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aussi les fidèles reviennent-ils de l'office tout scandalisés,
Dont a regret, retournons de l'église Tous indeuotz, chascun s'en scandalize (1).
Jean Bouchet signale sans trop y insister la lutte entre le clergé séculier et le clergé régulier, il en a vu les côtés les plus petits, mais non les moins curieux : les curés ne reçoivent qu'à grand'peine dans leurs paroisses cordeliers, carmes et jacobins, et ne leur permettent que difficilement de prêcher ; ils préfèrent voir « leurs bledz pourrir » que de faire l'aumône aux moines : même quand les religieux se sont donné beaucoup de mal à « sermonner », les prêtres ne les invitent par à partager leur repas, et les malheureux se voient réduits à prendre leur nourriture
a la tauerne Ou en riiostel d'vn qui mal segouuerne (2) ;
quelques pauvres gens du village, plus humains que leur curé, leur offriront l'hospitalité. Les moines d'ailleurs reçoivent aussi leur coup de patte, et la griffe pénètre en pleine chair acérée et cuisante. Qu'on interroge un moinede Saint- Benoît ou de Saint-Augustin sur ses richesses, sur sa vie oisive et dissolue ; qu'on lui demande le nombre des chiens de sa meute « et il vo' dira sil veult vérité dire q onc il ne tint le quart desareigle (3) ». A peine s'ils s'acquittent des charges imposées par les bienfaiteurs aux monastères, encore ne le font-ils point par eux-mêmes ; les services sont faits par des c sepmainiers» qui ne visent qu'aux moyens les plus expéditifs de se débarrasser de l'office.
... Pour six se acquittent de trente.
Pour ce qui vouldra si les rente ; Car ilz doiuent vng milium De messes, vng fideliutn Avec inclina, tout payera (4).
(1) 1 Mor. I, f° 4 c ; cf. la Vie au temps des Libres Prêcheurs, t. II, p. 174.
(2) 2iVor. III, (o 14 d.
(3) Les Regnars trauersans..., c n c.
(4) Les Regnars trauersâl..., {° 3 c, après i m.
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Sans doute les cloches, à minuit, sonnent à toutes volées et font grand bruit; les naïfs seuls s'y trompent; ce ne sont pas les « gros moynes » qui veillent, mais de pauvres affamés payés pour cela. Si les choses vont ainsi, à qui la faute? aux chrétiens eux-mêmes ; ils consacrent à Dieu les enfants qui ne sauraient réussir dans le monde :
De troys fllz vn fol, il est moyne,
Et vne fille religieuse
Selle est bossue ou boyteuse (1).
On voit dès lors la vérité du proverbe du droit canon : L'habit ne fait pas le moine.
Toutes ces critiques — et parfois j'ai adouci les expressions trop crues du vieux basochien ; j'ai en outre volontairement laissé de côté certains points plus délicats et qu'on devine assez, sur les mœurs du peuple, de la noblesse et du clergé, Jean Bouchet en dit ni plus ni moins que ses contemporains, on comprendra donc que je n'aie pas cru devoir y insister, — toutes ces critiques peuvent sembler étranges sous la plume d'un ami aussi dévoué des pauvres gens, d'un serviteur aussi respectueux de la noblesse, et d'un disciple aussi convaincu de l'Eglise ; peut-être même se demande-t-on comment il a pu se permettre une semblable liberté de langage. Il a parlé comme tous les écrivains de l'époque, pourrait-on répondre. Sans doute, mais la question reste entière ; pourquoi tous les écrivains ont-ils parlé ainsi ? On a dit que dans ces âges de foi et de confiance les lidèles qui critiquaient les prêtres, les bourgeois qui critiquaient les nobles savaient fort bien distinguer entre le ministère sacré et l'homme qui en est revêtu, entre la noblesse et l'homme qu'elle rehausse : des prêtres furent parfois de grands coupables, et des nobles de grands scélérats ; mais le sacerdoce comme la noblesse n'en planaient pas moins au-dessus de toutes les atteintes. La remarque que M. Lenient (2) emprunte à deux jésuites, les PP. Martin et Cahier, ne manque pas d'à-propos, mais
(1) Les Regnars Irauersât..., loc. cit.
(2) Lement, la Satire en France au moyen âge, préface.
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Taine (1) observe avec raison que la lactique est bien dangereuse ; les plus fins s'y laissent prendre, et notre nature ellemême nous pousse à confondre le représentant d'une cause avec la cause elle-même. Cette distinction fort exacte aide néanmoins à comprendre la liberté grande de nos écrivains du moyen âge et du xvi® siècle, mais elle n'explique pas tout.
Jean Bouchet, par exemple, vivait dans les meilleurs termes avec toutes les grandes familles du Poitou ; au moins une quarantaine de ses Epistres familières sont adressées à de nobles seigneurs dont il s'honorait fort de se dire l'humble ami; il fréquentait et aimait les prêtres, et nous savons comment on l'accueillait chez les curés de la ville de Poitiers ou chez les abbés des monastères voisins. Il accable les uns et les autres des éloges les plus magnifiques, leur montre ses petits poèmes, trop heureux de les lancer dans le public sous leur haut patronage. Il semblerait étonnant que, aux monastères de Ligugé et de Fontaine-le-Comte, comme au château de Thouars, l'auteur eût toujours été reçu avec la même bienveillance, si les révérends abbés et les nobles châtelains avaient pris au sérieux ses attaques virulentes, véritables coups de boutoir. On trouve dans les critiques acerbes de notre auteur des accusations que personne n'aimerait à entendre sonner à ses oreilles, et qui salissent comme de la boue. Si tous les nobles sont des lâches, si tous les moines sont infidèles à leurs vœux, que pensera Louis de La Trémoille à la lecture de ses vers, et le noble Ardillon ne va-t-il pas rougir de honte ? L'exception confirme la règle, dira-t-on. Mais au lieu de Louis de La Trémoille ou d'Ardillon, on pourrait citer vingt autres noms ; et alors? Alors je crois bien qu'aucun des lecteurs de Jean Bouchet ne se formalisait, parce que tous savaient à quoi s'en tenir sur les dires du poète, tous reconnaissaient là un procédé de style et pas autre chose. Généraliser et grossir un défaut, c'est un moyen d'attirer l'attention du lecteur, et critiquer encore,
(1) Les Origines de la France contemporaine, le Régime moderne, t. II, p. 149.
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critiquer toujours, c'est une marque du vrai rhétoriqueur. S'il en est ainsi, tout s'explique ; il ne s'agit plus que de traduire et de mettre au point ; le lecteur prévenu sait que les lunettes de dame Rhétorique, bien que le « chaz » en ait été purifié au feu
D'expérience auec longs ans suiuie (1),
bien que le verre ait été cuit « au four de longue vie », sont des lunettes grossissantes, et il place d'instinct les choses à leur vraie place.
Ce n'est pas là une simple supposition, et il est utile d'insister ; nous allons, par les œuvres de Jean Bouchet luimême, constater qu'il ne faut pas le croire sur parole quand il critique, et corriger par des traits tracés de sa main le tableau trop sombre qu'il nous a fait du xvi^ siècle.
Les ouvrages oii notre auteur s'attaque aux vices et aux défauts de ses contemporains peuvent se diviser en deux grandes catégories : les ouvrages de jeunesse (2) ; il y parle surtout en rhétoriqueur et y fait ce que dans un certain sens on pourrait appeler de l'art pour l'art, les Regna7's traversât paraissent le type de cette première catégorie ; les ouvrages de maturité ou de vieillesse dans lesquels Jean Bouchet, en bon bourgeois poitevin, fait doucement part de ses idées et de ses sentiments aux amis qui vivent près de lui, et l'entourent de leur chaude affection, les Epistres morales et familières du Traverseur semblent assez bien représenter cette seconde catégorie. Dans les premiers volumes on rencontre presque à chaque page un ton âpre et mordant, un pessimisme désolé, un dégoût et une tristesse qui peu à peu impressionnent fortement le lecteur, et finiraient par prendre une entière
(1) Triomphes du très chresiien..., V cv r°.
(2) Dès 1516 (a. s.), il affirme bien haut que s'il critique, c'est simplement pour aider à la correction des vices : « Si aucuneffois iay aigremêt reprins aucuns vices et abuz, cest parce quilz sont notoires et publicques, et affin que les supérieurs uiectent peine a les corriger et retïormer les corrumpues meurs dauciis vicieux qui obnubilent et mettent en ténèbres les claires vertuz des aultres. Le Temple de bône renômee, édit. de 1316, Prologue de lacteur, à la fin.
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possession de son âme si des généralisations voulues, des exagérations continuelles ne venaient pour ainsi parler rétablir l'équilibre et marquer avec netteté le cas à faire des affirmations de l'auteur. Quoi, pas un homme du peuple honnête, pas un noble digne de ses ancêtres, pas un prêtre dont puisse s'honorer le sacerdoce ! évidemment nous lisons une satire et non pas de l'histoire. Dans les autres volumes, la peinture devient moins sombre, elle semble s'égayer ; sur les nuages obscurs accumulés par dame Rhétorique brille un rayon de vérité, à l'éclat duquel ils s'entr'ouvrent et se dispersent. Le peuple de France a ses défauts, n'a-t-il pas ses qualités ? La famille de La Trémoille et toutes les nobles familles du Poitou sont un véritable miroir de noblesse, et s'il est vrai qu'un honnête procureur doit rechercher avant toute autre la société des prêtres parmi lesquels il vit, c'est donc qu'il y a encore de braves gens parmi les membres du clergé ; d'ailleurs les moines de Ligugé, de Fontaine-le- Comte et d'Angle sont bien les plus aimables et les plus saints que l'on puisse rencontrer. On le voit, tout s'arrange. Le second tableau paraît-il trop brillant, adoucissons les teintes, nous nous rapprocherons ainsi de la vérité, et nous pourrons encore conclure que le xvi® siècle ne mérite pas de passer pour la plus malheureuse des époques, pour l'abomination de la désolation. Je crois bien que c'est le cardinal Pallavicini qui a écrit la phrase suivante dans l'Litroduction de l'Histoire du Concile de Trente : « Dire que le monde actuel est pire que le monde ancien, ce sont propos de comédies et doléancesdu vulgaire (i). » Auxvi' siècle, les écrivains avaient la coutume bizarre et puérile de construire certaines pièces, les épitaphes surtout, d'une façon étrange : si le lecteur commençait par le premier mot, il trouvait un sens ; s'il commençait par le dernier, un autre sens, en général, l'opposé du premier. Voici, par exemple, l'épitaphe des Poitevins que nous a laissée Jean Bouchet :
Poytevins s5t loyaulx nô caulx Feables non voulans meffaire
(1) Pallavicini, Histoire du Concile de Trente. Introduction, col. 533, édit. Idigne.
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Begnis non rudes, bons non faulx Manyables non a reffaire Amyables non prelz a braire Amoureux non trompeur» et fins Traictables non voulans desplaire Preux non noyseux sont poictevins (1).
L'auteur est assez bon pour nous avertir lui-même que nous pouvons commencer à lire par le premier ou par le dernier mot ; est-ce légère malice ou amour-propre mal placé de rhétoriqueur? l'une et l'autre, sans doute. On voit assez la différence des deux sens ainsi obtenus.
Pour prendre dans les écrits de Jean Bouchet une idée à peu près exacte de la société de son temps, il faut user du même procédé, et corriger affirmations par affirmations ; après avoir lu en commençant par le premier mot, il faut lire en sens inverse. Essayons.
Tous mauvais, tous corrompus, non ; après avoir stigmatisé fortement les défauts des laboureurs, l'auteur croit devoir ajouter :
Il y en a, qui sont bons et fidelles... lusnent souuêt payêt très bien leurs deuoirs, Sont aulmosniers, et les iours et les soirs Se gardent bien, de niefTaire a leur proche, Et droicteraent ilz viuent sans reproche (2).
Au sujet des nobles, il écrit :
pour deux mal gisans
Mille on verra de nobles bien faisans, Qui doulcement auec gens s'entretiénent, Et qui l'église et iusticesoubtiennent.
Prenant plaisir le commun affranchir Et soubtenir, trop plus que s'enrichir (3) ;
dans ses Regnars trave?'sàt, on trouve déjà cette phrase : « Des
(1) Ces vers ont déjà été cités au chapitre ii, p. 33. (2)2 Mor. X,f°47 b.
(3) 2 ^]oy. III, fMo d. Le nombre des nobles qui rehaussent par leurs mérites per^onnels les vertus de leurs ancêtres, dit-il encore, est presque infini, et :
Ce royaulme en est de toute pars garnis.