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CHAPITRE III

A.^IITIÉS LITTÉRAIRES

Idées de Jean Bouchet sur la véritable amitié, elle est fondée sur la vertu. — Ses premiers amis : Pierre Blanchet, « le tant bon Rivière », Pierre Rogier, Pierre Gervaise. — Relations avec Geoffroy d'Estissac. — Cercle littéraire de Ligugé : Rabelais, Jean Bouchet parmi les serviteurs de Pantagruel. — Cercle littéraire de Fontaine-le-Gomte : « Le noble Arrfî7/on«, Quentin, Nicolas Petit; leurs idées littéraires; ils connaissaient la Renaissance italienne, Philelphe, Dante, Pétrarque; les grands rhétoriqueurs, et l'antiquité latine; leur amour pour le « doulx parler que Von nomme francisque » ; relations aimables entre les habitués de Fontaine-le-Comte, Jean Bouchet fait l'éloge funèbre de Nicolas Petit. — Relations du poète avec Jean d'Auton, abbé d'Angle; il l'invite à visiter sa maison de campagne, lui soumet ses ouvrages. — Jean Bouchet en correspondance avec Germain Colin Bûcher, et le groupe des poètes de Rouen.

Le 30 juillet 1327, Jean Bouchet envoyait son Panegyinc du Cheuallier sans reproche à André Tiraqueau, lieutenant de Fontenaij-le-Comle en Poitou. Le livre venait de paraître et l'auteur regrettait qu'il ne fût écrit

en tiQ latin Ou beau francois du Maire, ou de Crétin (i).

C'était un vrai plaisir pour lui de faire ainsi parvenir à ses intimes et à ses protecteurs ses productions « muséines ». Il semble qu'après la disparition des La Trémoille qu'il avait tant aimés, après la mort de Gabrielle de Bourbon et de Louis II, il se donna plus complètement auxnombreux amis qui vivaient autour delui. Il avait pris l'habitude de rechercher

i)Ep. fam. XLVI, f° 35 a.

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près d'eux aide et consolation ; dans sa loyale simplicité, il n'hésitait jamais à leur faire part de ses douleurs et de ses joies ; un mot d'amitié le ravissait et l'encourageait. 11 écrivait à l'abbé d'Angle, Jean d'Auton, que, aux jours de son deuil, il aurait voulu avoir près de lui

Vng condolent...

Pour son lascueurquelquepeu descharger (1).

Quand on souffre, il est si bon d'ouvrir son âme, et il souffrait alors non seulement comme procureur et ami des La Trémoille, mais aussi comme français. La bataille de Pavie l'avait désespéré. Il voulait pourtant garder encore quelque confiance, et, la rhétorique ne perdant jamais ses droits, il avertissait solennellement Charles-Quint que le vainqueur d'aujourd'hui pouvait devenir le vaincu de demain ; des exemples historiques interminables déaiontraient cette grande vérité, mais, hélas ! la bataille de Pavie n'en restait pas moins une défaite française.

Les Epistres familières de Jean Bouchet, au nombre de 127, nous ont conservé les noms de ses plus chers umis et nous font connaître les rapports qui les unissaient au poète. 11 se montrait difficile et ne se donnait pas au premier venu : il ne se fiait pas aux apparences et ne se contentait pas d'une parole gracieuse ou bienveillante : « Geste parolle est commune et facile à dire : le suis tout à vous, mais leffect en est rare et a grât difficulté acGply (2). » L'amitié fondée sur la fortune lui paraît ruineuse, et les gens qui s'aiment à cause de leurs richesses

Ce sont amys qui sont d"or et d'argent ; au feu de l'épreuve ils fondent soudain. Les

Amys de court sont les amys d'une heure, ils ne songent qu'à leurs intérêts et ne travaillent que

(1) Panegyric du CheuaUier... Epistre... a lehun Dauihon abbe Dangle de lordre sainct Augustin, A ni.

l2) Triumphes de la noble... i" c r°.

AMITIÉS LITTÉRAIRES l'A

pour eux. La vérilablc amitié est fondée sur la vertu, et, comme la vertu, plus elle vieillit, meilleure elle est :

... les amys que les vertuz acquerent Durent tousiours.

Ils sont rares sans doute, mais ils sont de vrais trésors ; aussi Jean Bouchet nous dit-il, avec une naïveté un peu trop enfantine, mais qui pour tant ne manque pas de charme :

l'estime plus sur terre vng bon ;imy Qu'un million de ducatz et demy (1).

Il semble impossible et inutile de fixer des rangs aux amis dont il nous a laissé les noms; essayons seulement grâce à lui de faire la connaissance de quelques-uns, et par là d'entrer plus avant dans l'intimité du poète procureur ; cette étude nous aidera aussi à connaître la vie littéraire du Poitou dans la première moitié du xvi° siècle.

Rogier, Rivière, (lervaise, — tous les trois s'appelaient Pierre, — furent les amis d'enfance de Jean Bouchet, les compagnons des joyeuses escapades sur les bords du Clain, les acteurs des premières représentations dramatiques

Aux ioyeulx ans de flourissant ieunesse (2).

C'est surtout dans le premier épanouissement de la vie, que l'on rencontre la véritable amitié, la complexion des jeunes gens les y porte, car ils sont « ioyeulx en courage, en regard, en parler et a faire seruice. Toutes lesquelles choses causent amytie » (3).

Pierre Blanchet — celui-là môme auquel certains auteurs, sans raison sérieuse, ont aUrihué f Avocat Pathelin (4) — a dû, selon toute apparence, se mêler à la troupe rieuse et

(il Ep. /"«w. XXXIII, f« 29 c.

(2) Ep.fum. XXIII, f« 24 d.

(3) Triumphpx de la noble... f'^ xcviir v.

(4) Cf. Répertoire du théâtre comique en France, au moyen âge, par L. PetitdeJuUeville, p. 199.

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lettrée dont, plus âgé, il paraît avoir été le mentor. C'était un grand railleur, « en son viuant poète satyricque », et Jean Bouchet, qui rima son épitaphe, mentionne un des legs plaisants que le joyeux compère avait, à l'exemple de Villon^ inscrits dans son testament. Trois de ses amis, dont notre procureur, étaient chargés, sans rien prendre sur l'héritage, de faire dire trois cents messes pour l'âme du défunt. Rien ne nous indique si l'intention du testateur fut accomplie.

Né à Poitiers vers 1560, Pierre Blanchet, tout en faisant son droit, composait des pièces comiques que ses compagnons et lui-même jouaient avec verve aux applaudissements des gens de bien ; il était la terreur des hommes de mauvaise vie qui redoutaient plus son ironie mordante que les sentences des juges ou les imprécations des prédicateurs. Vers l'an 1500, il se fit prêtre, et renonça au théâtre, mais non à la poésie; on citait ses « huytains, ses Noels, ses Dictez », et il voulut rimer jusqu'à son testament. Il mourut en 1519 :

Priez donc Dieu pour l'ame Du bon Blancliet qui fut digne qu'on l'ame (i).

Pierre Rivière, « le tant bon Riuière », mourut dès 1499. Il avait traduit la Nef des Fous, de Sébastien Brant, en vers français. De Pierre Rogier, je ne connais que le nom.

Pierre Gervaise, en homme pratique, se dit de très bonne heure que les Muses, pour être des personnes de rapports très agréables, ne nourrissent cependant qu'à grand'peine leurs admirateurs; il entra donc dans l'Eglise, devint assesseur de l'official de Poitiers et, en peu d'années, se vit à la tête d'une jolie fortune. Mais le dieu des vers se vengea, et vers 1534 le riche prébendier eut des remords. Alors que Jean Bouchet se donnait tout entier à la préparation du grand mystère joué à Poitiers au mois d'août 1534, il écrivit à son ancien compagnon de poésie une longue épitre où il battait sa coulpe. Un jour qu'au pays de Touraine il se promenait

(l) Les Généalogies, Effigies et Epitaphes, î° 78 i'°... Depuis le Grand et \e Petit Testament de Villon, le Testament était devenu un genre littéraire, Molinet a rimé le Testament de la Guerre.

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Iranquillcment ]e long de la Vienne, vers le soir, il s'endormit à l'ombre, couché « sur la prée », pendant que sur les arbres verts les « oyselletz gringotoient doulcetement ». Aussitôt dame Rhétorique lui apparaît, et, pleine de courroux, le tance vertement :

Le temps passé tu me soulois aimer...

Vers moy souuent tu prenoiston adresse Quand tu estois en la (leur de Jeunesse.

Mais depuis. .. ; tandis que d'autres, tes amis, me restent fidèles.

le l'en veulx dire vug qui est de tontêps... Ce parsonnage est appelé Bouchet.

Pourtant, la bonne dame, qui ne sait pas longtemps garder rigueur à ceux qui furent siens, s'adoucit, et les reproches se changent en conseils. Il serait temps, Pierre Gervaise, de revenir prendre place au milieu des « grans orateurs » et des « célestes espritz » qui honorent la France, et cela ferait tant de plaisir aux Poitevins tes compatriotes. Le pauvre dormeur s'éveille « bien estonné » et rime pour son vieil ami Jean Bouchet le récit de cette belle vision (1).

Celui-ci répond que les invectives de dame Rhétorique lui semblent exagérées,

Car le scay bien que tousiours as veillé A bien parler, a bien escrire, et dire Soit en francois, ou latin.

D'ailleurs, s'il a quelque chose à se reprocher, s'il a été infidèle aux Muses qui, au temps passé, leur plaisaient tant à tous deux, il est un moyen bien simple de tout réparer : qu'il consente à prêter son appui à ceux qui, en ces jours mêmes, s'occupent de préparer la grande représentation de l'été prochain, les Muses se déclareront satisfaites et dame Rhéto-

ii) Ep.fam.XXU.

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rique oubliera tout (l). C'était battre le fer tant qu'il était chaud; si Pierre Gervaise ne suivit pas les conseils de son vieil ami de plus de trente ans, il eut certainement grand tort, et demeure à tout jamais inexcusable.

Le cercle des relations littéraires de Jean Bouchet, très étroit au début, s'élargit bientôt ; ses rapports avec les La ïrémoille et ses premiers ouvrages le firent connaître : longtemps même avant la lettre de Pierre Gervaise dont nous venons de parler, sa jeune renommée lui avait attiré des avances fort flatteuses , auxquelles il ne s'était pas dérobé.

Tout près de Poitiers, à Ligugé, habitait, pendant une partie de l'année, le célèbre évêque de Maillezais, Geoffroy d'Estissac. Fils de Jean d'Estissac, encore au berceau lorsque son père mourut, il fut mis sous la tutelle de son cousin Jean de Caumont, vicomte de Montbahus et seigneur de Lauzun (48 novembre 1482). Grâce aux recommandations de son frère Bertrand, tout-puissant auprès de Charles YIII et surtout de Louis XII, il obtint, le 6 juin 4o04, de la faveur royale le doyenné deSaint-Hilaire-le-Grand à Poitiers. Depuis un an déjà, selon toute probabilité, il était prieur de Ligugé '2), enfin, le 22 mars loi 8, il fut élu évêque de Maillezais. Homme du monde et ami des lettres, ce prélat a été fort diversement jugé. Nous ne rechercherons pas ce qu'il faut penser de la conduite de l'évèque, nous ne nous occuperons que du protecteur des lettres et des arts, du Mécène poitevin adulé de tous. Artiste à grandes vues, il fit construire dans sa cathédrale de Maillezais un chœur magnifique, véritable chef-d'œuvre, dont les quelques débris qui nous restent attestent avec la souplesse d'inspiration le fini d'exécution

(1) Ep. fam. XXIII.

(2) Le prieuré de Ligugé, au témoignage de Jeau Bouchet, rapportait mille livres de revenu : « Audit lieu de Ligugé, y a de présent vn beau Prieuré qui vaut mil Hures de reuenu. » Annales d'Aquitaine, éd. 1664, p. 38. — Les Archives de la ville de Poitiers, carton 115, Z vin, p. 386, renferment une sentence de la sénéchaussée de Poitou, du 16 janvier 1307, qui condamne Geoffroy d'Estissac, prieur de Ligugé, à continuer le paiement de 4 livres de rente à la ville de Poitiers, pour raison d'un banc en la grande boucherie.

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des plus petits détails : jamais révèchô de Mailiezais ne connut de jours plus éclatants que ceux de son épiscopat. Il était passionné de littérature, curieux de beaux livres, amateur de l'antiquilé, lecteur d'Aristote, d'Homère el de Cicéron ; il ne dédaignait pas les auteurs modernes, Erasme avait une place dans sa bibliothèque (1). Les livres ne lui suffisaient pas ; il sut réunir autour de lui, dans son abbaye deLigugé, une foule de savants et de littérateurs, véritable académie dont les membres trouvaient dans le fastueux évèque un protecteur éclairé et un admirateur délicat. Rabelais vécut près du prélat dans l'antique monastère de Saint- Martin, et l'on montre encore près des rives du Clain une tour qui lui aurait servi de retraite. Quand il eut quitté ce gracieux séjour, il n'oublia ni Geoffroy d'Estissac, ni les jardins de l'abbaye, et d'Italie il envoyait à son Mécène des remerciements et des plants de salade : « Touchant les graines que vous ay envoyées, je vous puis bien asseurer que ce sont des meilleures de Naples et desquelles le Saint-Pero fait semer en son jardin secret de Belveder. D'autres sortes de salades ne ont ilz pas de ça fors de Nasicord et d'Arrousse. Mais celles de Legugé me semblent bien aussi bonnes et quelque peu plus douces et amiables à l'estomach, mesmement de vostre personne : car celles de Naples me semblent trop ardentes et trop dures (2). »

Jean Bouchet avait parmi ces lettrés sa place marquée, ses visites faisaient la joie de tous, et, sans son métier de procureur, il n'aurait jamais manqué une occasion d'aller voir le gai monastère. Que de fois, à pied ou à cheval, il suivit la douce rivière du Clain, si jolie en cette partie de son cours.

(1) Il existe une quittance d'un des voyageurs en librairiede H. Estienne qui confesse avoir reçu par les mains de frère Pierre Lamy la soinine de septécus au soleil « à cause des livres vendus cejourd'liui à Monsei[,Mieur l'evesque de Malezois; c'est assavoyr la Cronicque (de Nuremberg)^ Anstoteles, Querela pacis (d'Erasme), Homcrus, Cicero, Garnira, la Voye celeste, et le Triumplie de Mantuene. Faict à Fonlenay-le-Conte, ce dernier jour de juins mil cinq cens dix et neuf ». B. Fillon, Lettres écrites de la Vendée, \). 39. Cf. Notice bibliographique sur Rabelais, p. 12, dans leditiun de Burgaud des Ma rets et de liathery.

(2) Œuvres de Rabelais, t. II, p. 593 et 594.

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Entre Smarves et Liguée, plus large que partout ailleurs, elle joue au petit fleuve; après s'être heurti'^eaux rochers à pic de la rive droite, elle s'attarde au milieu de prairies magnifiques, à l'ombre de vergnes feuillus. Du pont de pierre, le coup d'oeil sur la gracieuse vallée est vraiment pittoresque, et pour animer le frais paysage, des laveuses, sur les deux rives, les genoux serrés dans leurs canettes, font résonner l'air de leurs battoirs, tandis que leurs coiffes blanches se mirent dans l'eau qui s'enfuit. Quand on a passé là par une claire matinée d'avril, alors que, pour employer un mot de notre vieux poète, la sève montait aux arbres, et tout se « desbouchet », on comprend un peu ses mélancoliques regrets, et son désir de revoir le plus souvent possible son cherLigugé. On l'y recevait d'ailleurs si bien, on lui faisait tant d'honneurs qu'il avouait ingénument en être tout honteux; la société élégante et polie de l'aimable évèque et de ses joyeux invités lui paraît bien préférable aux gens de justice qui l'entourent à Poitiers, et aux « gros bourgeois de la ville ». Il y trouve Rabelais que Geoffroy d'Estissac a pris sous sa protection et auquel il a promis de le pourvoir bientôt d'un bénéfice. Il y a certes bien des différences entre la Vie très horrifique du grand Gargantua et les, Regnars trauersàt les voijes périlleuses, les deux auteurs s'entendirent pourtant à merveille, et le joyeux amateur de purée septembrale sut reconnaître tout ce qu'il y avait de franche gaieté et de bonhomie charmante chez son nouvel ami. Quand, retenu au palais de justice, Jean Bouchet, malgré sa promesse, n'avait pu venir à Ligugé, Rabelais lui envoyait une épître rimée pour lui faire part de l'impatience de tous; et comme il savait le faible du brave homme, il louait ses vers; il lui affirmait que ses ouvrages charmaient les loisirs des seigneurs d'Estissac, qu'ils chassaient des cœurs tout ennui et servaient utilement les bonnes mœurs:

... tes escriplz, tant doulx et meliflues Leur sont au temps et heures supei-flues A leur affaire, vng joyeulx passetemps... ... Quant ie liz teseuvres il me semble Que i'appercoy ces deux poïcts lo'ensêbte

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Esquelz le pris estdoniKi on doctrine C'est assavoir doulceur et discipline (1).

A cette lecture, le brave procureur ne devait pas se sentir d'aise : faire des vers selon les règles, être utile aux lecteurs, plaire aux seigneurs d'Estissac, jamais il n'avait rêvé plus grande félicité ; aussi prenant sur l'heure sa bonne plume, il répondait à Rabelais du même style.

Sans doute, malgré sa promesse, il n'est pas allé à Ligugé, mais il faut s'en prendre à son maudit métier. « Ah! si j'étais libre, j'en assure mon seigneur très cher, l'un de mes plus intimes amis »,

De trois iours l'vn irois veoir Ligugé (2).

Tout ne l'y engage- t-il pas? C'est laque les nymphes se sont donné rendez-vous. « JNaiades, Hymnydes, Driades, Amadriades, Oreades, ^Nappées »,

Qui rage font par chansons decouppées De bien chanter aux castellins ruysseaux Par les iardins nourrissans arbrisseaux.

Si l'on veut prier Dieu (ce que prise), on entre dans la jolie chapelle bâtie sur l'emplacement où saint Martin ressuscita deux morts. Et puis à Ligugé ne trouve-t-on pas en abondance

... les bons fruictz et bôs vins Que bien ayraons entre nous Poicteuins (2).

Justement il écrivait sa lettre et alignait ces rimes aux premiers jours de septembre, alors qu'on préparait déjà les vendanges. Ah ! oui ! s'il avait pu! Après avoir rappelé tous les charmes de ce joli lieu, il commence Téloge du seigneur, le

(1) Epislre de maistre François Rabellays, home de gras lettres Grecques et Latines audict Bouchet, traictât des ymaginatiûs qu'on peut auoir attendant la chose désirée. — Ep. /"aw.XLVIII.

(2) Ep. fam. XLIX, f" 36 b.

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révérend évêque de Maillezais. Savant dans les sciences divines et humaines, plein de cette condescendance noble et digne qui sied aux grands, il a su grouper autour de lui dans sa belle résidence tous les gens lettrés « en grec, lalin, et francois ». C'est plaisir auprès de l'illustre prélat de causer longuement histoire, théologie et littérature, Rabelais lui-même n'est pas le dernier à intervenir dans ces nobles discussions. Jean Bouchet le félicite d'être entré au service d'un tel maître.

Comme le neveu de l'évèque de Maillezais prenait alors quelques jours de repos à Ligugé, l'adroit procureur ne manque pas de faire l'éloge du jeune chevalier (1)

De corps, de braz, et Ïambes bien ourdy Moien de corps, et de la droicte taille Que les vouloit César en la bataille.

En terminant, il souhaite à tous les habitants de la noble maison la longue vie de Nestor.

Sans doute, bien souvent Jean Bouchet, Rabelais et leurs hôtes tirent ensemble de joyeuses promenades sur les rives du Glain et dans les campagnes environnantes. C'est tout près de Ligugé que se dressent les fameux rochers de Passe- Lourdin, tout près encore que se trouvent le petit bourg de Croutelles et « sa fontaine cahalline », et il faut deux heures à peine pour atteindre la fameuse Pierre-Levée, si connue des habitants de Poitiers et du noble Pantagruel. Jean Bouchet, curieux des antiquités de son cher pays qu'il aimait du fond de l'âme, racontait à son ami toutes les vieilles légendes qu'il avait pu recueillir sur ces lieux célèbres. JN'était-ce pas sainte Radegonde qui avait apporté cette pierre énorme, à moins peut-être qu'elle n'eût été placée là

(1) Une épître en prose qui se trouve dans les Angoysses et remèdes damour... édition de lo3t), est adressée « au généreux, strenue, diligêt, robuste et ingénieux cheualier et seigneur Aquitanian, Monsieur Loys, seigneur d'Estissac... » Il épousa, en 1528, Anne Daillon. — On trouve dans Goujet, Bibliothèque française, t. XI, p. 249, des fragments intéressants de i'épître à Louis d'Estissac.

par Madame Aliônor, duchesse d'Aquitaine (1), pour rappeler linslitution des foires dans le Poitou. Mais la première opinion parait la plus vraisemblable, car la sainte ayant placé sur sa tète la grosse table de pierre rangea proprement les quatre piliers qui devaient la supporter dans son tablier de mousseline. En chemin, elle lâcha par mégarde l'un des coins du tablier, et, toujours sans qu'elle s'en aperçût, l'un des piliers tomba; or, voilà précisément pourquoi la Pierre-Levée n'est soutenue que par trois pieds (2j. Rabelais souriait d'un air incrédule à ces naïfs récits ; il avait une autre opinion sur l'origine de la fameuse pierre. Pantagruel étudiait à Poitiers : « Auquel lieu voyant que les escoliers estoient aucunes fois de loisir, et ne savoyent à quoy passer temps, il en eut compassion. Et un jour prit, d'un grand rochier qu'on nomme Passelourdin, une grosse roche, ayant environ de douze toises en carré, et d'espaisseur quatorze pans, et la mit sur quatre pilliers au milieu d'un champ, bien à son aise; afin que lesdits escoliers, quand ilz ne sauroient autre chose faire, passassent temps à monter sur ladite pierre, et là banqueter à force flaccons, jambons, et pastés, et escrire leurs noms dessus avec un cousteau ; et, de présent, l'appelle on la Pierre Levée (3) ». Rabelais publia les deux premiers livres de son ouvrage quelques années seulement après avoir quitté Ligugé, il n'est donc pas surprenant d'y rencontrer de nombreux souvenirs de son passage chez Geoffroy d'Estissac.

Combien de temps dura la petite académie, il est assez difficile de le déterminer. Les deux lettres dont nous avons parlé doivent avoir été écrites en 1527 ou 1328 ; la date de 1527 me parait plus vraisemblable, mais je ne puis la donner comme entièrement sûre. La première trace certaine de

(1) Annales d'Aquitaine, p. 284.

(2) Mémoires de la Société des Antiquaires de l'Ouest, 1840, p. 104, note. La Pierre-Levée e\\i\,elou]ouri, non loin de Poitiers, à l'est de la ville, au-dessus du faubourg Saint-Saturnin, tout près de la route de Limoges. Ligugé et Groutelles sont deux petits bourgs situés au sud de Poitiers, à une distance de 8 ou 10 kilomètres.

(3) Rabelais, Œuvres, liv. II, ch. v.

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Rabelais après son départ de Ligugé est son inscription à la faculté de médecine de Montpellier, signée le 17 septembre 1530 ; c'est donc entre 1527 et 1530 que les deux amis se séparèrent, peut-être pourne plus se revoir (1). Ils ne s'oublièrent pourtantpas: dans saCXX'épître, composée vers 1539, Jean Bouchet cite avec éloge son ancien compagnon de Ligugé et met son nom à côté de ceux de Marot et de Mellin de Saint-Gelais. Rabelais, lui aussi, s'est souvenu du poète poitevin et l'a placé en bon lieu parmi les serviteurs de Pantagruel. Au moment du départ du fils de Gargantua pour visiter l'oracle de la dive Bacbuc, nous trouvons parmi ses compagnons : « Xenomanes, le grand voyageur et traverseur des voyes périlleuses, lequel estoit venu au mandement de Panurge ; parce qu'il tenoit je ne sçay quoy en arrière iief de la chastellenie de Salmigondin (2). » Le traverseur des voyes périlleuses était, on s'en souvient, le surnom littéraire qu'avait pris Jean Bouchet, bien longtemps avant sa rencontre avec Rabelais. Celui-ci, dès lors, ne l'ignorait pas, et si, dans son ouvrage, il a donné à Xenomanes le même titre, il le fît évidemment en souvenir de son ami de Ligugé. Il n'y a d'ailleurs entre le personnage de l'épopée boufTonne et satirique et le méticuleux procureur poitevin aucun trait de ressemblance, la similitude des noms invite seule à faire le rapprochement.

Si Jean Bouchet revenait aujourd'hui dans son cher Ligugé, il s'y reconnaîtrait vraiment ; la petite chapelle reste toujours là, témoin du passé ; la maison bâtie par Geoffroy d'Estissac et réparée par les Jésuites au xvui^ siècle demeure toujours debout ; mais, dans ces dernières années, le vieux monastère de Saint-Martin s'est agrandi et rajeuni : la cour

(1) On peut sans doute supposer avec Paul Lacroix « que Rabelais visitait ses vieux amis de jeunesse, Antoine Ardillon et Tiraqueau à Fontenay-le- Gomte (?), Geoffroi d'Estissac à l'Ermenaud ou à Ligugé, Jean Bouchet à Poitiers >- ; mais, pour ma part, j'estime que si, aprèsson départ de Ligugé, Rabelais avait visité Jean Bouchet, ce dernier n'aurait pas manqué de nous le dire; la supposition de Paul Lacroix ne repose d'ailleurs sur rien âe positif. Cf. Œuvres de Rabelais, édit. Rathery, t. I, p. 49. (Notice biographique.)

(2) Rabelais, Œuvres, t. I, p. 740; livre III, ch. XLIX.

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intérieure, qu'enserrent maintenant la chapelle et un triple corps de bâtiments, a vraiment grand air avec son cloître aux sveltes colonnes surmontées d'une élégante galerie. Le poète du xvi" siècle verrait avec plaisir fonctionner dans les dépendances du monastère, une imprimerie vieille à peine de quelques années, et qui a déjà livré certains ouvrages d'un fort joli travail. Lui qui se plaignait tant des imprimeurs et leur reprochait d'ajouter à leur fantaisie

Ctiose mauluaise, au propos mal clioisie (1),

de corrompre trop souvent « la rime et la prose », il pourrait aujourd'hui en toute confiance remettre ses chers manuscrits aux moines bénédictins, successeurs de ses vieux amis de Ligugé.

Ligugé n'était pas le seul endroit où Jean Bouchet trouvât des amis des Muses avec lesquels il pût joyeusement s'entretenir et parler littérature. Tout près de la demeure des d'Estissac et non loin de Poitiers se trouvait le monastère de Fontaine-le-Comte, dont l'abbé se montrait grand protecteur et ami des gens lettrés. Cet abbé n'est pas un inconnu, c'est « le noble Ardillon » dont parle Rabelais i2) et que Pantagruel alla visiter lors de son passage à Poitiers (3). Chez lui, comme chez l'évêque de Maillezais, se réunissait une académie de beaux esprits ; Quentin et Nicolas Petit, amis de Jean Bouchet, y fréquentaient avec Rabelais. Au milieu des grands bois, sur le bord de gais ruisseaux, quel plaisir de se retrouver entre amis et de deviser longuement ! Non loin du moustier, au bout d'une prairie, sous un vert bocage, murmurait une fontaine chère à notre poète qui aimait y venir rêver ; là, il écoulait les esprits des bois, et les

{l)Epistres, 2 3Ior. XI, f" 48 a. Pareille plainte n'est pas rare au xvie siècle. Cf. Goujet, Bibliothèque française, t- X, p. 101.

(2) Rabelais, liv. II, eh. V : « passèrent par Legugé, visitant le noble Ardillon ». Ces mots ne se trouvent pas dans les éditions de 1534 et de 1342.

(3) Gallia Christiana, t. II, Ecclesia Pictaviensis. — Fons Cotnilis, col. 1340: «Antonius Ardillon... occurrit abbas regularisinchartis autheulicisregiae biblioth. lol3 die 28junii. »

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voix des dieux, demi-dieux et semi-déesses qui lui parlaient doucement. Le ruisseau coule toujours au fond de la petite vallée oii s'entassent autour delà vieille église abbatiale les quelques maisons de Fontaine-le-Comte, mais le monastère a disparu depuis longtemps avec tous les souvenirs du passé (1). Ce petit coin de terre connut pourtant jadis des jours de pompe et de grandeur ; les pèlerins, accourus en foule de tous les côtés, se pressèrent nombreux, aux jours du mois de mai, pour célébrer la Vierge dans l'église qui lui était consacrée. De ces magnificences il ne reste plus rien. Vue de la colline qui monte à Poitiers, la petite vallée reste encore pourtant pittoresque avec ses bois touffus et ses prairies verdoyantes oii serpente un mince filet d'eau, sorti de la fontaine chantée par Jean Bouchet.

Hélas ! comme à Ligugé, il venait dans ce charmant endroit moins souvent qu'il ne l'eût voulu ; du moins il ne souffrait pas qu'on l'accusât de paresse ou de négligence. Que de fois il fut sur le point de monter achevai pour aller rejoindre ses amis quand survenait un importun,

Mais lors q suis tout prest de cheual prêdre Euipeschemêt me viêt soubdaiu surprêdre Et si me dit, tu demourras cy, lehan (2) ;

et encore une fois le poète devait céder au procureur.

(1) On retrouve cependant quelques vestiges des anciens jours dans l'église du petit bourg, ancienne église du monastère. Au sommet de la voûte du transept droit se voit encore un écusson qui porte les armes de François Ardillon (trois ardillons) ; élu abbé en 1471, il avait fait réparer cette partie de l'édifice; ce l'ut l'un des prédécesseurs d'Antoine Ardillon, l'ami de notre poète. On me permettra de faire remarquer ici qu'Antoine Ardillon ne fut pas abbé de Fontenay-le-Gomte, comme le disent les meilleurs éditeurs de Rabelais (Cf. Ratlîery, t. I, p. 333j, mais bien de Fontaine-le-Comte, petit bourg situé à une dizaine de kilomètres au sud de Poitiers. — SurFontaine-le-Comte on peut consulter les Mémoires des Antiquaires de l'Ouest, 1837, p. 226 sqq. Les Romains, qui laissèrent à Poitiers et aux environs des traces si nombreuses de leur passage, connaissaient fort bien la source de Fontaine-le-Comte; ils la captèrent, et les arcades encore debout de VErmitage rappellent le magnifique aqueduc qui amenait ses eaux dans leur séjour favori de Limonum (ancien nom de Poitiers).— Paysages et monuments du Poitou. Poitiers, p.4,lo,17.

(2^ Ep. fam. XXXV, f° 30 b.

AMITIHS LITTl';HAIlii:S 85

II se dédommageait en écrivant. 11 écrit à l'abbé de Fontaine-le-Comte pour lui annoncer une visite {Ep. XXXIII) ; il écrit pour lui recommander plusieurs jeunes étudiants de noble famille qui désirent le voir ; un rendez-vous pris depuis longtemps l'empêche de les accompagner [Ep. L) ; il écrit pour lui conter ses peines et ses désespoirs d'auteur : il no peut contenter tout le monde à la fois,

Tout bien pensé, se taire est le meilleur;

désormais il est bien résolu à ne plus s'occuper que de son métier, à ne vivre qu'au palais de justice,

Laissant la rime autant soir que matin [Ep. LXXIIl) ;

il écrit plusieurs fois pour annoncer la mort d'amis communs dont il* fait l'éloge {Ep. LYII, LXXYII) ; enfin il écrit pour consoler l'abbé dans ses maladies [Ep. XXIX, XXXV). A travers les souvenirs de la mythologie et l'emphase de la rhétorique, on voit à nu son cœur dévoué et aimant:

Si ie pouois par lettre ou par epistre Mon bô seignr baslir, ourdir, ou tistre Quelque moien de consolation le le ferois...

et il termine par une prière à Dieu, Lequel...

a genoulx ie supplie

Que toute ioye en vous il multiplie (1).

Les relations entre le bon abbé et Jean Bouchet remontent au moins à l'année 1522. Nous avons de cette époque une lettre latine adressée par Antoine Ardillon, prêtre régulier, abbé de Fontaine-le-Gomte, à Jean Bouchet yfro eriiditissimo atq. humanissimo. Le poète avait envoyé à son ami un ouvrage qu'il venait de composer, le Labyrith de fortune et seiour de trois nobles dames, lui demandant de vouloir bien lire et critiquer son travail. C'est une longue et ennuyeuse

(l) Ep.fam. XXIX, f" 28 a etc.

80 JEAN ROUCIIET

dissertation ; l'auteur, à grand renfort d'allégories et de périphrases, y montre la vicissitude des choses humaines. Bo7iheur et Malheur dissertent en quatrains interminables sur les infortunes des Hébreux, des Assyriens, des Mèdes, des Perses, des Grecs, des Romains, des Goths, des Anglais, des Français et des Vénitiens (1). Doctrine FeVZ/ffi^/e intervient et découvre au-dessus des événements qui passent le plan éternel de Dieu ; elle reproche ensuite à l'auteur de trop négliger la science des sciences qui est de se connaître soi-même, pour s'adonner aux études profanes ; Eumaine Discipline le défend longuement ; puis, à propos de trois nobles dames quisontFoî, Espérance et Charité. Jean Bouchet rime tout un traité théologique sur ces trois vertus et les vices qui leur sont contraires. Dans ce volume, il n'y a donc rien de saillant, les idées sont banales, la forme plus banale encore peut-être : c'est le triomphe de dame Rhétorique. Antoine Ardillon ne manque pourtant point de trouver l'ouvrage admirable. Sans pouvoir, comme il l'aurait voulu, le lire tout d'un trait, il a dû le parcourir dans ses heures de loisir « succisivis videlicet horulis perlectus » ; mais il n'en a pas moins facilement reconnu le mérite, et tout homme sincère, au jugement droit, sera bien forcé de convenir qu'il vaut la peine d'être feuilleté jour et nuit « nocturna verset manu, verset et cliurna ». Il partage d'ailleurs entièrement l'avis de Jacques Prévost le célèbre docteur dont le seul jugement suffit à balancer toutes les autres appréciations, et celui de l'abbé d'Angle, Jean d'Auton : tous deux n'avaient pas eu assez de louanges pour le volume (2;. Ces flatteries ne prouvent rien, c'est une mon-

(li Cf. Boccace : Dp, casibus viroriim et feminarum illustrium, et le Temple lehan Bocace, de la rui/ne daulcuns \ nobles malheureux, faict par George son imitateur. » (B. N. Rés. Z .349.)

(2) Voici quelques vers de l'appréciation de Jean d'Auton. Dans votre livre, écrit-il à Jean Bouchet, il y a :

... substance effect rime et raison Nombre mesure et doulce retliorique Pratique seure et riche théorique.

Qui sont les poinctz et instrumens requis Pour bien diter et faire ouurage exquis.

(Epistre de Jean d'Auton à Jean Bouchet à la lin du Labyrlth de fortune.)

AMITIKS LITTKHAIRES Si

naie courante qui s'échange en Ire amis ; à force de servir, elle est usée et sans valeur. Viennent alors certains détails plus intéressants ; ils nous révèlent les goûts littéraires de l'abbé de Fontaine-le-Gomteet des lettrés qui se réunissaient autour de lui. En graves rhétoriqueurs, ils fixent à toute composition littéraire un but moral : « lectores a viciis avocare, dis.siiadere, dete?Tere, côtra ve?'0 ad vh'tutë excitare, ad}iortari ac inflamtnare^K Jean Bouchet énonce la môme idée au début de presque tous ses ouvrages. Us exigent, en outre, que les préceptes de l'art de bien faire soient présentés aux lecteurs avec tous les charmes de l'art de bien dire, avec toutes les grâces de la poésie. — Aussi le « noble Ardillon » s'indigne-t-il contre les envieux déti'acteurs du mérite, qui osent bien appliquer au noble labeur des poètes les mots de frivolité et de badinage ; leurs sens corrompus ne leur permettent plus de sivourer les parfums les plus exquis. Est-ce que, chez toutes Ls nations, les poètes n'ont pas toujours été loués, et toujours estimés ? Saint Jérôme l'affirme, et il est digne de créance. D'ailleurs, sans remonter si haut, un savant très érudit, qui sait parfaitement le grec et le latin, dont tous les écrivains reconnaissent hautement l'autorité, François Philelphe, recommande la poésie dans le premier volume de ses Lettres et lui-même a composé des vers. Il est assez curieux d'entendre Ardillon invoquer l'autorité de Philelphe (t). Son livre De educatione puerorum^ imprimé à Poitiers après le 2Gjuin 1500(2), avait sans doute appelé l'attention de nos lettrés poitevins sur lui et sur ses différents ouvrages. Le

(1) Philelphi episiolarum liber primus, in-f" de 24o ff. ; les diverses éditions signalées par Brunet n'ont pas de noms d'imprimeurs. Jean Lemaire connaît lui aussi Pliileplie et en parle dans la Concorde des deux langages. Cf. lUUiiery, Influence de f Italie sur les lettres françaises, p. o7. Vives, professeur à Louvain aa début du xvi" siècle, y expliqua Philelphi convivia.Cf. Quid de puellis instituendis senserit Vives, p. 14.

(2) Voici le titre de ce volume que Julien Tortereau, le maître de Jean Bouchet, avait édité ou commenté : Francisci philelphi eiiuilis nu | rati laureatiq^ Poète et Oratoris | ac Philosophi clarissiiui De edu \ catione liherorû claris(j^ eorum mo \ ribiis opas saliiherrimfi, el frac \ iuosissimû i t/uo OIS Im heateq^ vi \ vendi disciplina oinne bene dicè \ di genns ac dirine phôruni theo \ logorûq^ sententie comperiûlur \ foeliciler Incipit. — U. Origines et débuts du rimprimerie à Poitiers, par A. Glaudin, p. xxxii.

88 JEAN BOUCUET

fait me semble intéressant : dans un petit monastère perdu au fond du Poitou, on connaît cet auteur italien et on le commente ; sa brillante réputation a franchi les Alpes, et voilà l'humaniste du xv^ siècle devenu l'un des oracles de la réunion littéraire de Fontaine-le-Comte. Nous tenons là une preuve évidente de Tinfluence profonde exercée à cette époque sur nos écrivains par la Renaissance italienne. Il faut y insister. Le pétrarquisme date peut-être chez nous du recueil de poésies publié par Melin de Saint-Gelais en 1347 (1) ; l'influence italienne remonte certainement beaucoup plus haut. Dans cette même lettre, l'abbé de Fontaine-le-Comte parle de Dante, et, à son avis, les Florentins doivent plus estimer ses divins poèmes que les somptueux palais et la bibliothèque des Médicis elle-même. Tout à l'heure je renvoyais au livre de Boccace : De casibus vironim et feminarum illmtrium ; il est certain que Jean Bouchet connaissait ce livre, il invite son lecteur à y recourir, et une imitation française de cet ouvrage a été imprimée et reliée avec deux opuscules de notre poète par GalliotduPré (2). Dans /<? Temple de bonne renômee, l'auteur cite Dante et Pétrarque parmi ceux qui, les premiers, osèrent écrire en langue italienne :

... De ceux la qui premier sceurent faire Et composer mettre en langue vulgaire Vy des tuscains dantes monarcque .sic) Quant a cest art, et puys francois petrarque (3).

Il interpelle ailleurs ce même Pétrarque et voudrait l'entendre célébrer à sa place les hauts faits de Charles de La Trémoille :

Sors du tumbeau noble orateur petrarque Qui des tuscains orateurs fuz monarque Et ce seigneur en tes triumphes metz (4).

(1) Marius Piéri : Pétrarque et Ronsard, ch. n, p. 52.

(2) Le Temple lehan Bocace, de la ruyne daulcuns \ nobles malheureux, fnict par George son imitateur. B. N. Réserve Z 349.

(3) Temple de bonne rendmee, f° xlv r». II ajoute :

Et Séraphin, qiion ne doit despri^^er

Mais pour leurs meurs et grans euures priser.

(4] Op. cit , f» vu a. — Dans le Labyrïth de fortune, t. ii r", il écrit : '> Lisez la bible et bocace et petrarque. »

Les habitués de Fontaine-lo-Comte sont donc bien les admirateurs de la Renaissance italienne et l'ôtudient avec soin (1). Il est peut-être intéressant de rechercher en quelques mots ce qu'elle représente pour eux, et comment ils sont pétrarquistes.

Si l'on doit voir, et la définition semble bien exacte, dans le pétrarquisme « l'art de traiter ingénieusement et avec esprit les choses du cœur, de composer des vers d'amour, sans avoir d'émotion dans l'âme m (Marius Piéri, le Pétrarquisme au A'F/e siècle, p. 268), il est certain que les rhétoriqueurs poitevins n'ont rien à démêler avec une pareille science. Cependant, si l'on ne considère plus seulement les idées développées, mais aussi les procédés du style, — ce qu'il faut surtout voir lorsqu'on s'occupe des rhétoriqueurs, — on trouve entre les deux écoles de nombreux rapprochements qu'il suffit d'indiquer. C'est, chez les différents auteurs, le môme raffinement, la même exagération dans la recherche des allégories indéfiniment prolongées, le même souci des métaphores filées, la même obstination à remplir des pages entières de noms empruntés à la mythologie et à l'histoire : rhétoriqueurs et pétrarquistes abusent de l'antithèse, de l'hyperbole ; ils abusent de l'astrologie ; et l'intluence des astres joue chez eux un grand rôle. On trouverait même, et j'aurai l'occasion d'y insister ailleurs, le souvenir et l'imitation des grandes œuvres de l'antiquité chez Jean Boucliet, comme on les rencontre si souvent dans les

(I) M. Maulde de La Gtavière {Louise de Savoie et François /«"'■, p. 266) et M. F. Brmot qui invoque son témoignage {Histoire de la Langue et de la Littérature françaises, t. III, p. 808) veulent faire de Jean Boucliet un adversaire de l'influence italienne. Les raisons mises en avant par M. Maulde de La Giavière ne me semblent nullement convaincantes. Dans la pensée de Jean Boucliet, ce n'est pas ravaler les pétrarquistes que de les comparer à Dante, bien au contraire, et louer le Roman de la Rose, Molinet et Meschinot ce n'est pas blâmer les Italiens, même d'une façon indirecte : c'est montrer seulement qu'à l'amour des uns on joint l'amour des autres. Il y eut vers l.oOO un moment oîi Jean Boucbet sembla opposé à 1 influence italienne, mais à partir de ioiO, il en est un partisan déterminé.— M. Joseph Texte a publié dans se&Etudes de littérature européenne un article intéressant sur l'Influence italienne dans la Renaissance française.

90 JEAN BOUCIIET

livres de Pétrarque (1). Cependant il ne faudrait rien exagérer, et dans les faits que je viens de citer il ne faudrait pas voir la seule influence italienne ; la grande école de poésie morale, dont les premiers noms illustres furent chez nous ceux de Christine de Pisan et d'Alain Chartier, connaissait déjà la plupart de ces procédés littéraires, et il est de toute évidence qu'elle ne les a pas inventés ; les grands rhétoriqiieurs et avec eux Jean Bouchet, tout en imitant les auteurs italiens, imitaient aussi leurs devanciers français. JXous pourrions affirmer de même que Ronsard et la Pléiade, tout en subissant l'influence de Pétrarque et de lltalie, subirent aussi plus qu'on ne Ta pensé pendant fort longtemps et que beaucoup ne le croient encore, celle des littéi'ateurs français venus avant eux, et en particulier celle des grands rhétoriqueurs. Ils connaissaient fort bien les ouvrages de cette école et les criblèrent d'épigrammes (2), mais la suite de ce travail montrera, je Tespère, qu'ils surent en faire leur profit. Les nova-

(1) Pour prouver ces affirmations, il suffit d'ouvrir presque au hasard les œuvres de Jean Bouchet. Voici, comme exemple entre mille autres, le portrait dutemps: «Ilauoit le visaigeplain destoilles, sur son chefvng thiare de neuf cercles g tournoyêt à la loposite (sic) lûg de lautre. Au front portoit vng soleil et derrière son chief vne lune. Il auoit la face fort vieille, cheueulx et barbe longs et blancs, et si portoit es bras et iambes de grans aesles... » Les Triumphes de la noble et amoureuse dame, f° vu r'* etv°. Jean Bouchet, suivant la mode littéraire de l'époque, ne manque pas de lire dans la conjonction des astres, les hautes destinées de Louis II de La ïrémoille; mais par la lecture de ces autres ouvrages nous voyons bien que toutes ces prédictions ne sont pour lui qu'une matière à développements poétiques; il n'y croit pas. Voici le fond de sa pensée sur les astrologues :

Vous les verrez au tèps présent es cours

Proches des roys, des princes et des dames,

Leur diuisans des cieulx et de leurs cours,

Et predisans choses en haultes gammes,

Vous diriez quilz ont en corps et âmes

Este par tout les astres et les cieulx,

Meis commant peuuêt ces gês tant curieux

De ce parler ? aont jamais rien ne virent,

Et nont scauoir de ce que ont veu leurs yeulx

Et ou leurs mains par tant de foyz ils mirent.

{Le Labyrlth de fortune, après I ni, f' 5 r°.)

(2) « 0 combien je désire voir sécher ces P?-i?i/^»i. châtier ces Petites

ieunesses. rahbattre cesCoups d'essay, tarir ces Fontaines » La Deffense

et Illustration de lalangue francoyse éditionde M. Em. Person, p. 149,

AMITIl':S LITTÉRAIRES 91

teurs ont beau faire, le pass6 les marque d'une empreinte qu'ils gardent toujours, fût-ce malgré eux.

Les auteurs italiens ne sont pas les seuls qu'on étudie à Fontaine-le-Comte ; Antoine Ardillon nomme dans sa lettre de 1522 quelques-uns des auteurs français en vogue : Crétin, André de la Vigne, et surtout le docte disciple des Muses, Octavien de Saint-Gelais. Rappelons les noms trouvés déjà dans les premiers ouvrages de Jean Bouchet : Georges Chastelain, Molinet, Meschinot, Jean Lemaire de Belges, et les grands auteurs latins Virgile, Horace, Cicéron, Salluste, et nous connaîtrons à peu près les oracles du petit cercle littéraire poitevin en 1522.

Pour saisir encore mieux l'influence que de pareilles réunions purent avoir sur notre littérature, il n'est pas inutile de rappeler que ces hommes dévoués avec passion aux lettres, et qui ambitionnent sur toutes choses la gloire de bien dire, se posent en défenseurs et en propagateurs enthousiastes de la langue française. Sans doute leurs regards sont encore tournés vers le latin, la langue des savants, la langue dans laquelle tous les livres importants sont écrits, la langue des « grans clercs m ; ils composent pourtant en français, et s'ils font au préjugé des concessions en paroles, ils le combattent par leurs actes, c'est-à-dire par leurs livres. M. F. Brunot a retracé avec un soin minutieux les diverses péripéties de la lutte entre le français et le latin dans le troisième volume de V Histoire de laLangue et de la Littérature françaises ; en lisant cette étude avec l'attention qu'elle mérite, j'ai vu que nos amis de Fontaine-le-Gomte ne sont pas en retard sur leur époque, j'oserai même dire qu'ils la devancent un peu. Claude Seyssel écrivait un magnifique « plaidoyer en faveur de la langue française dès 1 509 », mais le livre ne parut qu'en 1559. Jean Lemaire de Belges, dans sa Concorde des deux langages,) avant 1511, compare le français et le toscan et n'ose décider entre les deux (1). En 1518, Jean Bouchet nous raconte à sa façon l'histoire du

doulx parler que l'on nomme francisque; (1) Revue d'histoire littéraire de la France, 15 janvier 1894, p. 27 sqq.

92 JEAN BOUCUET

comment formé par les orateurs, les poètes, les traducteurs, et les historiens, il va chaque jour « de bien en mieulx » ; il trouve que s'instruire en latin ou en français c'est tout un, et puisque les sermons au peuple se font en langue vulgaire, il ne comprend pas pourquoi on blâmerait les auteurs d'écrire dans la môme langue (1). Il va plus loin : le français vaut le latin, pense-t-il, et il n'hésite pas à écrire: « Si le francoys aussi beau que latin voulez scauoir... », rapprochant dans une même louange ces deux langues qu'il chérit d'un même amour. Cette affirmation si nette est bien dépassée encore par l'éloquente protestation de Quentin (2), un des fidèles <le Fontaine-le-Gomte et un ami de Jean Bouchet. Dans une é pitre au lecteur placée en tête de l'édition des Annales cV Aquitaine de 1531 et que sa longueur seule m'empêche de citer tout entière, il jette crânement aux Français cette fière apostrophe : « Ils ont écrit en latin ceux qui écrivaient pour des Latins; un Français ne peut-il donc parler à des Français leur propre langue ? Il le peut, à mon avis.... La nature n'a pas créé la France si débile, si dépourvue de bons esprits, qu'elle ne puisse trouver des panégyristes de sa propre excellence. » Il appuie sur cette dernière idée, que la Pléiade .aissera si complètement de côté ; il s'emporte avec éloquence contre un défaut de noire race — folie ou ingratitude — qui nous fait estimer jusqu'à l'ébahissement les gloires des autres peuplesetrailler nos propres gloires. « Dans notre sotte admiration, nous préférons un moucheron ridicule sorti de ji'importe oii, pourvu que cène soit pas de France, à l'éléphant né du sol de la patrie. » Singulière inconséquence, et qui fait mieux comprendre celte curieuse époque : ce panégyrique

(1) Le Temple de bonne renômee, f° xlv sqq.

(2) Ep. fam. XXX, f° 28, et LXXXII, f° 56. Les détails biojraptiiques manquent sur ce Quentin; d'autres écrivent Quintin. Dans sa jeunesse, — il était né à Autun vers loOO, — il visita la Grèce, la Palestine, la Syrie ; il fut même chevalier de Malte. Après son retour en France, il habite Poitiers, puis Paris oîi il est ordonné prêtre, vers to36. Docteur de l'Université, il fut député pour le clergé aux Etats d'Orléans, en to60; il y ■proQoaça une harangue célèbre. Il mourut le 9 avril lo6i.Cf. Haag, la France protestante, t. VIII, p. 340.

AMITII^S LITTKHAIKES 95

entlîousiasle de la langue et des gloires françaises est écrit en latin (l).

Après avoir reproduit quelques-uns des traits intellectuels de nos rhôtoriquours poitevins, nous pouvons maintenant, grâce encore aux Epistres familières de Jean Bouchet, nous faire une idée des rapports d'amitié qu'ils ont entre eux. Les relations sont faciles, la bienveillance constante, et ils montrent tous pour le Révérend Père abbé de Fontaine-le-Comie une affectueuse vénération. Tombe-t-il malade, et il semble que sa santé était fort débile, de toutes parts on s'empresse d'accourir le visiter, et les vers affluent au monastère pour charmer ses loisirs. Les allégories, les souvenirs historiques et mythologiques remplissentles longues pages. JeanBouchfet raconte qu'étant venu voir son illustre ami « lors entre les mains des médecins », il se promenait

Par les vers boys le long d'une praerie,

lorsque, près d'un petit ruisseau, sous les ombrages, il entend soudain un bruit étrange. Il écoute, s'approche doucement, et voit avec surprise quatre belles dames

Dont les espritz tant clers estoient vestus De vestemens faitz d'ymaginatiue Sur le mestier de dame intellectiue.

Ce sont les quatre vertus : Prudence, Justice, Tempérance et Force, qui tour à tour font l'éloge d'Antoine Ardillon et annoncent sa prompte guérison. Le promeneur tout joyeux rime sa belle vision et assure son noble ami qu'il a depuis longtemps déjà demandé à Dieu son rétablissement (2). Le

(1) Jean Boucliet a an parallèle curieux entre les Romains et les Gaulois dans \qs Anciennes et modernes généalogies des Roys de Frfl/iCé',.. Poictiers, Jacques Bouchet, in-S" goth. 1337. « A treshault trespuissant ettresillustre price môsieur francoys premier enfant et daulphin de france, lehan Bouchet dAquitaine vostre treshûble et tresobeissant seruiteur. » A i v°.

ii) Epistres famil. XXIX. Les épitres où Jean Bouchet nous parle de Fontaine-le-Comle ou de ses habitants sont les épitres XXIXe, XXX«, XXX1III% XXXVs L% LXVIi\ LXVIIIe, LXXVlIfp, LXXX\-, LXXXVIe.

94 JEAN BOLCUET

poète voudrait vivre à Fontaine-le-Comte, il aime à se retrouver au milieu de la docte assemblée, réunie par un « cler matin » dans le vieux monastère, à les écouter tous, Rabellay (sic), Quentin, Trojan, Petit, et à tirer profit de si hauts entretiens :

... Parfoiz quelqs motz ie soubstraiz Qu'a mon vulgaire et maternel i'atraiz.

Tout en ce point que ie les puis côprendre Selon mon sens et mon petit entendre, Non haultement, car des infimes suis Le naturel seulement ie poursuis (1).

Aveu d'une charmante simplicité et si humble ! Pourquoi, hélas ! le naturel n'est-il pas pour le modeste écrivain ce qu'il devrait être pour tous, l'expression exacte et vivante des pensées, des sentiments, des images qu'a fait naître dans une âme le contact des réalités de l'univers rendues présentes par les sens ou le souvenir?Le naturel pour lui, au lieu de désigner l'idéal de la perfection littéraire, veut dire la banalité, l'idée familière que ne relève aucune grâce, rendue dans un style vulgaire, palatin ; il entend par ce dernier mot digne d'un procureur et du palais de justice.

Parfois c'est un simple avis rimé qui part de Poitiers pour Fontaine-le-Comte. Plusieurs membres de la petite académie dînaient ensemble, peut-être chez notre procureur; après le repas, le bon vin que l'on aime tant entre Poitevins ayant délié les langues, les convives parlaient rhétorique, musique, théologie même. Les avis, comme c'est lusage en pareille circonstance et entre gens d'esprit, se partagent ; on discute longtemps, ell'on ne s'entend pas, ce qui n'est pas très surpre-

(1) Ep. fam.XXX. Nous avons déjà rencontré Quentin, tout cà l'heure nous parlerons de Petit ; sur Trojan, je n'ai rien trouvé, sauf quelques mots dans A. Lièvre : Histoire des protestants et des Eglises réformées du Poitou, p. 38. C'était un cordelier ; il suivit la doctrine de Calvin, et souleva contre lui, au mois de juillet 1537, les étudiants de FUniversité de Poitiers par ses prédications hérétiques. Dans l'édition des Opuscules du Trauerseur de 1526, il va une lettre de frère Jean Trojan à JeanBouchet,et une autre de Jean Bouchet à Germain Aymerydans laquelle il appelle Jean Trojan « religieux plus scauant que ancien ».

AMITIÉS litti';raiiu:s 95

nant ; il est donc résolu à l'unanimité que, le jeudi suivant, on se retrouvera au grand complet chez Antoine Ardillon ; on compte sur lui pour éclaircir les difficultés et mettre tout le monde d'accord. Jean Bouchet fit aussitôt connaître à l'intéressé cette importante décision,

Afin qu'ailleurs ne veuillez diuertir (1).

Le savant abbé, tout heureux de recevoir ses chers amis à Fontaine-le-Comte, ne dédaignait pas non plus de leur rendre visite, et parfois se faisait une fête de

Laisser le cloistre et de prendre les champs,

pour aller parler avec eux de littérature et de poésie. Jacques de Puytesson, chanoine de Ménigoute, exprimait un jour à notre poète tout le plaisir que lui avait procuré une semblable visite ; et, sachant quelle grande liberté de tout dire une longue intimité donnait à Jean Bouchet, il ajoutait, parlant d'Antoine Ardillon :

Reproche-luy sa grant austérité

Quant le verras, si de moy as memoyre (2).

La grande austérité du pieux abbé semble effrayer un peu notre brave chanoine, qui ajoute sans transition :

Propos final a toi ie m'en voys boire.

La lettre de Jacques de Puytesson se termine par ces quatre vers :

Escript au lieu qu'on dit de Menigouste Ou le deces d'vn ami me degouste, Si par raison ne reprens l'appétit, Ainsi s'en va chascun grant et petit.

(l) Ep. fam. XXXIIII.f^ 30 a.

!^)lbid. LXXXV. t°58b.

96 JEAX BOUCHET

Il serait bien étonnant que le dernier vers ne renfermât pas un de ces jeux de mots familiers aux rhétoriqueurs et que l'ami mort dont on nous parle, ne fût pas?sicolas Petit. Ce « sacré poète, grant orateur et licentier es droitz » venait, en effet, de mourir à Persac(i), en octobre 1532, après quatre jours de maladie seulement. ?sé en Normandie, il avait fait une partie de ses études à Paris, et il disparaissait dans toute sa vigueur, âgé à peine de trente-cinq ans. Tous ces détail nous sont donnés dans l'épitre LXXYIIP, qui renferme l'éloge du défunt. Lorsqu'un vide se faisait dans l'académie de Fontaine-le-Gomte, Jean Bouchet prenait sa plume et résumait, dans cinquante ou soixante décasyllabes, les vertus et les talents de celui qui venait de partir. Il avait d'ailleurs envers Nicolas Petit des obligations particulières : cet habile poète latin avait, « par plusieurs beaux disticques j), illustré les ouvrages historiques du procureur poitevin. A. la première page des Annales d' Aquitaine (édition de io3l), on lisait :

Scripserunt alii diffusa volumina plures Hic générale quidem sed brève scripsit opus ;

Plustameneffertur libro Bouclietusin isto Quara quivis longa multus in historia.

Le même Nicolas Petit s'écriait, triomphant, au début des Anciennes et mod*ernes Généalogies :

Ignorabanlur nostrae primordia gentis

Francorum priraux rexPharamundus erat, Quadraginta illum sed praecessisse recenses

0 Bûuchete grauis conditor hisloriae.

Yoilà des services que Jean Bouchet ne pouvait oublier ; il se chargea donc d'apprendre à la postérité que son éloquent panégyriste était :

(1) Persac est une commune du canton de Lussac-les-Ctiâteaux, arrondissement de Montmorillon.

... doct, doulx, célèbre, et facond.

Sacre, diuin, en beaulx termes fécond, Prompt, ethardy, altiloquent, lepide, Noble dengin, a escrire intrépide (1).

Il nous est impossible de contrôler ce jugement, nous ne connaissons de Nicolas Petit que quelques vers latins : ils n'ont rien de remarquable, et ils tiennent plus de la prose que de la poésie.

L'épître LXVIII'^ loue Jacques Prévost, rillusire docteur dont, au témoignage de l'abbé de Fontaine-le-Gomte, le jugement devait l'emporter sur l'avis de tous les autres, et l'épître LVIP Jean d'Auton. Il faut nous arrêter à ce dernier personnage qui eut avec Jean Bouchet des rapports plus intimes, et dont le nom est plus connu (2).

Il semblerait, d'après une épître imprimée en tète (3) du Labyrith de fortune^ que Jean d'Auton fut un des premiers maîtres de notre auteur, un de ceux qui l'auraient initié aux préceptes de dame « Rethorique ».

Depuis le temps quon boys de heliconie

le beu de leau de la fons castallie

Par ton moyen père abbe reuerend... (4).

Sans donner trop d'importance à des citations dont il est toujours difficile de déterminer le sens exact, il faut pourtant conclure que notre poète eut avec le savant abbé d'Angle des rapports littéraires. Après la mort de Louis XII, dont il était historiographe, Jean d'Auton se retira dans son

(1) Ep. fam. LXXVIII, f°53 b.

(2) Une notice fort intéressante sur .Jean d'Auton est placée au commencement du tome IV des Chroniques de Louis XII, publiées par R. Maulde de La Clavière. L'auteur, si bien renseigné presque toujours, assure que Jean d'Auton était de l'ordre de Saint-Benoît (p. xii), mais il n'en donne pas de preuve ; Jean Bouchet aflirme positivement qu'il était de l'ordre de Saint-Augustin; au début du Panegyric, il adresse une épître « a reuerend père en Dieu Jean Danthon abbe dangle, détordre de Sainct-Augustin >•.

(3) Elle se trouve à la fin dans l'édition de 1533.

(4) Labyrith de fortune, après vin, f» 4 r».

98 JEAN BOUCIIET

abbaye. 11 vécut non pas comme un de ces abbcs aux vêtements somptueux, grands amateurs de chevaux et de chasses, qui passaient leur temps dans les festins et les parties de plaisir; d'une simplicité toute chrétienne, il ne se distinguait en rien des autres religieux, sinon par une plus grande fidélité à la règle : toujours le premier à matines, il montrait à ses moines l'exemple d'une vie austère et toute sainte. Dans une triste circonstance, — le récit que nous abrégeons (1) ne nous la fait pas connaître plus clairement, — il eut à soutenir contre quelques-uns de ses religieux un procès qui fut entièrement à son honneur.

L'abbaye d'Angle était située à une distance de cinq lieues à peu près delà petite ville de Chauvigny oii Jean Bouchet avait une maison de campagne, nommée la Yillette. JXous l'y retrouvons à plusieurs reprises, pendant la peste de lo2J en particulier.

Au mois daoustmil cinq cens vingt et un

le m'en allay femme et enfans aussi Parmy les champs a diuine mercy Et prins logis en ville très petite... (2).

La demeure n'avait rien d'un palais, mais elle était « assez propre pour les Muses, plaisante de boys, fontaines, prez et verdoyas umbrages » (3). Les relations entre les deux amis, qui peut-être n'avaient jamais été interrompues, devinrent plus fréquentes et plus cordiales lorsque l'abbé d'Angle se fixa définitivement dans son monastère poitevin. Jean d'Auton allait voir le poète, qui le recevait avec une grande joie et ne manquait pas de lui réciter les plus beaux passages des ouvrages qu'il composait. La Yillette était un peu pour Jean Bouchet une sorte de paradis terrestre et, grâce à elle, il ne maudissait qu'à moitié les épidémies si fréquentes en Poitou, de 1515 à 1530 ; elles lui enlevaient sans doute quel-

(l)Ep./'am., LYII,f°39d.

(2) Le Labyrifh de fortune... B m V*.

{3) Epistres morales et familières... Le motif et intention du Trauerseitr.

AMITIES LIÏTEllAIIŒS 00

ques-uns des compagnons qu'il aimait tant, Nicolas Petit, par exemple, mais elles le séparaient « dos cures palatines », et lui permettaient de rimer ces longues « Epistres morales » qu'il adresse à toutes les classes de la société : clergé, noblesse, bourgeoisie, marchands et gens de tous métiers passent tour à tour sous la férule du Traiœrseiir des voy es périlleuses. Il tient à les faire bénéficier tous de son expérience qu'il croit très grande, mais qu'il ne croit pas infaillible. Aussi réclame-t-il de l'abbé d'Angle des conseils ; il lui soumet ses doutes et lui demande de vouloir bien corriger ses petites compositions. Le révérend père abbé ne manque pas de lui affirmer que ses vers sont admirables, qu'il est l'égal de Démosthcne et de Gicéron, voire d'Empédocle, enfin que son traité est

... diuin ou deiflque Ou pour le moins une euurc serapliique (i).

Nous savons ce qu'il laut penser de pareilles exagérations. Jean Bouchet ne se montre pas moins empressé à louer les essais poétiques de son bienveillant ami. L'abbé d'Angle n'aimait pas, en effet, seulement l'histoire, il cultivait aussi les Muses (2). 11 avait composé des rondeaux, des ballades, des épitres, des épitaphes, des complaintes et autres poèmes dans le goût de l'époque ;tout' ce travail, au dire de Jean Bouchet, prose et vers, est admirable:

Il estoitbrief ressemlilanta Saluste Sec, florissant, aucunes fois aduste, Fort abondant, comme Pline second, Et coppieux comme Tuile, etfacond,

(1) Le Labijrlth de fortune,... Responce faicie par ledicl reuerend Abbe d'Angle, X ii r°.

(2) Nous connaissons deux épitres en vers de Jean d'Aufon grâce à Jean Bouchet qui nous les a transmises, une dans son Panegyric du Cheuallier sans reproche, l'autre dans son Labyr'ilh de fortune. Dreux du Radier, dans sa Bibliothèque historique et critique du Poitou, t. I, p. 102 sqq., donne le détail très minutieux des oeuvres poétiques de l'abi)é d'Angle dont il juge moins sévèrement les vers que ne le fait l'abbé Goiijot, dans sa Bibliothèque française, t. XI, p. 357; on peut encore consulter M. R. Maulde de La Glavière, on. cit.

Il estoit graue en parolle, et facile Et S. Gelaiz et luy n'auoient quvu style, Et n'en desplaise aux Francoys orateurs Qui sont de prose et vers compositeurs, Oncq'n'en côgneu de plus doulce élégance Mieulx escripuant sans tache d'arrogance (1)

Voici, après ce panégyrique enthousiaste, l'appréciation de M. R. Maulde de La Clavière : « Jean d'Auton est tout simplement l'homme de son temps. Il est superstitieux ; mais il

admet parfaitement en matière de merveilleux la vérification et la controverse. Il se montre constamment simple, droit, bon, doux, très franc, tolérant et essentiellement modeste... [Chroniques de Louis XII, p. xxi). Comme historien, il lui arrive, hélas ! de viser à l'éloquence académique, mais jamais de s'élever au-dessus de ce qu'il a vu ; il a l'esprit vulgaire, la philosophie banale, il ne peint pas, il photographie avec quelques retouches (0/?. cit., p.xxxv). » Sa chronique peut pourtant servir aux écrivains ; historiographe officiel, à même de contrôler les faits qu'il raconte et bien en cour, il connaissait les dispositions secrètes du roi et les motifs qui le faisaient agir. Comme les rhétoriqueurs, il juge le genre pompeux seul digne de ses récits, mais il ne s'écarte pas de la vérité : il suffit de gratter légèrement et sous la rhétoriqu eon aperçoit bientôt la simple réalité historique (2).

L'épître où Jean Bouchet rappelle les belles actions et les

(1) Ep. fam. LVII, f" 39 d.

(2) La LVII» épître familière n'est pas seulement intéressante par ce qu'elle nous rapporte sur Jeand'Auton ; elle permet, en outre, de déterminer une date de l'histoire littéraire. La mort de Jean Lemaire de Belges est fixée tantôt à l'année 1524, tantôt à l'année 1348. M. Ernest Langlois {De artibus rheloricae rhijtmicae,^. 81) se sert du manuscrit de la Bibliothèque nationale fr- 12434, pour adopter la première de ces deux dates. Jean Bouchet confirme cette assertion. Dans l'épître qui nous occupe, il suppose que tous les poètes illustres français déjà morts ont accueilli avec joie l'abbé d'Angle, à son arrivée « en Elisée », Jean de Meung, Alain Chartier, Meschinot, Crétin, etc., et Jean Lemaire. Or, l'épître est datée de janvier 1527 (v. s.) donc de 1528. S'il faut nécessairement choisir entre 1524 et 1548 pour avoir la date exacte de la mort de Jean Lemaire de Belges, la lettre de Jean Bouchet ne permet pas d'hésiter; Jean Lemaire est mort en 1524.

beaux ouvrages de labbé d'Angle est adressée à l'abbé de Fontainc-le-Gomte ; il existait sans doute des rapports d'amitié entre Antoine Ardillon et Jean d'Auton. La lettre de 1322, qui nous a fait connaître les goûts pour la littérature italienne des rhétoriqueurs poitevins, montre chez son auteur une entière confiance dans les jugements de l'abbé d'Angle.... Reverédiq; patris cenoi^biache, cm est ah angulo nome sentëtie, astipidor: quis e)ii vel doctiasimus id libëter non faciat. Sans affirmer qu'il y eût entre l'abbaye d'Angle et celle de Fontaine-le-Comte les mêmes relations littéraires qu'entre cette dernière et celle de Ligugé, nous sommes donc pourtant certains que les deux abbés se connaissaient et s'estimaient (1).

Dans le chapitre suivant, nous entendrons Jean Bouchet donner aux habitants d'Issoudun et de Bourges divers conseils au sujet de représentations de mystères, nous le verrons écrire au roi de la basoche de Bordeaux pour lui faire connaître son avis sur une sotie, eniin composer des mystères mimés pour l'entrée du Dauphin, fils de François T' , et pour celle de la reine Eléonore, dans la ville de Nantes ; ces simples indications suffisent pour nous montrer que les relations littéraires de notre auteur ne s'arrêtaient pas aux limites du Poitou: de nombreuses épîtres nous attestent ses rapports avec Jean Brèche (2), avocat célèbre de Tours, avec Germain-Colin Bûcher d'Angers, avec Jacques Danglure, « che-

(1) Je n'ai pu savoir si Robert Irland « l'Escossois docteur Decretalipotens » (Rabelais, OEuvres, liv. IV, ch. LU) avait sa place aux réunions de Ligugé et de Fontaine-le-Gomte. Jean Bouchet était certainement en relations avec lui, et vers 1531, c'est-à-dire à peu près à l'époque dont nous nous occupons, il écrivit au fameux régent, en la faculté des lois, une lettre fort longue pour le consoler de la mort d'un fils. C'est la LXXVlIe des Epistres familières. Sur Robert Irland on peut consulter Dreux-Duradier : Bibliothèque historique et critique du Poitou, t. II, p. 142, et la Généalogie de la famille Irland, in-l2, bibliothèque des Antiquaires de l'Ouest.

(2) Goujet [Bibliothèque française, t. XI, p. .353) nous donne sur Jean Brèche quelques détails biographiques. Ce poète avait composé un ouvrage dont voici le titre : Premier Livre de Vhonneste exercice du prince, à Madame la princesse de Navarre, en vers par Jeh. Brèche, de Tours. Paris, Mich. Varcosan, 1544. — Jacques Danglure n'est guère connu que par les Epistres familières de Jean Bouchet.

102 JEAN BOUCnET

valier seigneur dudit lieu », avec le seigneur de Mihervé « demeurant à Boulongne sur la mer )), enfin avec le groupe des poètes normands. 11 avait vu à Poitiers Jean Earmentier, vers 1527, deux ans avant le départ du célèbre explorateur pour son hardi voyage de découvertes : il y eut entre les deux poètes échange d'épitres rimées et de compliments. Jean Parmentier se fit bien humble devant le grand homme poitevin, dont il ne voulait être que le « petit escolier » ; Jean Bouchet, de son côté, accabla d'éloges son trop modeste correspondant, et l'appela

... Poète altiloquent Historien, orateur éloquent,

... dont la plume dorée A tant escript, tant en prose que vers (1).

Le poète dieppois mourut, ainsi que son frère Raoul, dans la longue expédition qu'ils avaient entreprise à la recherche du passage du Nord-Est. Le poète Pierre Grignon, qui les accompagnait, fit sur leur mort une curieuse complainte et édita les œuvres de Jean (2).

Plus tard, en 1337, Jean Bouchet reprit avec les poètes normands des relations interrompues depuis le départ de Parmentier. Maître Thomas Le Prévost, sur la demande des habitants de Saumur, était venu de Rouen pour diriger la représentation d'un mystère qu'ils préparaient dans leur ville. Aussitôt arrivé, il se mit en rapport avec Jean Bouchet qui lui rendit mille services et alla même jusqu'à lui prêter

(i) Epistrcs familières XLIII, i" 34 c. — Cf. Ep. XLIIII, f» 34 c et d. — Goujet : Bibliothèque française, t. XI, p. 338. Voici le titre de l'ouvrage de Parmentier : Description \ nouuelle des merueilles | de ce mode, et de la dignité de V homme com \ posée en rithme francoyse en manière de ex | hortation, par lan parmentier faisant sa \ dernière nauiyation avec Raoul | son frère en liste Tapro | bane, aultrement dite Sama | tra. (B. X. Rés. Ye 20o, relié avec ¥*= 204.)

(2i II n'est pas exact, comme le prétend Goujet (Bibl. franc., t. XI, p. 339|, que nous ne possédions aucune œuvre poétique de Raoul Parmentier. M. Paulin Paris (Manuscriis français, t. III, p. 257 ^ cite sous le n" 6989 un recueil de 381 chants royaux, ballades et rondeaux, prononcés en l'honneur de la sainte Vierge au puy de Rouen, deux des chants royaux ont été composés par Raoul Parmentier.

AMITIÉS LTTTÉRATRES 103

ses acteurs. De retour en Normandie, Thomas Le Prévost dut raconter à ses confrères en Apollon les amabilités du poète poitevin dont la réputation semble avoir été déjà assez grande à Rouen. Jacques Le Lieur, bourgeois de Rouen et grand orateur, tient dès lors à se mettre en rapport avec le grand rhétoriqueur, et lui envoie trois chants royaux. Grâce à son université, Poitiers recevait chaque année des jeunes gens venus de tous les coins de la France ; un étudiant de Rouen servit de messager à Jacques Le Lieur. Jean Bouchet, touché de l'envoi, épancha dans une épître son admiration enthousiaste:

Grâces te rends, o Poète sacré,

Noble et facôd, des couleurs diapré

Dont Cicero feit autrefois mémoire,

On liure tiers de son art oratoire,

Du grand honneur que tu mas imparty

Quand de tes fleurs un peu m'as departy... (1)

Le Lieur avait demandé au Traiierseiir des voijes périlleuses de vouloir bien composer un chant royal. Mais Jean Bouchet, toujours un peu défiant, n'ose concourir avec les auteurs normands, si habiles à ce genre de poésie. Il laisse à son correspondant, comme aussi à Thibault et à Crichon (2), la palme dans un genre qui a fait la renommée des poètes de la ville de Rouen, et qui lui est parfaitement inconnu.

Rien ie n'entends en celle tliéorique (3).

Ce n'est pas à soixante ans que l'on commence à s'exercer dans une matière aussi délicate.

Jean Bouchet exagérait, il avait jadis composé quelques

(1) Ep. fam. XGVIII, f» 63 d. Goujet nous apprend que Jacques Le Lieur était seigneur de Brametot et d'Ouville- la-Rivière ; un de ses ancêtres avait été créé chevalier par Charles V. (Bibliothèque françoise^t.XY,

p. XV).

(2) II y a dans le recueil de chants royaux, ballades, etc., que je citais tout à l'heure, plusieurs pièces de ces deux poètes : 5 chants royaux, 5 ballades et 4 rondeaux de Thibaut, 6 chants royaux de Crichon.

(3) Ep. fam. XGVIII, f° 6o d.

chants royaux, mais il lui plaisait sans doute de l'oublier; il avait peur de ne pas réussir. A Rouen cependant, on se préparait à battre des mains de confiance et à louer son poème sans restriction ; maître Baptiste Le Chandelier, conseiller du roi en sa cour de parlement en Normandie, n'écrivait-il pas au poète poitevin que seul il méritait la couronne de poésie, grâce au parfum de suavité que l'on respirait dans ses vers, et le même auteur n'ajoutait-il pas :

Suy et poursuy, compose et recompose, Mande et remande, impose aussi repose Fay et parfay, construy et reconstruy, Car a toy seul appartient, non aultruy, Ce que feras autre ne defîera, Et deËFeras ce qu'aultruy ne fera (1).

JeanBouchfit, confus de tant d'éloges, se faisait petit, tout heureux des nouvelles amitiés qui venaient réjouir sa vieillesse. Sans douteles manoirs des poètes normands étaient de « six vingts lieuz distans », mais malgré les fleuves et les plaines qui séparent les corps, les esprits peuvent se rencontrer; les lettres iront souvent de Poitiers à Rouen, et de Rouen à Poitiers porter, douces niessagères, des nouvelles aux amis absents. Habitué parla tournure optimiste de son esprit à toujours considérer le bon côté des choses, notre auteur trouve même à cette séparation de grands avantages, la distance met au front des amis éloignés les uns des autres une espèce d'auréole poétique, un charme indéfinissable qui disparaît vite dans les rapports familiers d'une vie qui n'a plus de mystère :

En se voyant par fréquentation

On veoit a lœil quelque imparfection,

Car onc n'y eut pur home en cestuy mode

Qui n'eusten luy quelque macule immôde,

Cela nous vient du pectié prïmerain

Que feit Adam, dont tout le mode est vain (2).

(1) Ep. fam. CYI, f^ 71 c.

(2) Ihid. CVIII, fo 72 d.

AMTTIKS LITTÉRAIRES 105

Pour vivre donc séparés, ils n'en vivront pas moins dans une parfaite intimité ; toutefois Jean Bouchet ne saurait admettre, fut-ce même un instant, qu'on puisse le comparer, lui, pauvre rimeur sans mérite qui

... volitant comme faict l'Alouette Désire auoir le scauoir d'vn Poète (1),

aux rhétoriqueurs normands dont le langage, toujours orné, toujours « Huent », s'adapte également aux ouvrages les plus variés.

Cette lettre de notre auteur est du 16 septembre 1537 ; la confrérie des Conards de Rouen s'efforçait alors d"apaiser la querelle soulevée entre Marot et Sagon. Le curé de Beauvais, à qui ses amis de Normandie révélèrent sans doute le nom de Jean Bouchet, lui écrivit une lettre dont nous parlerons au chapitre V. Au mois d'août de 1338, le Trauerseur des voyes 'périlleuses reprit sa correspondance avec Jacques Le Lieur, désolé d'avoir fait si longtemps attendre sa réponse, désolé surtout de n'avoir pu envoyer de vers à son illustre ami. Mais qu'y faire? Après avoir lu les rimes superbes d'un orateur aussi renommé que Le Lieur, les poésies admirables de Marot et de Macault, secrétaire du roi, venir se mesurer à de si glorieux poètes, ce serait pure folie pour un aussi pauvre écrivain que lui :

Car près de toy^ de Marot et Macault

Il m'est aduis que l'esprit me deffault,

Il m'est aduis que ma rime et ma prose,

Ce n'est pi' rien, autmoins biê peu de chose (2).

Cependant il brûle au fond de faire une pareille folie, et la seconde partie de sa lettre ne ressemble pas du tout à la première : s'il savait « comme on procède au puys » de Rouen, il n'hésiterait pas à composer lui aussi un chant royal, car tous les chrétiens, môme une « simplete pucelle »,

(1) Ep. fam. CVIII, f'' 72 d.

(2) Ibid. CXIII, f" 76 b.

106 JEAN BOUCUET

trouveront toujours facile de célébrer la Vierge Marie. Qu'on lui écrive donc les règles de ce poème, et son œuvre faite, il l'expédiera au meilleur de ses amis. LeLieur envoya-t-il ce qu'on lui demandait, c'est fort probable, sans que je puisse l'affirmer d'une façon positive ; ce qui du moins ne fait aucun doute, c'est que Jean Bouchet ne put se résoudre à composer le poème que réclamaient ses amis de Rouen.

Si vous m'oyez de paresse accuser, Ou de mespris, dictes que tant de sages, Grands orateurs ont endiuers langages Très eloquens, et style si parfaict Pour ceste dame au Puy si très bien faict, Que n'auserois y présenter ma plume, Ne rien forger dessus ma rude enclume.

Et dauantage approchant des vieilz ans Dont chargé suis aux muses desplaisans Ne veulêt plus ces Nymphes m'introduire A composer en vers (i).

Ainsi se terminèrent les rapports du poète avec les poètes normands.

On le voit, Jean Bouchet eut un peu partout, de Bordeaux à Rouen, des amis nombreux et des admirateurs convaincus de son talent littéraire. Les plus fidèles, les plus enthousiastes aussi sans doute étaient ses voisins de Fontaine-le- Comte et de Ligugé et ses compatriotes de Poitiers ; chaque jours ils pouvaient jouir de son inépuisable bonté, et avoir avec lui de longs tête-à-tête au logis de la Rose ou au Palais de Justice. Malgré, en effet, la lettre écrite par le digne procureur à maître Le Chandelier, lettre que nous citions tout à l'heure, il n'est rien entre braves gens comme les relations habituelles, comme la vie en commun pour entretenir l'amitié.

(1) Ep. fcun. GXXI, f» 81 'b. Cette épître est adressée « au secrétaire Tillart de Rouen, qui avoit sommé ledict auteur d'enuoyer vng chant roval au Puv des Carmes de ladicte ville ».

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