‹ Un grand peuple qui se relèveChapitre 9 sur 17 · CE QUE SIGNIFIE L'ÉLECTION DE M. LINCOLN · texte numérisé non relu

CE QUE SIGNIFIE L'ÉLECTION DE M. LINCOLN

Je crois avoir justifié la pensée fondamentale de cet écrit et le titre que je lui ai donné. Si la politique de l'esclavage avait remporté un nouveau triomphe ; si le Nord n'avait élu son président, le premier qui lui ait appartenu en plein depuis que la Confédération existe ; si la suprématie ne s'était mise enfin du même côté que la force et la justice, cet équilibre instable aurait eu

son heure d'écroulement : et quel écroulement! De tant de vrai^« libertés, de tant de progrès, de tant de nobles exemples, que serait-il resté debout? La scission du Sud n'est pas la scission du Nord; l'alTranchissement avec quatre millions d'esclaves n'est pas l'affranchissemenJ; avec vingt raillions ; la crise de 1861 n'est pas celle de 1865 ou de 1869. On vient, je le répète avec une conviction profonde et réfléchie, on vient de sauver les États-Unis,

Il y a des gens qui demandent gravement si les électeurs de M. Lincoln ont un plan tout prêt pour opérer l'abolition de l'esclavage. — Répondons qu'il n'est pas question de cela. Parmi les hommes influents et sérieux du parti vainqueur, on n'en citerait pas un qui songeât à proposer un plan quelconque d'émancipation. On s'est proposé une seule chose : arrêter les conquêtes

de l'esclavage. Qu'il ne s'étende pas, qu'il s'enferme dans ses limites actuelles, c'est tout ce qu'on veut aujourd'hui. Le programme des fondateurs de la Confédération est redevenu celui de leurs successeurs ; et à ce programme, qu'y a-t-il à objecter ? La souveraineté des Etats n'estelle pas respectée ? ne demeurent-ils pas maîtres de régler ce qui les concerne? ne conservent-ils pas le droit d'ajourner, autant qu'ils le jugeront convenable, la solution d'un redoutable problème ? Cette solution ne pourra-t-elle pas être méditée et préparée par ceux qui en connaissent le mieux les éléments?

//L'affaire est certes plus compliquée et plus difficile qu'on ne le pense en général. Si nous avions l'imprudence d'y toucher du bout du doigt, on aurait le droit de nous blâmer. Ici les voies sommaires ne sont évidemment pas de

mise. Il faut que le temps et l'esprit chrétien fassent peu à peu leur œuvre; ils la feront, soyez-en sûrs, pourvu que le mal soit circonscrit, pourvu que le foyer de l'incendie soit cerné et ne puisse s'étendre désormais.

Or, tel est le grand résultat acquis par l'élection de M. Lincoln; elle n'est que cela, mais elle est tout cela ; c'est la prudence dans le présent, et c'est aussi la certitude du succès dans l'avenir. Il n'y a point d'affranchissement décrété, il n'y en aura peut-être pas de longtemps ; et, toutefois, le principe de l'affranchissement est posé, irrévocablement posé aux yeux de tous. L'irrévocable a une prodigieuse puissance sur nos âmes : sans que nous nous en rendions compte, nous lui faisons sa place, nous arrangeons en vue de lui notre conduite, nos plans et jusqu'à nos doctrines. Une fois bien convaincu

que ses propagandes sont arrêtées, que l'avenir qu'il rêvait n'a plus de chances, le Sud lui-même s'habituera à considérer sa destinée sous un aspect tout nouveau. Les États intermédiaires chez lesquels l'émancipation est aisée se rangeront les uns après les autres du côté de la liberté. Ainsi l'étendue du mal se réduira d'elle-même, et, tandis qu'on ne cessait de marcher depuis quelques années vers un développement colossal de la servitude, on avancera dans le sens de son atténuation graduelle.

Je raisonne dans Thypothèse du maintien définitif de l'Union, quels que puissent être les incidents de scission temporaire. Il est d'autres hypothèses, je ne l'ignore pas, qui semblent pouvoir se réaliser, et j'aurai à les examiner dans la suite de cette étude; mais, quoi qu'il arrive, j'ai bien le droit de rappeler quelle est la portée réelle

du vote qui vient d'avoir lieu. Il n'implique pas la moindre pensée d'émancipation actuelle, il se contente d'arrêter les progrès de l'esclavage, et, arrêter ses progrès, c'est diminuer sans doute les périls de son abolition future.

Il importait de présenter cette observation , car rien ne fausse plus nos jugements sur la crise américaine que les définitions inexactes qu'on donne de l'abolitionisme. Nous nous représentons volontiers les abolitionistes comme des insensés qui veulent arriver à leur but sur-lechamp, sans rien ménager, au travers du sang et des ruines! Qu'il y en ait de tels, c'est possible, c'est même inévitable; mais les hommes qui exercent quelque influence politique ou religieuse sur le Nord n'ont p;îs un instant adopte de pareilles théories. Gela est si vrai, que l'autre jour, il Boston, le peuple lui-même (le peuple

qui a nommé M. Lincoln) a dispersé une réunion où Ton prétendait discuter des plans d'émancipation immédiate.

Que l'abolitionisme d'ailleurs soit un parti, ^u'il emploie les moyens à l'usage des partis, qu'il ait ses journaux, ses publicistes, ses orateurs , qu'il cherche des alliés, qu'il s'appuie sur des intérêts qui peuvent lui donner la majorité, qu'il fasse appel aux passions du Nord comme le parti de l'esclavage fait appel à celles du Sud, en vérité, je ne vois pas pourquoi l'on s'en étonnerait. Je suis loin de croire que tous les actes de l'abolitionisme soient dignes d'approbation; je dis seulement qu'il serait puéril de répudier un grand parti, par cela seul qu'il a les allures d'un parti. Le devoir des citoyens, dans les pays libres, est d choisir entre les partis et de marcher avec celui dont la cause est sainte et juste.

Qu'on proteste contre les mauvais moyens, qu'on refuse de s'y associer, rien de mieux; mais qu'on se retire dans une sorte de thébaïde politique parce que les plus nobles partis ont des taches sur leur drapeau, en vérité, c'est tourner le dos aux obligations civiles de la vie telle qu'elle est.

L'abolitionisme esc un noble parti. Plusieurs de ses champions ont donné leur vie pour propager leur foi. Naguère encore, les journaux du Texas prenaient la peine de nous apprendre qu'on venait d'en pendre plusieurs; et, sans parler même de ces nobles victimes dont la mort achève de déshonorer la cause du Sud, y a-t-il dans l'histoire des hommes beaucoup d'actes plus énergiques que celui de ces citoyens de la Nouvelle-Angleterre, qui, pour arracher le Kansasà l'esclavage, sont allés y bâtir leurs chaumières,

affrontant une lutte redoutable , non-seulement contre les propriétaires d'esclaves, mais contre le président, ses mesures illégales et les troupes chargées de les appuyer?

Pour vaincre, il faut combattre ; c'est ce que semblent avoir peu compris ceux qui reprochent à l'abolitionisme d'avoir été un parti militant; à les entendre, le vrai moyen d'amener l'abolition de l'esclavage, c'était de s'abstenir; en l'attaquant, on l'a exaspéré.

Cet argument a le malheur d'être au service de toutes les mauvaises causes. Je me rappelle que, lorsqu'on prenait des mesures contre la traite, nous entendions dire que l'on ajoutait ainsi aux souffrances des esclaves, et qu'on exaspérait les négriers. Plus tard, lorsque nous signalions à l'indignation du monde entier l'intolé-

rance protestante de la Suède, on nous (''crivait que ces dénonciations publiques faisaient reculer la question, bien loin de la faire avancer. Nous avons persévéré, et nous avons bien fait : la Suède s'avance , quoique à pas trop lents , vers fe liberté religieuse. Il serait difficile de citer des iniquités sociales qui se soient réformées d'elles-mêmes, et, depuis que le monde existe, la méthode qui consiste à attaquer ce qui est mal a eu pour elle la sanction du succès. En Amérique même, les progrès que font les États intermédiaires ne semblent pas confirmer ce qu'on nous dit de la réaction causée par les agressions de Fabolitionisme. Dans la Virginie, dans le Kentucky, dans le Missouri, dans le Delaw^are, etc., le parti de la liberté n'a cessé de gagner du terrain, et les voix recueillies par M. Lincoln dans ces États à esclaves prouvent qu'on se trompe fort en supposant que Tabsten-

tion soit la condition du progrès. Plût à Dieu qu'on ne se fût pas abstenu, lorsqu'on a fondé la république des États-Unis! Alors l'abolition était facile, les esclaves étaient en petit nombre et aucun antagonisme vraiment redoutable n'était en jeu. Par malheur, la fausse prudence fit entendre sa voix, on résolut de se taire et de ne pas enlever au Sud l'honneur d'une émancipation spontanée, de réserver enfin la question à l'avenir : l'avenir a plié sous le faix d'une tâche qui n'a cessé de grandir avec les années, grâce à l'abstention.

Encore un peu d'abstention, et le poids aurait écrasé l'Amérique; il était temps d'agir. Le parti abolitioniste, ou pour mieux dire le parti opposé à l'extension de l'esclavage, l'a fait avec une résolution qui doit exciter nos sympathies. Il y allait de l'avenir des États-Unis ; il le

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savait, et il a lutté en conséquence. Qu'on se rappelle les efforts tentés il y a quatre ans pour la candidature de M. Fremont, efforts qui faillirent être couronnés de succès. Qu'on se rappelle ces trois mois de scrutin par lesquels le Nord est parvenu à emporter l'élection du speaker de la chambre des représentants. Qu'on se rappelle la conduite du Nord dans la lugubre affaire de Brown, son refus d'approuver un acte illégal, son admiration pour l'héroïque fermier qui mourait après avoir vu mourir ses fils. A considérer ce deuil public des États libres, à entendre ce canon qui, le jour de l'exécution, tirait de minute en minute dans la capitale de l'État de New-York, on pouvait pressentir le mouvement irrésistible qui vient d'aboutir au triomphe de M. Lincoln.

L'indignation contre l'esclavage, l'amour du

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pays et de son honneur compromis, les justes susceptibilités du Nord, l'instinct libéral si longtemps froissé, le désir de relever les institutions du pays abaissées et corrompues, le besoin d'échapper à des projets insensés, la puissante impulsion de la foi chrétienne, tous ces sentiments ont contribué sans doute à grossir les résistances contre lesquelles vient se briser la suprématie du Sud. Voilà donc une de ces victoires légales, le plus beau spectacle que puissent contempler ici-bas les amis de la liberté. Celle-ci est d'autant plus glorieuse, qu'elle a exigé plus d'ef-' forts et de sacrifices. Le parti Lincoln avait contre lui l'aristocratie puséiste et financière de New- York; contre lui les manœuvres du président JBuchanan s'unissaient à celles des États méridionaux. Plusieurs journaux du Nord l'accusaient de fouler aux pieds les intérêts des ports de mer et de compromettre la cause sacrée de l'Union.

Pour parvenir à nommer M. Lincoln, il fallait, ne l'oublions pas, mettre la question de principe au-dessus des questions d'intérêt prochain, qui d'ordinaire se font si bien écouter. L'unité, la grandeur du pays , l'avenir gigantesque vers lequel il s'avance, autant d'obstacles qui se dressaient sur le chemin. Et puis, le compte des profits et pertes, la crise inévitable, les commandes du Sud déjà retirées, les pertes d'argent certaines ; il me semble que les hommes qui ont affronté de telles chances ont noblement accompli leur devoir.

L'Amérique, dit-on, est le pays du dollar; les Américains ne songent qu'à gagner, toutes les autres considérations sont subordonnées à celle-là! Si le reproche est fondé quelquefois, avouons du moins qu'il ne l'est pas toujours. Ceux qui voudraient nous persuader que les

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abolitionistes ont ici encore poursuivi simplement l^urs intérêts et cherché à briser la concurrence du travail servile, ont oublié deux ou trois choses : d'abord que les esclaves produisent du tabac ou du coton et que le Nord produit du blé, de sorte qu'il n'y a pas une race au monde qui lui fasse moins concurrence ; ensuite que le coton du Sud est fort utile au Nord , fort utile à ses manufactures, fort utile à son commerce de transit et d'entrepôt. Les habitants du Nord ne passent pas pour manquer de clairvoyance; ils n'ignoraient pas qu'à nommer M. Lincoln, ils avaient, pour le moment du moins, tout à perdre et rien à gagner : ils n'ignoraient pas que M. Lincoln, c'était la menace immédiate de scission ; que la menace de scission, c'était la crise commerciale, c'était l'affaiblissement politique du pays et l'ébranlement de beaucoup de fortunes. Mais ce qu'ils n'ignoraient pas non

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plus, c'est que par-dessus les intérêts passagers des individus ou de la nation s'élèvent ces intérêts permanents qui ne peuvent avoir d'autre base que la justice; ils étaient décidés, coûte que coûte, à s'arracher aux entraînements détestables et bientôt mortels de la politique de l'esclavage.

Prenons garde de calomnier sans le vouloir les quelques mouvements généreux qui éclatent çà et là parmi les hommes. Je connais un scepticisme soi-disant avisé qui se prend à toutes les grandeurs morales pour les rabaisser, à tous les élans pour les traduire en calcul. Ne rien admirer, c'est bien triste, et je me hâte d'ajouter, c'est bien absurde. Sans sortir du sujet de l'esclavage, je pourrais citer le grand acte d'énuuRii)alion arraché au Parlement par l'opinion chrétienne en Angleterre. N'a-t-on pas trouvé

moyen de prouver, ou du moins d'insinuer que cet acte, le plus glorieux de notre siècle, n'était au fond qu'une machiavélique combinaison d'in- 'térêts? Sans doute ceux qui se sont donné la peine de parcourir les débats du temps savent ce qu'il faut penser de cette belle explication ; ils savent quelle résistance les intérêts ont opposée à l'émancipation, soit dans les colonies, soit au sein de la métropole; ils savent avec quelle opiniâtreté les tories , eux qui représentaient les traditions de la politique anglaise, ont combattu les plans proposés ; ils savent en quels termes on décrivait la ruine certaine des planteurs, celle des manufactures et celle des ports de mer; ils savent par combien de pétitions les églises, les sociétés religieuses, les femmes, les enfants eux-mêmes, sont parvenus à arracher au Parlement une mesure que refusaient tant d'hommes d'État. Mais le gros du

public ne remonte pas aux sources, il accepte un jugement sommaire, et ce jugement, le voici : l'émancipation anglaise est un chefd'œuvre de perfidie.

Peu s'en faut qu'on ne nous en dise autant du beau mouvement qui vient d'avoir lieu en Amérique. Volontiers on y découvrirait tous les mobiles, excepté le mobile généreux et chrétien. Comme si le calcul vulgaire des intérêts ne dictait pas une conduite opposée! Et c'est là précisément ce qui fait la grandeur de la résolution adoptée parle Nord. Il en connaissait toutes les conséquences, elles lui avaient été annoncées par le Sud, rappelées par les hommes prudents, exposées avec détail parles journaux des grandes cités commerciales ; il a mieux aimé être juste. Malgré le mélange inévitable des motifs bas et égoïstes qui viennent toujours compliquer de

telles manifestations, ce qui domine dans celle-ci, c'est une protestation de la conscience et de l'esprit de liberté.

Les récits qui nous sont venus d'Amérique mettent en lumière le caractère élevé de la joie qui s'est manifestée après l'élection. On se serrait les mains dans les rues, on se félicitait d'avoir échappé enfin au joug d'une politique ignoble, on se sentait comme soulagé d'un poids, on respirait plus librement; les vraies, les nobles destinées des États-Unis reparaissaient à l'horizon, on saluait un avenir meilleur q\ie ce présent, un avenir digne des pères, de ces premiers pèlerins qui, n'emportant avec eux que leur Bible, avaient posé de leurs mains pauvres et vaillantes les fondements d'un pays libre.

Je voudrais citer ici le discours dans lequel

s'épancha alors la joie chrétienne de M. le pasteur Beecher. Il parla de la force des faibles; il montra que les principes,, si méprisés soientils, finissent par prendre leur revanche contre les intérêts; il rappela que l'Évangile était une puissance en Amérique. Se redresser, attaquer virilement son ennemi, s'en prendre aux causes de la décadence nationale, aborder de front la solution du plus redoutable problème qui puisse se poser ici-bas, ce n'est pas le fait d'un peuple de calculateurs. Il se rencontre là autre chose que de la tactique, autre chose que des combinaisons de votes ou des rivalités régionales. Pour voter comme on l'a fait, il y avait presque autant d'obstacles à vaincre dans le Nord que dans le Sud; car, à la suite du vote, le Nord devait souffrir comme le Sud, et il le savait.

Si vous voulez être justes avec les États-Unis,

comparez-les à d'autres pays où existe aussi l'esclavage. Aux États-Unis, on lutte, la question est vivante , on ne s'en détourne pas avec une molle indifférence. J'aime ce bruit que font les nations libres ; je trouve , jusque dans les violences de leurs débats , une preuve du sérieux des convictions. Il faut qu'on se passionne autour des grands problèmes sociaux; si les iniquités subsistent, il faut du moins qu'elles soient signalées , attaquées et flétries ; il faut que la prescription du silence ne leur soit jamais acquise; il faut que des voix dévouées réclament sans cesse au nom de la justice et de l'humanité. Ce spectacle-là fait du bien à l'âme , il soulage les tristesses du présent, il porte en soi les garanties de l'avenir.

Ce qui est triste, profondément triste, c'est la vue des nations chez qui les crimes ne font pas

de bruu. Voyez le Brésil. Il a son esclavage comme les États-Unis , mais son esclavage est un esclavage honnête, discret, dont on ne parle pas. Ce qui se passe là , nul ne s'en informe ; point de discussions , ni dans la presse , ni à la tribune. Aucun parti ne daignerait inscrire une question pareille dans son programme. On ne s'inquiète que d'une chose, de la bonne façon, et la vente publique des esclaves vient d'êt.«^e prudemment interdite.

Voyez surtout l'Espagne et son île de Cuba. Là encore, silence parfait. Rien n'empêche vraiment de croire que Cuba est le séjour du bonheur et que les atrocités de l'esclavage sont le monopole des États-Unis. Seulement, les gens curieux, qui aiment à aller au fond des choses, découvrent que, si les maîtres sont fort doux à la Havane, on ne l'est guère pour leur compte dans les

plantations, et j'ai déjà dit ce qui le prouve. Sur dix navires de traite qu'on saisit en pleine mer, il s'en trouve toujours neuf à destination de Cuba. L'Espagne a défendu la traite , elle a même été payée pour cela par les Anglais ; mais cela n'empêche pas qu'elle ne laisse la traite se pratiquer sous ses yeux avec une impunité presque absolue. Ses grandes phrases n'y changeront rien, et le moindre fait aurait plus de valeur. A Cuba, les débarquements sont continuels, et les lieux de débarquement sont connus; or, le pavillon américain ne protège personne à l'heure du débarquement. Pourquoi ne s'y oppose-t-on pas? Pourquoi les importations de noirs ont-elles triplé à Cuba ? Pourquoi aucun négrier, américain ou autre, ne se dirige-t-il plus vers le Brésil depuis que le Brésil a voulu mettre un terme à la traite? La réponse à ces questions nous sera fournie le jour où l'Espagne voudra

à son tour la supprimer. En attendant, elle aime mieux se taire , à moins qu*un mot venu de Londres ne fasse éclater à Madrid un concert de protestations plus patriotiques que convaincantes ; sauf ce cas, le gouvernement se tait , l'opinion se tait, il ne se trouve ni une feuille coloniale qui hasarde une objection, ni même un journal métropolitain qui veuille troubler une unanimité si touchante. La tribune de Madrid, où l'on agite beaucoup de questions, s'abstient prudemment en matière d'esclavage et de traite ; parmi les nombreux partis qui se disputent le pouvoir, aucun ne se hasarde sur un terrain où il ne recueillerait qu'impopularité. Ah! qu'ils font de bien à l'âme, auprès de ce silence de mort, les conflits ardents des États-Unis, les immenses combats de parole livrés dans toutes les villes et dans tous les villages de l'Union, les appels adressés aux conscLcnces, la bataille en

plein soleil ! Qu'il fait bon voir, auprès de ces peuples qui dorment si paisiblement, en contemplant d'un œil calme les attentats de l'esclavage, un peuple qui s'en inquiète, qui s'en irrite , qui refuse d'en prendre son parti et qui , plutôt que de s'accommoder au mal, s'agite, se divise et se déchire au besoin de ses propres mains !

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