LA VIE
Je voudrais à présent, Mesdames, Messieurs, vous faire assister à Téclosion en Pouchkine des qualités maîtresses qui, une fois déployées, seront les grandes ailes sur lesquelles il planera, poète, au-dessus du temps, et rayonnera sur le monde des intelligences.
Au sortir du lycée, en 1817, il est entraîné dans le tourbillon mondam de Pétersbourg. Mais dès alors il écrit un poème, Rouslan et Lioudmila : œuvre incohérente où se reflète l'état de son âme, creuset où bouillonnent pêle-mêle, sans parvenir à se fondre, légendes nationales et éléments exotiques. Il écrit nombre aussi de poésies détachées. L'une d'elles, une ode à la liberté, devait décider de son sort. Elle appela sur
ALEXANDRE POUCHKINE
lui la colère impériale et le fit exiler dans le midi de la Russie.
Ne le plaignez pas; ce fut une bonne fortune. L'exil à l'intérieur le sauva, sans doute, du relèguement en Sibérie que valut à ses amis le complot de décembre; il le sauva, en tout cas des folies de plaisir et de dissipation où il courait risque de sombrer.
Quand il visite le Caucase et la Crimée, quand il parcourt les rives du Don, ce n'est plus la vie factice et énervante des villes, c'est l'existence en plein air au milieu des libres enfants delasteppe infinie. Aux beautés de convention qui jusqu'ici l'ont charmé succède la splendeur vraie de la nature méridionale.
Toutefois, il ressemble encore au jeune peintre qui ne voit la nature qu'à travers les yeux du maître et qui se sert des procédés appris pour traduire des impressions personnelles. Byron s'interpose entre lui et les merveilleux spectacles qu'ils ont tous deux contemplés. Ne vous étonnez donc pas si les oeuvres de cette période, la Fon-
iaine de Baktchisaraï les Frères brigands^ le Prisonnier du Caucase, manquent encore d'une franche et forte originalité.
Au retour seulement, dans un village du Nord, l'attendait la crise heureuse après laquelle il pourra dire : « Je sens que mon âme s'est tout à fait développée — je puis créer V »
On était à l'automne de 1824, ses épigrammes l'avaient brouillé avec le gouverneurd'Odessa. Pourlepunir, ets'en défaire, la police impériale l'avait interné dans le village de Mikhaïlovskoïé, domaine de sa famille. Son caractère indompté ne put s'y plier à l'étroite surveillance où son père voulut le tenir, une scène violente provoqua le départ des siens. Après la vie errante, deux ans de solitude et de recueillement allaient lui être imposés.
Circonstance propice entre toutes, il resta en tête à tête avec sa nourrice Arina. Oh!
la bonne fille, et que d'histoires populaires elle savait, que de légendes et que de contes,
I. Lettre publiée par Annenkof dans l'ouvrage précité, p. 436.
ALEXANDRE POUCHKINE
que de chansons nationales. Pouchkine ne se lassa plus de l'entendre et de Tinterroger. Il questionna aussi les paysans d'alentour, il fit un recueil de leurs récits et de leurs chants, il étudia avec ardeur l'histoire de la vieille Russie, il but à longs traits à cette fontaine merveilleuse qui défiue de Tâme du peuple.
Pour la première fois, il se trouva en face de sa pensée, ilrentra enlui-môme, il écouta la voix intérieure de son génie, il cessa de traduire les accents étrangers de la littérature occidentale. Shakspeare seul lui servit désormais de modèle. Il s'efforça d'apprendre à son école la simplicité, le naturel, la sincérité, ces conditions premières de toute œuvre nationale.
C'est l'heure où il écrit les Tsiganes et Boris Godounof^^ qui, aux y eux de beaucoup j, passent pour ses chefs-d'œuvres.
Mais ne vous semble-t-il pas que je vous ai beaucoup parlé de Pouchkine et même de ses oeuvres, sans l'avoir encore ciié ?
I. Commencé en novembre 1824, Boris Godou' nof a été achevé en juillet 1825.
Écoutons le chanter cette campagne russe où je viens de vous montrer s'épanouir son génie et où plus tard il retournera, chaque automne, chercher à son inspiration une sève nouvelle.