L ORDON.NATEIR DE MYSTÈRES
Dom Fonleneau (1) cite deux passages extraits par un chanoine de Saint-IIilaire nommé Rapaillon, d'un reij^istrc de délibérations aujourd'hui disparu, f^ràce auxquels nous savons que plusieurs membres du clergé et le chantre Gallois prirent une part active à la représentation : elle commença le dimanche G août, fête de la Transfi^^uration de Notre-Seigneur, et comme les chanoines y assistaient, il n'y eut point le mardi suivant de chapitre.
Heureusement Jean liouchet nous a beaucoup mieux renseignés sur ses faits et gestes en 153i, et sur les grandes journées du mois de juillet.
Il dut d'abord surmonter l'opposition de certains habitants de Poitiers. Souvent les représentations des mystères avaient lieu pour rendre grâces de bienfaits signalés, par exemple quand les récoltes avaient été excellentes (2), or cette annéelà presque tous les fruits étaient a failli/ » et la peste désolait la ville (3). A quoi bon dès lors toutes ces magnificences, et ces dépenses excessives ? Plus tard, on verrait ; l'heure présente était au calme de la vie ordinaire. Jean Bouchet avait contre lui les mécontents ; les circonstances en outre lui furent défavorables. La représentation avait d'abord été fixée au mois d'août. Mais, soit à cause des grandes chaleurs de Tété, soit à cause des « monstres » de gentilshommes qui furent faites à Poitiers vers la fin de juin, on résolut d'avancer la date primitive, et sans attendre le mois d'août de jouer
depuis trente-sept ans ils sont amis (l'épîtreest de 15321, et loue fort longuement toute ses vertus : science, désintéressement, charité, et sa bonne tiumeursous les cheveux blancs.
(1) Dom Fonteneau, Mss. t. XXXV, p. 124 : Du 26 juillet 1508 : Permissum est quibusdam civibus luijus civitatis, qui ad laudem Dei et fidei exaltationem figuraturi sunt liac in urbe mysterium passionis Christ!, habere clericulos eccleslae presentis, nec non etiam permissum est Natali Gallois presbitero tenorista praesentis eccleslae, ut valeat personatum Sathan ludere seu figurare. — Die martis octavamensis augusti annoDomini 1508 non fuit tentum capitulum propter absentiam dominorum canonicorum qui vacaverunt misterio ascensionis passionis Christi, dominica die praecedente, qua die celebratum est festuni transfigurationis Christi, incoepto.
(2) Epîtres familières, XGI.
(3) Ibid. XXIII.
112 JEAN BOUCnET
les mystères au milieu de juillet. L'ordonnateur n'était point de cet avis, la nouvelle décision abrégeait vraiment trop le temps des préparatifs. Les peintres n'eurent pas le temps d'achever leur travail, les machinistes ne purent installer tous les engins ni tous les accessoires exigés par une mise en scène fort compliquée ; aussi le jour de la représentation les héberges {mansiones)^ n'étaient-elles pas assez facilement reconnaissables, et les spectateurs hésitèrent-ils parfois pour mettre leurs véritables noms sur les visages des personnages qui étaient en scène (1). Le bon Jean Bouchet se tourmente et gémit; il s'efforce de prouver qu'il n'y eut pas de sa faute; que les ouvriers eux-mêmes ne furent pas coupables,
Car ilz n'ont heu l'espace ne le temps... (2).
Il fallut trop se hâter ; de là vint tout le mal :
Le temps fut brief, ie dy brief trop d'un tiers... ^3).
Il voit d'ailleurs dans tous ces accidents une permission spéciale de] Dieu. Si le spectacle avait été de tout point irréprochable, ouvriers, acteurs, ordonnateur en auraient peutêtre été trop hers, et une sotte vanité aurait diminué leur mérite ; la volonté de Dieu soit faite :
Dieu la permis, affln que folle gloire N'anéantit euure tant méritoire (4).
A ces premières difficultés s'en ajoutaient d'autres. Le chapitre de Saint-Hiiaire-le-Grand ne se montrait plus aussi accommodant que jadis pour prêter les ornements sacrés. Dans sa réunion du samedi 21 mars, il fit droit, sans doute, à la demande qu'on lui avait adressée ; mais un chanoine nommé Rebours n'avait pas partagé l'opinion de ses collègues, il avait soutenu que les vêtements sacrés ne devaient
(1) Ep. fam. XC, f^ 60 a.
(2) Ibid. XC, f° 60 a.
(3) Ibid. XCII. f» 62 c.
(4) Ibid. XC, fo 60 a.
l'ordon.natkur de mystèurs 113
servir qu'aux cérémonies ecclésiasliques. Deux dalmatiques vertes furent pourtant prêtées ù Michel Gillet qui jouait le personnage de saint Joseph, mais le chanoine Leconte, qui avait fait la demande, devait veiller à ce qu'on les rendît en bon état; les ornements de soie, excepté ceux qui étaient d'un trop grand prix (1), furent môme mis aussi à la disposition des acteurs, à la môme condition que les deux dalmatiques.
La représentation eut lieu sur la place du Marché-Vieil, la
(1) Mémoires des Antiquaires de l'Ouest, 1852, p. 193.
Die sabbati^ vicesima prima mensismartii, anno Dominimillesimo quingentesimo xxxiiu° fuerunt capitulantes domini subdecanus, succentor, de Choisy, de Balnia, lieboiirs, Maresclial, de Perefixe, Leconte, de Rinquier, Delbene, Chartier, Jo. Leconte, Guillemart. — Ebdomada domini Charretier. Super supplicatione quorumdam proJjorum virorum hujus civitatis, misterium Passionis Domini nostri Jesu Christi hoc anno manifestare ia veteri foro Pictavis vel alias volentium et intendentium, capitulum de gralia eorum voto aunuit, dempto domino Rebours, qui non fuit opinionis quod indumenta ecclesiastica hujusce ecclesie ad alios usus praeterquam ecclesiasticos quoquo modo applicentur. Archives départementales de la Vienne, G o28.
Die sabbati vi» raensis junii, anno Domini millésime quingentesimo xxxuii" fuerunt capitulantes domini subdecanus, etc.. Audita requesta par dominum Leconte pro magistro Michaele Gillet facta, ut nanciscatur duas dalmaticas viridis coloris pro faciendo habitum ad simulandum sanctum Joseph in teatro Passionis hoc anno, conclusum exlitit quod ipse Gillet dictas dalmatieas habebit, quas prefatus dominus Leconte in debito statu reddere promisit.
Die sabbati xiii» mensis junii, anno Domini millesimo quingentesimo trigesimo quarto, fuerunt capitulantes domini cantor..., etc. Super supplicatione noâulorum ofllciariorum presentis ecclesie et aliorum parentum quorumdam dominorum de présente capitulo pro ornamentis nanciscendis de indumentis sériels ecclesie pro solemnitate Passionis Dominice hoc anno Pictavis mistice fingenda, commissi sunt domini Leconte et Guillot, operisfabrice receptor, pro dictis indumentis eisdemaccommodandis,qui in statu ut nunc sunt, restituere tencbuntur ; tamen nullus predictorum consequetur preciosa seu pulchra indumenta deaurata, seu aurifrigiata, sed solum simplicia et communia.
Ces emprunts faits par les acteurs de Poitiers au chapitre de Saint- Hilaire rappellent la fameuse histoire de Villon et du « secretain des Gordeliers » de Saint-Maixent. La discussion entre le poète et Tappecoue nous semble après cette lecture tout à fait vraisemblable; le cordelier alléguait la défense faite par les statuts provinciaux de « rien bailler ou prester pour lesjouans», Villon « répliquoit que le statut seulement concernoit farces, mommeries, et jeuz dissoluz)) ; comme il s'agissait de mystères, on devait donc lui prêter la chape et l'étole qu'il réclamait. Villon devait avoir
114 JEAN BOL'CUET
place d'Armes actuelle ; le théâtre, couvert d'ardoises et orné de peintures (1) à l'intérieur, pouvait contenir trois à quatre mille personnes. Danslacirconstance,ilfutbeaucoup trop petit, et des mémoires contemporains nous apprennent qu'un bon tiers des spectateurs nc'purent assister aux représentations (2). Enfm le grand jour arriva : le spectacle commença le dimanche 19juillet. Quinze jours auparavant, le 4 juillet, avaient été faites « ioyeuses et triomphantes monstres » [3) des mystères qu'on allait représenter. Ces monstres étaient parfois d'une splendeur incomparable. Deux ans plus tard, en 1536, à Bourges, lors de la représentation des Actes des Apôtres, mystère que Jean Bouchet, malgré de pressantes offres, refusa de diriger, on vit, « à cheval ou sur des chars, précédés par le maire, les échevins, les officiers de ville, accompagnés de tambours, fifres et trompettes, cinq cents personnages, magnifiquement vêtus de soie, de satin, de velours^ de damas aux brillantes couleurs, que relevaient les plus riches broderies d'or ou d'argent, sans parler des diamants, des pierres fines,
raison; le ctiapitre de Saint-Hilaire établit la même difîérence entre les farces et les mystères, il défend à ceux qui dépendent de lui les représentations satiriques et permet les autres. Le 27 juin 1476, le maître de la psallette, comme nous l'avons dit, fut vertement repris pour avoir rempli un rôle dans une farce; cependant les chanoines avaient toute permission d'assister à la représentation des mystères, et le 8 août 1308, il n'y eut point de chapitre parce que tous les membres de l'assemblée étaient [au théâtre. Cette distinction entre les deux genres de spectacles devait être générale et s'appliquer aussi bien aux cordeliers de Saint-Maixent qu'aux chanoines de Saint-Hilaire.
Cf. Rabelais, Œuvres : liv. IV, ch. xni. — Mémoires des Antiquaires de l'Ouest, 1836. p. 303. — Dom Fonteneau, t. XXXV, p. 87.
(1) Aubertin, Histoire de la langue et de la littérature françaises au moyen âge, nouvelle édition (1883;, t. I, p. 347.
A Poitiers, on avait longtemps joué les mystères au cimetière Saint- Cybard, dans la partie qui touchait au grand séminaire. " Dans cette partie profane, lit-on dans un acte fait en 1490, souvent de fois et d'ancienneté, on a fait de grands fossés du long du travers d'icelle partie, pour jouer personnages, comme de saint Christophe, de sainte Catherine, de saint Etienne, de saint Georges .. - Cf. Thibandeau, Histoire du Poitou, t. II, p. 147.
(2) Journal de Guillaume et Michel Le Riche, p. 3. —Cf. Revue des provinces de l'Ouest, décembre 1891, p. 278.
{3) Annales d'Aquitaine, p. 474.
l'ordonnatelr de mystères 115
des riches armures, des luxueux harnais, traverser lentement la ville émerveillée » (1).
Les acteurs étaient la plupart habitants de Poitiers et amis du poète,
Nous pourrôs veoir louer mainte personne De nos amys (2).
Parmi eux on remarquait Guillaume Le Riche, avocat du roi et maire de Saint-Maixent (3), Gillet qui jouait le personnage de saint Joseph, et surtout Jean Orneau, maître des œuvres de maçonnerie du roi, qui remplit son rôle « myeulx qu'on veit oncq faire ». Ce brave homme « ioua le lesus » à l'admiration de tous ; malade déjà et souffrant de la poitrine, il s'était mis au travail avec passion, poussé non seulement par amour du succès, mais aussi et surtout par une dévote afTection envers le personnage divin qu'il devait représenter sur la scène. Il
... rendit l'esprit En l'aage ou mourut lesus Christ Eu octobre, mil cinq cent trente Et cinq, en voyant cest escript Priez Dieu que sa grâce il sente
ces vers touchants terminent l'épitaphe consacrée par Jean Bouchet à son acteur préféré (4). Dans ces grandes journées, les habitants de Poitiers applaudirent aussi sans doute Jean Formond, sacristain de Notre-Dame-la-Petite, le comique de la troupe, dont les jeux de physionomie avaient le don de faire éclater partout la joie et les rires. Il n'était pas riche, mais pourtant fort charitable ; il mourut sans dette à quatrevingts ans, ayant gardé sa vigueur jusqu'à l'année qui précéda
(1) Petit de Julleville, les Mystères, t. I, p. 317.
(2) Ep. fam. Ep. XXIII, f» :V6 b.
(3) « Le 19, j'ai commencé à jouer la Passion à Poitiers, où il y avoit tant de peuple qu'il demeura plus de la tierce partie qui n'y entra. » Journal de Guillaume et Michel Le Riche, p. 12. Saint-Maixent, Reversé, 1846, in-8°.
(k) Les Généalogies, effigies et epitaphes des roijs de France Épi-
taphe 76*.
IIQ JEAN HOLCHEÏ
sa mort (1). Tous ces acteurs tinrent vraiment bi^n leur rôle, et malgré la difliculté de satisfaire tout le monde,
Car ctiascun n'est a contenter facile (2),
ils furent unanimement applaudis. Ils jouèrent avec beaucoup de naturel, « sans ostentation »(3), et avec une vraie dévotion.
La représentation, commencée le J9 juillet, se poursuivit pendant onze jours, au milieu de telles chaleurs que de mémoire d'homme on n'en avait pas vu de pareilles. Les jeux furent pourtant très suivis, et contrairement aux opinions pessimistes des médecins, aucune maladie contagieuse ne vint assombrir la joie générale ; le tout, selon la remarque de Jean Bouchet, fut par la grâce de Dieu (4).
Trois semaines plus tard, la ville de Saumur applaudissait le Mystèi^e de la Pasnon et de la Résurrection de N.-S. J.-C. : Jean Bouchet était là et c'étaient ses acteurs de Poitiers qui jouaient (5). Il ne dirigeait pourtant pas l'entreprise, les habitants de Saumur avaient fait venir de Rouen Thomas Le Prévost. Celui-ci, dès son arrivée, n'avait pas manqué de se mettre en rapport avec le grand homme poitevin, et de lui demander, par une épître riniée, les conseils de sa vieille expérience.
Epistre va de Saulmura Poictiers, A lan Bouchet, et humble te présente Comme a celuy qui pour l'heure présente Est sans second, mesmes qui n'a point tiers.
JNotre procureur répondit aussitôt.
Va lettre, va, sans craindre Roch, ne mur, A l'orateur que le Preuost on nomme En seurete, de Poictiers a Saulmur Et de sa grâce et amitié le somme (6).
(1) Les Généalogies, effigies... Épitaphe 52'=.
(2) Ep.fam. CI, fo67b.
(3) Ifjid. XG, fo 60 a.
(4) Annales d'Aquitaine, p. 474.
(5) Ep. fam. LXXXIX.
(6) Ibid. LXXXVIII et LXXXIX.
l"ordonnati:ih de mystî;hes 117
C'est en mai que les deux directeurs de mysR'rcs échangeaient celte correspondance, et dès cette époque il était décidé que les acteurs de Poitiers se transporteraient à Saumur; ils y firent d'ailleurs merveille, tout comme au théâtre du Marché- Vieil (1).
Le bruit du succès de Jean Bouchet se répandit dans tout le Poitou et même dans les provinces voisines, aussi quand, l'année suivante, la ville d'Issoudun voulut avoir sa représentation, elle s'adressa au célèbre ordonnateur poitevin. Maître Billon prit sa plume et rima une belle épître que Jean Bouchet nous a soigneusement conservée, avec la réponse qu'il y fit, bien entendu. Les habitants d'Issoudun se préparaient à jouer la Tragcdie du Chinst occis, mais il leur manquait un conducteur, « un Duc de nauigage ». Celui qui venait de faire merveille à Poitiers n'était-il pas le chef qui leur convenait le mieux ? la France entière résonnait de ses louanges, et s'il consentait à venir, le succès était assuré :
Si vouspouez batailler soubz son nom...
Hofieur vo' suyt, sans trouait et sans peine (2).
Comme si les compliments ne suffisaient pas, maître Billon envoyait au nom de ses compatriotes un petit présent, affirmant qu'ils seraient tous heureux de lui donner davantage ; puis, comme dernier argument, — la flèche du Parthe, — il affirmait que le raisin d'Issoudun ne sentait en rien l'eau, et
(1) Rabelais fait dire à Pnnurge(liv. Ilf. ch. ni) : « II m'estadvis que je joue encores le Dieu de la Passion de Saulmur, accom'paigne de ses anges et chérubins. » Guillaume Bouchet, dans sa Vingl-huiUème sérc'e, raconte que lors de la Passion de Saumur le paradis était si beau « que celui qui l'avoit fait, se vantant de son ouvrage, disoit à tous ceux qui admiroient ce paradis : « Voilà bien le plus beau paradis que vous vîtes jamais, ne que vous verrez. »
(2) Ep. fam. XCI. Ce Billon est peut-être le Charles Billon auquel François Habert, le Banni de liesse, adresse une de ses épîtres. Cf. Gou]el, Bibliothèque française, t. XIII, p. 12. François Habert, toujours au témoignage de Goujet, travailla beaucoup « aux jeux de la bazorhe dont on amusoit quelquefois les habitants d'Issoudun » ; ses satires mordantes firent des mécontents; et, bien qu'il ne fût pas inquiété lui-même, ses acteurs purent méditer en prison les inconvénients de la critique. — Ces derniers événements devaient se passer après 1530.
118 JEAN BOLCHET
que le vin du Berry valait bien celui des collines de Chauvigny. Jean Boucliet ne semble pas avoir été insensible à de pareilles raisons ; il ne put pourtant se résoudre à entreprendre le voyage. Les « Dunoisiz « n'avaient-ils pas chez eux un homme docte entre tous, et fort capable de mener à bien l'entreprise, maître Billon, qui tournait si joliment une lettre ? Vraiment, quand on possède un pareil génie, il est inutile de s'adresser ailleurs. Cette manière de se tirer d'atîaire n'est pas d'un maladroit. Jean Bouchet, par ses louanges, s'assurait labienveillance de son correspondant, et trouvait une raison toute simple de rester à Poitiers. Brave homme et poète charitable, il envoyait son manuscrit enson lieu et place, et tout fier de ses succès et de son expérience, il donnait aux habitants d'Issoudun de très curieux conseils qui montrent une certaine entente de la scène. Nous allons y insister, et, à l'occasion de cette lettre, rechercher les qualités qu'il exigeait d'un véritable ordonnateur de mystères.
11 lui faut d'abord une longue patience et une grande abnégation. L'entreprise est difficile et le résultat fort incertain : le directeur du mystère aura beau se donner mille peines et faire l'imjDOssible pour réussir, jamais il ne contentera tout le monde ; qu'il en prenne donc son parti, il sera critiqué ; il est impossible d'arriver à satisfaire les envieux et les jaloux (1). Cette triste vérité ne doit pas l'empêcher de se mettre tout entier à l'œuvre, bien au contraire.
Il doit s'inspirer d'abord du grand principe d'Horace :
Segnius irritant animos demissa per aurem Quam quae sunt oculis objecta fidelibus, et quae Ipse sibi tradit spectator (2).
Jean Bouchet traduit :
... plus content est l'esprit De veoir qu'ouyr, la chose qu'on veoil visue Icelle oyant, est plus apprehensiue (3).
(1) Ep. fam. LXXXIX.
(2) Art poétique, 180 sqq.
(3) Ep. fam. XC, f» 61 d.
l'okdonnatelh de mvstèhes 119
Pour que l'action représentée ainsi aux yeux du spectateur le frappe davantage, il faut que la scène soit parfaitement disposée : les héberges (mansiones) doivent être construites avec grand soin, les fainctes (il entend par là tout ce qui regarde le machinisme) essayées avant la représentation. Il faudra s'assurer que tout fonctionne pour le mieux. C'est le seul moyen d'éviter au jour de l'exécution les surprises désagréables qui agacent les spectateurs. Jean Bouchet donnait tous ces conseils, instruit par l'expérience ; la représentation de Poitiers n^avait pas eu tout le succès qu'il espérait, parce que le manque de temps avait empêché de veiller à tous les détails ; il prévenait donc les habitants d'Issoudun
... fault que de vos fainctes Ayez l'essai, ne feussent ores painctes, Et que mettez les héberges au ieu Distinctement, et cliascune en son lieu, Tant que côgnoistre on puisse ceulx n iouent (1).
Le vieil ordonnateur de mystères ne s'en tient pas à ces détails généraux. 11 sait que la grande préoccupation des acteurs est d'avoir un riche costume, et de se draper pour quelques heures dans de somptueux habits. Ne l'a-t-il pas trop constaté à Poitiers, n'a-t-il pas vu le personnage qui jouait saint Joseph affublé sans raison aucune d'une dalmatiqueverte? Aussi réclame-t-il avec force contre cet abus ridicule. Un des premiers chez nous, peut-être le premier, il demande la vraisemblance dans le costume ; il la demande aussi dans les personnages, et voudrait qu'on tînt un grand compte de la couleur locale. Les acteurs doivent avoir des rôles qui conviennent à leur âge, et les costumes, fussent-ils d'or, doivent être laissés de côté, s'ils ne sont pas en rapport avec la condition des personnages. Il va plus loin, et il exige même que les docteurs et les pharisiens, Ilérode et
(l) Ep.fam. XGII, fôîc.
120 JEAN BOUCIIET
Pilate, soient revêtus de costumes différents (1). Ce sont là, il faut en convenir, des idées qui n'étaient pas vulgaires en 1535, et nous devons savoir gré à Jean Boucliet de s'être efforcé de réagir contre le mauvais goût contemporain. Une année après cette lettre, en 1536, eut lieu la fameuse représentation de Bourges, dont nous connaissons tous les détails grâce à la relation de Jacques Thiboust (2) ; les entrepreneurs du mystère n'eurent pas le bon sens de leur voisin de Poitiers qu''ils avaient pourtant consulté ; les personnages étaient vêtus contre toute vraisemblance historique, les valets rivalisaient de magnificence avec les rois.
Sévère pour l'arrangement delà scène et les costumes des acteurs, Jean Bouchet ne se montre pas moins exigeant quand il s'agit de langage et prononciation. Ses acteurs de Poitiers ne lavaient satisfait qu'à moitié, ils avaient un accent de teiroir lourd et déplaisant (3) ; les habitants d'Issoudun, au contraire, étaient célèbres par la douceur de leurs voix et l'agrément de leur prononciation.
(1) le TOUS supply que tous vos personnages
Vous assignez a gens selon leurs aages. Et que n'vsez tant d'habitz empruntez (Fussent-ilz dor) qu'ilz ne soient adiustez Cûmodement aux gens selon leurs roolles, 11 n'est pas beau que les docteurs d'escolles Pharisiens, et les gens de conseil Ayent vestcment a Pilate pareil, Ne a Herode.
Ep. fam. XGII, f" 62 c.
Cf. les Mystères, par L. Petit de Julleville, 1. 1, p. .372, 378.
{"D Relation de l'ordre de la triomphante et magnifique monstre du mystère des SS. Actes des Apostres par Arnoul et Sitnon Greban, qui a eu lieu à Bourges le dernier jour d'avril 1336. Bourges, Manceron, 1836, iii-8''. Cf. Petit de Julleville, op. cit., p. 377.
Dans les mystères et drames bretons encore représeulés aujourd'hui, les acteurs se montrent d'une grande indifférence pour les costumes. «Le manteau impérial de Charlemagne sera quelque rideau de fenêtre, jaune ou rouge, emprunté dans une auberge ou au pres])ytère, sa couronne sera de papier doré. Tel pair de France portera le bicorne du suisse de l'église; répée de Roland, c'est celle de ce même chasse-gueux. Dans les Quatre fils Aymon, un cheval de bois remplacera Boyard (ou Bayard), le vaillant destrier. » N. Quellien, Revue bleue, 28 avril 1888.
(3) Il dit encore [Ep. fam. LXXVI, f° 50 d) qite le peuple de Poitiers « est lourd en son parler ».
L'OHUO.NNATKnt DK MYSTÈRES 121
Quant aux loueurs, ie scay votre lâgage Sans faulx accent, non barbare en l'vsage, Et croy pour vray qu ê Gaule point ne court, Langue plus propre au laugage de court, Les Berruyers ont la Innguo diserte, La voix bien douice, et assez descouuerte (1).
Comme tous ceux qui s'occupèrent des mystères, Jean Bouchet voyait dans ces spectacles de véritables prédications (2) ; leur but était double : plaire aux auditeurs d'abord et puis leur rappeler les grandes vérités de la foi chrétienne, les hauts faits de la vie des saints et des apôtres ; ils étaient à la fois une distraction et un enseignement moral. Dans une lettre que, en bon chef de troupe, le grand ordonnateur poitevin adressa quelques jours après la représentation à tous ses collaborateurs, il parle fort longuement des « fruits de grâce » que « les haulx mystères » ont dû faire mûrir dans les âmes.
Par ces saincls ieux vous avez peu côprêdre Que Jesiichrist veult son peuple dépendre Du tout des cieulx, et que des biês môdains Fassions despris, comme faulx et soubdains (3).
Le Maître divin nous apprend que notre seul bonheur doit être en Dieu, il nous enseigne la patience même sous les injures et les crachats, Tobéissance, la pauvreté, l'humilité, en un mot toutes les vertus dont resplendit sa passion. Jean Bouchet ne manque pas non plus de faire ressortir comment celte brillante mise en scène raffermit la foi des catholiques. L'heure était grave, Calvin prêchait sa doctrine dans les grottes de Saint-Benoît et aux environs de Croutelles ; il gagnait à son erreur le lieutenant général en la sénéchaussée de Poitiers, de Régnier, Antoine de La Duguie, docteur en droit, Philippe Yéron, procureur, Jean Yernon, Albert Babi-
(1) Ep. fam. XGII, ^ 62 c.
(2) Petit de Julleville, les Mijstèrrs, t. L P- ^il sqq.
(3) Ep.fani.XC, f° 60 a.
net, Jean Boisseau de La Borderie (l) ; le moment était donc bien choisi pour rappeler l'inutilité de la foi sans les œuvres ; notre auteur n'y manque point :
... sans la foy les euures ne sont bonnes [2).
La dernière cène de Jésus avait remis dans toutes les mémoires la croyance de l'Eglise au sacrement de l'Eucharistie ; il y insiste et termine par une véritable exhortation à l'amour de Dieu (3).
En 1.j36, nous l'indiquions tout à l'heure, les « Seigneurs Bituricques », à l'exemple des habitants d'issoudun, invitèrent Jean Bouchet à se rendre à Bourges pour y visiter les livres et papiers du jeu qu'ils voulaient représenter. Il ne le put à son grand regret, son métier de procureur le retenant comme toujours. Il suffit d'un mois d'absence, dit-il, pour perdre les meilleurs clients ; de plus il était malade. Il s'excusa dans une lettre à messire Jehan Chapponneau, docteur en théologie de l'ordre des Augustins, le directeur de l'entreprise. Assurément il n'était pas raisonnable de s'adresser à lui Jean Bouchet quand on trouvait à B>)urges même un personnage d'aussi « Euangelic scauoir ». Un tel fardeau ne pouvait trouver épaules mieux faites pour le porter. Aussi la renommée pai'le-t-elle déjà de la « grant magnificence du ieu promis à Bourges ». Tout le monde en faisait le plus grand éloge, ces jours derniers, au chapitre tenu au Blanc, et
(1) Thibaiideau : Histoire du Poitou, t. II, p. 285'. Cf. A. Lièvre : Histoire des Protestants et des Eglises réformées du Poitou, p. 34. Babinet, curé de Buxeroles, qui continua les Annales d'Aquitaine de Jean Bouchet, raconte que les réunions des protestants se tenaient aussi dans les caves du collège Sainte-Martbe (t. I, p. 806 ; Mss., n° 3i6-3i7. Bibl. publ. de Poitiers).
(2) Ep. fam. XG, f^ 59 c.
(3) Voici comment Jean Bouchet explique ailleurs en quelques vers le but de toute représentation dramatique ; il faut que
on tasche
Purger les maul.x. les vertuz augmêter Des gens communs, sans aulcun tormêter, Par fors {sic) rappors, ne par aigres satyres.
Ep. fam. XLII, f° 34 c.
l'ohdo.nnatelh de mystères 12."}
le regret du procureur poitevin est vif de ne pouvoir y assister. Il espère qu'un temps viendra peut-être oii il pourra lire à loisir le manuscrit du glorieux mystère des Actes des Apôtres : ce sera pour lui une douce jouissance, lorsque la représentation sera terminée, de feuilleter les doctes pages.
Escript du moys de May le jo'" quinziesme, Hastiuement, mangeant fraises et cresme, Lorsque Fhceb' les fleurs Bachaulx touchet Par le vostre humble a vous seruir Bouchet (I).
Une dizaine d'années auparavant, le roi de la basoche de Bordeaux lui avait demandé son concours non plus pour des mystères, mais pour une moralité dont le caractère est assez difficile à déterminer ; Jean Bouchet parle de « graue tragédie, rude satyre, ou faincte comédie » ; il fallait flageller les vices et louer la vertu. Notre auteur refusa pour trois raisons : son génie ne s'aurait atteindre à de pareilles hauteurs, de plus il n'avait pas le temps, enfin, même s'il avait eu la force de composer un chef-d'œuvre, même s'il en avait eu le loisir, il eût néanmoins refusé, il avait peur de mécontenter les honnêtes gens. Que de difficultés ses premiers écrits ne lui avaient-ils pas déjà créées ! il ne voulait à aucun prix en avoir d'autres. Sans doute il est basochien, aussi tout ce qui intéresse ses confrères l'intéresse, leur jeu lui semble bien fait, il félicite l'auteur, mais il recommande, comme dernier conseil, de veiller beaucoup à ne pas irriter les seigneurs et à ne pas fouetter leurs vices de mots trop piquants :
Le sage dit qu'on ne doit murmurer Contre les Roys, ne le temps, pour durer, Car les baux faictz du têps et des gras priées Sontabscôsez aux gens simples et minces (2).
Le mot mystères., il n'est plus permis de l'ignorer depuis les beaux travaux de M. Petit de Julleville, a bien des significa-
(1) Ep. fam. CI, f» 67 b. Cf. Petit de Julleville, t. I, p. 376 sqq.
(2) Ep. fam. XLII, f" 3i c.
124 JEAN 150LC11ET
lions (1). A côté des mystères parlés, des mystères proprement dits, il y eut dès le début du xiv^ siècle des mystères sans paroles, ou par signes, des mystères mimés ; ils demeurèrent en grande faveur jusqu à la fin du xvi® siècle. Le jour de l'entrée solennelle des rois ou des grands, lorsque revenait la date d'une victoire contre les Anglais, ou quelque autre anniversaire, ou dressait, sur le parcours royal ou sur le chemin du cortège, des échafauds sur lesquels on représentait des pantomimes et des tableaux vivants. Les spectateurs y pouvaient admirer encore la Passion et les différents mystères de la foi « et ne parloienl rien ceux qui ce foisoient mais le montrèrent par jeux » (2). Bientôt à ces scènes religieuses s'ajoutèrent des allégories morales ou politiques, flatteries parfois ingénieuses à l'adresse du haut personnage qui faisait son entrée dans la ville ; en même temps, on substituait aux tableaux vivants des figures de cire, entourées de fontaines ou d'animaux « qui jetoient vin clairet ». Souvent les différentes scènes représentées étaient liées entre elles, et le spectateur en marchant voyait se dérouler devant lui différentes représentations dont l'ensemble formait un mystère.
Jean Bouchet, dans ses Annales cV Aquitaine, nous décrit tout au long les magnificences dont la ville de Poitiers fut éblouie lors de l'entrée de François P'", le 3 janvier lo20 ; luimême, sans aucun doute, avait été le grand organisateur de ces mystères :
« Premièrement à la- porte sainct Ladre, au hault du second Portai, et en face y auoit vn haut eschaffaul, tout décoré de verdure naturelle, par artifice d'Italie, et diuises de peinture à l'antique : sur lequel eschaffaul y auoit à main dextre, un grand homme nomme Poictiers, veslu sobrement selon l'ancien temps, qui tenoit en sa main vn escriteau, auquel esloil escrit : Egredimini et videte Regem in diademate.^joxA. III chap^ Et sur ledit personnage estoit escrit en vers.
(1) Petit de Julleville, les Mystères, t. I, ch. v et vr.
(2) Petit de Julleville, ibid.,t. I, p. 198. Cf. Germain Bapst : Essai sur l'histoire du Théâtre, liv. IT, ch. u, p. 40.