‹ Un grand rhétoriqueur poitevinChapitre 19 sur 67 · Ep. III, f 13 d · texte numérisé non relu

Ep. III, f 13 d

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bons religieux ie ne parle point dont il y a beaucoup. » Le rhétoriqueur toutefois reprend vite ses droits, il ajoute : « et non pas tant que de mauluais » (1). L'épître morale qu'il adresse à « messieurs les Cénobites, c'est-à-dire religieux de religion rciglée et claustrale », est écrite d'un bien autre style ; au dire de l'auteur, tous les couvents de Tordre de Saint-François observent exactement leur règle, et le poète n'y voit aucun désordre ; les religieux sont tous « angelicz », •qu'ils portent les frocs blancs ou noirs de Saint-Benoît, de Saint-Augustin ou de Saint-Basile (2). Sans doute, dans les Epistres elles mêmes, il se rencontre nombre d'allusions aux défauts, voire aux vices du peuple, des nobles et des prêtres ; mais le ton de l'auteur n'est plus le même, il n'objurgue plus avec les intempérances de langue d'un jeune homme; le bon vieillard, mûri par l'expérience, donne avec une humilité souriante, un respect sincère ou une bonté compatissante des conseils de sagesse et de charité; d'une main sûre il trace un idéal :

Blasnie et reprêd d'aucuns estatz les vices, Il se réduit par après aux offices Et aux vertuz que cliascundoit auoir...

Et ne veuillez l'vne sans l'autre veoir (3).

Insistons quelque peu, et contemplons plus en détail les côtés lumineux du tableau à peine esquissés.

Le peuple, mais il est heureux dans sa vie de famille, éloigné de toutes les préoccupations qui accablent et rongent les puissants :

Quand au labeur chascun s'est acquité S'en va disner, ou soupper a son aise ;

la viande de lard ou de bœuf semble aux travailleurs aussi friande que les perdrix ou les faisans de la table d'un roi :

Pour digérer ne leur fault médecine (4) ;

(1) Les Regnars trauersât... c n d.

(2) 1 Mor. II, f 9.

(3) Argument des Epistres Morales.

(4) 2 ilor. X, f° 43 a.

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et au lieu de médicaments ils boivent un vin souvent plus exquis que celui qui remplit les coupes des courtisans. Après le repas vient du sommeil le repos réparateur ; ils ne connaissent point les préoccupations, tourment de la grandeur, et ne redoutent pas de perdre des richesses qu'ils ne possèdent pas. A la maison ils trouvent pour consoler leurs tristesses une femme aimée qui leur a été unie par sacrement très digne

En vne chair, en vn cueur, vn désir En vn vouloir, on a tant de plaisir (1).

Les « paroles doulcetes m de leur chaste compagne réjouiront et relèveront leur courage abattu; si, de son côté, l'épouse a eu quelque ennui dans son ménage, le bon mari la consolera,

l'embrassant

Et de baisiers pudicz l'esioyssant (2).

Leurs enfants mettront dans cette vie commune un sourire de grâce et de joie : ris et regards gracieux du premier âge, « façons enfantines, les bons propos entre blanches courtines », voilà qui console de tout un père et une mère ; toute peine disparaît ou s'efface dans l'immense bonheur

... de baiser le fruictde sa ieunesse Et le confort de dolente vieillesse (3).

Hors du cercle de la famille, l'homme entre en contact avec les hommes ses frères ; dans ses rencontres de chaque jour, il sied de se montrer modeste et réservé, la réserve convient surtout à celui qui veut juger les seigneurs et les princes. La critique, hélas ! n'est pas née d'hier avec ses insinuations malveillantes et ses propos intempérants. Jean Bouchet les connaissait bien ces soirées entre amis pleines de causeries ; la porte bien fermée, les pieds sous la table, en face de verres

(1) 1 ilfor. VII, f» 22 a.

(2) i Mor. VU, f» 23 a.

(3) 1 Mor. YIII, fo 24 c

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pleins d'un vin où le soleil du Poitou a mis le reflet de se jaunes rayons, les langues se dénouent vite.

... le scay bien que de vous la pluspart Quand vous trouuez bien souuont à lescart En 'voz logeis les piedz dessoubz la table, Apres avoir tiré le vin sans cable, Vous diuisez des princes et leurs courts (i).

Chacun donne son avis sur la politique, les impôts ; si le vin et le blé sont chers, on murmure ; sont-ils à vil prix, on murmure encore ; si l'hiver dure lontemps, on gémit sur le froid ; si l'été brûle, on se plaint de la chaleur ; les saisons vont tout de travers, les hommes ne sont pointa leur place ; les

têtes s'échauffent; ah ! si et les projets de se croiser dans

Tair tous plus beaux les uns que les autres. A quoi pensent donc les rois ? Que fait le Souverain Pontife ? Dieu lui-même ne semble-t-il pas oublier de veiller sur le monde? Pourquoi la peste dure-t-elle si longtemps, et qu'avons-nous fait au ciel ? 0 peuple sans sagesse. Dieu lui-même, la bonté toutepuissante et l'infinie sagesse, ne parvient pas à vous contenter, comment le Souverain Pontife, comment les rois, comment les seigneurs y réussiraient-ils ; laissez donc de côté « très chers plébéiens » ces imaginations qui hantent vos cerveaux surexcités, revenez à l'obéissance et au respect, belles vertus d'ordinaire les vôtres. Humbles en présence de ceux qui vous gouvernent, montrez-vous aussi bons et hospitaliers envers les indigents, ne ramassez pas si bien votre or et votre argent, « que la bénignité

Ne les descouure a la nécessite (2). »

Ces conseils, ajoute l'auteur, dirigent la vie de beaucoup de petites gens et je les en félicite, ils marchent sur la route de l'éternelle joie :

(1) 2 Mor. VI, fo32c.

(2j IMor. VI, f*>35a.

Cheminons droict, et lors nous trouuerons Le beau chemin par lequel nous irons (Dieu le voulant) en la maison céleste (1).

La grande pensée chrétienne qui, dans la vie, ne voit qu'un passage et une épreuve, domine toute l'existence de Jean Bouchet, et il la voudrait aussi profondément imprimée dans l'esprit des autres que dans le sien ; à son éclat il conçoit pour les « gens de tous mestiers et ars mecanicques » un idéal de conduite bien fait pour nous étonner ; non seulement il faut entendre la messe les jours de fête,

Et mesmement celle de la parroisse,

mais il ne faut point se dispenser du sermon, mais il faut assister aux vêpres, mais il faut faire oraison, et

A ses péchez penser en sa maison (2).

C'est demander beaucoup ; l'auteur y met une tel le bonhomie, une si entraînante simplicité qu'il semble bien tracer le portrait de sa vie intime, et que nous sentons au fond de l'âme une estime pleine de bienveillance pour cet homme de foi et de cœur. Nous admirons ce fier descendant de la vieille race chrétienne qui met sa croyance au-dessus de tout, et personne ne s'avisera de dire qu'il n'avait pas raison.

Si haut qu'il place l'idéal des « gens du commun », Jean Bouchet se montre encore bien plus exigeant alors qu'il s'agit des nobles ; leur mission dans l'Etat n'est-elle pas, en effet, de donner l'exemple aux autres ; et ne sont-ils pas « la

(1) 1 Mor. XIII, f° 31 b. Avec un grand bon sens, Jean Bouchet sait fort bien distinguer entre les individus pris isolément et la multitude, la commune, comme il l'appelle ; les particuliers sont raisonnables et justes,

Mais la commune eschauffee en collere N'a point de sens, elle seuHre et tollere Ce que luy dit la sensualité Sans se ranger à la réalité.

2 Mor. VI, f° 33 a.

(2) 2 Mer, X, fo 43 b.

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lumière des simples gens » (1) ? Qui dit noblesse, dit excellence ; cette excellence peut naître du savoir ou de la naissance, mais

... Si vertuz n'y accède C'est moins que rien, vilannie en procède (2).

Or, la première vertu du gentilhomme c'est d'aimer Dieu « débouche et de cœur », de « reuerer sa militante église », de vivre en bon chrétien, c'est-à-dire entendre la messe par dévotion, aller au sermon, prier avec foi et « non en parolles fainctes ». Un bon seigneur, en outre, ne doit pas mépriser ses vassaux ; ils portent comme lui au front le signe du chrétien ; peut-être aux yeux de Dieu leurs mérites dépassent-ils les siens ; quoi qu'il en soit,

Le plus petit estant dessus la terre

Qui noble n'est peult dire sans qu'il erre

Qu'il est de Dieu filz par adoption.

S'il croit en luy voire sans fiction,

l'entends par foy de charité formée,

Et par baptesme ayt l'ame refformée

Voire aussi bien que le Pape, Empereur,

Qu'vn Duc, Marquis, ou aultre grâd seigïïr,

Et quand a ce, eiït de noblesse de l'ame

Noble comme eulx, si Dieu sur tout il ame (3).

Ces grandes idées de la foi, fierté des humbles et leur consolation, inclinent à la bienveillance et à l'humanité le cœur des nobles, qui voient dans leurs sujets des frères, dont, de par leur puissance et leurs richesses, ils doivent se montrer les défenseurs et les protecteurs : dans les années dures aux laboureurs, années de guerre ou de mauvaise récolte, que le maître ne vienne pas, l'épée h. la main, exiger sans délai tout ce qui lui est dû :

Si vos subiectz n'ont de quoy vous paier Attendez les, il vault mieulx délayer

(1) iMor. III, f° 14 b.

(2) 2 Mor. in, fo 12 a.

(3) 2 Mor. m, f° 15 b.

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Par quelque temps et son subiect attendre Que par rigueur le destruire et tout prendre.

El avec un bon 'sens où la simpjicité pourrait bien toucher de près à la malice, l'auteur ajoute :

Seigneur qui vault tousiours riche se veoir Riches subiectz il doit tousiours auoir.

Son intérêt d'ailleurs lui conseille la clémence ; Dieu « qui les bons bien guerdonne », récompense sans compter les cœurs larges, et il donnera aux généreux

Autant de biens et plus que n'en vouldront (1).

Un gentilhomme français vit de ses revenus et estime le commerce indigne de son rang ; les nobles Vénitiens, au contraire, tiennent à honneur « marchander»; chez nous les nobles « ieunes, blancs et grisons » (2), s'emploient tout entiers au service du roi, la guerre est leur métier, ils s'y livrent avec vaillance et hardiesse ; il convient pourtant de se défier de cette audace inconsidérée qui nous a fait battre dans tant de rencontres. La véritable valeur sait obéir, et ne se laisse pas emporter par la passion : la prudence et la discipline servent autant que la multitude et l'élan, et s'il faut applaudir le courage, il ne faut pas dédaigner une bonne position : sages conseils qui sans doute n'avaient rien de nouveau, mais grâce à notre imprévoyance, il fut toujours utile, pendant bien des siècles, de nous les répéter (3). Le prudent procureur n'oublie pas de rappeler aux nobles que dans leurs campagnes ils doivent éviter les exactions et les pillages ; le peuple, par les charges et les impôts qu'il acquitte, achète le droit d'être protégé par les hommes de guerre, et pourtant les vexations qu'il subit lui font parfois préférer l'occupation étrangère au passage d'une

(!) 2 Mor. III, f° 16 b.

(2) 2 Mor. III, P 16 c et d.

(3) 2 Mor. IV, fo 19 et 20.

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armée amie. Un noble seigneur trouve dans la chasse (1) et les tournois ses plus nobles plaisirs, et de saines fatigues qui assurent la vigueur de son corps et la sant6 de son âme :

Vostre gTM art, i'entends pour passetëps, C'est de voiler par plaine, boys, estangs, Et de chasser, tirer d'arcs, haquebuttes. Et de louer de basions, et aux luictes, Pour endurcir vos corps, et trauaillier, Et voz espritz endormis reueiller A celle fin que ne tombez en vice... (2)

Le corps ne peut pourtant toujours être à la peine, il a besoin de repos ; certaines dames, Marguerite de France entre autres, allaient de plus jusqu'à se demander si la prise d'un cerf vaut le travail d'un prince (3), Jean Bouchet estime donc que les nobles ne doivent pas négliger les « ars liberaulx». Les soirées d'hiver sont bien longues à passer dans les grandes salles des manoirs ; quel plaisir pour un seigneur d'être un fin lettré, de savoir parler mieux qu'un autre ; être orateur et chevalier si ce n'est pas atteindre la perfection, c'est au moins s'en rapprocher aussi près que possible ;

... C'est grand magnificence De veoir noblesse et science en vn corps Auec vertuz, ce sontdiuins accords (4).

Ils vivent nombreux aux jours de Jean Bouchet, les fiers chevaliers, vrais miroirs de noblesse : sans sortir du Poitou que de noms à citer ! Le grand Louis II de La Trémoille, le chevalier sans reproche, son fils le prince de Talmond, le mort glorieux de Marignan, son petit-fils François de La Tré-

(1) Budé, aussi vaillant chasseur que bon helléniste, proposait au roi François 1er d'adopter le latin comme langue de la vénerie ; c'était, paraîtil, un moyen infaillible de confondre ceux qui attaquaient la vieille langue et de montrer qu'elle est capable de servir aux questions les plus particulières et les plus actuelles. De Maulde de la Glavière, les Femmes de la Renaissance, p. 343.

(2) 2 Mor. III, f 16 d.

(3) De Maulde de la Glavière, op. cit., p. 347.

(4) 2 Mor. m, f° 17 a.

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moille, dont la jeune famille grandit nombreuse autour du vénérable aïeul ; André de Vivonne, seigneur de la Chateigneraie, le vaillant sénéchal du Poitou qui «. vesquit en honneur et plein de biens, aymé de Dieu et des hommes, plus de quatre-vingts ans » (1). Le poète lui consacre la 79® Epitre familière où il énumère toutes ses vertus ; le récit remplit six grandes colonnes de plus de cinquante vers chacune ; nous apprenons que six jours après sa mort le noble seigneur

La bouctie auoit et les jolies vermeilles

Et le corps blanc et Inysant a merueilies

Qui signes sont que Dieu la prins des siens (2; ;

François du Fou, seigneur du Yigean, auquel le poète en quête de venaison pour un grand dîner ne manquait pas de s'adresser, Artus Gouffier, les d'Estissac, les Boylesve, et bien d'autres dont les noms aimés et vénérés reviennent sans cesse aux pages de ses ouvrages.

Jean Bouchet hésita longtemps, s'il faut l'en croire, avant d'adresser une épître à Messieurs les Ministres de l'Eglise mil ita7ite : la. hardiesse lui semblait grande d'oser écrire en style vulgaire aux « deuotz suppos d'ordre sacerdotal » (3). Cependant clerc tonsuré il était un peu l'un des leurs; devant le mépris des hérétiques, il n'hésita plus et prit sa plume afin d'exposer au long ses idées sur l'excellence d'un état aussi saint. Sa lettre ne renferme pas moins de 1600 vers. Dans les premiers âges du monde, le même homme était roi et prêtre. Xoé, au sortir de l'arche, nous apparaît portant au front cette double auréole, prêtre il élève un autel au Seigneur, roi il dispose à son gré de toute la terre ; son fils (!) Melchisédech offre en sacrifice le pain et le vin, et gouverne Salem « qu'on a depuis nomme lerusalem ». Les décasyllabes succèdent, trois colonnes durant, aux décasyllabes, et l'auteur arrive au Nouveau Testament. Il salue avec émotion la dignité du prêtre qui porte dans ses mains les clefs

(!) Annales d'Aquitaine, p. 470.

(2) Ep. fam. LXXIX, f» 5o b.

(3) 1 Mor. I, M a.

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du ciel, et dont la « sacrée parole, les neuf ciculx pertràscëde ettrâsvolle », pour faire descendre sur l'autel

... l'aigneau de Dieu qui paciflie Dieu enuersnous, nous purge et sanctiffie, C'est le filz Dieu qui nous ayma si fort Que mort il print pour nous en dur effort (1).

Sa haute dignité élève le prêtre au-dessus des rois et des empereurs, tous les chrétiens doivent donc le vénérer et l'aimer ; qui l'attaque, qui seulement y touche, touche, selon l'expression du prophète Zacharie (2j, à la « prunelle occulaire » de Dieu.

La grandeur et la sainteté de sa mission imposent au prêtre des devoirs; chargé de diriger les autres, il doit être orné

De sainct scauoir et grand littérature (3) ;

il est un livre dont sur tous les autres la connaissance doit lui tenir à cneur : la Bible ; sa messe dite, son bréviaire récité,, il doit se mettre à l'étude du livre divin, et si parfois il rencontre des difficultés d'interprétation, recourir à de plus savants que lui pour résoudre ses doutes. Le prêtre qui veut bien remplir l'obhgation de son sacerdoce, et prêcher dans toute sa pureté la doctrine de son maître Jésus-Christ ne saurait la trouver ailleurs, aussi belle et aussi grande dans sa simplicité ; c'est merveille vraiment qu'ayant à la portée de sa main un trésor inépuisable, il aille avec peine ramasser quelques parcelles d'or qui brillent de loin en loin aux ouvrages des hommes.

Je m'esbahys comme l'on va sercher Aultres propos pour les dire et presctier Que ceulx lesquelz sont en la saincte Bible, Chose n'y a plus au salut duysible (4

(1)1 Mor. I, f° 2 c.

(2) 1 Mor. I, f» 2 d.

(3) 1 Mor. I, [>> 3 a.

(4) 1 Mor. III, fMoa.

JEAN BOUCnET

Et puisque l'occasion se présente d'elle-même, Jean Bouchet nous fait part de ses idées sur la prédication. Evidemment il n'aime pas les longs sermons:

Vn bon prescheiir doit estre brief et court Non ennuieux, après telz gens on court (1).

Le conseil, pour être vieux de trois siècles, n'en garde pas moins toute sa force, et ceux qui voudront voir les auditeurs affluer autour de leur chaire savent comment s'y prendre. Le vieux procureur n'aime ni les prédicateurs qui font de l'esprit, ni les austères justiciers « criars, seueres et mordans », ni les orateurs mondains qui soignent trop leur gloire, oubliant celle de Dieu ; il a compris nettement que l'éloquence du prêtre, pour être une éloquence humaine, se distingue pourtant de la parole qui veut avant tout plaire ; il ne s'agit point pour celui qui « tient le lieu de lesuchrist » d'être un charmeur d'oreilles ni un fm moraliste qui s'amuse de son esprit, mais de sauver des âmes, et c'est en prêchant l'Evangile avec tout son cœur qu'il intéressera et fera du bien. De grâce, qu'il laisse aux juges et aux avocats les lois civiles, aux médecins leur science et leurs remèdes :

Laissez les !oix pour iuges, aduocatz,... Laissez aussi phisicque, médecine Aux Médecins, et serchez la racine De vraye foy pour a tous l'enseigner (2).

C'est encore une preuve d'un petit esprit, et d'un goût douteux qui n'a certainement rien de chrétien, d'aller critiquer devant le peuple les prélats et autres dignitaires qui portent mitre et crosse ; les mots piquants et les adresses ondoyantes de paroles peuvent satisfaire une petite jalousie ou une sourde rivalité, on ne voit pas nettement le bien qui peut en résulter pour l'Eglise.

Ce qui distingue surtout ces diverses remarques, c'est, avec l'esprit de foi de l'écrivain, la parfaite intelligence du

(1) 1 Mor. III. f'' 15 a.

(2) 1 Mor. III, f'^ 15 b.

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but que doit se proposer le prédicateur. Il a certes le droit d'être savant, d'être spirituel, comme il a le droit d'être éloquent; mais avec cette science, avec cet esprit, avec cette éloquence il n'a pas le droit de travailler à sa gloire humaine ; peu lui importe une auréole terrestre, il travaille pour la gloire de Dieu ; et comme voilà le mobile de son éloquence, voilà encore le mobile de sa vie.

Vie de sainteté, vie de bon exemple, vie d'humilité, vie de douceur, vie d'abstinence, vie de travail, vie de chasteté: Jean Bouchet s'attarde avec amour à chacune des vertus qui doivent briller au front du prêtre. Avec une bonhomie entière, il expose sur tout cela des idées originales souvent au moins par la forme qu'il leur donne. Il rime toute une longue prière oii il exprime les sentiments qui doivent occuper l'âme au moment de la sainte Communion :

Dictes en vous, 0 vray Eraanuel 0 créateur, pris redemptionel,

il y parle de l'humilité du « bon gentilhomme centurion »,

Et celle aussi de sainct Pierre en la mer, EtdeZacliée.

Quelques lignes plus loin, il donne aux prêtres certains avis pratiques. On lui a dit, est-ce vrai? il n'en sait rien, mais enfin on lui a dit, qu'à certains jours de grande fête, « quant y a presse », on voit les ministres « entrebatre a l'autier

A qui aura les ornemens premier »,

Cette hâte malséante scandalisele fidèle, dontlafoi s'étonne d'une pareille désinvolture. Si vraiment il en était ainsi, il les supplie tous de traiter avec plus de respect le sacrement divin par-dessus tous les autres : charmant conseil d'aïeul dont pas même les coupables pourront se froisser [i).

Après s'être adressé aux prêtres qui vivent dans le monde, Jean Bouchet écrit à ceux qui vivent dans le cloître: fils de

(1) i Mor. I, fo 3 d et 4ael b.

^6 JEAN BOUCIIET

saint Basile, de saint Augustin, de saint Benoît, ou de saint François u le bening », il les aime tous et il lesvénère. Il leur rappelle en quelques mots la beauté de leur vie de sacrifice et les étroites obligations de leurs vœux ; mais là évidemment n'est pas son but premier, il veut défendre la vie religieuse contre les attaques des protestants. Sans étudier à fond la question, il se contente d'un argument ad hominem très simple et que tout le monde comprendra. Les novateurs admettent qu'il faut observer les commandements de Dieu pour faire son salut : dès lors comment osent-ils bien attaquer les ordres religieux, et comment ne voient-il pas « à l'œil y> leur erreur ? En effet,

Pourquoy iadis religion trouuée

Eq terre fut, et depuis approuuée ?

Ne fut-ce pas pour plus faciilement

Garder de Dieu ctiascun commandement (1) ?

Loin des occasions d'enfreindre la loi divine, il semble bien qu'on aura plus de facilité à la suivre , n'est-ce pas là une raison de préférer le cloître? Le proverbe date de loin, puisque David « le dit en vers: On sera pervers avec pervers, bon avec bon ». Jeûner, vivre de peu, coucher sur la dure, aller à pied sous la pluie et le soleil, par le froid et le chaud, voilà de petites mortifications qui aident l'àme à triompher des attaques du diable et à faire son salut. Or, si ces pratiques sont fréquentes chez les religieux, Jean Bouchet se demande s'il en va de même chez les mondains, et il écrit non sans raison,

le concluz donc contre les hereticz Ou scismaticz, plus vénéneux qu'Aspicz... Refigion claustralle et bien reiglee Estre vng chemin plain de deuotion Pour paruenir a la perfection De cliarité... (2)

Sans doute il ne suffît pas de vivre dans un cloître pour se

(1) l^for. II, fo 11 a.

(2) 1 Mor. II, f» 12 a et b.

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voir canoniser, mais enlin un grand nombre de religieux vivent selon l'Evangile ; pourquoi donc les protestants, si grands admirateurs de la IJiblc, s'acharnent-ils contre eux? Il en donne avec sa naïveté coutumière une raison de bon sens. Beaucoup parmi les hérétiques portèrent jadis le froc, et obéirent à ces règles saintes qu'ils maudissent aujourd'hui. Or, c'est une vieille remarque :

Chascun dit mal de l'estat ou estude Qu'il a laissée, et par son hébétude Il hait tous ceuix qui suyuent cest estât, Et les vouldroit abolir tout a plat (1).

JNotre poète s'en attriste, car, hélas ! parmi ces dévoyés, beaucoup brillent par leur savoir ; et les beaux esprits tout friands d'éloquence se laissent prendre à leurs paroles dorées, grave abus auquel les rois « cristifferes )> devraient s'eflbrcer de remédier promptement.

Après cette défense pleine de cœur, Jean Bouchet a bien le droit de critiquer un peu les petits faibles de ses bons amis, et d'esquisser la caricature de quelques originaux rencontrés à Ligugé ou à Fontaine-le-Gomte, ou même simplement dans les rues de Poitiers. Il n'y met pas de malice, il voudrait tant voir parfaits ses chers Pères en Dieu. Pourquoi tant se hâter quand on marche ?

Trop lost aller faict tomber la personne, Ou eschauffer, et a folie sonne (2).

D'autres, au contraire, s'avancent dans une démarche solennelle qui prête à sourire; poitrine en avant, tête haute, avec de grands gestes, ils veulent attirer l'attention, mais ainsi

Bransler les braz, espaules ou la teste,

Grâds signes sont d'orgueil et qu'ô est beste (3).

Quelques moines un peu malins aiment se moquer de leurs confrères, et contrefont leurs ridicules aux éclats de

(1) i Mor. II, f° 12 c.

(2) 1 Mor. II, f" 13 c.

(3) 1 Mor. II, fo 13 G.

rire de ceux qui les voient, mais aussi à leur grand scandale ; les moines, quand ils passent dans les rues de la ville, doivent donner à tous l'exemple de la modestie,

... Deulx a deulx deuez ensemble aller Les chiefz enclins, sans rire ni railler (1).

Jean Bouchet en a vu d'autres à l'église si avides d'entendre la parole des orateurs, qu'ils se penchent en avant, tendent l'oreille avec avidité, et ouvrent la bouche avec une anxiété comique; ce manque de tenue lui déplaît; d'autres enfin ne peuvent dire un mot sans froncer les sourcils, agiter la tète, les mains et les doigts, leurs perpétuels mouvements les font ressembler beaucoup plus à des joueurs de mystères qu'à des dévots religieux. Il y a bien encore les indiscrets, qui vont rapporter aux amis du dehors tous les petits bruits du couvent. Bavardages, bavardages, vous ne connaissez donc pas, mes Révérends Pères, la malice du monde ? Ces peccadilles dont vous plaisantez agréablement, grossies par la renommée et par la malice, passeront de bouche en bouche, et il suffira d'un indiscret pour tacher le beau renom d'un monastère. Et maintenant

... priez Dieu et aussi nostre dame Pour le salut de mon corps et mon ame Quand vous serez d'esprit en Dieu rauiz Par oraison, prière et sainctz deuis.

Et de ma part ie le pry qu'il vous donne Viure aussi bien que vostre ordre l'ordonne. Escript un soir que minuicyt s'approchet Par vostre frère, en lesus, lehan Bouchet (2).

Au-dessus du clergé séculier et régulier, il y a le Souverain Pontife ; au-dessus des sujets et de la noblesse, le Roi, voici de ces deux hautes personnalités l'idée générale que l'on peut se faire en parcourant les œuvres de Jean Bouchet.

Catholique fervent, français jusqu'à la moelle des os, notre

(1) 1 Mor. II, fo 13 c.

2) 1 Mor. II, f» 14 b.

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auteur apprécie très différemment le rôle du Pape, selon qu'il le juge en catholique ou en Français.

Le Pape sans doute est comme tous les hommes cendre et poussière, et cependant sur son front brille un reflet do lumière céleste à l'éclat duquel tous les chrétiens doivent marcher ; la grâce de Jésus-Christ l'a marqué seul entre tous pour continuer sur la terre l'œuvre éternelle d'un Dieu, et il vit au milieu des hommes défenseur et bouclier de la foi, exemple des bonnes mœurs, docteur et pasteur des peuples, l'œil de l'Eglise,

Père des Roys, le maillet des tyrans.... La visueloy, iadiuine parolle...

Le lieutenant de Dieu par résidence, Sur tous viuans ayant la présidence (1).

11 occupe sa haute dignité par don de Dieu, « non par or, ni métal », aussi doit-il sans faiblesse chasser de l'Eglise tous les pasteurs coupables de simonie, ceux dont les mœurs ne brillent pas d'une pureté sans tache, ou dont la science n'éclaire pas d'une lumière immaculée. Il peut, et les chrétiens l'en béniront, casser tous ces prélats de cour, sans dévotion ni charité, dont les élections ont été faites sans le Saint- Esprit ; à lui encore appartient de convoquer le Concile qui mettra fm aux souffrances de la chrétienté. Impossible à un catholique de mieux dire.

Mais comme il y avait chez Jean Bouchet lutte entre le procureur et le poète, il y a lutte entre le chrétien et le Français: le Pape, chef de l'Eglise, ne saurait avoir tort, le Pape, souverain de Rome, qui combat les Français, ne peut plus avoir raison, et dans le guerrier qui s'avance la lance au poing à la tête d'une armée, Jean Bouchet ne veut plus reconnaître le protecteur de tous les fidèles et la vivante image du Dieu de paix. Ce Julius (il s'agit de Jules II) ne devrait travailler que pour l'honneur de la foi, il ne rêve, hélas ! qu'aux moyens de jeter sur la France le plus d'ennemis possible; Louis XII, au contraire, n'a, comme bien on pense,

(1) 1 Mor. I, f 6 d.

en vue que les seuls intérêts de Dieu, et il défend mieux la cause divine « que ne faict celui qui se dict Pape ». Chacun, à la manière dont agit le chef de l'Eglise, n'est-il pas en droit de se demander si un soldat bardé de fer est bien le Père des chrétiens ?

Deust il porter harnois, en lieu de chappe ? Deust soQ sainct nom eslre de sang polu ? Le doit onveoir en habit dissolu ?

Luy qui se dict des seruans seruiteur Le deust on veoir de terre vsurpateur(l) ?

Le respect de la dignité pontificale retient, s'il faut l'en croire, le poète irrité, et pourtant, certes, la colère bouillonne dans ses vers aux interrogations précises qui prennent dans leur monotonie elle-même, et dans la répétition des mêmes mots, je ne sais quelle force de persuasion : coups de marteau tombant toujours avec la même vigueur sur le même clou qu'ils finissent par enfoncer jusqu'à la tête :

Est-ce pas luy qui porte le grand Hure

Escript du sang du benoist lesuchrist ?

Est-il dedans (en ton aduis escript)

Qu'un Pape doit estre auaricieux

Vindicatif, superbe, et vicieux ?

Suyt il les faictz de S. Paul et S. Pierre ?

Non pour certain, car onc ne firent guerre (2).

Lorsqu'il en vient à juger les rois sous lesquels il vit, Jean Bouchet, il faut l'avouer, perd un peu de son indépendance. Est-ce flatterie? On l'a beaucoup accusé de se montrer par trop courtisan du pouvoir et de la fortune. On lui a reproché avec amertume, il s'en plaint quelquefois, ses panégyriques trop enthousiastes des La Trémoille; est-ce le même espoir lointain de faveurs présumées qui toujours arrache à sa plume des formules de louange excessives pour les princes de la maison de France? Je n'ose pas dire non, et cependant répondre simplement oui ne me paraîtrait pas juste. En

(l) Ep. fam. I, f" 6 b.

i2) Ib. I, f°6b etc.

LK RllÉTOHIOLEUR 291

1545, à l'cige de soixante-douze ans, il ne devait pa? attendre de biengrandes faveurs de François I" vieilli et qui probablement ne lisait pas ses dédicaces, et cependant les louanges sonnent aussi vibrantes dans les Ti^iomphes du très chrestien, très puissant y et inuictissime roy de France, François premier de ce nom ^ que dans les ouvrages de sa prime jeunesse. Si donc, pour lui, le roi de France ne saurait avoir tort, s'il est bon, prudent, sage, savant, et

Mect tousiours en ses faictz dieu davât (1),

c'est qu'aux yeux du poète il incarne la France, et le patriotisme trop enthousiaste de notre vieux procureur l'empêche toujours de reconnaître les torts d'un pays qu'il chérit de toute son âme. L'histoire des rapports de la France et de l'Angleterre qu'il esquisse dans sa première Epître familière montre bien sur ce sujet toute sa pensée à laquelle la mise en scène donne encore plus de relief. Henri VII écrit des Champs-Elysées à son fils Henri VIII roi d'Angleterre ; le monarque défunt, pour dissuader son successeur d'entrer dans la ligue formée par Jules II contre Louis XII, iui rappelle les bontés constantes des princes français en^vers ses ancêtres, ses devoirs de vassal envers son suzerain, et les gloires de l'illustre royaume. Il cite les noms de Glovis et de Glotaire si belliqueux, de Charles Martel,

— Non, certes nô, onc n'en fut soubz mars tel (2) —

ce seigneur n'a-t-il pas défait trois rois ligués contre lui et mis à mort « près Tours eu une plaine

Trois Cens octanteet cinq mil de leurs gês (3) ? »

Après ont régné Charlemagne, l'empereur maître de presque toute l'Europe ; saint Louis qui soumit Carthage en moins d'une année, alors que les Romains avaient mis quarante ans

(1) Ep. fam. I, f 6 b.

(2) Ib. I, f° 0 a.

(3) Ib. I, fo 5 a.

292 JEAN BOUCIIET

pour en venir à bout. Enfin Henri YII rappelle les victoires de Louis XII : Veux-tu, dit-il à son fils,

Yeulx tu dôpter le vainqueur des Italles, Le surmonteur des promesses fatalles ?

Le contre arrest d'Espaigne et de Yenize, Qui la cité de Gennes a soubmise Dessoubz sa main, et pouuoir admirable, Que Ion disoit par toutestre imprenable (1) ?

Malgré cet amour aveugle pour son pays et pour son roi, Jean Bouchet se fait pourtant une idée fort juste et très élevée de ce que doit être un bon prince. Il trace à Louis XII qui le lui avait demandé un portrait supeibe du monarque idéal ; ces traits à l'austérité toute chrétienne auraient peut-être étonné le prince s'il avait pu les connaître avant sa mort. Un roi doit être vertueux : comment conduirait-il les autres s'il ne sait pas se conduire lui-même, et la première victoire qui mérite nos efforts, n'est-ce pas celle que nous devons remporter sur nos vices (2) ? Il doit être savant et se gouverner par bon conseil, aimer Dieu et son Eglise, il ne doit être ni superbe ni orgueilleux, mais se rappeler sans cesse que, ayant la même origine que ses sujets, destiné comme eux à la même mort,

Il n'a rië plus qu'vn poure (quoy qu'on die) Fors le soulci de son sceptre garder (3j.

(1) Ep. fam. I, f" 4 d. Jean Bouchet dans cette même Épître nous fait connaître les rapports qui, d'après lui, existent entre les deux princes et leurs sujets : Le roi de France

Empereur est. non seulement Kegent, Car maistre il est de la terre et la gent, Mais toy mon fils tu es si très petit Que tes subgectz font a leur appétit : Et en façon que tu es leur seruant Et non leur Roy.

(2) Qui est celuy non voulant s'imperer Qui aultres veult régir et modérer ?... Plus est d'honneur les vices impugner Qu'Empereurs, Roys, et Princes expugner...

2 Mor. I, fo 1 b.

(3) 2 Mor. 1, f° 3 d.

LE liiii'n'OiunrEi'R 293

Doux et passionné pour la véiilo (1), il doit encore et pardessus tout être ami de la justice ; peu importe celui qui plaide ou demande une faveur, il ne faut envisager que le bon droit :

On ne deuroit regarder la personne Si amye est, ou si plus elle donne, Mais seulement congnoistre le bon droict Et l'adiuger a celui qui va droict (2).

Le poète conseille au roi de mettre les nouveaux impôts qu'exige une nécessité imprévue non pas sur les ctioscs d'usage commun, le blé, le vin, la viande, mais sur les objets de luxe, les draps de soie, les pierres précieuses, « l'espicerie »; ainsi les pauvres y échapperont et les riches seuls les supporteront, ce qu'il estime être juste. Un bon prince veillera dans les années de mauvaise récolte à diminuer les tailles pour permettre à ses sujets de vivre sans de trop grandes privations; ainsi méritera-t-il le beau nom de Père du peuple. Jean Bouchet rappelle que le « cher sire » auquel il adresse sa lettre, Louis XII, a reçu de ses sujets reconnaissants ce titre glorieux.

Le bon roi doit encore se mcfntrer libéral et magnifique : sa gloire est la gloire de son peuple et la richesse de sa maison, la splendeur de ses riches vêtements, le nombre de ses chevaux et de ses serviteurs rejaillit sur toute la nation qu'il résume pour ainsi dire dans sa personne. Le sage

(1) Voici comment notre auteur prémunit le roi contre les flatteurs

Ne leur prestez sire jamais l'oreille, Car quand leur langue a parler s"appareille Pour vous louer, chose ne vous diront Que ne croiez, tant bien deuiseront, Et si croiez a leur parler, en somme Vous aurez guerre ou a Dieu ou a l'hôme, .. De telles gens plus venimeux qu'Aspicz Deffaictes vous,facent ailleurs leurs niez, Que vos mignôs soiét tous gens véritables Nobles de sang, ou en vertuz notables, Qui ne craindront vous dire vérité En infortune et en prospérité.

■2 Mor. I, fo.'i b.

(2) 2 Mor. I, P 5 c.

294 JEAN BOrCllET

procureur ne se laisse pas éblouir par l'éclat des conquêtes lointaines, et malgré l'auréole que les campagnes d'Italie ont mise au front de Louis XII, il conseille à l'heureux vainqueur la paix qui « produict et nourrit toute ioye » ; la paix souhaitée par Jésus à ses disciples, la paix que Xuma « le second roy des Romains » aimait à l'égal des plus éclatants triomphes. Les haines qui séparent les peuples chrétiens semblent incompréhensibles au poète ; il voudrait voir toutes les nations de l'Europe abandonner leurs querelles et vivre dans une sincère charité, fleur d'amour germée dans leur commune foi, qui devrait fleurir à jamais sur le monde pacifié. Si je comprends bien même un texte assez obscur, Jean Bouchet aurait, dès le seizième siècle, prêché l'internationalisme, et ce Poitevin convaincu, ce Français enthousiaste aurait voulu voir disparaître toutes les frontières :

Dôtviêt cela qu'Anglais haiêt les Frâcois,

Et Escossois n'ayment point les Angloys ?

Ne les Germains tous ceulx de l'Italie

Et aultres maints ? est-ce point grand folie ?

Meilleur seroit que le nom tant commun

De crestien mist tous noz cueurs en vn,

Qu'vn tas de noms djamour no' distraissent (<sic)

Ne que les gens chrestiens tant se bayassent

Signe ce n'est de christianité

Veu qu'vn seul brin n'y a de charité (1) .

Enfin Jean Bouchet termine sa longue lettre en disant qu'un bon roi doit être pudique, laborieux et sobre.

On voit assez par ce que nous venons de dire comment les idées chrétiennes de Jean Bouchet, en même temps qu'elles dirigent sa conduite, dirigent aussi tous ses jugements ; c'est de la logique après tout et il faut en féliciter le vieil auteur. Grâce à elles, et à la maîtrise qu'il leur accordait sur son âme, il a su éviter les critiques injustes et passionnées dont pendant tout le moyen âge et le xvi* siècle un grand nombre de nos écrivains ont accablé les femmes.

Elles furent, on le sait, attaquées avec une violence qui

(1) 2 Mor. I, f» 7 d.

LE RIIÉTORIQUEUR 295

dépassa toute mesure. Les fabliaux font rage contre elles, ils étalent leurs défauts et leurs vices ; le Roman de la Rose et le Roman du Renard ne les épargnèrent certes pas. Eve a perdu le genre humain par sa coquetterie, son ambition, son esprit de révolte; or, toutes les femmes lui ont ressemblé, lui ressemblent ou lui ressembleront:

Telle la mère fut, et telles Les filles furent, et seront, De l'homme ennemies mortelles Et jamais ne s'amenderont (1).

Mais si les femmes eurent leurs détracteurs, elles eurent aussi de nom.breux défenseurs ; c'est déjà dans les fabliaux qu'on trouve le ravissant portrait de Griselidis,« type exquis de la perfection conjugale poussée jusqu'au martyre » (2). Martin Franc, dans le Champion des Dames, résume au XV* siècle toute la querelle ; un de ses personnages, Maleboiiche, reprend une à une toutes les attaques des écrivains et des orateurs, mais Franc Vouloir répond victorieusement à toutes les insinuations et à tous les reproches, et, à la fin du livre, Vérité place sur la tête de l'éloquent avocat

Le chappelet verd de lorier.

Malebouche en meurt de rage, et le récit se ferme sur ce tragique épisode.

Jean Bouchet, dans la peinture qu'il a faite sans trop y songer de la société de son époque, nous a fait part de quelques-unes de ses idées sur les femmes. Il a écrit des Epîtres Aux pucelles et filles a marier (1 Mor. X), Aux mères de famille (1 Mor. IX), A toutes les religieuses cloistrières (1 Mor. IV) ; il nous a exposé dans le Panegyric du Cheuallier sans reproche, et dans Lhistoire et cronicque de Clotaire I et de saincte Radegonde, comment il concevait l'éducation des femmes ; dans un épisode curieux, il a montré quelle haute

(1) Ces vers sont tirés du Champion des Dames, de Martin Franc : Goujet; Bibliothèque françoise, t. IX, p. 197.

(2) Lenient, la Satire en France au moyen âge, p. 76.

296 JEAN BOUCnET

idée il se faisait de la sainteté du mariage et de l'amour chevaleresque ; il est donc facile de se figurer quel devait être, selon lui, le rôle de la femme, et peut-être cette étude ne manquera-t-elle pas d'un certain intérêt.

Il prend d'abord nettement parti dans la grande lutte: il y en a plusieurs qui par «vaine iactance, ou par accoustumance de mal parler

Dient des maulx de femmes en tous lieux (1), »

ce sont des gens mauvais. Il en est de la femme comme de toutes choses, comme du vin, comme de la viande, comme de rhomme lui-même, elle a des qualités et des défauts et

par ce est tresbon qu'on cesse

De detracter de l'vn et l'aultre sexe (2).

Malebouche^ dans Martin Franc, disait avec méchanceté que le rebut de la matière employée par Dieu à façonner l'homme lui avait servi à modeler la femme : ainsi le potier quand il a terminé son œuvre, fait avec la terre qui lui reste

Ung marmoset d'estrange face (3).

Jean Bouchet n'aurait jamais inventé cette plaisante origine : la femme, pour lui, est et reste la créature de Dieu ; à un trait d'esprit il préfère la noblesse du récit biblique: la première femme a été formée par Dieu avec la chair de l'homme, et Adam a salué la mère du genre humain de ces belles paroles : « Voilà l'os de mes os et la chair de ma chair. »

C'est avec une délicatesse charmante que déjà « aux faulxbourgs de vieillesse » , notre auteur donne aux jeunes filles des conseils pleins d'une paternelle bienveillance : elles doivent

(1) 1 llor. VII, f-Sld.

(2) Ib. Ib. Envoyant, lors des grands jours de lo42, le Jugement poetic de l honneur femenin à la femme de monsieur l'avocat du roi, il lui recommandait de lire avec soin ce livre composé tout entier contre les adversaires" du sainct honneur des dames». [Ep. fam. CXXII.)

(3) Goujet, op. cit., t. IX, p. 199.

LE RnÉTORIQUEUR Îi07

être prudentes, douces, ne pas se fier aux belles paroles, et prendre part avec une grande modestie aux jeux, danses, banquets et fêtes: qu'elles ne souffrent pas qu'on les touche ; le lis qui rcprôsenic la virjifinité perd de son éclat dc-s qu'une main l'effleure (1); que leurs habitz « n'excèdent la raison de leur estât, ni de leur maison », Il faut se contenter de la beauté naturelle, et ne se pas farder ; qu'arriverait-il si un mari trompé par de séduisants dehors trouvait sa femme

Belle par fard et laide par nature (2) ?

Une jeune fille sage marche dans la rue, et se tient à l'église avec la plus grande modestie, le regard baissé ; une jeune fille sage ne doit pas prendre de vin avant son mariage, à moins que son estomac ne soit par trop débile ; elle jeûnera, si elle le peut, un jour par semaine (3), Voilà qui semblera bien dur ; il faut cependant reconnaître que si les quatre filles du procureur poitevin furent élevées sous ce régime, elles n'eurent pas trop à s'en plaindre ; trois semblent avoir été d'excellentes mères de famille, et l'autre vécut pieusement religieuse du monastère de Sainte-Croix à Poitiers.

Pour occuper les loisirs de la journée, la jeune fille devra travailler, coudre, broder, filer; elle aura aussi ses distractions et ses jeux ; elle pourra lire non pas « vn tas de romans lasciuieux (4) », comme les auteurs du jour en composent trop souvent, mais des ouvrages qui enseignent l'art si difficile de bien vivre. On pourrait sans méchanceté aucune traduire ces derniers mots : les jeunes filles devront lire les ouvrages moraux de Jean Bouchet : les Triumphes de la

noble et amoureuse dame, ses Epistres à tous les estais et

le brave homme ne s'opposerait pas à cette interprétation.

(1) Triiimphes, f" lu v".

(2) iMor. X, f° 27 d. Vives faisait aux jeunes filles la même recommandation : F. Thibaut, Qiiid de piiellis instituendls senserit Vives, p. 38 ; Cf. R. de Maulde de la Clavière, les Femmes de la Renaissance, p. 146 ; Cf. Lhistoire et cronicque de Clotaire, f° XII, XIII.

(3) Vives faisait encore les mêmes recommandations, op. cit., p. 36; Cf. R. de Maulde de la Clavière, op. cit., p. 130.

(4) Cf. R. de Maulde de la Clavière, op. cit., p. 140.

298 JEAN BOUCUEÏ

Ce ne serait chez lui ni amour-propre d'auteur, ni espoir de gain ; il est trop désintéressé et trop véritablement humble pour cela ; il croyait simplement la lecture de ses ouvrages éminemment morale. N'avait-il pas écrit « pour distraire femmes et filles de plus lire la translation en françois du

vieil et nouueau testament et certains petitz traictez

d'aucuns allemâs hérétiques traduictz de latin en frâçoys (1 ) »?

Peut-être même certaines jeunes filles ne se contenterontelles pas de lire, elles aimeront à composer elles-mêmes de petites œuvres en vers ou en prose, à l'exemple de grandes dames illustres. Gabrielle de Bourbon, dame de La Trémoille, a écrit des opuscules qui méritent de grandes louanges, et si une femme ne doit pas être pédante, du moins ne lui est-il pas interdit d'être instruite (2). Voilà qui n'est pas si mal pensé, et bien d'autres écrivains au xvi'' siècle et même depuis ont été moins libéraux. Sans doute Jean Bouchet ne parle pas d'une jeune fille « de bas estât », mais des princesses et autres dames qui ont serviteurs et servantes, et par conséquent n'ont point à s'occuper du ménage (3). On sait que l'instruction des femmes de la Renaissance fut parfois poussée très loin, et sans rappeler ici les femmes auteurs dont j'ai parlé au chapitre II, il suffira de citer Béatrix, reine de Hongrie, qui fut accueillie à Vienne en 1485 par une harangue latine qu'elle comprit fort bien : Arrexit diligentissime aitres domina regina saepe, cumplacida aiidicrat .siibridejido (4). Jean Bouchet n'exige pas autant ; nulle part il ne conseille aux

(1) Les Trimiphes. Epistre aux lecteurs.

(2) La XVIIIe Epître familière est adressée à une « dame de Poictou de clairet bon esprit, bienescriuât, et mieulx parlant ». Jean Bouchet s'excuse d'oser lui écrire, car, dit-il,

...le n'ay art, science ne pratique De vous escrire en telle rethorique Que je vous vy parler et diuiser, Et plaisans vers si bien pyndariser.

Ep. fam. XVIII, fo 20 b.

(3) Le Panegyric. ., c. xx.

(4) J. Burckhardt, la Civilisation enitalie , t. II, cli. vi,p. 143 ; Cf.

t. I, p. 272 et 290 ; Cf.' de Maulde de la Clavière, op. cit., ch. iv ; Fr. Thibaut, Marguerite d'Autriche et Jehan Lemaire de Belges, p. 13.

ll; RiiKToHiui klh 299

jeunes filles d'apprendre le latin, et bien des fois il leur recommande de ne pas s'arrêter dans leurs lectures aux questions trop ardues de la théologie.

La jeune lille devra faire un mariage de raison, plutôt qu'un mariage d'inclination : sur ce point délicat, qu'elle prenne conseil de ses parents et suive bien leurs avis ; ceuxci pourtant ne doivent point la violenter. Mariée, la jeune femme doit être pleine de douceur et d'amabilité envers son époux ; ôlle évitera surtout avec le plus grand soin l'orgueil et la colère. Sans une vigilance de chaque heure sur ses défauts, elle mécontentera bientôt son mari, et peut-être même l'obligera de la traiter avec sévérité : il est de terribles moyens de ramener les femmes à l'obéissance, et l'audace des poètes ne recule devant rien :

... Tu verbcra misce Tergaque tune duroresonent pulsatabacillo (1).

Le conseil estdeMarcellus Palingenius; Jean Bouchet défend d'en venir jamais à de pareilles extrémités, car

...Au baptre fault l'amour (2).

Les coups de bâton chassent l'amour, et ne gagnent rien ; il suffira de montrer à la femme qui aime un visage sévère pour lui faire comprendre ses torts. Avant toute chose l'épouse doit plaire à son mari, et ne pas oublier que le silence est son plus bel ornement et sa plus riche parure :

Dieu la forma pour Ihomme secourir Et consoller iusques à son mourir.

Soûlas n'est tel que d'vna femme et liomme Bien s'accordans, c'est des plaisirs la somme (3).

Le poète, quandiltraitedesrapportsdel'hommeetdelafemme, entre dans des détails où il est impossible de le suivre ; il le

(1) Burckhardt, op. cit., t. II, p. 142 ; Cf. de Maulde de la Clavière, op. cit. p. 154.

(2; 1 Mor. VIII, f° 22 b. La même expression se retrouve mot pour mol dans VHeptameron, XLVP nou^/elle : Au battre faut l'amour.

(3) 1 Mor. VII, fo 22 d.

300 JEAN BorcnET

fait avec une crudité de langage qui nous choque, mais pourtant il reste toujours chaste. Rien dans ses vers ne parle à l'imagination ni aux sens, mais on reste surpris de voir une telle liberté dans des écrits qu'il estimait très propres à charmer les loisirs des jeunes filles ou des jeunes femmes (1). Devenue mère, l'épouse doit elle-même allaiter son enfant; si, malgré la nature et sans raison aucune, elle s'en dispensait, elle montrerait parla qu'elle n'aime pas le fruit de ses entrailles et qu'elle était indigne de sa glorieuse fécondité :

Et par ce est trop celle mère cruelle Quia pouoir de son fruict allaiter Et ne le fait, on luy doit souhaiter Que d'enfant soit a tout ianiais priuée (2).

Si Dieu ne lui a pas donné la force d'allaiter son enfant ellemême, qu'elle cherche avec soin une bonne nourrice. La mère doit être prompte à corriger les défauts de son enfant, et s'il se montre rebelle, elle doit, lorsqu'il a un peu grandi, le punir et

... soubdain par verge humilier (3).

Bien des mamans trouveraient aujourd'hui le conseil dur, et pourtant, quand l'enfant est incapable de raison, ne faut-il pas lui parler le seul langage qu'il comprenne ! Montaigne se récrie, et beaucoup d'autres avec lui, mais il n'est pourtant pas démontré que de l'auteur des Essais ou de l'auteur des Episti^es morales, c'est le premier qui ait raison. Voici du moins un point oii tous les deux sont complètement d'accord. Il faudra mettre à instruire l'enfant beaucoup de soin et beaucoup d'adresse en même temps qu'une sage lenteur : « Et si ne fault les presser dapprendre, mais en faire ainsi q celluy q veult emplir vng vaisseau deaue ;p lëtree dicelluy qui est petite, car si) y veult mettre leaue en habon-

(1) Sur cette anomalie on peut consulter Burckhardt, op. cit., t. II, p. 146 sqq.

(2) 1 Mor. VIL f°24h etc.

(3) i Mor. \Ul, f" 24 d. Sur l'usage du fouet en éducation on peut lire Burckhardt, op. cit., t. II, p. 3o8.

LE RUÉTORlyUElH ,'{()J

dance et ]} force elle sortira p le dessus et iiy entrera q bië peu dedans mais pour lemplir aisément fault user dung anlonnouer lluste ou tuyau (1). » Avant toute autre science il va sans dire que lanière doit apprendre à son enfant la science (lu chrétien :

Sept ans passez le père aura la cliarge

De son enfant, lors esttèps qu'il s'en charge (2).

La femme ne doit pas commander à la maison. C'est le mari qui a l'autorité ; mais le mari ne doit pas non plus traiter sa femme comme il ferait une servante ; tous deux au chemin de la vie doivent s'aider et se soutenir mutuellement, jusqu'à l'heure oîi la mort viendra les séparer :

Il n'est pas beau qu'vne femme commande A son mary, l'offense seroit grande ; Aussi n'est beau, mais dauant tous vilain Quand de sa femme vng mary faict desdain. C'est sa compaigne (3).

Les devoirs de la femme devenue veuve changent : de Dieu seul désormais elle attend son secours, et c'est à lui seul qu'elle doit plaire ; à lui vont toutes ses pensées. Quand elle file, lé bois de sa quenouille doit lui rappeler le bois de la croix, le fuseau les clous, le fil la grâce divine,

Puis cefdletpour sa parfection

On mect au treuil de cogitation.

Apres est mis en pelotes petites.

Ce sont biens faictz, bons euures, et mérites,

Finablement au mestier on le mect

Par dame foy qui la charge en commet

A espérance, a ce qu'en face toile

De charité^ non pour seruir de voyle

Tant seulemêt, mais pour les corps couurir

Et les garder d'ordure, et de pourrir

Car charité couure la pourriture

De vilz péchez, et toute forfaicture(4).

(1) Les Triumphes .., f° XXII r'.

(2) 1 Mor. VIII, f° 24 d.

(3) 1 Mor. VII,f'> 23 d.

(4) 1 Mor. VI, f" 20 b.

JEAN BOUCHEÏ

Voilà une allégorie bien innocente, mais vraiment par trop compliquée ; il faut beaucoup de bonne volonté et d'application pour trouver de si belles choses, elles ne se présentent pas du premier coup à l'esprit.

La veuve portera des vêtement noirs o de moyenne valeur », elle vivra aussi retirée du monde que possible ; enfin, pour faire court, Jean Bouchet lui impose presque toutes les obligations du cloître.

Notre auteur se devait à lui-même d'envoyer une épître aux religieuses, aussi bien n'y a-t-il pas manqué. Il sait que dans leurs moments de loisir elles aiment à parcourir quelque bon livre, aus'si est-ce avec joie qu'il leur écrit, trop heureux s'il peut exciter en elles quelque saint désir et leur procurer « vn brin de plaisir (1). » En paix elles vivent derrière leurs murailles où la grâce de Dieu, sans laquelle nous ne pouvons faire « vue goutte de bien », descend sur elles plus abondante. Leurs trois vœux sont une sauvegarde, et remplir avec fidélité les obligations qu'ils leur imposent, c'est pour elles le bonheur sur la terre. Que de soucis elles ont évités parleur choix si sage : elles n'ont pas de serviteurs larrons, négligents, qu'il faut surveiller sans cesse et réprimander plusieurs fois le jour ; elles n'ont pas de mari difficile, emporté, et dont les vices odieux font parfois couler des larmes de sang ; pas d'enfants dont l'avenir les tourmente et les ronge :

Pensez quel mal aux père mère c'est Quand fille ilz ont qui est en aage prest De marier, et n'ont de quoy le faire (2) ?

Il ne sied pas à une religieuse de s'occuper de toilette ; son vêtement ne doit en rien la distinguer des autres, et la porte du couvent doit rester fermée à la coquetterie ; les vertus sont la seule parure qui plaise au divin Epoux. Dans les rapports avec les étrangers, même avec les gens dévots, il faut

(1) 1 Mor. IV.

(2) Ib. III, f» 16 c.

LE HllliTOKigiKLH 303

apporter une souveraine réserve ; les petits présents sont à éviter, ils ne servent à rien, et par là

Souuent aduient que cuidant a dieu plaire On luy desplaist (1).

En outre, la religieuse doit aimer la mortification : lusnez souuent, prenez des disciplines ;

il faut pourtant fuir toute exagération, et sous prétexte de pénitence ne pas briser le corps ni le rendre incapable de tout service,

11 vault trop mieulx, trête ansbô iusne faire Que trop iusner vn an et se deffaire (2).

La discrétion en toute chose est une sage vertu. L'auteur termine par une idée gracieuse et consolante ; il montre longuement comment dans tous ses actes la religieuse peut imiter Jésus-Christ, et comment sa vie doit être toute pleine de celle de son Epoux divin.

On pourrait extraire des œuvres de notre procureur-poète bien d'autres détails curieux des mœurs contemporaines; j'en ai dit assez pour montrer comment, critique résolu des abus et des vices, il sait aussi pourtant rendre hommage aux grandeurs et aux vertus de son siècle : nous venons de lire l'appréciation sans amertume d'un bon bourgois qui n'a rien à craindre ni rien à espérer de son livre, et qui partant ne doit pas déguiser la vérité ; dès lors elle méritait de nous arrêter un moment.

Jean Bouchet nous est connu ; nous avons étudié l'homme avec ses vertus et ses imperfections, ■ — vraiment il est difficile d'admettre qu'il eut des vices, — l'écrivain avec ses qualités et ses défauts. Contemplée d'un regard rapide, cette esquisse, dont nous avons longuement dessiné chaque trait.

(1) 1 Mor. IV, f" 17 b.

(i) Ib. Ib.

304 JEAN BOUCUET

nous plait par son charme indécis; c'est un de ces portraits d'aïeux dont le costume vieilli nous fait sourire et dont l'ineffable bonté gagne nos cœurs. Pour qui la regarde plus attentivement, les détails qui disparaissaient dans la vue d'ensemble prennent peu à peu du relief, et dans l'image de cet homme qui vécut à une période indécise oii les idées du moyen âge disparaissent pour faire place à celles de la Renaissance, nous trouvons, émoussés les uns par les autres, quelques-uns . des traits propres à ces deux époques. Sans qu'il le voulût, sans qu'il s'en doutât même probablement, le Traverseur des voyes périlleuses a reçu l'empreinte de l'âge de transition oii il vivait, et dans le dernier coup d'oeil que nous jetterons sur lui, peut-être ne sera-t-il pas inutile de cherchera fixer les traits qu'il tient du passé, comme ceux où semble s'ébaucher l'avenir.

Le réveil de la personnalité, le développement des tendances individuelles lorsqu'ils se manifestent ici ou là pendant les longs siècles du moyen âge, présagent à coup sûr un grand renouveau et d'importants changements dans la société ; c'est un des souffles partis Ton ne sait d'où souvent qui apportent la Renaissance. Sortir, en effet, de la multitude, se distinguer des autres et n'être plus wius e multis ne vient guère à l'esprit de l'écrivain du moyen âge ; l'originalité semble lui faire complètement défaut; les chansons de gestes se ressemblent à peu près toutes, qu'elles viennent du Midi ou du Nord, et l'auteur évite avec le plus grand soin de donner à son œuvre un caractère personnel ; la passion de la gloire n'existe pas, du moins elle ne brûle pas les cœurs ; artistes et poètes s'occupent peu de laisser un nom à la postérité, personne n'a signé nos cathédrales et nous cherchons encore le nom de l'auteur de la Chaiiscn de Roland. La Renaissance, au contraire, va développer à l'excès l'individualité des écrivains, et fiers de leurs talents, les poètes vont faire sonner dans des vers orgueilleux les mérites dont ils se font gloire. Jean Bouchet tient à la fois des deux époques ; modeste, il n'aspire point à l'immortalité dont il juge ses t^ers indignes, mais il n'hésite pas à remplir pourtant son œuvre de sa personnalité; nous sommes instruits des plus menus faits de sa vie, du

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nom de ses amis, des sentiments qui ont traversé son âme ; au lieu de l'ombre dont s'enveloppaient les auteurs de l'âge précédent, Jean Bouchet étale en pleine lumière son existence aimable et curieuse de bon bourgeois poitevin, esprit chercheur et cœur d'or. Rien ne le laisse indifférent de ce qui touche à la vie de sa province, du royaume de France ou même de l'humanité. L'homme est, en effet, pour lui l'attrait souverain, et rien ne saurait remplacer le charme qu'il trouve à vivre avec ses semblables ; la nature, dont il sait pourtant savourer les joies simples et douces, les verdoyants ombrages, les ruisseaux qui gazouillent, le noble mois d'août, il ne goûte bien tout cela que dans la compagnie de ses bons amis de Fontaine-le-Gomteou de Ligugé. N'y a-t-il pas dans cette sociabilité comme aussi dans ce goût pour la campagne quelque chose de touchant, et n'y met-on pas un peu trop de complaisance, quand on fait à la Renaissance le grand honneur d'avoir découvert l'homme et la nature (1) ?

Aurait-elle aussi découvert la science et le savoir, et n'estce pas Jean Bouchet, dans l'épître à son fils, qui proclamait ce dernier « immortel et diuin »? Si notre auteur, en effet, par sa méthode imparfaite qu'on ne saurait même qu'improprement appeler une méthode, se rattache à ses naïfs devanciers, il faut pourtant reconnaître qu'il met au travail la même ardeur enthousiaste que les jeunes disciples de Dorât,

(1) Si c'était ici le lieu, je rappellerais que quelques poésies de Ronsard, de Joachim du Bellay, de Rémi Belleau mises à part, nos littérateurs du xvi^ siècle n'ont guère vu la nature qu'à travers les auteurs de l'antiquité et la mythologie, comme d'ailleurs les grands rhétoriqueurs avaient commencé de le faire avant eux :

Je me trouuay

En lieu très fraiz ou le Roy Delius Auec son feu, ne peut auoir entrée Par l'amoureuse et doulce rencontrée De Siluanus, qui le lieu prépara De vers rameaulx, et de fleurs le para.

Ep. fam. XXXIII, fo 29 d.

Si, comme on l'a dit, savoir admirer la nature avec toutes ses nymphes c'est déjà faire œuvre d'humaniste, Jean Bouchet et beaucoup de ses contemporains furent des humanistes.

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et pas plus qu'eux il ne consentirait à perdre une iieure, temps précieux pendant lequel il peut couvrir de vers une page de papier de « grant marge ». Cependant cet amour de la science qui brûle le cœur de l'humble travailleur diffère de celui que nous admirons chez les hommes de l'âge suivant ; Jean Bouchet n'a pas plus compris la recherche de la science pour la science qu'il n'a compris le souci du style. La science des rhétoriqueurs est avant tout moralisatrice^ ils veulent instruire pour mener au bien ; grands directeurs de conscience, ils visent d'abord à rendre leurs lecteurs meilleurs, et le but est si noble qu'on aurait mauvaise grâce à ne pas leur en savoir gré. On voit pourtant tout de suite le danger et à quels terribles sermonneurs nous avons affaire. Cette disposition d'esprit les rend incapables de comprendre ce que pourrait bien être l'étude de la science pour la science, ils veulent apprendre pour moraliser.

De même jamais ils ne se rendirent compte de ce qu'est la véritable critique. Malgré toute sa bonne volonté et un travail de toute une vie, Jean Bouchet dans ses Annales d'Aquitaine cède trop souvent à des manies tout enfantines, il s'arrête à des anecdotes puériles et à des aventures dignes des contes de fées : le merveilleux l'attire, et malgré les résistances visibles de sa raison, il cède à son penchant et s'attarde à des récits qui l'amusent et doivent aussi, dans sa pensée, amuser les lecteurs. Le grand rhétoriqueur croyait peut-être par cette recherche de l'extraordinaire échapper à l'accablante monotonie qui pèse sur ses ouvrages ; il aurait mieux fait d'essayer de la soulever par le souci de la forme et la grâce du style ,

Bien peu d'écrivains, en effet, avant les auteurs de la Pléiade, comprirent, dans notre littérature, qu'il est un art d'exprimer sa pensée et de choisir entre les mots ; on laissait les idées s'étaler dans leur stérile abondance, on ne savait pas au milieu de cent autres trouver le tremelumineux ou vibrant de passion ; on ne savait même pas le chercher, toujours les mêmes vocables usés et généraux revenaient sous la plume inconsciente. Et pourtant « c'est le rayon divin de la beauté, ce

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quelque chose de gracieux, de serein, de charmant (1) » qu'on appelle le style, c'est le goût, c'est l'élégance qui empochent une œuvre littéraire de mourir. Le moyen âge ne s'en douta pas, la Renaissance après les anciens comprit cette vérité. Les grands rhétoriqueurs, et Jean Houchet comme eux, ignorent l'art d'écrire et ne cherchent pas à l'apprendre ; ce sont des enfants qui balbutient; Ronsard et ses disciples, eux, voulurent être des écrivains et des hommes au parler éloquent. Pour cela, résolument ils se mirent à l'école des grands auteurs latins et grecs, modèles admirables de style. On les connaissait longtemps avant eux sans doute sur notre vieux sol français; mais pendant de longs siècles nos littérateurs n'avaient pas su pénétrer la grâce et la vie des ouvrages immortels dMthènes et de Rome : les volumes étaient trop lourds à leurs mains débiles, et leur esprit grossier n'entendait pas que ces chefs-d'œuvre restent toujours jeunes, toujours beaux, grâce à leur style, source d'éternelle jouvence quileurgarde après vingt et trente siècles écoulés la fraîcheur de vie et de grâce qui embellissait leurs premières années. Chrétien d'une foi ardente et sans défaillance, Jean Bouchet n'aurait rien compris aux tendances sceptiques et païennes de la Renaissance ; le christianisme, malgré les profondes racines que pendant tout le moyen âge il a jetées dans les âmes françaises, n'inspirait plus alors ni les œuvres ni la vie des savants et des artistes, et le retour à l'antiquité fut aux jours de François P"" un vrai retour au paganisme. Sans doute les individus restent chrétiens, — Ronsard a dans ses Discours des cris de foi du plus sincère christianisme comme aussi de la plus haute poésie, — mais leur culte pour les auteurs anciens les incline, à leur insu peutêtre, vers la mythologie et les idées du paganisme. Les nymphes et les faunes ont repris possession des campagnes, et il suffit de prêter l'oreille au bruit des eaux qui courent ou des feuilles qui s'agitent pour entendre leurs voix et leurs cris traverser l'air ; Jupiter et Phébus-Apollon sont de nou-

(1) E. Renan, Joseph-Victor Le Clerc, Revue des Deux-Mondes, 15 mars 1868, p. 3ol.

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veau très invoqués. Cette renaissance de la mythologie, disparue au moyen âge dans le rayonnement de la pensée chrétienne, ne fui toutefois au début qu'un jeu poétique, et, avant Ronsard, Jean Bouchet avait pénétré à fond tous les secrets de la généalogie des dieux et des déesses ; leurs noms presque à chaque page reviennent sous sa plume, et sa science semble impeccable (1). L'école des grands rhétoriqueurs fut donc pour la mythologie comme pour beaucoup d'autres choses la devancière de la Pléiade ; je ne dirai pas qu'il faut l'en féliciter, mais après toutes ces remarques, ne semble-t-il pas que de plus en plus le vide se comble entre les deux époques, et que les liens se resserrent qui les unissent l'une à l'autre?

On le sait de reste, pas plus dans l'évolution littéraire d'un peuple que dans son évolution morale ou politique, on ne trouve de rupture complète entre les événements qui précèdent et entre ceux qui suivent; le grand axiome Natura non facit saltus, en même temps qu'il formule la loi du développement physique des êtres et des mondes, formule aussi la loi du développement moral des individus et des sociétés ; tout se suit, tout s'enchaine, sans rupture ni heurt, lente dégradation de couleurs ; il est impossible de déterminer nettement là oii l'une finit, là où l'autre commence ; plus on les regarde, moins on les distingue. Il en va de même pour les littératures; plus on étudie, plus on voit que les écoles se pénètrent l'une l'autre, et s'enchaînent ; malgré des traits individuels, nous sommes

(1) Oserai-je dire qu'il était plus savant que beaucoup d'entre nous? Je me rappelle avoir assisté à une soutenance de thèse sur Marot ; un des examinateurs demanda au candidat ce qu'étalent les Hymnides, dont à plusieurs reprises parlait le poète ; le candidat n'en savait rien, et ce n'est pas moi qui lui jetterai la pierre : Jean Bouchet lui, aurait pu répondre :

La tu verras les Nymphes sadynettes...

Premièrement les florissans Hymnides Qui par les prez font herbes verdoyer, Et près de Teau (que tu voys vndoyer) Vn seur accès contre Serpens vorages Te donneront, le long des beaux riuages Par la vertu des fleurs que florir font.

Ep. fam. VI, fo 10 b. Cf. XLIX, fo 36 b.

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pourtant tous marqués à l'image de nos prédécesseurs ; et qui s le veuillent ou non, ceux qui viendront après nous quelle que puisse être leur originalité, porteront notre empremte : Natura non facit saltus.

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