UN CHEF-D'CEUVRE LEGISLATIF
matière la jurisprudence, formant ainsi et pour la première fois un cycle complet de législation maritime (1).
(1) Une rédaction spéciale de l'Ordonnance fut faite pour la Bretagne et publiée sous le titre : Ordonnance touchant la marine sur les côtes de Bretagne. Vannes, 1685, in-4^
u (^ouster l'aise et le repos acquis par la paix, " sans répandre « l'abondance par le restablissement du commerce (1), » est un principe d'inertie que ne peut admettre le descendant des drapiers. Un de ses aphorismes familiers sur le commerce « source de la finance, » elle-même « nerf de la guerre (2), » le porte à en considérer l'accroissement comme « bien plus important pour le service du Roy »
1^ Circulaire royale du mois de juin 1664 P. BoissONNADE, Coibert et la souscription aux actions de la Comparjnie des Indes, spécialement en Poitou (1664-1668). Poitiers, 19()9, in-S-).
(2) Coibert à Coibert de Terron. 11 janvier 1666 {Lettres de Colbekt. t III, p. 37).
que celui des forces navales (1). « Les vaisseaux marchands servent de principe à toute puissance de nier et tout Estât ne peut avoir celle-cy qu'à proportion de ceux-là (2). » Or, le long de nos côtes, il ne s'est pas trouvé, lors du recensement de 1664 (3), deux cents navires de haute mer (4). Pour le pavillon de la lïation française, quelle misère à côté des 4(X)0 navires de commerce anglais et des 16000 bâtiments hollandais (5)! Mais comment réagir contre la y meschante
(1) Golbert à Arnoul. 16 mars 1669 (Archives Nat., Marine B«l, fol. 52 v»).
(2) Mémoire de Golbert de mars 1669 : « Quelle des deux alliances de France ou de Hollande peut estre plus avantageuse à l'Angleterre » (Lettres de Golbert, t. VI, p. 265).
(3) B. N., Ginq-Gents Golbert 199.
(4) Mémoire sur les affaires de finances. 1663. (Lettres de Golbert, t. II, p. 48).
(5) Mémoire de Golbert de mars 1669 déjà cité : à cette date, le chiffre de nos bâtiments de commerce avait passé de 200 à 5 ou 600.
coustume de refretter des vaisseaux hollandois » plutôt que d'en bâtir nousmêmes (1).
En France, on n'est que trop enclin à demandera l'État une panacée universelle dans ces moments de crise. Quarante ans auparavant, Tambassadeur Du Fargis, témoin de notre désarroi maritime, ne conseillait-il pas la mainmise de l'État sui* les navires des particuliers! Officiers et fermiers à la fois, les directeurs de la navigation eussent alors fourni aux capitaines des correspondants, aux facteurs des inteqjrètes, aux armateurs des polices d'assurances que le manque de ressources sur nos places les forçait de contracter à l'étranger (2). Mais le ministre de
(1) Le chevalier de Clerville à Golbert. Rouen, 18 mai 1663 (Depping, Correspondance administrative sous Louis XIV, t. III, p. 337).
^2) Cf. mon Histoire de la marine française, t IV, p. 487.
Louis XIV répugne à ces procédés extrêmes. A la résurrection de la marine nationale, il associera l'effort de la nation. Trop de villes croupissent dans une « extrême fainéantise : » il secouera leur indolence. « Nos négociants n'ont pas assez de force pour entrer dans les affaires qui ne leur sont pas bien connues (1) : " il leur arrachera « ces deux passions lasches qui gèlent le cœur, la crainte et la deffiance (2). »
Inspiré par un comité consultatif de trois membres qu'il a choisi en 1664 parmi les délégués des "armateurs, Colbert prend une série de mesures capitales pour la résurrection de notre marine marchande : droit d'ancrage sur tout vaisseau étran-
(1) Colbert de Terron à Colbert. Février 1664.
(2) Discours d'un fidèle sujet du roy touchant l'establlssement d'une Compagnie française pour le commerce des Indes Orientales [par l'Académicien Charpentier]. S. I. n. d., p. 42.
ger; primes progressives avec le tonnage aux constructions navales (1); avantages similaires aux armateurs étrangers qui s'établissent en France (2) ; primes de navigation pour les voyages au long cours; exonération de tout droit de douanes pour les bois propres à bâtir des vaisseaux (3) ; autorisation poui' la noblesse de se livrer au commerce de mer sans déroger (4); monopole du commerce colonial assuré au pavillon de France (5)... Bref, à la mort du grand ministre, les seuls ports du Havre et de Dieppe en Normandie, de Saint-Malo et de Nantes en Bretagne
(l)Arrêtsdes5 décembre 1664, 7 septembre 1669, 24 octobre 1679.
(2) Arrest du Conseil de commerce... 7 décembre 1669. Paris, 1669, in-4".
(3) Arrest du Conseil d' Estât. . . 30 octobre 1670. Paris, 1670, in-4°.
(4) Édict du Roy... iSaoust 1669. Paris, 1669, in-4».
(5) Ordonnance du Roy... 10 juin 1670. Paris, 1670, in-4v
auront deux fois plus de navires longcourriers qu'il y en avait dans toute la France quand iPreçut la direction de nos affaires maritimes (1).
« Pour le rjelièvement du navigaige et de la marchandise de la mer, » l'argentier de Charles VU réclamait " des voyes et robines par où est besoing que passent les barques pour aler à la mer pourter les marchandises es gros vaysseaulx (2) . » Ces « robines, » Colbert les exécuta en creusant les canaux de Tancarville, Silveréal, Bourgidou, la Radelle et surtout en ouvrant « la tranchée de l'Aude jusques à la Reige qui se mesle avec la Garonne, »
tour de force préconisé dès 1623 par un
(1) Au 1" janvier 1687, Saint-Malo a 117 grands navires de haute mer, le Havre 114, Dieppe 96, la Rochelle 93, Nantes 84, Dayonne 61, Dunkerque 59, Marseille 47, etc. (Borély, Histoire de la ville du Havre, t. 111, p. 64).
(2) Cf. mon Histoire de la marine française, t. II, p. 281.
apôtre de la ligue des Nations (1). Ce tour de force n'était rien moins que la jonction de deux mers.
C'est à un fermier des gabelles n'entendant ni grec, ni latin, Pierre-Paul Riquet, que la Méditerranée dut de s'unir à l'Océan. Approuvée par l'ingénieur de Clerville avec cette restriction toutefois, dont Colbert fut marri (2), qu'on n'y pourrait faire passer ni vaisseaux de guerre, ni galères (3), la colossale entreprise fut achevée en quinze ans, en 1681, alors que venait de mourir le Moïse du Languedoc. Du point de partage des eaux où l'alimente le bassin de Naurouze, le Canal des Deux-Mers descend par un double palier d'écluses vers la Garonne
[j hm\éric]C^[vcL]^ le Nouveau Cynée. Paris, 1623, in-8% p. 35.
(2) Colbert à Clerville. 28 juin 1669 (Lettres de
•iOLBERT, t. IV, p. 334).
(3) Mémoire de Clerville du 5 octobre 1666 W. N., Cinq-Cents Colbert 202, fol. 245).
et vers la mer où il aboutit à Cette (1). Dès l'année 1671, le canal était ouvert de Toulouse à Naurouze. Inauguré avec « une barque magnifique faite exprès pour la cérémonie, avec trois des plus grands vaisseaux de la Garonne, » il était sillonné par des coches d'eau qui faisaient trois fois par semaine le service entre les deux points. Quant au port de Cette, le général des galères, escorté des capitaines de vaisseau, de l'archevêque de Toulouse et du lieutenant- général de la province, en avait consacré dès lors officiellement la naissance (2).
(1) Kiquet à Golbert. 1662, etc. (Lettres de GoLBERT, t. IV, p. 303, 322, 339, etc.). — [San- DRAz DE GouRTiLz], ta Vie de Jean-Baptiste Colbert. Cologne, 1695, in-12, p. 128.
(2) M. DE Froidour, Lettre à M. Barrillon Damoncourt concernant ta description des travaux qui se font en Languedoc pour la communication des deux mers. Toulouse, 1672, in-8% cartes.
Dans la forêt des droits qui gênent la circulation commerciale, Colbeit pratique des coupes sombres, il accorde la liberté du transit à travers le royaume aux produits manufacturés des Flandres françaises (1). Des ports francs ouvrent aux négociants « les portes de la France comme une étape générale, » sauf à subir, hors de l'étape, des tarifs prohibitifs s'ils tentent de concurrencer nos fabriques : 20 pour li.H) sur les marchandises du Levant transitées par Gênes ou Livourne (2), 30 pour KX) sur les produits de l'industrie espa-
(1) Et de plus, il accorde aux marchands de Lille et pays conquis des frégates royales du Havre pour véhiculer leurs produits en Espagne et Portugal. 1669 ^Depping, Correspondance administrative sons Louis XIV, t. III, p. 478). — Ainsi donne-t-ii la franchise de transit aux marchands qui se rendent aux foires de IJeaucaire (Arrest du Conseil d* Estât du 5 juillet 1670. Paris, 1670, in^*»).
('2) Arrest du Conseil d" Estât du 9 aoust 1670. Paris, 1670. in i
gnole (l)..- Plus draconienne' encore, une interdiction absolue qui frappe les produits rivaux du Milanais et de Gênes, donne l'essor à nos fabriques lyonnaises d'or filé, de damas, de velours et de soieries (2) . Et tel est Télan de l'industrie nationale qu'une foule de manufactures exotiques acclimatées par Colbert en France, — fonderies à l'allemande, glaces et dentelles à la vénitienne, fabriques d'étoffes à la hollandaise, tapisseries des Gobelins. . . — frustrent nos voisins « des tributs se r viles que paie à leur art le luxe de nos villes (3) . » Mais là sera l'erreur de Colbert de croire « que le royaume de France se pourrait suffire à lui-même, oubliant que le Créateur de toutes choses n'a placé les différents biens
(1) Arrest du Conseil d'Estat du 15 novembre 1670. Paris, 1670, in-4».
(2) Arrest du Conseil d' Estât du 31 mars 1670. Paris, 1670, in-4».
(3) Germain Martin, la Grande industrie sous le rèyne de Louis XIV. Paris, 1899, in-8".
dans les différentes parties de l'univers qu'afin de lier une société commune »
entre les peuples.
« Toujours magnifique en idées (1), »
Côlbert espère condenser dans l'unité d'action les énergies de la race et, par elles, » dilater " l'action de la France dans l'univers. Mais l'miion, quelle chimère ! « Que nos François, les peuples du monde les plus polis, ayent tant de peine à se souffrir les uns les autres, que leur union soit si difficile, leurs sociétés si inconstantes, et que les meilleures affaires périssent entre leurs mains par je ne sais quelle fatalité, » c'est un fait que constate Colbert et un défaut dont il veut « effacer jusques aux moindres vestiges (2). » Où deux souverains aussi avisés qu'énergiques, où Louis XI et Henri IV
(1; Mémoires de C abbé de Choisy, éd. Michaud,
'2) [Charpentier], Discours d'un fidèle sujet... ^ p. 28.
ont échoué en voulant grouper nos marchands dans des Compagnies générales de navigation, Colbert va-t-il réussir?
Golbert, dis-je, et aussi le Mantouan Francesco Bellinzani. Éminence grise de Golbert avec titre d'intendant général du commerce et situation prépondérante au Conseil de commerce créé en 1664, inspecteur général des manufactures (1), directeur de la Chambre d'assurances maritimes créée en 1669 et qui trois ans plus tard faisait sept millions (2), Bellinzani s'occupe de toutes nos Compagnies, celles du Nord, du Levant et des Indes, du Sénégal, du Canada et du Bastion de France, dont les avatars lui incombent au même titre qu'au minisire. Car ici, Colbert connut Tinsuccès.
(1) Germain Martin, la Grande industrie sou le règne de Louis XIV, p. 33.
(2) Savary, le Parfait négociant. Paris, 1675, in-4% t. II, p. 112,
Confiant dans le pouvoir de la presse, il emploie à incliner la nation vers les idées coloniales l'éloquence de l'Académicien Charpentier qui poussera l'hyperbole jusqu'à définir Madagascar « sans exaggération un vray paradis terrestre (1). » 11 veut nous doter des « avantages considérables » que procurent à leurs actionnaires les Compagnies des Indes d'Angleterre et de Hollande. Et en 1664, il partage les Océans entre deux Compagnies à charte, celle des Indes Orientales et des Indes Occidentales, les Compagnies de l'Est et de l'Ouest, que suivront bientôt celles du Nord et du Levant. Pour asseoir leur monopole, il leur prête l'appui du pavillon royal, l'escadre des Antilles et l'escadre de Perse. Il les couvre du prestige ministériel en devenant leur « chef perpétuel, président et directeur pour sa
(1) [CHAltPFNTrtK], Discours (Cini fidrlp sxijf.t,
â78 UN GRAND MINISTRE DE LA MARINE
Majesté (1). » Leurs assemblées solennelles se tiennent au Louvre en présence du roi (2),
Organisme gigantesque qui embrasse les deux rives de l'Atlantique, — l'Afrique fournissant à l'Amérique la main-d'œuvre, — la Compagnie des Indes Occidentales absorbe toutes nos petites sociétés de colonisation au Sénégal (3), en Guyane (4) et
(1) Dernis, Recueil ou collection des titres, édits, déclarations, arrêts, rèylements et autres pièces concernant la Compagnie des Indes Orientales. Paris, 1755, in-4% t. I, p. 367.
(2) Le 15 décembre 1668, par exemple, pour la Compagnie des Indes Orientales (B. N., Nouv. acq. franc. 9342, fol. 93).
(3) Dont les comptoirs furent acquis 150 000 livres. 28 novembre 1664 (Archives Nat., Colonies F^17. — Chemin-Dupontès, les Compagnies de colonisation en Afrique Occidentale sous Colbert. Paris, 1903, in-8% p. 32).
(4) Fondée le 12 octobre 1663 par Lefebvre de La Barre, la Compagnie nouvelle du Cap de Nord ou de Cayenne fut le noyau de la Compagnie des Indes Occidentales qui lui emprunta ses action-
à la Nouvelle- France (1). Elle rachète Saint-Christophe, Saint-Martin, Saint-Barthélémy et Sainte- Croix à l'Ordre de Malte (2), la Guadeloupe (3), la Martinique (4), la Grenade (5), la Désirade et Marie-Galante à leurs seigneurs particuliers. Elle achetait, mais ne payait pas. Des licences accordées aux armateurs firent brèche à son monopole (6). Des
naires (Stèwart L. Mims, ColberCs West India poUcy. New Haven, Yale University Press, 1912, in-8% p. 58).
(1) Qui avait fait remise de sa concession au roi le 24 février 1663 (François-Xavier Garneau, Histoire du Canada. 5" édition revue par Hector Garneal. Paris, 1913, gr. in-8°, p. 185).
(2) Un demi-million.
(3) 120000 livres payées à M. de Ghampigny.
(4) 240 000 livres payées à Dyel.
(5) 100 000 livres payées à Cérillac. Tous ces contrats en date de juillet, 14, 25 et 27 août 1665 sont aux Archives Nat., Colonies F*17; et dans Du Tertre, Histoire générale des Antilles habitées par les François. Paris, 1667-1671, t. III. p 250,
(6) Savary, le Parfait négociant^ t. Il, p. 131.
guerres successives avec les Anglais, puis avec les Hollandais, la ruinèrent. Dotée d'un privilège pour quarante ans, elle n'en vécut pas dix et mourut insolvable (1), mais en laissant à la Couronne des colonies où u plus de 45 000 personnes étaient gouvernées par deux lieutenants généraux, huit gouverneurs particuliers et quatre conseillers qui jugeaient souverainement (2). »
Malgré la couverture de quatre millions que lui donnait le roi pour combler le déficit des premières années (3), il n'en
(1) Arrest du Conseil d'Estat qui ordonne que tes propriétaires des Isles et atitres créanciers privilégiez de la Compagnie des Indes Occidentales seront payez... Du 8 avril 1679. Paris, 1680, in-4».
(2) Edit du Roy portant révocation de la Compagnie des Indes Occidentales (8 décembre 1674). Paris, 1675, in-4° : le roi remboursa aux actionnaires 3 523 000 livres.
(3) Assemblée des intéressés de la Compagnie des Indes Orientales au Louvre, 15 décembre 1668.
alla pas autrement de la Compagnie des Indes Orientales, sa sœur jumelle. Subrogée à la Société du maréchal de La Meilleraye dans la possession de Madagascar, elle lui emprunta programme et capitaines. La Meilleraye armait au Poit-Louis : c'est près de là que naquit, en juin 1666, le poit de la Compagnie de L'Orient, Lorient (I). Colbert avait rêvé pour elle d'un avenir semblable à celui de la Compagnie hollandaise des Indes, de dividendes de 25 et 30 pour 100, de flottes de soixante vaisseaux capables de faire la guerre aux rois indigènes et de ramener vers la mer Rouge et l'isthme de Suez un commerce intense dont une autre Compagnie française aurait bénéficié de l'autre côté de l'isthme. Il lui avait donné pour armes symbohques le soleil et le globe où brillait une fleur de lys : Florebo cjuo"
1 A Jf.GOi;, Histoire de la fondation de Lorient. Lorient, 1870, in-8% p. 43, 48.
cumque ferar (1). La fleur se fana avant que le ministre fût descendu dans la tombe. Seul, le partage du monopole avec d'autres armateurs (2) prévint une irrémédiable déchéance de la Compagnie.
C'est que les colosses avaient des pieds d'argile, n'ayant point pour support la nation. Malgré l'habile mise en scène d'une réclame retentissante, bien que le roi fit porter en grande pompe, tambours battant, trompettes sonnant, à l'hôtel de chacune des Compagnies les trois millions de sa souscription, son exemple n'entraîna que la Cour, princes, ministres et conseillers d'État, et tous ceux qui relevaient de Colbert, secrétaire général de la marine, fermiers, collecteurs de taxes, payeurs des rentes et « march^ands de vin privilégiés (3) . » L'énergique pression du ministre
(1) E. Lavisse, t. VUS p. 239.
(2) 19 avril 1681 (Dernis, t. I, p. 351).
(3) u Liste des interresséz en la Compagnie des
arracha aux Cours supérieures un million, en menaçant de « disgrâces » ceux qui résistaient (1), taxa les négociants normands, menaça les armateurs bordelais, se fit sentir partout, sans parvenir à rassembler les quinze millions de l'actif de la Compagnie des Indes Orientales : des cinq millions et demi du capital social de Tautre, les trois cinquièmes étaient sortis des coffres du roi (2)... Louis Xï, deux siècles avant, n'avait pu obtenir de ses bonnes villes cent mille livres pour créer
Indes Orientalles. » 1664 (B. N., Glairambault532, fol. 57, 65).
(1) Lettres de l'intendant Pellot, du président Brularl, etc. 1664 (Depping, t. III, p. 362).
(2) 3 026 545 livres 8 sols 6 deniers sur 5522 345 livres 8 sols 6 deniers (Mims, p. 81). — P. BoissoNNADE, Colbcrt et la souscription aux actions de la Compagnie des Indes, spécialement en Poitou (1664-1668). Poitiers, 1909, in-8°. — Cf. les excuses alléguées par les gens de Saint- Jean-de-Luz, Narbonne, Montpellier, Angers, pour ne point souscrire (E. Lavissk, t. VIP, p. 241,
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la Compagnie de navigation du Levant (1) . Le ministre, mal écouté en France, fit appel à l'étranger. Aux rois du Nord, aux princes d'Allemagne, il offrit une part dans des entreprises dont la réussite, « soutenue par de si grandes sommes de deniers et par une protection tout entière de Sa Majesté, " était, disait-il, hors de cause. En leur faveur, le capital de la Compagnie des Indes Occidentales serait doublé, et un directeur de leur choix siégerait à Paris, dans la Chambre de la direction générale (2) . Des Allemands répondirent à l'invite et demandèrent, en avril 1665, à devenir nos vassaux. Contre payement d'une couronne et d'un sceptre
(1) Cf. mon Histoire de la marine française, t. II, p. 385.
(2) (i Mémoire des offres faites de la part des Espagnols pour composer une Compagnie de commerce pour les Indes avec divers princes d'Allemagne » (Lettres de Colbert, t. III, !2« p., p. 429).
d'or à chaque avènement, l'évêque de Mayence et le duc de Bavière obtinrent licence de peupler en Guyane un degré de territoire; mais ils n'y donnèrent aucune suite (I). En fait de colons, les Prussiens, — et qui s'en étonnerait! — ne nous fournirent que des négriers, le capitaine Henry Carolof et le noble baron Johann-Andreas von Woltrogue.
Notre Compagnie des Indes Orientales ne recueillit pas davantage le concours que le ministre attendait des Portugais (2) . Seules, des adhésions individuelles nous vinrent de négociants hollandais, persans ou autres, qui furent une cause de perturbation plutôt qu'un appui, tandis que les Hollandais par un coup droit nous évin-
1^ Affaires Étrangères. Mémoires et documents^ France 2135 : L. Delavald, apud Revue de l'histoire des colonies françaises, 1916, p. 394; et 1918. ('2') Cf., dans le tome V de mon Histoire de La Marine française, le chapitre consacré à nos campagnes dans rOcéan Indien.
çaiént; ils imaginèrent la vente à perte, le moderne dumping qui enlève à autrui toute clientèle (1)..
Ils ruinaient ainsi notre projet de rendre au bassin méditerranéen l'activité et l'importance des temps antiques, en faisant passer par l'Egypte un large flot de transactions commerciales. Notre ambassadeur près delà Sublime Porte demandait la franchise du transit à travers l'isthme de Suez, avec faculté d'établir des magasins à ses deux extrémités (2). Par là, la Compagnie des Indes Orientales en Mer Rouge et la Compagnie du Levant en Méditerranée eussent échangé leurs marchandises (3).
(1) Golbert à Pomponne, ambassadeur en Hollande. 4 juillet 1670 (Depping, t. III, p. 448).
(2) Instructions au sieur de La Haye-Ventelet, ambassadeur à Gonstantinople. 22 août 1665 (Affaires Étrangères, Gonstantinople 7, fol. 202 : Vandal, p. 274).
(3) Instructions au sieur de Nointel (Archives Nat., Marine B^51 : Vandal, p. 278).
Une opération semblable à celle de Riqiiet eût encore développé notre trafic : le percement de l'isthme de Suez. Dans son Parfait négociant (1), Savary en lança l'idée; mais il ajoutait sagement : « Il serait dangereux de rendre publics les moyens qui pourront servir dans d'autres temps pour l'avantage de l'État et la gloire de la nation française. »
Autant que le trafic océanique, le commerce méditerranéen nous échappait. Pour toute la côte provençale et languedocienne, le recensement de 1664 n'accusait pas plus de trente navires marchands (2). Faussé par la guerre de Trente ans et par la Fronde comme il Tavait été par la guerre de Cent ans, l'axe commercial de l'Europe s'était de même déplacé vers l'est, vers Livourne pris comme entrepôt
r2) B. N., Cinq-Cents Colbert 199. — Archive» Nat., Marine B'488.
parles Anglais et les Hollandais, vers Villefranche où le duc de Savoie avait ouvert un port franc (1). Richelieu avait longtemps méconnu, — il en faisait l'aveu, — l'utilité du commerce du Levant : il le croyait même « préjudiciable à l'État, sur l'opinion commune » que l'exode du numéraire en était la conséquence. Une plus « exacte connoissance de ce trafic, >' où iTous portions « beaucoup moins d'argent en Levant que de marchandises fabriquées en France, » l'avait fait totalement changer d'avis, il encouragera les armateurs au point de leur confier des vaisseaux du roi (2). Mais le mal était fait.
Les mêmes causes économiques appelant les mêmes effets, Colbert réagit
(1) En 1667 (Paul Masson, Histoire du commerce français dans le Levant au XVIh siècle. Paris, 1897,' in-S», p. 162).
(2) Testament politique du cardinal de Richelieu, dans lel Rec/eil des testaments politiques^ t. II, p. 87.
comme l'avait fait Jacques Cœur. A Villefranche il opposa un autre port franc, Marseille; et il constitua une Compagnie qu'il eût voulu assez forte pour tenir tête aux pirates et pour procurer du débit à nos manufactures (1). Pour avoir fraîchement accueilli cette Compagnie « odieuse à Dieu et au monde, » — un <c coupe-gorge, » disaient-ils, — les négociants de la Chambre de Commerce marseillaise, pour qui le négoce pourtant était une noblesse (2), se virent vertement rabrouer : u Sobres et fainéants, grands parleurs et diseurs de nouvelles, abâtardis à leurs bastides, méchants trous de maisons qu'ils ont dans le terroir, ils abandonnent la meilleure affaire
(1) P. Masson, p. 178. — E. La VISSE, Histoire de France, t. Vil', p. 250.
(2) Marchetti, Discours sur le négoce des gentilshommes de la ville de Marseille. Marseille, 1671, in^". — La Chambre de commerce de Marseille à Bouin, député en Cour. 28 juillet 1655 (P. Masson, p. 181).
du monde plutôt que de perdre un divertissement. De maîtres du commerce devenus les valets (1), » ils sont subordonnés à des négociants qu'on dit capables d'affaires de grande envergure, tandis qu'à Marseille on se borne à u enfiler le chapelet par grains séparés (2). » Des dix-huit fondateurs de la Compagnie du Levant créée le 22 avril 1670 (3), seize habitent Paris. A l'image de ses aînées, la Compagnie du Levant absorbera les petites sociétés en exercice dans la mer qu'elle exploite, la séculaire Compagnie du Bastion de France et la Société naissante des îles Alhucemas, où le négociant Roland Fréjus
(1) Arnoul à Golbert. 25 juin 1668 (Depping, t. III, p. 403).
(2) Arnoul à Golbert, 18 juillet 1667 (Depping, t. II, p. 772).
(3) Mais dès le 16 mars 1669, Golbert écrivait à Arnoul : « Appuyez fortement la G'« de Ghauvigny pour le Levant » (Archives Nat., Marine B«l, fol. 52 V»).
avait tenté un éphémère établissement (1) . Mais tout de suite apparut une disproportion flagrante entre ses ressources, — 540000 livres, — et ses visées : elle n'avait pas plus de sept navires ; trois furent hors de cause dès la première campagne. La guerre de Hollande la frappa mortellement, de même qu'elle avait frappé les Compagnies des Indes, de même que la
(1) G'était à M. de Chauvigny, 4e la Compagnie du Levant, de fixer ce que « la G'« avait résolu pour le soutien de ce négoce » (Relation d'un voyage fait dam ta Mauritanie en Affrique par le sieur Roland Fréjls, de la ville (/e Marseille, par ordre de Sa Majesté, en Canm^e 1666, vers le roy de Tafilete, Muley Arxid. Paris, 1670, in-12. — Eugène Plantet, Mouley Isrnael, empereur du Maroc, et la princesse de Conti. Paris, 1912, in-8">). — Le privilège de commercer à « Albouzème dans le pays de Mauritanie » fut accordé aux frères Roland et Michel Fréjus le 4 novembre lf>64 (Archives Nat., Marine BM9, p. 189. — P. Masson, Histoire des établissements et du commerce français dans l'Afrique barbu" resque, p. 119).
Guerre de Trente ans avait tué nos Compagnies coloniales d'Afrique. Si son privilège fut bien renouvelé en 1678, elle n'était plus assez vivace pour le mettre à profit. Dans la Baltique, notre commerce était insignifiant, « une infinité de négociants français s'y étaient ruinés ; » sur trois vaisseaux expédiés à Stockholm et Dantzick, l'un était revenu sans profit, un autre avec 50 pour 100 de perte (1), quand le ministre reprit l'affaire (2). Par les « difficultéz apportées tous les jours au commerce des Hollandois, » il espérait faire « tomber entre nos mains presque tout le commerce du Nord (3) . » Pour y réussir, — le
(1) Déposition de l'armateur dieppois Salomon Deslandes devant le lieutenant-général de l'amirauté à Dieppe, 24 mars 1664 (Bibliothèque du Service hydrographique, ms. 271, fol 47).
(2) u Estât de la dépense que le Roy veut estre faite pour le voyage de la mer Baltique, n 1664 (Archives Nat., Marine B«l, fol. 144).
(3) Golbert aux directeurs de la Compagnie du
manuel du Parfait négociant l'établissait de façon péremptoire (1), — il fallait un fonds considérable qui permît la vente à crédit et Tachât argent comptant avec des rixdales hollandaises, l'entretien de correspondants dans les ports et de navires convoyeurs sur la route des mers, comme le faisait la Chambre des Assurances d'Amsterdam.
Ce fut l'objectif de la Compagnie du Nord, créée en juin 1669 au capital d'un million (2). Si faible que fût le fonds social, on eut peine à le réunir, malgré la pression exercée par les intendants sur les marchands portugais de Bordeaux, « quasi tous juifs, » sur les officiers royaux, sur les directeurs de la Compa-
Nord à la Rochelle. 23 janvier 1671 (Dkpping, Correspondance administrative sous le règne de Louis A/F, t. m, p. 539)
(1) Par Jacques Savahy, t. II, p. 82.
(2) Déclaration du Roy portant establissement d'une Compagnie du Nord. Paris, 1669, in-4".
gnie des Indes, etc. (1) . D'antres déboires nous étaient réservés. Ni en Moscovie, ni en Suède, la mission commerciale envoyée par la Compagnie ne trouva d'écho. Si le Danemark et le Brandebourg se prêtaient à nos vues, la fourniture du sel nécessaire aux États de l'électeur et là vente de nos eaux-de-vie ne demandaient pas plus de quatre navires de la Rochelle pour les transiter (2). Aussi l'auteur du Parfait commerçant était-il d'avis de limiter à Arkhangel notre action commerciale en Moscovie, sûrs d'y rencontrer un grand débouché pour nos vins, nos eaux-de-vie et nos castors du Canada (3) .
(1) L'intendant Pellot à Golbert. Bordeaux, 12 avril 1669 (Depping, t. III, p. 416).
(2) Correspondance de Golbert avec les directeurs de la Compagnie du Nord. 19 décembre 1670 — 30 juillet 1672 (Depping, t. III, p. 536).
(3) Jacques Savary, t. Il, p. 106. — L. Dela- VAUD, Un projet (T établissement commercial fran-
Mais il fallait vaincre la répugnance des négociants bordelais à envoyer dans le Nord leurs vins et à les « frelater » comme le faisaient les Hollandais « pour les mettre en estât de pouvoir souffrir la mer(l). » Il fallait « augmenter considérablement tous les ans les vaisseaux de la Compagnie (2), » et créer des chantiers de constructions et de radoub à la Rochelle. Il fallait une entente entre la Compagnie du Nord et la Compagnie des Indes Occidentales pour un « contre-secours mutuel » et un « eschange réciproque de marchandises (3). "
çais à Arhhangel, dans la Revue des sciences politiques, novembre 1912.
(1) Colbert à d'Aguesseau. 12 septembre 1670. ;Depping, t. III, p. 518).
(2) Selon les instructions de Colbert à Bellinzani.
(3) Colbert a Hrunet, directeur de la Compa(;nie des Indes Occidentales. 27 octobre et 19 décembre 1670 (Depping, t. 111, p. 521, 524).
Sous ce faix d'obligations, la Compagnie du Nord ne fut pas plus viable que ses congénères. Le monopole les avait tuées. « Il n'y a rien qui establisse tant la navigation et le commerce que la liberté, disait- on à Colbert, rien qui les ruine tant que les partis (1). » « En survendant aux colonies les marchandises, les Compagnies privilégiées les empêchaient de se procurer, par le moyen de leur industrie, plus commodément le nécessaire; » et partant, Vauban prononçait la condamnation des monopoles. Colbert lui-même, à l'usage, avait reconnu son erreur de « restreindre aux mains d'une Compagnie ou de quelques particuhers » les transactions commerciales. « Il est nécessaire que vous abolissiez au plus tôt cette coutume, écrivait-il au gouverneur des Antilles » . Et il adoptait cette formule, toute nouvelle
(1) Mémoire du sieur Formont. 1662 (Archives Nat., Colonies C^b').
SOUS sa plume : « La liberté est l'âme du commerce (1). »
(1) Golbert à M. de Baas, lieutenant-général aux Antilles. 9 avril 1670 (Ghemin-Dupontès, p. 74. — GuLTRu, les Origines de t Afrique Occidentale : Histoire du Sénégal^ p. 57). — Golbert à Lambert d'Herbigny, 4 et 25 septembre 1671 (Depping, t. 111, p. 588).