‹ Un grand rhétoriqueur poitevinChapitre 22 sur 67 · I. — LA RIME · texte numérisé non relu

I. — LA RIME

(( Par la ryme i'enten ceste resemblance de syllabes qui tombe en la fin du carme François (1), » La rime resta toujours la première préoccupation de Jean Bouchet, comme de tous les rhétoriqueurs. Toutefois, dans son œuvre, elle ne nous apparaît pas comme « la fée au léger voltiger... qui mène le char des vers (2) ». C'est une lourde matrone à la pesante démarche, une rude ouvrière, dont la scie grinçante découpe des vers pédantesques. Les mille combinaisons auxquelles notre auteur la soumet sont, dans certaines circonstances, un véritable casse-tête chinois. MM. Ernest Langlois et Georges Pellissier ont eu la patience de résumer les règles minutieuses inventées parles rhétoriqueurs, il faut les en remercier, sans insister d'ailleurs sur des bizarreries dont il est difficile de voir l'intérêt (3). Voici, simplement à titre de curiosité, les espèces de rimes énumérées par Thomas Sibilet : rime kyrielle, concatenée, annexée, fratrisée, enchaînée, senée, couromiée, empérière, couronnée annexée, en écho, batelée, rétrograde (4). En 1548, époque oii paraît

(1) Thomas Sibilet, Art poétique franyis, p. 44. Je cite rédition de Benoist Rigaud, Lyon, 1576.

(2) Sainte-Beuve, Poésies de Joseph Delorme : A la Rime.

(3) De Artifjus rhetoricae rhythmicae... — De Sexti deciini saeculi in Francia Artibus poeticis.

(4) Art poëti(pie frcnirois, p. ikti-lo3.

REMARQUES SLR LA VERSIFICATION DE JEAN nOUCllET 315

VArt poétique français^ les rimes empérières^ balelées et 7'étrogrades o\\\. déjà vieilli; l'auteur parle fort dédaigneusement de cette dernière : « le te rëuoieray, dit-il au lecteur, aux vieux eschiquiers, pour en tirer exemples pour ce qu'il me semble que ie te feroie tort de t'en emplir papier (1). » Imitons-le, non seulement pour la rime rétrograde, mais pour toutes les autres, en disant toutefois qu'on trouverait la plupart de ces rimes employées dans les ouvrages de Jean Bouchet, comme dans ceux de Marot, auquel Thomas Sibilet emprunte presque tous ses exemples.

Jean Bouchet a formulé deux règles sur la rime : il exige que les voyelles rimant ensemble non seulement aient le même son, mais encore soient les mêmes; ainsi, d'après lui, cornent rime mal avec scauant.

L'un est en a, l'autre en e, mais science Gonuient très bien auec expérience (2).

Il faut de même avoir grand soin de ne pas faire sonner dans une même rime une longue avec une brève, et pour cela veiller bien à la manière dont les différentes lettres se prononcent :

En bon François ce mot cy aduertisse.

Est long sur i, et brief ce mot notice, Et toutesfoiz tous les iours vous voiez Que les plus grans sont sur ce foruoyez (3).

Nous verrons tout à l'heure que Jean Bouchet n'a pas toujours été fidèle à ces règles qui d'ailleurs semblent bien loin d'avoir été admises par tous les poètes. Thomas Sibilet ne voit aucune difficulté à faire rimer chose avec caiise^ haute

(1) Art poétique français, p. 152.

(2) Ep. fam. CVII, ï°'72 a. Malherbe ne voulait pas qu'on rimât « indifféremment aux terminaisons en ant et en eut, comme innocence et puissance, apparent et conquérant, ijrand et prend ; et vouloit qu'on rimât pour les yeux, aussi bien que pour les oreilles ». Ferdinand Brunot : la Doctrine de Malherbe, p. 517.

(3) Ep . fam. CVII, f. 72 a. « Une brève ne doit rimer qu'avec une brève, ni une longue qu'avec une longue. Toute la licence qu'on peut prendre ne regarde que les syllabes douteuses. » Règle de Malherbe citée par d'Olivet. La Versification française, par Charles Aubertin, p. 65.

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avec coste, espandre avec estendre^ et affirme que si Marot a blâmé des rimes semblables dans Sagon et La Hueterie, il l'a fait « plus par haine que par raison » (1).

Avec le son an, notre auteur fait rimer la terminaison em du mot Hiérusalem :

DMlIec ira veoir en Hiérusalem

Le sien espoux estant on douziesme an.

1 Mor. IV, f 18 b.

Les mêmes rimes se trouvent reproduites 2 Mor. I, f* 6 d ; cf. Ep. fa??2.XC, ï" 60 d.

Al rime avec le son a : saige, outrage [Ep. fam. I, f' 3 c et

d) ; potages., lavaiges {Ep. fam. II, f° 7 c.) (2). AILLE rime avec EILLE :

Vous scauez bien combien mon esprit veille A vous quérir, non pas que le y trauaille Tant que deuroys...

Triumphes, f° cclxxxvii, t°.

L'orthographe aussi bien n'est pas fixe ; on trouve trauei lient rimant avec conseillent (2 Mor. I, f° 2 b) ; traueillery [Triumphes, f° cccxux v°) (3).

AIN avec OIN ; ynaints, moins. [Ep. fam. lxxxix, f° û9 c.) La Chastre (prononcez châtre) avec astre [Ep. fam. CXXV^ f" 82 d;. Cette prononciation du mot astre se retrouve d'ailleurs dans l'Epître XLYIII, f° 35 d ; Rabelais écrit :

Nô pas qu'au vray no' croyôs que les astres Qui sont reiglez permanans en leurs atres...

Nous constatons ici pour la première fois, et nous aurons souvent l'occasion de le faire, « la tendance de la pronon-

(1) Art poétique français, p. 63.

(:2, « La terminaison aije se rencontre souvent sous la forme aige. Le grammairien Palsgrave, en 1030, donne la prononciation aige comme obligatoire. » Darmesteter ; le Seizième Siècle en France, p. 200 ; cf. Livet, la Grammaire française et les grammairiens au XVI' siècle, p. 13.

(3j Voici encore une rime curieuse :

Succeant le sang des brebis et ouailles

Des maulx leur font plus que les Loups ou Aigles.

2 3/or. I, fo6 d.

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