‹ Un Grand poète russeChapitre 4 sur 7 · LE VILLAGE · texte numérisé non relu

LE VILLAGE

Je te salue, ô toi, solitaire recoin,

Asile de la paix, et du labeur et de Tinspiration,

Où coule de mes jours Tinvisible torrent

Dans le sein du bonheur et de Toubli.

Je suis à toi : j'aime ton jardin ombreux Avec sa fraîcheur et ses fleurs, Ta prairie parsemée de meules odorantes Où de clairs ruisselets sous lesbuissons murmurent. Partout, devant mes yeux, de mobiles tableaux : Là je vois de deux lacs les plaines azurées Où la voile du pêcheur blanchit par intervalle, Derrière eux la rangée des collines, et les champs

[diaprés,]

Plus loin les chaumières éparses, Sur les humides rives les troupeaux vagabonds, Les séchoirs fumants et les moulins ailés.

Oracles des siècles, là je vous interroge !

Dans la solitude majestueuse S'écoute mieux votre voix consolatrice.

ALEXANDRE POUCHKINE

Elle chasse le lourd sommeil de la paresse, Pour le travail elle excite mon ardeur, Et vos esprits créateurs Germent dans la profondeur de mon âme.

Mais d'une pensée horrible ici Tâme s'obscurcit :

Penché sur la charrue d'autrui, courbésousle fouet, Ici l'esclavage décharné se traîne <ians le sillon

De Tinipitoyable possesseur.

Ici le joug pesant, tous, les tire vers la tombe ; D'espoirs et de penchants, nul en son ame n'ose

[en nourrir/j

Ici les jeunes vierges fleurissent Pour le caprice d'un scélérat débauché; Appuis délectables de leurs vieux pères, Les fils adolescents, associés à leurs peines, Quittent la chaumière pour augmenter La foule harrassée des esclaves domestiques.

Oh! si ma voix pouvait faire tressaillir les cœurs! Pourquoi brûle-t-il, dans ma poitrine, une flamme

[impuissante?]

Pourquoi de l'éloquence le don terrible ne m'est-il

[pas échu ?] Verrai-je, mes amis, le peuple délivré, Et l'esclavage abattu par un signe du tsar, Et, sur notre patrie, de la liberté resplendissante Se lever, à la fin, la radieuse aurore?

Au mois de septembre 1826 un ordre inopiné de Tempereur mande Pouchkine à Moscou. Doué d'un goût littéraire rare pour un souverain, Nicolas pressentait qu'un grand poète était né à la Russie. Mais n'était-ce pas un sujet rebelle, un révolté?

Il voulut éclaircir ses doutes. Une entrevue loyale et franche les dissipa. Pouchkine y gagna de n'avoir plus dorénavant d'autre censeur que l'empereur lui-même et d'être autorisé dès Tannée suivante de résider à Pétersbourg.

Une période féconde s'ouvre, où les œuvres, en vers, en prose, se suivent sans répit. Il écrit en un mois (octobre 1828) son admirable Poliava ; il achève la dernière partie à' OniéguinCy la plus parfaite : contes, nouvelles, petits poèmes, scènes oubluettes partent comme une gerbe d'étincelles; puis, pour son malheur et pour le nôtre, il se marie.

Je serais désolé que vous me prissiez pour un apôtre du célibat. Il faut donc que j'explique les termes dont je me suis servi.

ALEXANDRE POUCHKINE

Nathalie Gontcharof était une femme d'une grande beauté, mais sans éducation, sans esprit et que la poésie de son mari « ennuyait ». Briller dans le monde par Télégance, la grâce, les parures, sa pensée n'allait pas au-delà. Caprices et coûteuses flintaisies s'abattirent en loi tyrannique sur Pouchkine. — Il l'aimait avec feu. — Le rang que, pour lui complaire il s'efforça de tenir à la cour (il était gentdhomme de la chambre) nécessita des dépenses incessantes et il dut y pourvoir par un travail ingrat.

En même temps il excita parmi les courtisans de cruelles jalousies qu'envenimèrent, jusqu'à les transformer en haines, les traits satiriques et mordants où se complut sa vensreance.

Fut-ce malignité pure ? ou partielle vérité? Toujours est-il que dans Thiver de 1836, les bruits les plus fâcheux pour l'hon neur de Pouchkine défrayèrent les salons de Pétersbourg. Sa femme,, disait-on, se laissait courtiser par un bel officier de la garde. Un premier duel est arrêté par un coup de théâtre. L'officier déclare quel'u-

nique objet de ses assiduités est la sœur de Nathalie : il la demande en mariasse, il l'épouse. Mais la réconciliation nefutqu\ipparente et bientôt les rumeurs assoupiesse réveillèrent. Bouillant, véhément, aigri, voulant étouffer à tout prix ce qu'il regardait comme une atroce calomnie dont il rendait son beau-frère responsable^ Pouchkine écrivit une lettre de défi.

Par une glaciale après-midi de janvier, la rencontre eut lieu. Pouchkine tomba sur la neige ensanglantée, frappé d'une balle mortelle. Mais tant était ardente la passion qui l'animait qu'il obligea son adversaire à regagner sa place, s'accouda, visa, tira, et poussa un cri de triomphe en le voyant s'affaiser à son tour. Sa joie fut courte, la balle n'avait que ricoché sur un obstacle et produit une légère blessure au bras. Quand il vit son adversaire s'éloigner, il le suivit longuement du regard et dit à ses témoins :

« Nous n'en avons pas fini avec lui. »

Hélas! tout était fini. La Russie conjternée avait perdu son grand poète, son poète de génie.

ALEXANDRE POUCHKINE

l'homme et l'œuvrh

Essaierai-je de suite de justifier le titre de poète de génie'^ Je ne le saurais évidemment. Tout ce qu'il m'est possible de tenter c^est de vous donner un faible aperçu de son activité créatrice.

Il a touché à tous les genres; il a excellé en tous. Il a été poète lyrique, dramatique, épique, satyrique, conteur en vers et en prose, historien, critique

Il a mis au jour dépiquantes fantaisies où son esprit se joue en pétillant, iq\s\2. Petite ma', son de Kolomna et le Comte Nouli77e; — des tableaux pittoresques et vivants, dont les Tsiganes sont le type. achevé; — un roman envers, Oniéguine, pur diamant, par l'éclat, la limpidité, le chatoiement, parles

I. L'œuvre de Pouchkine forme dix volumes compacts dans l'édition Souvorine (Saint-Pétersbourg, 1887) dont je me sers.

feux qu'il recèle et qu'il jette; — enfin un drame, d*une superbe envolée, Boris Godounof, et une composition moitié poème et moitié drame, Poltava^ d'une largeur de souffle, d'une harmonie^ d'une sonorité, d'unegrandeur dignes de l'épopée.

Il a créé des t3'pes de femmes tour à tour ardentes, éperdues d'amour, comme cette Zemfira des Tsiganes dont Mérimée s'est inspiré dans Carmen, et comme la Maria de Poltava; d'une résignation héroïque, comme Marie de la Fontaine des larmes ; possédées d'ambition, comme la Marina de Boris Godounof ; désespérément vaillantes comme la fille du meunier dans la Roussalka, enfin radieuses de grâce, de sentiment, de droiture et de noblesse, comme la Tatiana d'Oniéguine.

Mais que peut valoir, à vos yeux, une si froide, une si stérile énumération ? Je veux m'efforcer plutôt de faire parvenir à vos esprits quelques-uns des accents du poète.

Je les prendrai dans Boris et dans Poltava.

Boris Godounof est le beau-frère du tsaj*

ALEXANDRE POUCHKINE

Féodor. La voix publique l'accuse d'avoir fait périr le frère cadet de Féodor, le tsarévitch Dmitri, etd'avoir, par ce crime, usurpé le trône. Un prétendant, le faux Dmitri, s'est bientôt levé. D'après la tradition, c'était un moine. Une scène du drame de Pouchkine;, devenue classique, nous le montre conversant, dans son couvent, avec un vieux cénobite. Elle a été traduite maintes fois, mais sans qu'on ait, ce me semble. Serré le texte d'assez près. Essayons de le faire :

La nuit. Une cellule dans le couvent du Miracle y

Van i66^.

Le Père Pimène. Grigori, dormant.

PiMÈNE [Il écrit devant une lampe').

Encore un seul, un dernier récit Et ma chronique est achevée.

Accompli le devoir que Dieu m'a imposé, A moi, pécheur. Ce n'est pas vainement que d'an-

[nées nombreuses] Le Seigneur m'aura fait le témoin, Çt dans l'art d'écrire m'aura instrviit,

Un jour viendra où quelque moine studieux

Découvrira mon œuvre fervente, anonyme.

Il allumera, comme moi, sa lampe,

Et, la poussière des siècles secouée delà charte.

Mes véridiques récits il transcrira;

Afin qu'ils voient, les fils des orthodoxes,

Le sort passé de la terre natale.

De leurs grands tsars afin qu'ils se souviennent.

De leurs travaux, leur gloire et leurs bienfaits,

Et pour leurs péchés, leurs ténébreuses actions,

Le Sauveur, humblement, ils implorent.

Dans ma vieillesse je revis mon existence; Le passé repasse devant moi...

Y a-t-il longtemps qu'il fut emporté, gros d'évé-

[nements,J

S'agitant comme les flots de la mer océane?

Maintenant il est muet et paisible :

Un petit nombre de visages, ma mémoire les con-

[serve, ]

Un petit nombre de paroles me reviennent encore,

Le reste a péri sans retour!

Mais le jour est proche, la lampe se consume,

Encore un seul, un dernier récit.

(// écrit).

Grigori {se rèveillaiif).

Toujours ce songe! Oh! se peut-il! Pour la troi-

[sième fois!]

Exécrable songe!... Et toujours devant la lampe

ALEXANDRE POUCHKINE

Le vieillard est assis; il écrit, et le sommeil, Sansdoute, durant la nuit entière, ne parvi-^nt pas à

[lui clore les yeux] Que j'aime son tranquille aspect, Qiiand, l'âme abîmée dans le passé, Il poursuit sa chronique; et souvent Je cherche à deviner de quoi donc il écrit :

De Tobscure domination des Tatares?

Des supplices féroces d'Ivan?

De la tumultueuse assemblée de Ncvgorodi?

De la gloire de la patrie? C'est en vain, Ni sur son front élevé, ni dans son regard Se peuvent lire ses secrètes pensées.

Toujours cet aspect humble, majestueux...

Tel un diak, blanchi dans les prikazes.

D'un œil calme regarde innocents et coupables; Le bien, le mal le laissent impassible.

Il ne connaît ni pitié ni colère.

L'entretien se poursuit en périodes graves ou précipitées, déroulant devant nous l'agitation ambitieuse du jeune moine^ le presbentiment de sa destinée tragique, la sérénité du vieillard, les vertus de Féodor, le crime de Boris. 11 se termine par cet éclat de fanfare :

Grigori (scttl).

Boris! Boris! tout en ta présence tremble,

Nul n'ose te faire ressouvenir

Du sort de Tenfant infortuné.

Mais voici qu'un solitaire, en sa sombre cellule,

Ici t'accuse d'un effrayant récit :

Tu ne pourras plus fuir la justice du monde,

Comme tu n'échapperas pas à la divine justice.

Poltava met en scène Mazeppa enlevant à Tun de ses vieux compagnons d'armes, Kotchoubey, sa fille unique. Maria, et pour se dérober à la vengeance du père, le faisant mourir sur Téchafaud. Je traduis le début du poème. La vivacité de son allure fait contraste avec Tampleur majestueuse des vers que j'ai empruntés à Boris :

Il est riche et fameux Kotchoubey.

A lui des prairies infinies

Où les troupeaux de ses chevaux

Pâturent libres et sans gardien;

A lui, autour de Poltava, des fermes

Entourées de jardins,

A lui des biens nombreux.

Fourrures, satin, argent,

Et au grand jour et mis sous clef.

ALEXANDRE PÔUCHKlNË

Mais il n'est riche et fier Kotchoubey, Ni des chevaux aux longues crinières, Ni de son or, ni du tribut des hordes criméennes^ Ni de ses fermes héréditaires :

C'est de sa belle fille que s'enorgueillit le vieillard

[Kotchoubey.]

Que je voudrais ces citations moins imparfaites et plus nombreuses. Mais je suis obligé de revenir au portrait de l'homme et à l'appréciation de Técrivain.

Vous plaît-il d'avoir son portrait peint par lui-môme en vers français? Cette fois je ne m'exposerai pas au reproche d'infidélité. Le voici. Il est daté de 1814. Le modèle et le peintre avaient quinze ans :

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