‹ Un grand rhétoriqueur poitevinChapitre 10 sur 67 · CHAPITRE lY · texte numérisé non relu

CHAPITRE lY

l'ordonnateur de mystères

Passionde Jean Bouchet pour le théâtre.— On lui attribue la sotie : LeNouueauMôde auec Vestrif... — Il dirige à Poitiers la représentation de 1534. — Difficultés ; ses acteurs : Gillet, Guillaume Le Riche, Jean Ormeau, Jean Formond. — Grand succès. — Les acteurs de Poitiers vont jouer à Saumur trois semaines plus tard. — Jean Bouchet demandé à Issoudunli53.")); il s'excuse. — Ses idées sur le théâtre: un drame est une action non un récit ; mise en scène, costume, prononciation des acteurs. — But moral des mystères. — Jean Bouchet refuse d'aller à Bourges en lo36 ; le roi de la basoche de Bordeaux. — Mystères mimés : Eutrée de François 1er à Poitiers (o janvier loâO); entrées de la reine Eléonore et du dauphin à Nantes (14 août et 18 août 1322). — Conclusion,

Jean Bouchet eut toujours un goût très vif pour les représentations théâtrales. Je rappelais au début de cette étude avec quel enthousiasme il parlait, bien longtemps après, des grands jeux qu'il admira dans l'été de 1486 à Poitiers. Son imagination d'enfant — il n'avait alors que dix ans — avait été vivement saisie. Pendant son séjour à Paris, il s'enrôla dans la basoche et roc<;asion donnée il aimait à le rappeler. Répondant au roi de la basoche de Bordeaux qui lui avait demandé conseil sur les moyens de monter un mystère, il signe

C'est de Poictiers le iour dauaat la feste Que de crier le Roy boit on s'appreste, Par cestuy la qui puis trente ans mouschet A la bazoche a Paris, lehan Bouchet (1).

Quelques auteurs lui ont attribué, sans toutefois donner aucune preuve de leur dire, la sotie intitulée : Le Nouiieau

(1) Epistres familières, ép. XLII, fo 34 c.

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Mode auec testrif..., représentée à Paris, sur la place Saint-Etienne, le H juin 1508 (1). C'est une œuvre bien batailleuse pour notre procureur ; et puis si l'ouvrage était véritablement de lui, pourquoi, alors que dans deux lettres postérieures à 150811 relève avec grand soin la liste de tous ses écrits, eût-il oublié celui-là? 11 y a plus. Vers 1540, Jean Bouchet réunit dans un seul volume toutes les ballades qu'il avait précédemment éditées; on ne trouve pas dans ce recueil la ballade de l'Université qui termine le Nouueau Mode auec Festrif. D'ailleurs, Jean Bouchet s'est toujours défendu d'avoir composé quelque chose pour le théâtre, ec il affirme catégoriquement dans XEpître au roi de la Basoche de Bordeaux dont nous parlions tout à l'heure que

... en telz faictz ne mis onc mon estude, Et nescaurois vng bon ieu composer (2).

Ses ennemis l'accusèrent quelquefois d'avoir joué un rôle dans les farces ou moralités, chose qui, à Poitiers au moins, paraissait indigne d'un homme honorable. Le 27 juin 1476, le maître de la psallette s'étant avisé de commettre un pareil méfait fut tancé vertement par le chapitre, et menacé, en cas de récidive, de la privation de son emploi et d'excommunication (3). Jean Bouchet rejette la calomnie avec force, et l'indignation aidant, un éclair de poésie traverse son esprit.

Vag rolle joue on parquet de iustice Comme aultres font chascun en son office (4).

(1) Cf. Lenient : la Satire au moyen âge, 3^ édition, p. 375; Petit de Jullevilie : Répertoire du théâtre comique en France au moyen âge, p. 88.

Le noueau mode auec l'estrii Du pourueu et de lellectif...

M Hz se veadêt a la iuifrie a leaseigae des deux sagittaires et au palays au troisiesme pillier. » — B. N. Rés. Iqv. Y*> 2988.

(2) Epistres familières... Ep. XLII. Une autre sotie : le Monde, Abuz. es Sots, fut eocore attribuée, mais sans plus de raison, à Jean Bouctiet. Cf. Petit de Jullevilie, op. cit., p. 183.

(3) Mémoires des Antiquaires de l'Ouest, 1836, p. 305.

(4) Epitre à Jean d'Auton à la fin du Labyritfi de fortune.

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Tous sur la terre ne jouons-nous pas, en effet, un rôle ? L'un joue l'empereur, l'autre le roi, l'un

Le trésorier, l'aultre la belle helaine,

et l'énumération continue pendant une quinzaine de vers, comme l'exigent les lois de dame rhétorique. C'est un vrai mystère en effet que la vie humaine ; les décors du théâtre sont les honneurs mondains, celui qui conduit la pièce et distribue aux acteurs leur rôle se nomme Abus, les ménétriers sont

mondains plaisirs leuz, passetemps et sensuels désirs.

La nuit, chaque soir, suspendait la représentation du mystère,

Mort est la nuit qui vient comme incongnue,

terminer toute vie humaine. Après le jeu, les acteurs laissent leurs brillants costumes d'empereurs, de rois et de pages, ou bien leurs misérables vêtements de gueux et de roturiers; ils n'emportent qu'une chose, l'honneur s'ils ont bien joué, le blâme s'ils ont mal joué. Après la mort aussi: au sortir du théâtre de la vie, nous n'emportons rien,

Le monde prend et oste a la saillie Du parc et ieu, beaux et laiz vestemens A tous joueurs par assaulx veheraens, Parce qu'il est maistre de l'entreprise Et a vestu chascun selon sa guise; A ceste cause il sen fault aller nu Dehors du ieu, comme on y est venu.

Ayant regret de laisser les liesses Esbatemens, honneurs, bombans, richesses; Rien on nemporte après avoir ioué Fors que l'vng est blasmé l'aultre loué : Qui ioue bien acquiert bon bruit et famé Qui ioue mal esta iamais infâme.

Cependant si Jean Bouchet ne monta jamais sur un théâtre pour tenir un rôle dans les farces ou les moralités, s'il ne composa jamais ni mystère, ni sotie, lui-même nous apprend que plus d'une fois il arrangea pour la scène les mystères que d'autres avaient écrits. Le temps des grands auteurs était passé ; — les deux Greban moururent probablement avant la fm du xv^ siècle, Jean Michel eu loOl (1), — celui des ordonnateurs était venu. Ceux-ci ne composaient plus de poèmes, mais ils adaptaient les textes anciens aux exigences des représentations dont ils avaient la charge. Jean Bouchet emprunte au texte primitif, au moule, comme il l'appelle, certains passages et retranche ceux

Qui n'ont passé par l'escolle des sages (2) ;

ici ou là il ajoute quelques vers, dit-il lui-même, et il est à croire qu'avec sa manie intempérante de rimer, il dut largement modifier les textes connus. Il fit ce travail pour les Mystères de F Incarnation, Natiuité, Passion, Résurrection et Ascension de Notre Seigneur Jésus-Christ et de la missioii du Saint-Esprit Ci), représentés à Poitiers en juillet 1534; mais il ne s'en tint pas là. Ses concitoyens le chargèrent de diriger lui-même toute l'entreprise ; ce fut un de ses triomphes et un triomphe acheté bien cher.

Avant cette année 1334, les habitants de Poitiers lui avaient déjà demandé de diriger les mystères joués en lo08 ; je n'ai pu trouver sur son rôle à cette époque que peu de renseignements, et voici probablement le seul texte contemporain qui en fasse mention : «Et en icelle dite année (1508) fut iouhc bien et honorablement et sans scandalle aucun le mistere de la passion qui dura neuf iours et dicelluy mistaire estoient entrepreneurs maistre lehan maignen et lehan bouchet (4). »

(1) Petit de Jiilleville, les Mystères, t. Ij p. 327;

(2) Epîtres familières XCIJ, f° 1:2 b.

(3) Annales d'Aquitaine, p. 474.

(4) Archives de la ville de Poitiers, carton 42, reg. il. Jean Bouchet adresse a Jehan Maignen, seigneur des Aleuz, son soigneur et ami, la longue épîlre où il traite de la vieillesse (1 iWo î\,XIIIIj ; il lui rappelle que

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