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CHAPITRE IV

CE qu'il faut penser des ÉTATS-UNIS

On n'est pas juste envers les États-Unis. Leur civilisation, si différente de la nôtre, nous blesse par plus d'un côté, et nous nous laissons aller à la mauvaise humeur qu'excitent leurs défauts réels, sans prendre assez garde à leurs éminentes qualités. Ce pays qui ne possède ni Église d'État, ni armée, ni tutelle administrative, ce pays né d'hier et né sous une influence puritaine, ce pays

sans passé, sans monuments, séparé du moyen âge par le double intervalle des siècles et des croyances , ce rude pays de fermiers et de pionniers , n'a rien de ce qu'il faut pour nous plaire. II a la vie exubérante et les excentricités de la jeunesse ; c'est dire qu'il fournit a notre vieille expérience d'inépuisables sujets de blâme et de raillerie.

Nous sommes si peu portés à l'admirer, que nous avons cherché dans sa configuration territoriale l'explication essentielle de ses succès. — Est-il si difficile de maintenir chez soi le bon ordre et la liberté, quand on a d'immenses solitudes à peupler, quand la terre s'offre sans cesse au travail de l'homme? — Je ne vois pas, quant à moi, que la terre manque à Buenos- Ayres , à Montevideo , au Mexique et à toutes les républiques à pronunciamentos qui couvrent l'Ame-

rique du Sud. Il me semble que les Turcs ont de Fespace devant eux et que le moyen âge ne souffrait pas précisément d'un excès de population, quand il présentait de toutes parts le spectacle de l'anarchie et de l'oppression.

Soyons-en sûrs, les États-Unis, qui ont quelque chose à apprendre de nous, ont aussi quelque chose à nous apprendre. C'est une grande société, à côté de laquelle il ne convient pas de passer avec dédain. Plus elle est différente de notre Europe , plus il faut d'attention impartiale pour la comprendre et l'apprécier. Nous ne saurions, en particulier , nous former une opinion éclairée au sujet de la crise actuelle, si nous ne commençons par nous rendre compte du milieu dans lequel elle a éclaté. La nature de la lutte et son issue probable , les difficultés du présent et les chances de l'avenir, tout cela ne nous appa-

raîtra qu'à la condition d'étudier d'un peu près les Etats-Unis, Qu'on me permette donc quelques détails.

Chez les Yankees, les défauts sautent aux yeux. Ce n'est pas moi qui justifierai la loi Lynch, quelles que puissent être les nécessités qui existent dans le far West, On cite aux États- Unis des émeutes qui ont accompli leur œuvre de dévastation et d'incendie, sans que personne ait osé sévir ensuite et encourir la disgrâce du peuple souverain ; mais je crois me rappeler que nous avons vu des faits semblables à Paris même : n'insistons donc pas trop fortement.

Ce qu'on ne voit pas à Paris et ce qu'on remarque par malheur en Amérique, c'est la tendance générale à substituer chez les femmes

les qualités viriles, qui ne leur vont guère, aux qualités féminines qui font leur grâce, leur force et leur dignité ; il en résulte je ne sais quoi de déplaisant et de rude qui n'est pas à l'honneur du nouveau monde. Je n'admire pas du tout la grossièreté et je n'admets pas qu'elle soit la compagne obligée de l'énergie ; le ton des journaux, celui des discussions au Congrès, sont faits souvent pour exciter une juste réprobation. Il y a aux États-Unis un nivellement par le bas, une jalousie des supériorités acquises et surtout des illustrations héréditaires, qui procèdent des plus mauvais sentiments du cœur. Ce qui est plus grave encore, le côté tendre et débonnaire de l'âme humaine, celui qui éclate dans l'Évangile, apparaît trop rarement chez ce peuple où l'Évangile est cependant en honneur, mais où le travail d'une croissance gigantesque a développé les vertus actives aux dépens des vertus aimables;

les Américains sont secs, même quand ils sont bons, charitables et dévoués.

Qu'ils aiment l'argent et concentrent souvent leurs pensées sur les moyens d'en gagner, je ne le contesterai pas, quoique je doute, en voyant ce qui se passe chez nous , que nous ayons le droit de leur jeter la pierre ; d'autant plus que les libéralités américaines, comme je le montrerai dans un moment, sont de nature à nous rendre honteux de notre parcimonie. Quant aux procédés commerciaux dont les créanciers de l'Amérique ont eu maintes fois à se plamdre, rien ne saurait les justifier; cependant, ici encore, le rôle de pédagogues ne nous siérait guère. Si plus d'une compagnie américaine de chemin de fer a mis à profit une crise pour prononcer, sans beaucoup de vergogne , une suspension de payements, il n'est pas prouvé que

ces suspensions de payements doivent se convertir en banqueroute. Si plus d'une ville ou plus d'un comté ne livrent qu'à contre-cœur les semestres de leur dette, les tribunaux ont toujours fait bonne justice de ce mauvais vouloir; il y a tel pays, la Russie, par exemple, où les tribunaux n'en font pas autant. Si enfin, à une certaine époque, plusieurs États ont cessé de tenir leurs engagements, un seul d'entre eux a osé proclamer l'infâme doctrine de la répudiation; et depuis, tous ont payé, excepté un État de l'extrême Sud, leMississipi. Encore un coup, sommes-nous sûrs d'être bien placés pour reprendre de tels méfaits, nous dont les gouvernements antérieurs à 89 usaient sans trop de scrupule des réductions de rentes et des banqueroutes, nous dont la dette, au sortir de la Révolution, a pris le nom significatif de tiers consolidé?

Ne l'oublions pas, la population des États- Unis a décuplé depuis la fin du defnier siècle; ils ont reçu chaque année, par centaines de mille, des éniigrants qui ne sont pas toujours l'élite de l'ancien monde. Gomment cette invasion perpétuelle d'étrangers promptement transformés en citoyens n'aurait-elle pas introduit dans la décision des affaires publiques quelques éléments d'immoralité? J'admire que l'esprit honnête et religieux des Américains ait eu la puissance de s'assimiler et de dominer à ce point de si grandes masses d'Allemands et d'Irlandais. Peu de pays auraient supporté de la sorte une telle épreuve.

Remarquez qu'en dépit de tout, l'ordre public est maintenu sans troupes soldées (l'Europe continentale aura peine à le croire). La tranquillité règne dans les plus grandes villes des États-Unis, le respect de la loi est dans tous les cœurs;

d'immenses scrutins ont lieu, des millions d'hommes passionnés attendent le résultat en frémissant ; et toutefois, pas une violence n'est commise. Les émeutes de l'Amérique, car elle en a eu, sont assurément moins nombreuses que les nôtres, et elles ont le mérite de ne pas se transformer en révolutions.

C'est dans les grandes villes, bien entendu, que s'arrêtent la plupart des émigrants ; c'est là qu'il leur arrive presque de faire la loi ; et c'est là aussi que les nobles causes rencontrent le plus d'adversaires. M. Lincoln, pour citer cet exemple, n'a réuni qu'une minorité de suffrages à New-York, tandis que l'unanimité des suffi âges campagnards lui assurait les votes de l'ÉCat. Le mépris de la classe de couleur, ce crime du Nord, éclate surtout dans les grandes villes et particulièrement au sein des asdomérations d'émi-

grants; personne, il faut savoir le reconnaître, personne n'est plus dur envers les nègres libres que les Européens récemment débarqués et venant chercher fortune en Amérique.

Quant aux crimes, ils ne sont nombreux que dans les villes ; encore la statistique criminelle des États-Unis paraît-elle peu chargée quand on la compare à la nôtre. Je sais la part qu'il faut faire à l'insuffisance de la répression ; en Amérique, sans doute, bien plus souvent que chez nous, les coupables échappent aux poursuites. Cependant la sécurité est réelle, et un enfant pourrait parcourir l'Ouest tout entier sans être exposé au moindre péril.

M. de Tocqueville l'a dit, dans l'Amérique du Nord les mœurs sont infiniment plus sévères que partout ailleurs. Ceci n'est pas, ce me semble,

un mince avantage. Quelle que soit la dépravation des ports de mer où le monde entier se donne rendez- vous, il demeure certain qu'elle ne pénètre pas dans l'intérieur du pays^ Ouvrez les journaux et les romans des États-Unis, vous n'y découvrirez pas une page corruptrice ; vous pourrez tout laisser sur la table du salon , sans craindre de faire rougir le front des femmes ou de flétrir l'imagination des enfants.

Au sein des États manufacturiers, on rencontre des villages modèles, où tout est combiné pour défejiidre les ouvriers des deux sexes contre les périls qui les attendent dans d'autres contrées. Qui n'a entendu parler de cette ville de Lowell où les filles de fermiers viennent gagner leur dot, où le travail des fabriques n'entraîne à sa suite aucun désordre, où les ouvrières lisent, écrivent, tiennent des écoles du dimanche, où

tous se tiennent à son niveau en ce qui touche les écoles primaires; aussi trouve-t-on rarement, en dehors de la classe des émigrants, un homme ou une femme qui ne possède pas d'une façon solide des connaissances élémentaires dont retendue exciterait notre étonnement. A côté de l'école primaire et pour compléter, sous le rapport religieux surtout, l'enseignement qu'elle donne, les Américains ont ouvert partout des écoles du dimanche, gratuitement tenues par des maîtres de bonne volonté parmi lesquels ont figuré plusieurs des hommes les plus haut placés, plusieurs des présidents de la Confédération. Ces écoles du dimanche, dont le nombre n'est pas inférieur à 20,000 et que dirigent 150,000 répétiteurs, comptent plus d'un million d'élèves, dont 10,000 au moins sont des adultes. Calculez la puissance d'un tel instrument!

On lit énorméraent en Amérique. Il y a une bibliothèque dans la dernière des cabanes de troncs mai équarris construite par les défricheurs de rOuest. Ces pauvres log-houses renferment presque toujours une Bible, souvent des journaux, des livres instructifs, parfois même des volumes de poésie. Nous ne nous figurons guère, en Europe, nous qui nous croyons fort amateurs de beaux vers, ce qu'il y a d'exemplaires de Longfellow répandus chez les cultivateurs américains. Les journaux politiques ont .beaucoup d'abonnés; les journaux religieux n'en ont pas moins. Je sais un journal mensuel destiné aux enfants {the Child's Paper) qu'on tire à 300,000 exemplaires. Or, cela, c'est l'aliment intellectuel des campagnes ; dans les villes, les cours publics viennent s'ajouter aux livres, aux journaux et aux revues : sur tous les sujets imaginables, cette société, que son gouvernement

ne se charge pas d'instruire (au delà du moins de l'éducation primaire), s'instruit et se développe avec une ardeur infatigable. Il se remue des idées dans les moindres bourgades; la vie est partout.

Habitués à agir par eux-mêmes, sachant qu'ils ne peuvent compter sur la tutelle administrative de l'État, les Américains excellent à mettre en jeu les énergies individuelles. Chez eux, il y a peu de fonctionnaires, peu de soldats et peu d'impôts. Ils ne connaissent pas comme nous cette maladie des fonctions publiques, dont la violence augmente à mesure que nous avançons. Ils ne connaissent pas ces impôts énormes sous lesquels l'Europe fléchit de plus en plus, ces impôts qui suppriment presque la propriété a force d'en surcharger la transmission ; ils n'en sont pas à trouver tout simple de consacrer un

milliard, deux milliards par année aux dépenses de l'État, et on ne leur a pas fait de théorie pour leur prouver que, de toutes les dépenses des citoyens, celle-là est la mieux entendue. Ils ne sont pas entrés avec Tancien monde dans cette rivalité d'armements, oii chaque pays, dût-il s'épuiser, est tenu de se maintenir au niveau de ses voisins et où personne en fin de compte ne sera plus fort quand tout le monde sera écrasé ; leurs dix mille hommes de ligne suffisent, et leurs milices sont là pour les besoins extraordinaires. Enfin leur dette fédérale est insignifiante , et, si les dettes particulières de quelques États atteignent un chiffre élevé, elles ne sont nulle part de nature à imposer aux contribuables un surcroît considérable de charges.

Les grandes libertés existent toutes aux États- Unis : liberté de la presse, liberté de la parole.

droit de réunion, droit d'association. Sauf dans les États à esclaves, où les institutions nationales ont subi en fait de tristes mutilations, chaque citoyen peut émettre sa pensée, la soutenir hautement, sans rencontrer d'autre obstacle que la pensée contraire qui se produit avec une égale indépendance.

Mais il est un terrain surtout où nous devons reconnaître la supériorité de l'Amérique : je veux parler de la liberté religieuse. Nous en sommes encore aux débuts et aux hésitations sur ce point : à quelle limite doit s'arrêter l'intervention de l'État? dans quelle mesure doit-il gouverner les croyances des citoyens et régler leur manifestation? Ces questions, hélas! se posent encore parmi nous. Et à nos portes il y a des pays où l'on frémirait à la seule pensée que la loi pût cesser un seul jour de décider

pour chacun de quelle laçon il est tenu d'adorer Dieu , que les tribunaux pussent cesser de punir ceux dont la conscience s'écarte de la voie nationale. La Suède protestante condamnait naguère les dissidents à l'amende et à la prison; l'Espagne catholique frappe chaque jour des peines les plus graves ceux qui se permettent de professer ou de répandre des croyances qui ne sont pas celles du pays, ceux qui vendent les Écritures ou qui les lisent.

Les États-Unis n'ont pas seulement proclamé et appliqué loyalement le beau principe de la liberté religieuse, ils lui ont donné pour corollaire un autre principe, bien plus contesté parmi nous, mais que je crois destiné à faire aussi le tour du monde, le principe de la séparation de l'Eglise et de l'État. — Que les fidèles soutiennent leur culte, que les questions religieuses ne se mêlent

jamais aux questions politiques, que les deux domaines demeurent distincts : pensée très-simple qui nous semble aujourd'hui très -étrange. Elle fera son chemin comme toutes les autres idées vraies , qui commencent par être des paradoxes et finissent par devenir des axiomes. En attendant, la Confédération américaine jouit d'un avantage que plus d'un gouvernement européen payerait bien cher, je suppose, à certains moments : elle n'a à s'inquiéter des intérêts religieux, ni dans son action au dehors, ni dans son administration au dedans. Qu'il y ait de par le monde des conflits dans l'ordre spirituel, elle les laisse se débattre et se résoudre dans Tordre spirituel, sans avoir à s'en inquiéter. De là naît pour l'État une liberté d'allures, une simplicité de conduite, que nous avons peine à comprendre, nous qui avons à louvoyer entre tant d'écueils. Le gouvernement américam est sûr dé

ne jamais blesser aucune Église, il n'en connaît aucune; il ne se mêle ni de les combattre ni de les aider; il a renoncé une fois pour toutes à intervenir dans le domaine de la conscience.

Il en résulte , sans doute, que ce domaine est moins bien ordonné qu'en Europe : la régularité administrative n'a point passé par là. Est-ce à dire que cet inconvénient (si c'en est un ) ne soit pas largement racheté par les avantages ? N'estce rien que de supprimer l'hérédité en matière religieuse et de forcer chaque âme à s'interroger elle-même sur ce qu'elle croit ? Aux États-Unis, l'adhésion à une Eglise est un acte personnel, spontané , résultant d'une détermination volontaire. Cela est tellement vrai, que le^ quatre cinquièmes des habitants du pays ne portent pas le titre de membres des Églises. Quoique assistant au culie, quoique manifestant en cette matière

jamais aux questions politiques, que les deux domaines demeurent distincts : pensée très-simple qui nous semble aujourd'hui très -étrange. Elle fera son chemin comme toutes les autres idées vraies, qui commencent par être des paradoxes et finissent par devenir des axiomes. En attendant, la Confédération américaine jouit d'un avantage que plus d'un gouvernement européen payerait bien cher, je suppose, à certains moments : elle n'a à s'inquiéter des intérêts religieux, ni dans son action au dehors, ni dans son administration au dedans. Qu'il y ait de par le monde des conflits dans l'ordre spirituel, elle les laisse se débattre et se résoudre dans Tordre spirituel, sans avoir h s'en inquiéter. De là naît pour l'État une liberté d'allures, une simplicité de conduite, que nous avons peine à comprendre , nous qui avons à louvoyer entre tant d'écueils. Le gouvernement américain est sûr dé

ne jamais blesser aucune Église, il n'en connaît aucune; il ne se mêle ni de les combattre ni de les aider; il a renoncé une fois pour toutes à intervenir dans le domaine de la conscience.

Il en résulte , sans doute, que ce domaine est moins bien ordonné qu'en Europe : la régularité administrative n'a point passé par là. Est-ce à dire que cet inconvénient (si c'en est un ) ne soit pas largement racheté par les avantages ? N'estce rien que de supprimer l'hérédité en matière religieuse et de forcer chaque âme à s'interroger elle-même sur ce qu'elle croit ? Aux États-Unis, l'adhésion à une Église est un acte personnel, spontané , résultant d'une détermination volontaire. Gela est tellement vrai, que lefe quatre cinquièmes des habitants du pays ne portent pas le titre de membres des Églises. Quoique assistant au culte, quoique manifestant en cette matière

un intérêt et une ferveur auxquels nous sommes peu habitués, quoique auditeurs assidus et donateurs généreux, ils n'ont pas encore senti en eux une conviction assez forte, assez nette pour faire acte exprès d'adhésion. Pensons ce que nous voudrons d'un tel système, avouons du moins qu'il implique un profond respect pour les choses saintes; rien ne ressemble moins à cet assentiment paresseux et formaliste que nous donnons, selon l'usage et sans nous lier fortement nousmêmes, à la religion qui règne chez nous.

De là, quelque chose de vaillant dans les convictions américaines. De là aussi, dira-t-on, l'éparpillement sectaire dont on nous a souvent tracé le tableau. — Je suis loin d'aimer l'esprit de secte, et je n'ai garde de présenter les Eglises américaines comme étant le beau idéal en matière de religion. L'esprit de secte, dont le trait

fondamental est de confondre l'unité et l'uniformité, de transformer les divergences en séparations, de ne pas admettre au sein de l'Eglise l'élément de diversité et de liberté, d'exiger la signature d'un formulaire théologique et l'adhésion formelle à tout un ensemble de dogmes et de pratiques sans tolérer la moindre nuance; l'esprit de secte avec son étroitesse, avec ses traditions d'hommes, avec son exagération des petites choses, avec ses dénominations particulières, n'est certainement pas digne d'admiration. Je le repousse en Amérique comme ailleurs, mais je crois utile de constater qu'on a fort exagéré le fractionnement religieux qu'il y a produit. Il faut réduire, et de beaucoup, ces listes effrayantes d'Églises que nous donnent les voyageurs. En écartant ce qui n'a aucune valeur, soit comme influence, soit comme nombre, on ramène à cmq dénommations seulement (c'est

déjà trop) les Églises qui ont une existence aux États-Unis en dehors de l'Église romaine. Il y a des méthodistes, des baptistes, des f^ongrégationalistes, des épiscopaux et des presbytériens. Le reste se compose de petites congrégations excentriques, qui naissent et meurent sans que personne y prenne garde, excepté les touristes, qui sont bien aises de noter des choses extraordinaires sur leur carnet.

Ajoutons que Tesprit sectaire est attaqué aujourd'hui en Amérique et que l'unité essentielle qui relie entre eux les membres des cinq dénominations, malgré quelques diversités extérieures, se manifeste énergiquement. Non-seulement l'alliance évangélique prouve aux plus sceptiques que cette unité est réelle, mais un fait particulier aux États-Unis, le grand réveil provoqué par la crise de 1857, a mis en évidence

l'iiarmonie parfaite des convictions. Au sem des réunions innombrables que ce réveil a fait naître d'un bout à l'autre du pays, il a été impossible de distinguer les congrégationalistes des presbytériens ou des baptistes. Tous étaient là, et aucun ne trahissait par la moindre nuance dogmatique ces divisions soi-disant profondes dont on aime à faire tant de bruit. J'invite ceux qui douteraient encore à aller voir de quelle manière s'établit le culte public parmi les pionniers de l'Ouest; dès qu'il y a quelques hommes établis quelque part, un évangéliste vient les visiter, et personne ne s'informe de sa dénomination, car la Bible qu'il apporte est la Bible de tous et le salui par le Christ qu'il proclame est la croyance admise par tous. Il suffit, d'ailleurs, de voir ce peuple entier, si agité, si laborieux, laissant là ses affaires le dimanche jpour s'occuper de la pensée d'une autre vie, il suffit de surprendre ces tressaille-

ments unanimes de la conscience publique au bruit d'une attaque dirigée contre l'Évangile, pour reconnaître que, sous les fractionnements reg'rettables , l'unité subsiste et que les convictions individuelles créent au sein des sociétés humaines la plus énergique des puissances de cohésion ; je ne connais pas de ciment qui vaille celui-là.

Si les convictions mdividuelles sont un fort lien, elles sont aussi une source inépuisable de vie. Il est aisé de s'en assurer, pour peu qu'on veuille considérer les preuves de la libéralité chrétienne qui éclate aux États-Unis. Là, point de charité légale, point de secours à attendre du gouvernement, soit pour l'entretien des églises, soit pour celui des malades et des pauvres ; il faut que le système volontaire suffise à tout. Et, en effet, il suffit à tout.

De quoi s'agit-il d'abord? De réunir une trentaine de millions chaque année pour le payement des pasteurs. Les trente millions sont fournis : pauvres, riches, chacun donne avec empressement et sans y être forcé. — Il s'agit ensuite de pourvoir à la construction des églises nouvelles ; or, il n'en faut pas achever moibs de trois chaque jour, car le défrichement s'avance à pas de géant dans le désert, et on construit au moins un millier d'églises par année. La plupart de ces églises sont composées sans doute de poutres superposées qu'on peint en blanc ou qui conservent la couleur du bois et qu'on a soin de surmonter d'un clocher; c'est simple et peu coûteux, et, dans les villages naissants dont les rues sont encore coupées par des arbres laissés debout, le local servant à la fois d'église et d'école où l'on se réunit autour du prédicateur itinérant n'est

pas aécoré avec beaucoup de luxe; cependant

les constructions nouvelles réclament tous les ans de douze a quinze millions.

Viennent ensuite les sociétés religieuses. Il faut dans l'Ouest des prédicateurs, rudes ouvriers qui vivent de privations, parcourant à cheval d'immenses solitudes, allant toujours sans se reposer jamais, jusqu'à ce que leurs forces soient épuisées. Il faut huit cents missionnaires ou agents pour le comité américain des missions ; il en faut pour les presbytériens , pour les baptistes et pour toutes les églises. Or, on ne saurait les envoyer aux quatre bouts du monde sans subvenir à leurs besoins. La Sociétébiblique,qui imprime trois cent mille Bibles par an, la Société des traités religieux, qui en publie cinq millions d'exemplaires et qui, à New- York seulement, emploie un millie« de visiteurs ou distributeurs, les diverses œuvres en un mot, dépensent de neuf à dix millions.

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