et économique sur l'inscription maritime. Paris, 1907, in-8», p. 19,

l'inscription maritime 137

provoquaient la désertion des matelots, il avait substitué un régime plus souple, plus conforme aux tendances du caractère français. Tenant compte des judicieuses observations de certains intendants (1), il avait chercbé à satisfaire les instincts de liberté et d'égalité des marins, au lieu de les traiter en « bêtes farouches » et d'en pendre pour l'exemple, comme le demandait le roi des Halles (2). 11 avait d'abord songé à traiter avec les communautés maritimes pour obtenir annuellement de chacune un chiffre fixe

147. — B. N., Mélanges Golbert 143, fol. 177, 178, 278, 291).

(1) u J'estime que le meilleur seroit de laisser le» matelots et soldats libres d'aller chez eux ou de demeurer entretenus; car de les tenir trois années enfermés dans un vaisseau par contramte, c'est leur faire fuir le service. » La Guette à Golbert, 3 janvier 1665 (A. Jal, Abraham Du QuesnCf t. I, p. 333).

(2) Lettre de Beaufort«lu I i inars 1668 (Ibii/em, p. 544;.

de matelots (1). Puis il avait trouvé mieux.

Sans rien connaître de cette savante organisation byzantine qui s'abritait, contre la fougue arabe, d'un double rideau de flottes servies par des inscrits, sans être initié davantage aux arcanes de la Description maritime proposée au roi Henri II, les mêmes maux appelant les mêmes remèdes, Colbert réinventa r7n5cripf ion maritime. Ce fut toute une révolution navale qui assura à la marine de Louis K¥V les bénéfices de la conscription moderne. En voici les étapes :

22 septembre 1668, enrôlement de tous les gens de la mer (2) et recensement général comme il n'y en avait

(1) Golbert de Terron à Golbert. 5 janvier 1668 (J. Gaptier, p. 387).

(2) Édits, déclarations, rècjlemens et ordonnances du roy sur le fait de la marine. Paris, 1677, in-4'>,

plus eu depuis de longues années (1).

4 septembre 1669, répartition des inscrits par évêchés en " tant de départemens qu'il faudroit pour former des équipages de 300 hommes, » capitaine, lieutenant et enseigne compris, de façon que la mobilisation navale fût instantanée (2).

13 juillet 1670, institution du système des classes, c'est-à-dire du service par roulement sur les vaisseaux du roi, avec peine de mort ou des galères pour les déserteurs (3). Les inscrits étaient

(1) Car il y en avait eu auparavant. Le 10 février 1607 par exemple, l'amiral de Montmorency faisait dresser un état de tous les marins (Institut, Collection Godefroy 264, fol. 145). En 1624, lamiral Henri de Montmorency renouvelait la prescription, qui fut inscrite en 1629 dans le Code Michaud.

(2) B. N., Mélanjres Colbert 84, fol. 172. — Lettres de Colbert, t. III, p. 159.

(3) Édits de janvier 1670 et 19 septembre 1676 (IsAMBERT, Recueil yénéral des anciennes lois fran(icUses, t. XVHI, p. 369 : t. XIX, p. 165).

pourvus de livrets militaires en parchemin où le commissaire du département portait leurs « noms, surnoms, aages, demeures, signaux (signalement) et qualitez, ensemble celuy de leurs femmes et le nombre de leurs enfants. » Ne pouvaient s'engager dans la marine marchande que les inscrits dont la classe n'était pas appelée. Et pour que nul n'en ignorât, un double des rôles était affiché à « la porte principale de la parroisse (1). »

La réforme de Golbert'eut, suivant les provinces, une fortune diverse. La perspective de toucher une demi-solde en cas de non-emploi sur la flotte royale séduisit les matelots bretons qui s'enrôlèrent en foule.

(1) B. N., Glairambault 854, fol. 116. — « Instruction pour le S' Dorinville, chargé de l'establissement des classes... des éveschez de Tréguier, Léon et Quimper. » 28 mars 1680 (Gaptier, p. 389).

1/INSCRIPTION MARITIME Uj

Mors qu'un reocnsouiont opéré en Hrei{;ne vi\ 1()(>7 (I) u'avail relevé que cinq iiille cent quarante marins, T Inscription maritime en fournit vinjjt mille (2). Et Louis XÏV put dire d'eux que, s'il l'avait voulu, ils n'auraient laissé dans leurs malais que leurs femmes et leurs Hllos pour se rendre en plus (jrand nombre sur la flotte (3).

Ailleui's, rinscription maritime lut ircueillie beaucoup plus fraîcbemeiit.

I «Ile donne lieu, en liéarn, à des émeutes dont u la cbaleur X a |)eine à se (*almer ;

'I ) Par 1«'H iimr({iiiN do (hm'IIojjoii cl »!«» I.a ('oslo : liivre des curtos particulièros do hi jxovinoo do rotagno n (UihI. du Sorvico liydrof;rAphi([ue, .. aWU, fol. 13).

2) u J'ny et»té surpri», «écrivait tlollu'it h» ï sop-

iiibrc 1673, qu'il n'y ait que 0 773 matolotH daiin

louff» h'H «la^scH (lopuiM la lln'ta{;iu» ius(|Ui!H à

î^ayonm»; la Hr(^ta|;ne houIc ou fournit près do

'«MM» n (Dklavadd, Hoclwfort en 1Ô72 et i673^

3; Mémoire» de Louis XIV, t II, p. 7;i.

à Martigues, à Marseille (1) , à de violentes manifestations contre «les chausses rouges et le chapeau blanc » des commis des classes, à qui on ne parle de rien moins que de « coupper la gorge (2) . » Malgré la menace de voir occuper leurs maisons par des garnisons militaires qui vivraient à leurs dépens (3), les matelots de Rochefort plutôt que de servir abandonnent en masse la ville. Au Havre, il faut fermer les portes de la Cité pour « aller de maison en maison prendre tous les hommes qui ont monté en mer (4). » Ceux de Dieppe, aussi

(1) Lettre de cinquante matelots « du cartier de S» Jean» au gouverneur de Marseille (Gaptier, p. 433).

(2) Rapport de Brodart. 6 septembre 1670 (Archives Nat., Marine 6^9, fol. 362 : Gaptier, p. 125. — Et Archives Nat.,AfarmeB'20, fol. 361 : Gaptier, p. 433)

(3) Lettre de Golbert de Terron. Rochefort, 10 mars 1672 (B. N., Mélanges Golbert 158, fol. 364 : Gaptier, p. 135).

(4) Golbert au duc de Saint-Aignan. 21 juin

insoumis, se réfugient dans le voisinage (1). u A Marseille, il n'y a pas un matelot qui n*ait un gentilhomme ou une femme qui le protège et ne cherche à exempter du service (2) . »

Le système des classes fonctionnait malgré tout, quand la guerre de Hollande lui porta un coup des plus rudes. Il fallut appeler « tout ce qu'il y avait de bons officiers mariniers, matelots et soldats dans toute Testendue des costes, sans considérer les classes de service (3). » Le

1673 (Lettres de Colbert, t, III, p. 493).

(1) Colbert à Brodart. 25 mars 1673 (Ibidem, p. 489, note).

(2) Arnoul à Colbert. 6 décembre 1676 (B. N., >ouv. acq. franc. 21322, fol. 283). — Presque dans les mêmes termes, Colbert écrivait à l'intendant de Seuil, à Brest, le 22 novembre 1669 : «Il n'y a pas un matelot qui ne donne volontiers trois et quatre pistoles pour s'exempter du service n (Lettres de Colbert, t. 111, p. 191).

(3) Louis XIV à Colbert de Terron. 4 janvier 1672 (Ibidem, p. 413).

remède, c'était la création d'effectifs permanents au moyen d'engagements volontaires jusqu'à concurrence de deux mille par port : les classes n'eussent constitué en ce cas que la réserve de l'armée de mer (1). Le projet resta lettre morte,, parce que trop onéreux : « Voicy nostre marine establie, avait écrit Colbert : il faut travailler à présent à la conduire avec économie (2) . »

Le premier malaise passé, du reste, le système des classes s'est acclimaté parmi les gens de mer. D'autant que des mesures de prévoyance sociale, jointes aux libéra-

(1) Mémoires des 6 mai et 25 juillet 1674, préconisés par Colbert de Terron dans une lettre à Louis XIV le 6 août (B. N., "Mélanges Colbert 168 6£s, fol. 515. — J. de Crisenoy, Mémoire sur t Inscription maritime adressé à la Commission d'enquête sur la marine marchande. Paris, 1870, p. 32).

(2) Colbert à Colbert de Terron. 6 novembre 1670 (Lettres de Colbert, t. III, p. 307).

lités de l'Inscription maritime, achèvent de donner aux matelots une situation priilégfiée. C*est la délégation de solde aux ramilles pendant la durée de la campagne (1) ; c'est l'instruction gratuite donnée aux enfants des inscrits par les curés .des paroisses (2) ; c'est le paiement à domicile, afin d'éviter les ruineuses prodigalités et les dégradantes débauches du retour à terre (3) ; c'est enfin la Caisse des Invalides, dont l'institution porte la date flu 23 septembre 1673.

Une retenue de 2 pour 100 sur la solde permet de créer à Rochefort et Toulon le pendant de l'Hôtel des Invalides ; c'est là quela marine hébergera ses mutilés, s'ils ne préfèrent rentrer dans leurs foyers avec une

(\j 7 août 1675 {Edks, déclarations^ règlemens et ordonnances du roy sur le fait de la marine. Paris, 1677, in-4% p. 767).

(2) Col bert au commissaire Lombard. 31 mars 1682 {Lettres de Colhert, t. III, p. 219).

(3) 20 octobre 1672 Œdits..., p. 368).

indemnité égale à « trois années entières de leur subsistance (1). » L'institution était si équitable et si humanitaire que les marins des galères, qui formaient corps à part, en réclamèrent le bénéfice, moyennant une semblable « retenue de deux liars pour livre (2). » Quant aux forçats, ils avaient à Marseille leur hôpital : conçu par saint Vincent de Paul, il avait été réalisé par Gaspard de Simiane, chevalier de La Coste, un saint aussi, qui avait consacré sa fortune à le construire et ses démarches — onze mois de sollicitations à la Cour, « un enfer !» — à obtenir de

(1) 23 septembre 1673 (Ibidem, p. 397. — Le P. Théodore de Blois, Histoire de Rochefort, p. 249). — « Roole de partie des matelotz etsoldatz estropiez dans la dernière campagne contre les Hollandois et des sommes qui leur ont esté payez pour leur récompense. » Rochefort, 25 décembre 1673 (Gaptier, p. 399).

(2) Du Plessis-Brossardière à Golbert. Marseille, 19 novembre 1675 (Archives Nat,, Marine B*6, fol. 333).

LINSCRIPTION MARITIME 147

quoi l'entretenir : ti'ois sous par jour et par forçat ! C'était peu : et comme « les religieux de la Charité ne voulaient pas s'embarquer sans biscuit dans l'administration de rhospital, » La Coste eut recours aux prêtres de la Mission (1).

Ajoutons enfin qu'un vaisseau-hôpital attaché à chaque division navale recueillait les infirmes et les blessés (2) .

Colbert « posait pour fondement » que toutes les entreprises maritimes devaient être réalisées « avec nos seules forces

(1) De Ruffi, la Vie de Monsieur le chevalier de La Coste. Aix, 1659, in-S-», p. 123, 132, 156, 174 : lettres du chevalier des 29 décembre 1649, 9 février, 23 février et 15 juillet 1646, relatives à l'hôpital des forçats.

(2) Aux termes du rè^jlement du 6 octobre 1674. Mais déjà les flottes de Brézé en 1640 (B. N., Franc. 8022, fol. 33) et de Beaufort en 1669 étaient pourvues d'un navire-hôpital. Cf. aussi EK E.-T. Il A M Y, les Blessés de Béveziers. Notice pour servir à lliistoire des débuts de la mvdecine navale en France. Extrait du Bulletin de la Société française de l'histoire de la tncdecina (1902),

maritimes sans aucun secours de la terre, d'autant que ce meslange » eût amené la confusion (1). D'où la nécessité de troupes d'infanterie de marine. Le ministre décida en 1669 qu'il y aurait deux régiments de vingt compagnies chacun, le Royal Marine et le Vermandois, l'un pour le Ponant, l'autre pour le Levant (2). Il avait déjà délivré des brevets d'officiers, quand Le Tellier et Louvois protestèrent « qu'on faisoit tort à leurs charges : » Louis XIV leur donna raison et rattacha les deux régiments à la Guerre (3) . « Déchus » des avantages qu'ils avaient trou-

Ci) Golbert à Golbert de Terron. 21 aoiit 1670 (Ghampollion-Figeac, Documents historiques tirés des collections manuscrites de la Bibliothèque nationale^ t. IV, p. 523, Coll. des documents inédits).

(2) Golbert à Golbert de Terron. 2 décembre 1669 {Lettres de Golbert, t. III, p. 197).

(3) Mémoire sur la levée des équipages. 7 juin 1671 {Ibidem, p. 373).

vés à former lui corps séparé de l'armée, les officiers de Royal Marine et de Vermandois servirent avec dégoût à bord et dans mi esprit tout contraire à la discipline (1). Il fallut les relever dès 1671 du service maritime, où des compagnies de soldats gardiens d'arsenal, des demisoldes et autres créations éphémères tâchèrent de suppléer à leur absence (2).

Encore ne conservait-on que les cadres, " les testes des compagnies, sergens, caporaux ou principaux soldats, »

deux cents hommes (3).

U n*y avait pas davantage d'artillerie de marine. Colbeit pressait ses intendants de former quatre ou cinq compagnies de canonniers et d'exciter leur émulation par

(1) Mémoire de 1682 (Archives Nat., Marine B*301, p. 3. — D. Neuville, État sommaire des archives de la marine, p. 419).

(2) D. Neuville, p. 420.

(3) Colbert à Du Quesne. 25 septembre 1678 {Lettres de Colbert, t. III, 2«p., p. 129).

des prix pour les meilleurs tireurs (4). Mais les cadres manquaient. On ne rougissait point de mander d'Angleterre ou de Hollande des canonniers pour « dresser » les nôtres (1), quand l'invention des galiotes à bombes vint révolutionner le tir en 1682. Dès officiers de marine furent envoyés à l'école d'artillerie de Metz pour en suivre les cours. Et l'on forma un corps d'artillerie de marine, avec trente officiers et deux commissaires, qui tout de suite étonna le monde par son habileté (2).

... Si l'inscription maritime pourvoyait à l'équipement des vaisseaux, le recrutement de la chiourme pour une trentaine de galères restait un problème. Les volontaires, les bonnevogli, se raréfiaient. Quant

(1) Colbert à l'intendant de Toulon. Avril 1672 (Lettres de Colbert. t. III, p. 231).

(2) 1660 (Archives Nat., Marine B»l, fol. 37).

(3) Cf. les mémoires cités par D. Neuville, p. 423.

aux forçats, les comités les décimaient par leurs violences, ^ étant quelquefois quelque chose de 'pire que les cochers de Paris, qui tueroient volontiers leurs chevaux pour passer les premiers. » Et Tinlendant Arnoul renchérissait : « Nos malheureux forçats vendant leurs chemises et habits pour ivrogner, j'en ai fait

hâtier en ma présence quatre ou cinq, mais comme les coups de gourdins et de lattes ne sont que des chatouillements pour eux, je leur ai promis de leur faire

ouper le nez aux Chrétiens et les oreilles mx Turcs. Il faut nécessairement cette

•vérité, et quelque chose au-delà, et lorcer son naturel (1). »

Ces damnés étaient de toutes races et

(le toutes provenances, des vagabonds,

les déserteurs, des faux-sauniers, des

'belles, des prisonniers turcs et barba-

(1) Ârnoul à Colbert (A. Jal, Abraham Ou Quesne, t. I, p. 483).

resques dont les chevaliers de Malte faisaient trafic (1), des Sénégalais achetés sur le pied de trois cents livres tout venant (2), mais qui se laissaient mourir de froid, de mélancolie et « d'obstination, » des « esclaves Russiens (3), » des Iroquois dont la capture provoqua une telle révolte parmi leurs compatriotes qu'il fallut les relâcher. Le temps n'est plus loin où on leur adjoindra des Français condamnés pour cause de religion (4) .

(1) Lettres de Golbert, t. III, p. 392, 400, 502.

(2) Et livrables à la Rochelle. Novembre 1676 (B. N., Mélanges Golbert 173 bis, fol. 631. — Lettres de Golbert, t. III, 2" p., p. 154).

(3) Lettres de Golbert, t. III, 2« p., p. 39.

(4) E. Lavisse, Sur les galères du Roi, dans la Revue de Paris, 15 novembre 1897.

l'art au service

DE l'architecture NAVALE f

Le lamentable bilan de notre flotte, déposé en 1661 entre les mains du roi, se traduisait par un tel passif que, d'urgence, il y avait fallu remédier. Renversant la force centrifuge qui avait amené, faute d'emploi, l'exode de nos énergies, un mouvement inverse réalise l'attraction de toutes les initiatives et de toutes les capacités. On ne verra plus des Provençaux bâtir dans les chantiers de Tripoli toute une escadre de croiseurs (1), ou tel autre

(1) Maître Au^jcr, en 1654, et Maître Pierre Pellenc construisent à Tripoli six beaux vaisseaux de guerre (B. W., Franc. 12^19, fol. 52).

Français (1) essayer à Rotterdam un type de navire destiné à révolutionner l'art nautique. Non, toute l'Europe au contraire est mise à contribution par nous.

De Malte, Colbert rappelle Chabert, constructeur en renom (2) ; de Barbarie, de Barcelone, il fait revenir des maîtres charpentiers provençaux (3) . De Hollande, il mande, comme au temps de Richelieu, des constructeurs (4), des cordiers (5), des fabricants d'ancres, un sauveteur qui

(1) De Son en 1653. Cf. plus haut, t. IV, p. 613.

(2) Louis XIV au grand maître de Malte. Toulon, 16 février 1660 (Guerre^ Archives historiques 161, p. 212).

(3) « Maître Jean, revenu de Barbarie, Maître Audibert, retiré de Barcelone, » construisent chacun un vaisseau royal. 1666 (Archives Nat., Marine Bn, fol. 228).

(4) Colbert de Terron, qui avait quatorze charpentiers hollandais à Rochefort, en réclame quarante autres. 1669 (Lettres ae Colbert, t. III, p. 100, 133).

(5) 1669 (Archives Nat., Marine B«l, fol. 142 : Lettres de Colbert, t. III, p. 153).

l'art et l'architecture navale 155

pêche « avec son vaisseau, ses machines et ses plongeurs » les bâtiments naufragés (1).

Des missions d'officiers, de charpentiers ou d'intendants ne cessent de parcourir les ports de l'étranger pour y quérir des vaisseaux ou des modèles comme au temps de Mazarin. Colbeit achète au marquis Centurione de Gênes toute une division navale (2), à un cardinal delà Sainte- Église un vaisseau (3), au pape une galère (4), au duc de Gourlande des navires

'1) Privilège du «sieur Fluymer de Middelbourg de repescher les bastimens qui ont fait naufrage. » 7 août 1669 {Lettres de Golbert, t. IH, p. 150).

(2) La Princesse-clu-Cielf le Saint-Auyuslin et le Saint- Antoine de Portuf/al, de 28, 24 et 40 canons, inventoriés par le capitaine de vaisseau de Saint- Tropez. Toulon, 28-31 décembre 1669 (Archives Nat., Marine B*l, fol. 345. — Bibliothèque du ministère de la Marine, ms. G. 1).

^3) Acheté en 1669 au cardinal de Vendôme. i'Ji9 (Archives Nat., Marine BM, fol. 52 v% 151).

(4) Décembre 1669 {Lettres de Golbert, t. UI.

plats de varangue et forts de membrure, propres à s'échouer sans se blesser, qu'un de nos capitaines a été examiner dans les chantiers de Mittau (1). A Copenhague, il commande deux vaisseaux de ligne (2) et cinq à Amsterdam (3) que douze autres devront suivre (4). u D'un grand atelier « que notre résident a installé à Stockholm, sortiront six vaisseaux et du bois pour en bâtir trois fois autant (5). Joignez à cela

(1) « Instruction au chevalier de La Rochette- Gafgot allant dans la Baltique. « 5 avril 1664;

— « pour le sieur Gargot s'en allant par ordre en Poméranic, Prusse et Gourlande » (Affaires Étrangères, Mémoires et documents 917, fol. 58.

— Archives Nat., Marine B^S, fol. 22).

(2) Le Grand Danois et le Frédéric (Archives Nat., Marine B*3, fol. m'' xix).

(3) L'Invincible, l'Intrépide, le Conquérant, le Neptune et le Courtisan d'Amsterdam (Archives Nat., Marine B*6, fol. viii v% vii'"^ ii).

(4) Instruction pour Dumas et Forant. 8 janvier 1666 (Lettres de Golbert, t. III, p 34).

(5) Golbert à Courtin, résident à Stockholm. 2 janvier 1666 (Ibidem, p. 33).

ART ET l'architecture NAVALE 157

des vaisseaux de course malouins, des longcourriers acquis par l'État (1), des navires d'armateurs provençaux (2), des prises barbaresques incorporées dans notre flotte (3). De tous les échantillons possibles d'un navire de guerre, se dégagera un type idéal.

Nous cesserons d'être à la remorque des Hollandais (4). Depuis que le roi Henri IV a acheté chez eux son seul vaisseau de haut bord, le vaisseau de ligne qui écrasa

(1) Le Dauphin de Saint-Malo, 44 canons, deux navires de laGompa(}nie des Indes. 1666(/6iWem, p. 49).

(2) Le Saint' Joseph de Marin de La Giotat, le Lion rowje d'Etienne Jean de Marseille, etc.

A. Jal, t. I, p. 393).

(3) L'Etoile de Diane, la Perte, le Croissant, la Couronne de Naples, le Soleil d'Afrique (Archives Nat., Marine B^l, fol. 362).

(4) Etienne Hubac est envoyé mi Hollande pour voir « s'il y a quelque différence du fjabarit des Hollandois au nostre et les raisons pourquoy. » r> décembre 1669 (Lettres de Golbkiit, t. III,

à la Goulette la flotte barbaresque, les Hollandais avaient conquis notre clientèle par leur renom d'babileté à « bastir^ légèrement (1) » et par nn certain tour de main dans « l'économie et le mesnage des bois (2). » Le duc de Beaufort déclarait « de la dernière importance pour le roy de faire venir Jean de Wert, » l'un d'eux, « le plus habile ouvrier du monde, » que nous avions déjà mandé en 1646 pour inspecter nos vaisseaux (3) . « Luy en Seudre, Laurens [Hubac] à Brest et Rodolphe [Gédéon] (4) à Thoulon, les magasins fournis, le roy est maistre de la mer quand il luy

(1) Goibert à Golbert de Terron. 5 mai 1670 {Lettres de Golbert, t. III, p. 239).

(2) Golbert à Golbert de Terron. 22 février 1669 (Lettres de Golbert, t. III, p. 100).

(3) A. Jal, Abraham Du Quesne, t. I, p. 150.

(4) « A Rodolphe Gédéons, maitre charpentier des vaisseaux du roy suivant son contract faict en Hollande » (Archives Nat., Marine B^l, fol. 139).

plaira (l). » Comme on faisait grief à maître Rodolphe u de ne pouvoir quitter l'idée de la fabrique des vaisseaux de son pays » de Hollande, il démontra que le Saint-Philippe, alors en chantier, avait des formes plus élancées et une plus grande hauteur d'entrepont que le Spiegel, bâti dans le même moment pour Ruyter (2).

Tel était le premier effet de l'influence des méthodes anglaises.

Un capitaine hollandais, Louvis Van Heemskerck, s'en était si bien inspiré qu'il avait lancé à Portsmouth un navire rapide, /«? Sans-Pareil, allant « un cinquième plus

(1) Beaufort à Golbert. Brouage, 6 février 1662 n. N., Mélanfjes Golbert 107, fol. 432).

(2) Le Spiegel a 155 pieds de lon{j, 43 de large, 1/2 de haut;

Le Saint- Philippe a 170 pieds de lonfj, 44 de irçe, 7 1/2 de haut.

(a Mémoire du cappitaine Rodolphe, maître harpentier des vaisseaux du roy. » 1663: A"lnvn« Nat., Marine BM, fol. 150).

viste qu'aucun autre vaisseau : » et ayant pris du service en France, il offrait de nous doter de son invention (1). Nous n'étions point sans préventions contre les constructions britanniques, depuis que le vice-amiral anglais George Carteret, venu avec la Cour fugitive de Charles II, s'était fait l'apôtre de frégates légères (2), comme si le roi eût voulu « s'ériger en corsaire. Tous nos voisins ont tous des navires fortz, grondait-on. Les Espagnols ont leurs gallions ; les Anglois les plus beaux et les plus forts bastimens du monde ; et pour le roy, on bastit des frégatilles (3) ! »

(1) 1670 {Lettres de Golbert, t. III, p. 239. — Bibliothèque du ministère de la Marine, G. 144).

(2) Qu'il fait construire à Soubise : elles ont 800 et 400 tonneaux. 1656 (Affaires Étrangères, Mémoires et documents 897, fol. 287).

(3) Lettre de Golbert de Terron. La Rochelle, 23 janvier 1656 (B. N., Nouv. acq. franc. 4968, fol. 243).

l'art et l'architecture navale 161

Mais bientôt, avec les missions d'Arnoul et de Seignelay en Angleterre, un revirement se produit dans l'opinion : et nos maîtres charpentiers sont invités à mesurer à Tétalon de la marine anglaise, et surtout des œuvres de Maître Deane, la valeur de la nôtre. Avec une louable modestie, « un de ceux qui avaient le plus travaillé au règlement sur les constructions, » Maître Guichard, convint que nos navires étaient « trop coupés (1), » n'ayant en long que quatre fois leur largeur : « On se régloit pour lors sur les Hollandois et sur la mode qui couroit des estraves droites et dont ils étoient peu à peu revenus (2). »

^1 ) « L'opinion commune en France, c'est qu'un bastiment ne peut bien aller à la voille qu'il ne soit extrêmement taillé. » (« Remarques faictes par... Arnold» : B. N., Cinq-Cents Colbert 201).

(2) M Proportions angloises. — Métode du sieur Daene pour trouver les proportions de son navire >» ^Bibliothèque du Service hydro(jraphique de la Marine, ms. 90, fol. 7 et 14). — Dépêches de

« Ce que nous gagnions par la coupe, nous le perdions par la pesanteur des membres et par la quantité de fer dont nous chargions nos vaisseaux (1). » Observant que

u les vaisseaux anglois plus longs et plus ras que les nostres, les surpassent en vitesse, » Golbert donne en conséquence l'ordre de s'en inspirer (2).

Sveltesse des formes, sobriété d'ornements dans les galeries qui s'effilent, arrasement des ponts qui offrent peu de prise aux coups, rondeur de la poupe pour faciliter les virages, ventre qui bombe et haut

Golbert sur le défaut des vaisseaux d'Hubac. 1669 (Archives Nat., Marine W9, fol. 163).

(1) Golbert à Golbert de Terron. 19 février 1671 (Lettres de Golbert, t. 111, p. 337). — Nos « maîtres de hache, » Laurent Hubac entre autres, préféraient aux vaisseaux longs de l'Angleterre des navires courts et larges, comme « se soutenant mieux à la voile. » Novembre 1670 {Ibidem, p. 309).

(2) Golbert à de Seuil et à Golbert de Terron. 5 mai et 14 juin 1670 {Ibidem, p. 243).

L Ain ET L ARCHITECTURE NAVALE 163

qui s'étrécit, les bâtiments de guerre anglais ont tout, le confort, l'assiette et la légèreté sous voiles. Avec cela, ils sont bâtis en force. Leurs ponts trapus, campés sur des piliers et des poutres en sautoir, supportent une artillerie lourde du calibre de 48 livres, sans que l'alternance des sabords, qu'on se garde de superposer, affaiblisse la membrure. De fréquents radoubs dans des « docks, » où la marée les pousse et où des écluses les retiennent à sec, donnent aux vaisseaux anglais une longévité de centenaires : L'Arc-en-Ciel date d'Élisabetb ; le Royal Sovereign, vieux d'un demi-siècle, garde son rang à la tête de la flotte (1). C'est à un Anglais (2) que nous devrons l'usage des

(1) Mémoire de Seignelay sur la marine anglaise. 1671 {Lettres de Colbert, t. III, p. 314). — M Remarques faictes par le sieur Arnoul sur la marine d'Hollande et d'Angleterre. » 1670 (B. N., Cinq-Cents Colbert 201, fol. 10;

(2) A George Carteret, d'après une lettre de

formes pour nos constructions navales, et peut-être des prélarts, tentes et paillets qui sont pour les vaisseaux « leur robbe d'hiver (1) . »

Un des grands avantages'que les Anglais et les Hollandais ont sur nous, consiste dans la rapidité de leurs constructions, « les bastimens de guerre étant beaucoup meilleurs quand ils sont achevés promptement (2). » La perspective de nous mesurer en 1666 avec la flotte anglaise nous force à précipiter le rythme des nôtres, si lentes qu'on ne bâtissait annuellement qu'un vaisseau par arsenal (3). Notre flotte

Golbert à Arnoul. 16 août 1669 (Archives Nat., Marme B^l, fol. U2).

(1) A. Jal, Glossaire nautique, art. Robe d'hiver.

(2) Golbert à Arnoul, 25 mai 1669 (Lettres de Golbert, t. III, p. 128).

(3) " Vous m'avez cy devant mandé qu'il ne faloit bastir qu'un vaisseau par année. " Testard de La Guette à Golbert, 31 octobre 1662 (B. N., Mélanges Golbert 112, fol. 427).

de Toulon s'accrut de cinq vaisseaux en deux ans. Mais comme les Hollandais n'en lançaient pas moins de douze par trimestre (1), l'énergique impidsion de Golbeit, réagissant contre notre mollesse, prescrivit d'achever un vaisseau « de tout point en trois ou quatre mois à compter du j our que la quille était mise en place (2) . » Et le débit annuel (3), à partir de 1669, fut de quatre vaisseaux de ligne pour un seul arsenal (4).

La dernière patine à leur type idéal fut

(1) Colbert à Le Roux d'Infreviile. 1" mars 1669 (Lettres de Colbert, t. III, p. 103).

(2j Colbert à Colbert de Terron. 21 mars 1669 (A. Jal, Glossaire nautùjue, art. vaisseau).

(3) En 1666, dans le seul port de Brest, Laurent Hubac n'a pas moins de dix grandes frégates en chantier (Archives Nat., Marine B»l, fol. 228).

(4) « Mémoire de l'aage des vaisseaux qui sont dans le département de Tholon », par Matharel. Toulon, 14 août 1671 (Arcliives Nat., Marine B4, fol. 362, — A. .Iai., Glossaire nautique, art. vaisseau.

encore l'œuvre d'un étranger, malgré le désir de Golbert de « nous passer d'estrangers pour la direction de nos ateliers (1) » et d'ériger Du Quesne en grand maître pour « les règles et mesures » de nos constructions (2) . Trop d'accastillage, une taille trop courte, u point assez de soulier de l'avant et de l'arrière, » et une tendance à « travailler extrêmement dans leur radoub (3) » sont des défauts que « le plus habile homme qu'il y eût » au monde s'appliquera à corriger. 11 va « donner aux navires de bonnes manières et à nos poupes et à nos galeries un air que nous n'avions point encore. Jamais

(1) Golbert à d'Infreville. 5 mars 1666, — et à Arnoul. 3 août 1674 {Lettres de Golbert, t. III, p. 67, 523).

(2) 29 avril 1680 {Ibidem, t. III, 2« p., p. 191).

(3) Tourville à Golbert. Rocbefort, 7 juillet 1680 (J. Delarbre, Touruilte et la marine de son temps, p. 289). — Golbert à Tourville. 1" septembre {Lettres de Golbert, t. 11, 2« p., p. 198).

vaisseaux ne seront mieux conduits et avec de plus belles liaisons. » Ce maître qui mérita les suffrages de Tourville, cet homme ingénieux qui allait de port en port « montrer sa manière de bâtir » à nos charpentiers Salicon, Coulomb, Honorât et Hubac fils, avait nom Biagio Pangallo ; on l'appelait « Maître ^Biaise. » C'était un Napolitain : il eut l'honneur d'exhiber à Paris et de faire applaudir à Versailles les petits modèles qui nous servirent de gabarits (1), à défaut de ceux du grand constructeur anglais Deane qui s était fait emprisonner outre-mer pour nous avoir servis (2).

De ces emprunts à l'étranger, « l'industrie Françoise, qui renchérit toujours sur

(1) Tourville à Colbert. Rochefort, 6 et 15 août, 17 septembre 1680; — Renau à Colbert. Brest, 6 et 30 juin 1681 (J. Delarbue, p. 290).

(2) En [619 (Lettres de Colbert, t. III, p. 536,

not.' .

les inventions d'autruy (1), » a su tirer un tel parti qu'elle arrache à l'intendant Matharel (2) ce cri d'enthousiasme : « Il n'y a point, dans l'Europe, de vaisseaux qui aient la grâce et la beauté de ceux de France, rien qui frappe tant les yeux, ni qui marque tant la magnificence du roy » que leurs sculptures (3).

(1) Golbert à Colbert de Terron. 6 juin 1669* (Ibidem, p. 132).

(2) 3 mars 1671.

(3) Sur les peintures et sculptures des vaisseaux de Louis XIV, consulter :

Louis Gaffaréna, Dépêches de Colbert relatives à la décoration des vaisseaux^ dans les Nouvelles archives de l'art français^ 3" série, t. V, p. 168. — V. Brun, Notice sur la sculpture navale et chronologie des maîtres sculpteurs et peintres du port de Toulon. Toulon, 1861, in-8". — Gh. Ginoux, De la décoration navale au port de Toulon^ dans la Réunion des Sociétés des Beaux-Arts des départements à la Sorbonne en 1884, p. 340. — Léon Lagrange, Pierre Puget, peintre, sculpteur, architecte, décorateur de vaisseaux, 2" édition. Paris, 1868, in-12. — Philippe Alqlier, Pierre Puget. Biographie critique illustrée. Paris, 1904, in-8%

LE ROYAL-LOVIS Mailre Hodolphe (1M>8)

« Fort envolumé et chargé de quantité de figures qui contribuent à sa beauté, » un des vaisseaux construits par Rodolphe, le Royal-Louis, porte la signature d'un peintre et d'un statuaire également célèbres, Charles Le Brun et Girardon, le directeur des Gobelins et l'auteur du mausolée de Richelieu, qui ont uni leur génie, l'un pour concevoir, l'autre pour exécuter l'ornementation du « vaisseau le plus magnifique qui ayt jamais esté à la mer (1). » Un concours pour le décorer avait été ouvert entre les artistes habituels du port de Toulon, le peintre Jean-Baptiste de

p. 69. — il. JotiN, Charles Le Brun et les arts sous Louis XIV. Paris, 1889, in-4'' p. 254, 617.

— Cil. GiNoux, les Écoles d'art à Toulon. Jean- Baptiste de la Rose. Paris, 1887, in-8". — Jules GuiFFREY, les Caffiéri. Paris, 1877, in-8%p.464.

— A. Jal, Dictionnaire critique de biographie et d'histoire, p. 74().

(I) D'Infreville à Colbert. 24 juillet 1668 (V. Brun, p. 16, 81).

La Rosé, le sculpteur du Saint-Philippe, Nicolas Levray et Rombaud-Languenu.

Mais leurs devis furent trouvés insuffisants par Golbert, qui fit appel au talent du premier peintre du roi Charles Le Brun pour donner les dessins des peintures et des sculptures du Royal-Louis. Le commissaire Hayet (1) va nous faire les honneurs de ses chambres féeriques aux parquets marquetés d'olivier, d'ébène et d'ivoire, aux ciels d'azur semés de soleils, de fleurs de lis et de couronnes d'or : sur les murs de la chambre des volontaires, Apollon poursuit Daphné ou tient compagnie à Cupidon. Dans la chambre du Conseil, Apollon joue du violon ou écorche Marsyas sous les regards « de nostr' invin-

(1) [Hayet, commissaire], Description du vaisseau le Royal- Louis dédiée à Messire Arnout. Marseille, 1677, in-^" : un dessin du vaisseau vu de l'arrière et de l'avant y est joint dans l'exemplaire de la Bibliothèque Nationale.

cible monarque fait de la main du sieur Fauchier, » de la Reine, du Dauphin et de Monsieur. Au dehors, la cloison est décorée de scènes de corps de garde. Les cabines de la dunette sont ornées de paysages, — combat naval, siège d'un port, passage du Rhin, — que le peintre Jean- Baptiste de La Rose a encadrés de victoires (I).

Sous la direction de Girardon, Gabriel Levray et Guillaume Gay (2) ont sculpté

'1; Catalogue des dessins de la collection du marquis de Chennevières exposés au musée d'Alençon. Paris, 1857, in-12, p. 33. — Déjà, en 1662, un de nos intendants disait de notre capitane des galères : u La capitane sera la plus éclatanleque les François ayent jamais mise en mer. Tout le dedans de la poupe sera marqueté comme sont des cabinets d'Allemagne, ayant fait venir des Flamands pour y travailler. Tout le dehors de la poupe sera peint et doré sur une des sculptures les plus rares qui se puissent voir... » La Guette à Colbert. 23 mai (A, Jal, Abraham Du Quesne, t. 1, p. 26(J).

(2) Guillaume Gay était Flamand (A. Jai . t 1. p. 512;.

la poulaine de Renommées, de sirènes, de « tritons porte-grues. » L'arrière est une Gloire : en plusieurs étages de galeries, chevaux marins, sirènes et tritons servent de supports à Neptune et à Thétis qui offrent « les richesses de la terre et de la mer à la figure du Roy assis dans son thrône de justice : » la Victoire la ceint de lauriers et la Paix lui tend le rameau d'olivier. Le portrait royal et les statues de hâbord façonnés par Pierre Turreau ont été retouchés par Girardon qui leur a donné plus de sveltesse et contribué de sa main à l'apothéose du Roi-Soleil (1). Au pied du mât d'artimon, est inscrite la devise :

Je suis l'unique dessus l'onde,

Et mon roy l'est dedans le monde.

L'apothéose se fera plus discrète en se renouvelant au carrosse de la Réale,

(1) Les statues de tribord étaient de Rombaud- Languenu (V. Brun, p. 17).

à l'arrière du Soleil-Royal et du Monarque. Apollon quittant Vénus assise sur une conque marine, pour s'élancer sur son char aux harnais fleurdelisés, cependant qu'au-dessus de sa tête, des amours déroulent la devise : Nec pluribus impar, c'est le Roi-Soleil (1); — Phœhus qui passe au galop entre les guerriers d'Orient et d'Occident, c'est lui; — lui encore, cet empereur romain environné de Renommées et auréolé de Génies, que Neptune et Gybèle en grand cortège de tritons et de cavales marines viennent saluer (2).

L'auteur de ces merveilles, « le plus habille sculpteur de France (3), » a posé

(1) Voyez la description des sculptures de la Réaie, conservées au Louvre dans Jean Destrkm et G. Clerc-Rampal, Musées nationaux. Catalogue raisonné du musée de marine. Paris, 19()9, in-8% p. 222.

(2) Philippe Auquier, Pierre Puget, p. 69.

(^) Louis Testard de La Guette à Colbert. 7 no-

des conditions olympiennes « avant que d'entrer au service du Roy dans son arsenal de Toulon. Il me sera permis, — a-t-il spécifié (1 ) , — d'enrichir de mes ornemens à ma façon, sans qu'on me contredise, l'architecture du navire hors de l'eau. » D'où conflit : on reproche au grand sculpteur Pierre Puget de s'attacher plus « à la démengeaison de faire de belles figures qu'au besoing, commodité et service du vaisseau. Ses pesantes machines ne font qu'embarrasser le derrière des navires.

Que le Roy luy donne dix mille escus tous les ans, déclare brutalement le chef d'escadre d' Aimeras, . . . pour ne mettre jamais le pied dans l'arsenal (2). » Et Guillaume d' Aimeras, appuyé par le lieutenant géné-

vembre 1662 (Pierre Margry, dans les Archives de fart français, t. V).

(1) Le 18 janvier 1667 (Ph. Auquier, p. 47).

(2) Mémoire au Roy. 11 juin 1671 (B. N., Nouv. acq. franc, 9380, fol. 106).

L'AKl ET L AKGHITECTURE NAVALE 175

rai de Martel, eut gain de cause, malgré l'avis de certains officiers qui « s'opiniâtraient » à réclamer de vastes galeries de poupe, grandes et ornées comme des Jardins^ d'où leur nom (1).

Puget se corrigea, soit que le ministre ait soufflé sur ses « chimères » (2), soit que la rivalité de Gaffiéri, grand artiste lui . aussi en sculptures navales, i'ait contraint à se surpasser. S'adaptant aux besoins du vaisseau, le souple génie du sculpteur marseillais réalisa des modèles de sobre élégance : la nef des nautes de Lutèce, une grande dame qui joue de l'éventail au milieu d'un cercle de courtisans, deux figures finissant en queue de poisson, une nymphe à cheval sur un âne, ornent comme

(1) Lettres de Colbert, t. III, p. 403.

(2) Ph. AuQLiEn, p. 68. — Les lettres de Colbert relatives aux ornements à faire aux poupes par Pufjet en 1670, sont aux Archives Nat., Marine PM-2. fol. /i42, 449, 468.

des armes parlantes l'arrière du Paris, de la Madame, de la Trompeuse, de la Bouffonne (1).

Les galères, dont la reine, la Réale, est une merveille de grâce et de splendeur, portent la marque française des Chabert père et fils (2). Moins pesantes que celles de Gênes (3), aussi belles que celles de Pise (4), elles ont la rode de proue plus élancée et plus propre à fendre les eaux que celles de Venise, qui, par contre, ont plus de plan, partant moins de roulis, la

(1) Ph. AuQuiER, p. 72.

(2) « Que vostre fils, écrit Golbert à Arnoul, s'informe soigneusement de tout ce qui regarde les galères du pape, de Venise, Florence et Malte et les galéasses, afin qu'il puisse à son retour m'envoyer une information exacte. » 10 mai 1669 (Archives Nat., Marine B«l, fol. 97). Arnoul, déjà, faisait peindre le tableau de la capitane de Venise. 1668 (A. Jal, t. 1, p. 542).

(3) Testard de La Guette à Golbert. 31 octobre 1662 (B. N., Mélanges Golbert 112, fol. 427).

(4) Golbert à Testard de La Guette. 15 octobre 1662 (Lettres de CoLBERT, t. III, p. 17).

POI PK Di; ROYAL-LOUIS h'aprèft les deMÎns de 1^ Brun, nciilptiire» de Girnrdnii

poupe coupée et non « en cul-de-moulin, » le grand mât plus haut avec Tétai d'une chélamide, et le vibord garni d'un parapet au lieu de batailloles et de filarets (1). Et Colbert éprouve quelque fierté à dire : "Le roi n'a pas besoin d'avoir recours à aucim Estât de la Chrestienté, ni à aucune personne pour la construction de ses galères (2). Il n'y a rien qui frappe tant les yetix, ni qui marque tant la magnificence du roy (3) » que leurs ouvrages de sculpture. Un cours de constructions navales que le jeune Chabert eut ordre d'ouvrir à Marseille, initia les officiers subal-

(1^ Relation du voya(je de Seignelay en Italie. 1671 {Lettres de Colbert, t. III, 2' p., p. 221). — Colbert à Arnoul. 10 mai 1669 (Archives Nat., Marine FiM, fol. 97).

(2) Colbert à l'abbé de Bourlémont à Rome. 30 janvier 1671 {Lettres de Colbert, t. III, p. 336).

(3) Colbert à d'Infreville. 19 juillet 1669 (Ihic/em, p. 147).

ternes des galères aux secrets du métier (1) . En marge de ce type classique, une idée essayait de se faire jour, qui eût révolutionné Fart nautique. Un croiseur mixte avait été imaginé par le capitaine Henri d'Estival sur le même principe que nos cuirassés modernes. Au centre du franctillac, un réduit; sur les plages avant et arrière, deux couples de pièces lourdes ; et comme moteur auxiliaire de la voilure, tout un jeu de rames sur des râteliers à postiche. Stabilité, légèreté, vitesse. Estival trouvait au nouveau type de navire, long de 104 pieds sur 24, toutes les qualités, et les charpentiers de Brouage tous les défauts. Le prototype du cuirassé moderne fut donc condamné comme trop ras et « trop jaloux » aux coups de mer, trop faible contre les navires de guerre du temps (2) . En guise

(1) Colbert à Brodart. 19 mai 1682 (Ibidem, t. 111, 2« p., p. 223).

(2) Mémoire d'Estival et rapport des charpen-

T ART ET I/ARGHITECTaUE NAVALE 179

d'encouragement, son inventeur eut cette fiche méprisante : « Estival! Il ne sort rien de la teste de cet homme-là que des nuages et des embarras (1). »

Infortunés inventeurs! A « un Capucin qui proposait une machine flottante invincible, » on déclare brutalement que ses u resveries méritent des bouillons restorans (2j . » Un hébraisant, Nicolas Thoynard, n'est guère mieux venu à parler d'un vaisseau à double quille, et l'ingénieur Massiac de Sainte-Colombe d'une machine capable de faire marcher un vaisseau sans vent, sans avirons et sans voiles. Colbert proféra cependant à ce propos une de ces

tiers de Brouage )e 4 juin 1664 (B. N., Nouv. acq. franc. 9483, fol. 16).

(1; .Mémoire de Colbert de Terron sur les officiers du Ponant. !•' octobre 1671 (B. N., Glairamhault867, fol. 28).

(2) Testard de La Guelte à Colbert. 19 décembre 1662 (Archives Nat., Marine B'3, fol. 102).

maximes pleines de sens dont il était coutumier : " Il y a égal inconvénient à ad mettre ou à rejeter trop légèrement des méthodes et des machines nouvelles dans la marine dont l'art n'est encore qu'au berceau. » En vertu de quoi il adopta les galiotes à bombes imaginées par Renau d'ÉUçagaray (1).

Qu'il eût été bien avisé aussi s'il avait suivi de près une invention qui préoccupait depuis un demi-siècle les Anglais, celle des mines flottantes dirigeables. Un des nôtres était en voie de perfectionner les ivatermynes (2) employées dès 1628

(1) En 1682.

(2] A bord de la flotte de Iiuckin(;liam, en 1626, il y avait, selon des états des 26 janvier et 29 juin : a 50 water mynes, 290 water pétards and two boats to conduct them under water. . . , boates to yoe under water », torpilles et sous-marins ! (British Muséum, ms. Harleian 429). — D'après l'interrogatoire d'un prisonnier rochelais, Charles de La Grossetière, qui revenait d'Angleterre, le 25 juillet 1628, les torpilles du temps étaient des « globes

pour forcer le blocus de la Rochelle : » Il y a à Londres, écrivait-on en 1G6G, un ai*thisan français qui prétend d'estre un fameux méchanique. Il travaille incessamment à des machines de feu qu'il prétend faire nager en ligne droite une lieue sous Ceau avec tant de force qu'en abordant aucun vaisseau de guerre, il le mettra en pièces et l'enfoncera sur le moment.

La machine en tout ne pèsera que dix livres (1). » Ne croirait-on pas lire la définition de notre torpille !

Et puisque nous parlons d'engins de guerre modernes, on connaissait aussi du temps de Louis XIV les gaz asphyxiants : "Les HoUandois, écrivait l'intbndant Ar- " "' ont des pots remphs d'une drogue

tl aj titices qui vont entre deux eaues : venant à toucher contre quoy que ce soyt, ils se crèvent et enlèvent tout ce qui est dessus » (Affaires Étrangères, Mémoires cl documents 788, fol. 78). (1) M Mémoires du sieur CKioudan. « HJH6 Archive» Nat., Marine B*3, fol. 12).

d'une puanteur espouvantable et capable de faire crever tout un équipage : mais ils ne s'en servent point, de peur que le mal qu'ils voudraient faire aux autres, ne leur arrivast, sy par malheur c^la venoit à crever chez eux (1). «

A dater de 1671 , l'effectif des vaisseaux' de ligne dont le roi « veut bien se contenter (2), » mesurant nos forces navales à celles des Anglais (3) et aux capacités de l'Inscription maritime, reste fixé à cent dix, non compris plus d'une soixantaine de

(1) u Remarques faictes par le sieur Arnoul sur la marine d'Hollande. » 1670 (B. N., Cinq-Cents Colbert201, fol. 21).

(2) Instruction pour l'intendant de Matharel. Avril 1670 {Lettres de Colbert, t. III, p. 231, 295). — Colbert à Colbert de Terron. 22 septembre 1670 (Ibidem y p. 278).

(3) L'Angleterre avait, en 1671, 132 vaisseaux de ligne, répartis en six rangs, 5 660 canons, 28590 bommes d'équipage (Mémoire de Sei- GNELAY sur la marine d'Angleterre : Ibidem^ p. 314).

L'AHT ET L'AKCHITEGTUUE iNAVALE 183

navires légers. A l'iDStar de la marine anglaise, ils sont répartis en cinq rangs (1), qui forment autant de classes homogènes aux pièces d'artillerie interchangeables : trois-ponts armés en totalité ou aux deux tiers de pièces de fonte, deux-ponts ayant la moitié, les deux tiers ou la totalité de leur artillerie en canons de fer (2) .

(1) Règlement du 1" décembre 1669 (Ibidem, p. 189).

(2) Voici la liste de la flotte française en 1677

et 1683 :

En 1677 En 1683

Vaisseaux de 1" rang. ... 12 \ ... 12

— de 2« — .... 26 i ... 20

— de 3- — .... 30 l 116... 39^ 117

— de 4« — .... 22 l ... 25

— de 5» — .... 26 1 ... 21

Frégates 28 j ... 25

Brûlots 17 i ... 7

Flûtes 24 > 83... 20!> 69

Barques longues 14 \ ... 10

Galiotes à bombes 0 / ... 7

" Bastimens interroinpii?.. ? ... 68

184 UJN GRAND iMlNlSTRE DE LA MARINE

A l'heure de prononcer son nunc dimittis, en 1683, Colbert dressait un tableau impressionnant de son œuvre. La « Comparaison de la marine de l'année 1661 à celle de l'année 1683 » opposait à dix-huit mauvais vaisseaux qu'il avait trouvés à son arrivée et dont un seul subsistait, le chiffre imposant de cent dix-sept vaisseaux de hgne et trente galères, sans compter un bon nombre de frégates, flûtes, galiotes, barques longues et « bastimens interrompus » .

Sur le, pied de guerre, la flotte atteignait l'effectif formidable de douze cents officiers et cinquante-trois mille deux cents hommes (1). Encore le roi pouvait-il disposer, le cas échéant, d'une flotte auxiliaire de quatre-vingts corsaires malouins, dieppois, rochelais, dunkerquois, qui portaient à deux cent

(1) « Agenda de marine. 1683 » : relié aux armes de Colbert (B. N., Franc. 14284).

cinquante-huit voiles le bilan de nos forces navales (1).

(1) Liste des vaisseaux du Roy commandez par M** le duc de Vermandois et par M»^ le duc de Vivonne. Placard impr. de 1683. — Cf. Alphonse Martin, la Marine du Havre, p. 177.

De notre puissance navale, le cérémonial à la mer donnait la mesm*e. C'était plus qu'une question d'étiquette : le maître du protocole, M. de Salo, graduait ainsi l'importance des quatre sortes de saints (1). Prendre le dessous du vent était simple marque de « civilité ; » tirer plus de sept coups de canon à la vue d'un vaisseau de nation amie, était « excès de courtoisie; » y ajouter le feu d'artifice de quelques « boîtes, » tombait dans « la

(1) Résumé du mémoire de M. de Salo dans un manuscrit de peu postérieure 1671): «Conférence des ordonnances et loix de la mer » (chez M. Gougy, libraire).

188 UN GRAND MINISTRE DE LA MARlNË

galanterie. » Amener les voiles, la maîtresse voile pour les navires marchands, le perroquet pour les vaisseaux de guerre,était plus sérieux. Les Hollandais avaient stipulé en 1646 que leurs bâtiments « ne seroient point tenus d'amener devant nos vaisseaux de guerre, mais seuUement de se soustenir, c'est-à-dire d'arrester un peu leur course pour donner moyen à une chaloupe de les aller visiter. » Quant au dernier mode de salut, il était la marque « de la plus grande soumission : » il consistait à abaisser le pavillon. Défense était faite à nos marins d'abaisser le nôtre. « Le pavillon admirai ne doit jamais commencer à saluer qui que ce soi't (1). »

Sur terre et sur mer, à la Cour des rois comme à la surface des flots, " la France prétend que toutes les autres nations

(I) Gravier à Matharel, 2 janvier 1664 (Archives Nat., Marine B«8, fol. 13 v«).

doivent luy céder (1) . » Pour que nul n'en ignore, pour que les marins ayent la notion très nette qu'ils ont en mains le prestige de la patrie, au grand mât est affichée la réglementation des saints (2) , que l'intendant .< lit à haute voix dans l'arsenal en présence de tous les officiers (3). » Et le ministre compte en régler le cérémonial d'après « ce qui s'est pratiqué du temps des Romains. "

u Extrêmement jaloux des saints et du point d'honneur (4), » Louis XIV a en effet tout de l'imperator qui à la mer

(1) « Difficuh(''s à examiner sur le sujet des saluts maritimes. » 25 septeral^re 1667 (Lettres de

COLBERT, t. III, p. 93).

(2) Elle est placée en tôte des Édits, déclarations, rèfjlemens et ordonnances du Roy sur le fait de la marine. Paris 1677, in-4".

(3) Colbert à Desclouzeaux. 4 juillet 1673 (L. Dklavald, Hochefori en 1672 et 1673. Correspondance de la Cour avec les intendants^ p. 54\

comme au continent dicte ses lois. Et ce sentiment de la grandeur de la France est partagé par ses officiers. Sa flotte n'est encore en 1662 qu'un fantôme qu'elle prétend garder le pas sur autrui : « J'ai jadis trouvé l'amiral Tromp avec quatre-vingt-onze navires de guerre, quoi que je. n'en eusse que cinq, écrit fièrement le vice-amiral de Nuchèze (1), il m'a salué; et toute son armée » a fait de même.

Apprenant qu'une flotte britannique cherche la nôtre pour la contraindre à baisser pavillon, notre ambassadeur à Londres, le brave d'Estrades, riposte qu'elle se heurtera à vingt vaisseaux (?) et à vingt brûlots montés des « capitaines les plus déterminez. Cet armement peut trouver des flottes plus fortes en nombre, mais non pas plus résolues à périr, si on

(1) Journal de route de Nuchèze, 21 mars 1662 (Archives Nat., Marine B% fol. 132).

leur veut contester ce qui est deu à Sa Majesté (1). »

Déjà Richelieu avait envisagé divers expédients pour « conserver la bonne intelligence '^ entre les deux nations : la flotte qui serait dans les eaux du royaume voisin ou qui serait la plus faible en nombre, par exemple, saluerait la- première. Mais le cardinal exigeait un pied d'égalité que les Anglais n'admettaient point « -en telle matière, ne connaissant autre équité que la force (2). >' Sur l'éperon du Royal Charles, on lisait la devise : Quatuor maria vindicn, qu'un juriste tentait de légitimer (3j.

Des Anglais « les prétentions sont plus enflées que la mer. Ils prétendent que

(1) D'Estrades à Louis XIV, Chelsea, 20 janvier 1662 (Archives Nat., Marine B«8, fol. 39 v).

(2) Testamont politique du cardinal duc de RiCHELiP^i % dans liecueil des testamcns /}oUti(/nes, t. II, p 61

(3) Seldrn, Mare Clausum. Londini, 1635.

tout pavillon doit se baisser à la rencontre de leurs vaisseaux dans la mer britannique; et la mer britannique, à leur compte, s'étend jusqu'aux Pyrénées. En toutes les autres mers, on baisse les hautes voiles devant eux, qui ensuite rendent le même salut (1). " Un de nos diplomates en prit texte pour élaborer une transaction qui nous eût donné le pas dans la Méditerranée et l'eût laissé aux Anglais dans l'Océan. Il fut aussitôt désavoué : — Marché de « dupe, écrivit Colbert. Les Anglais ne peuvent jamais nous contester la mer Méditerranée. Il auroit esté du bien commun des deux nations et de l'intérest des roys d'establir la parité dans toutes les mers (2). » Mais un égal amour-propre à

(1) Note de notre ambassadeur à Londres, M. de Ruvigny, à Colbert à la suite d'un entretien avec lord Goventry. 14 novembre 1667 (A. Jal, Abraham Du Quesne, t. I, p. 531).

(2) Colbert à Colbert de Groissy, ambassadeur à Londres. 21 juillet 1669 (Depping, Correspon-

repousser - la chimérique prétention »

d'antrui à la suprématie navale, empêcha tout compromis. Ne voulant « ni demander ni rendre aucun salut (1), » Français et Anglais s'évitèrent (2), même au temps où ils étaient aUiés (3) .

A l'unisson de l'Angleterre qui revendique comme siennes les mers fermées (4),

(lance (iflniini<itrative sous le rèyne de Louis XIV y t. m, \>. 'hliyj.

(1) Aux Anglais (Règlement du 9 mai 1665; instructions du 21 avril 1680).

^) Le roi d'Angleterre donna ordre « d'éviter soigneusement la rencontre de la flotte de France. » u Difficultés à examiner sur le sujet des saluts maritimes. » 25 septembre 1667 {Lettres de Gol-

BERT, t. III, p. 93).

(3) En 1672 (Archives Nat., Marine B*303, fol. 119. — Lettres de Colbert, t. 111, p. 424).

(4) Le débat sur la liberté des mers s'est rouvert, depuis la guerre, de façon passionnée. Les Allemands ont pris position contre toute restriction à cette liberté: Fr. Stier-Somlo, Die Freiheit der Mecre und das Vàikerreclu. Leipzig, 1917, in-^. — W. voif Siemens, Die Freiheit der Meere» Berlin, 1917, in-8*. — J. Nelmann-Frohnav,

« le Roy veut eslre entièrement le maistre de la Méditerranée (1). » « Mes mers m'appartiennent en souveraineté, " dirat-il en parlant des parages delà Corse (2). Il y aura des « mers gallicanes » comme il y a des « mers britanniques (3). » Et là, tous les drapeaux s'inclineront devant notre étendard, depuis le labarum de la capitane pontificale (4) jusqu'au pavillon d'une monarchie sur laquelle le soleil ne se couchait pas (5). N'ayant que six vaisseaux contre quarante, le Ueutenant-géné-

Dle Freiheit der Meere. Berlin, 1917, in-8% etc.

(1) Louis XIV à Vivonne. 3 septembre 1679 {Lettres de Colbert, t. III, 2* p., p. 165).

(2) En 1657.

(3) « Conférence des ordonnances et loix de la marine. »

(4) Vivonne au généralissime Rospi^jliosi. 29 juin 1669 (Gh. Terlinden, le Pape Clément IX et la guerre de Candie, p. 339).

(5) Beaufort met des galères espagnoles « en estât d'estre prises » pour avoir hésité à saluer. $ août 1665 (Lettres de Golbert, t. 111, 2" p., p. 655).

rai (le Martel jure de périr plutôt que de s'effacer devant l'amiral de Montesarcliio (l). Beaufort, Vivonne, Château- Renault, Du Quesne auront l'ordre formel de pourchasser les galères d'Espagne et de « les combattre, fort ou faible, si elles ne se résolvent au salut (2) . »

Quand il s'agit des < préséances et prérogatives de la Couronne de France, »

Louis XÏV ne supporte ni discussion, ni « tempérament. » Ordre est donné de couler bas les navires des Portugais, nos alliés de la veille, s'ils refusent le salut (3) . Pour s'être mis dans ce mauvais cas, Joâo Rodrigue/, capitaine de deux vaisseaux de guerre

(1) Mar« 1673 (Archives Nat., Marine B*5, fol. 3, 17).

(2) Louis XIV à Vivonne et à Château-Renault, 3 et 15 septembre 1679; Du Quesne, 21 avril 1680 {Lettres de Colbert, t. 111, 2* p., p. 164 et 187. — Mémoires de Vii.lette, p. 266, note).

(3) Versailles, 20 octobre 1673 (Archives Nat., Marine B«24, fol. 520)

portugais, est attaqué par L'Entreprenant du chevalier de Lhéry, le seul bâtiment de guerre qui ait eu l'honneur de recevoir à bord Louis XIV. Et après deux heures d'un vif combat, il est contraint de demander quartier et de saluer de onze coups notre pavillon (1). A Livourne, le contreamiral Van Stirum est forcé de céder le pas aux galères du duc de Mortemart (2). Louis XIV voudrait ériger en dogme notre suprématie navale . Nos navires marchands eux-mêmes, qui arborent u l'ancien pavillon de la nation française, » bleu à croix blanche, écussonné de fleurs de lis (3), ont la faculté d'y ajouter » la

(1) Le mardi 10 septembre 1680. Instruction au marquis d'Oppède allant en Portugal, 19 janvier 1681 (Vicomte de Gaix de Saint-Aymour, Recueil des instructions données aux ambassu' deurs de France, Portugal, p. 145),

(2) 1681 (Sandras de Gourtilz, la Vie de Col' bert, p 215).

(3) Ordonnance du 9 octobre 1661 (Archives

même enseigne de poupe que nos vaisseaux de guerre (1), '^ rouge ou blanche suivant que nous combattons les Espagnols ou les Anglais (2). qui ont la couleur inverse. Il n'en découlait point le droit au salut que le Roi exigeait pour ses vaisseaux, mais le pouvoir d'esquivjsr la visite des navires de guerre étrangers (3) . Ces exigences ne comportaient aucune restriction à l'égard des républiques, Hambourg, Gènes, Hollande (4) ; mais elles subirent à l'usage plus d'une rebuf-

Nat.. KK. 931, fol. 129; — Marine A% foL 72; Marine B*8, fol. 38. — Jean de Boislisle, Mémoriaux du Conseil de 1661, t. I, p. 98, note).

(1) Décembre 1669 (A. Jal, Abraham Du Qiiesne, t. I, p. 588).

(2) Procès-verbal d'une délibération signée de l'intendant d'Infre ville, des chefs d'escadre d'Alméras, Preuilly d'ilumières, etc. Toulon, 26 septembre 1669 (Ibidem).

^3) Louis XIV au marquis de Villars. 15 avril 1672 (Depping, t. III, p. 492, note).

(4) Ordres et règlements du 9 mai 1665 et du I2juillet 1670 (Arch. Nat, A/arwe B*8, fol. 15 v).

198 UN GKAND MINISTRE DE LA MARIINE

fade. Un chef d'escadre à notre solde, le marquis Ippolito Genlnrione, qui sillonnait la Méditerranée pour faire saluer l'étendard de ses trois galères (1), essuya à Villefranche un refus, à Naples une fin de non-recevoir, à Malte une leçon, l'Ordre, dont la capitane avait rang après les Réaies, ne saluant point de simples cornettes (2).

La république de Gênes se montra encore plus désinvolte le 26 juin 1678 à l'apparition d'une de nos escadres venue pour réclamer le salut. Aucune flamme sur les navires en rade, « aucune bandière dans

(1) « Relation du voyage que M. le marquis de Centurion a fait à Malte avec les galères du Roy. » 1670 (Archives Nat., Marine B*4, fol. 13. — Bartolomeo DAL Pozzo, Historia délia sacra religione militare di San Giovanni, p. 391).

(2) Le pavillon de lieutenant-général du marquis de Martel en novembre 1670, pas plus que la cornette du chef d'escadre de La Brossardière, en juillet 1673, ne fut salué à Malte (B. dal Pozzo, p. 392, 411).

la ville : il sembloit que tout le monde étoitmort (1). '^ Une aubade de 2 500 boulets le réveilla, si bien que laitière République ne sut bientôt plus « où donner de la teste (2). >' Six ans plus tard, une aubade autrement terrible amènera le doge à Versailles dans l'bumble posture d'un suppliant.

. . . Sur un jeton de marine où un aigle plane au-dessus des flots, on lit l'altière devise de Louis XIV : tout me cède ou me

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