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REMARQUES SUR LA VERSIFICATION DE JEAN H0UCI1ET

dation populaire, qui de deux consonnes consécutives fait

tomber la première quand ce n'est pas une liquide » (1 ). Cette

règle formulée par M. Darmesteter semble incomplète,

appliquée à Jean Bouchet ; chez lui la première consonne

tombe-, môme quand c'est une liquide, et il fait rimer

aborde et Hérode [Triianphes, f° cclxxxvii r°) ; vio-ges et

siègfes [Triiimphes, f° clxxxvi r°) ; Lune et Satiame [Triumphes,

f* cLxxxni v°). Cette prononciation fut-elle sur le point d'agir

sur l'orthographe, ou bien est-ce une faute de l'imprimeur,

je ne puis le dire exactement, mais on rencontre {Ep. fam.

LXXXIX, f° 59 c) le mot Saturne écrit Satune (2).

E, ES, à la fin des noms propres grecs, gardent le son ouvert,

Hercules eiAchUlessoni des rimes masculines [Ti'iiwiphes,

Epistre aux Lecteurs) ; et le mot Callope rime avec enve-

lopé [Triumphes, ibid.).

ER. La finale er sonne toujours au xvi® siècle ; de là les

rimes trébucher et cher [Ep. fam. CXX, f " 80 d) ; crucifier

ai fier [Ep. fam. XI, f° 15b); voluntiers et tiers [Ep. fam.

I, f° h: à) \ parler et par Vaer [Triumphes^ clxxviii, r°),

Jean Bouchet affectionne cette rime; elle revient souvent

dans ses ouvrages ; aymer et mer ou amer [Triumphes,

f°cxLviii v° et f° ccLxxxvr°). Cette habitude de faire sonner

IV final se maintint au xvu® siècle dans les lectures à haute

voix, alors qu'elle n'existait plus dans la conversation, s'il

faut nous en rapporter au témoignage de Vaugelas (3), et

les quelques « rimes normandes » de Molière et de Racine

sont bien connues.

ET (conjonction) rime avec le son ouvert è.

Par cestuy la qui d'euure, de bouche et

De cueur, se tiêt tout a toy lehan Boucliet.

Ep. fam. XXXVI, f» 40 d.

Le même nom Bouchet rime avec la troisième personne du

(1) Le Seizième Siècle en France, p. 223.

(2) Parfois cependant la liquide demeure et la seconde consonne tombe ; on rencontre la rime espars avec parcs {Triumphes, f» ccc, r* et Ep. fam. XI, f» 14 a).

(3) Charles Aubertin, la Versification française et ses nouveaux théoriciens, p. 61.

singulier de l'imparfait de lindicatif, conchet, apj^rochet,

fa>^chet, et les mots qui de bouche est ; on le prononçait donc

bien avec un son ouvert (1).

EU, prononcé au xvi® siècle tantôt eu y tantôt u^ permet aux poètes de l'époque certaines rimes qui nous semblent aujourd'hui fort bizarres ; ainsi on trouve chez Jean Bouchet, comme chez Ronsard d'ailleurs, Tadjectif seî^r (sûr) rimant avec censure et avec seur (sœur).

Ceux qui sont coupables de simonie

Sont par lien d'excommange et censure Par ce moien priuez (c'est chose seure) Des sacreraens.

1 Mor. I, f- 7 c.

... blanclie, estant fille a la seur Dudict duc lan, de ce ie suys bien seur.

Ep. fam. I, f° 2 c.

Je crois pourtant que dès la première moitié du xvi® siècle les auteurs tendent à éviter cette confusion ; peu à peu ils attribuent d'une façon définitive à certains mots le son eu, à d'autres le son u; ainsi Jean Bouchet n'hésite guère que sur le mot seur 'sûr), et Thomas Sibilet écrit : « Il est vray q ie trouueroie rude de rymer, heure, contre nature, pour la différence du son : mais aussi ne feroy'ie pas grande conscience de rymer, morsure, contre asseure, pour la partie du son. » Il n'hésiterait pas encore à faire rimer seure avec nature, « pour garder bon sens et bon propos » ; cela vaut mieux d'après lui « que supersticieusement s'arrester à la riche ryme pour mettre vn mot impertinent ou moins propre » (2).

01. Le son primitif de cette diphtongue oï devenu oé puis oué se change au xvf siècle en è ; de là les rimes suivantes : cloistre et prebstre [Ep. fam. XLI, f" 34 a) ; cloistres

(1) On peut comparer les rimes excès avec assez (2 Mor. IIII, f° 19 a), et assez avec entassez (2 Mor. IX, P 40 c).

(2) Art poétique françois, p. 63-64. Sur la prononciation de la diphtongue en au xvi« siècle on peut lire, Darmesteter, te Seizième Siècte en France, p. 207, et F. Talbert, De ta prononciation de la voyelte U au xvie siècte.

REMARQUES SLR LA VERSIFICATIOX DE JEAN ROICIIET IW'A

et maistres (2 Mor. VII, f" 30 b) ; moy et 7nay (Amiaies d'Arjintaine^ f' xliii v", édition de 1531) , paroisse et me.<;se (2 Mor. X, f° 43 b) ; estoilles et /e//es {Triumphes, f" ccc v°) ; /roî5 et /rmz (1).

Mars (donne) les iours chaulx, et Saturne les froiz Gères le pain de forment blanc et fraiz

Ep. fam. CXXII, f° 81 d.

Jean Bouchet fait rimer La Tremoille avec le mot rouille, qu'il écrit pourtant aussi raille (Opuscules du Traiierseiir, ^73 a); on trouve aussi chez lui la forme La Tremouille :

Par caste la qui d'amours le tref mouille De pleurs loyaulx altêdant la Tremouille

Ep. fam. XXVI, f° 27 b.

OU. Henri Estienne se fâche contre ceux qui prononcent chouse au lieu de c/wse, ]oi(se, au lieu de j'o.se ; il eût pu s'élever aussi contre ceux qui prononçaient beaucop au lieu de beaucoup, discors au lieu de discours ; Jean Bouchet prononce ou écrit tantôt o et tantôt ou.

Escript au monde vng iour deuers le soir

En larmoyant ou (.s/c) cabinet despoir

Pour mes péchez assez mal disposée

Pour (par) vostre humble ame auec vous espousee.

TriHtnpIu's, f clxxx r".

Combien mamye et ma loyalle espouse Que celluy suis q tout faict et dispouse,

Triumphes, f» ccxcviii r°.

Trop rime avec beaucop (1 Mor. V, f'' 21 b) ; discors avec alors (1 Mor. II, f« 9 d}.

A ces remarques sur la prononciation des voyelles et des diphtongues, il convient d'ajouter quelques particularités qui se rapportent aux consonnes.

(I) " Pourquoi quelque dame voulant bien contrefaire la courtisane ;'i l'entrée de cest hiver, dira elle qu'il fait fred? » Guillaume des Autels, cité dans le Seizième Siècle en France, p. 212.

320 JEAX BOLCIIET

B et P; ces deux sons très voisins sont regardés comme équivalents ; Sibilet écrit que Marot et autres poètes « famés » négligent souvent l'orthographe « pour la parité ou prochaine affinité du son », ainsi font-ils rimer « opprobre contre propre (1) «. Jean Bouchet ne se montre pas plus difficile et admet fort bien les rimes dnysibles et disciples (1 3/or. II, fo 9 d); disciples et terribles (1 Mor. I, f° 3 a). Il admet encore l'équivalence de C et de G ; oncle et o?2^/e riment ensemble (2 Mor. III, f^'li b); de D et de B ; attendre rime avec septembre [Ep. fam. LXV, f'* 44 b). D et T ne sonnent pas à la fin des mots :

... le très bon roy David

Vng pèche feit aussi grant qu'home onc veit

Triumphes, f" cl r°.

... Sont planettes sept

Et douze signes, ainsi que chascun scet

Triumphes, fo CLXxxni v°.

L mouillée et N mouillée (gn) se réduisent presque toujours à / et à 71, transformation qui explique les rimes famille et sexille [Ep. fam. II, f'^ 6 d) ; fille et sexe virille [Ep. fam. I, f° 3 a) ; fille et Gille [Ep. fam. I, f° 2 b) ; Espaigne eiplai?ie [Ep. fam. I, f° 5 a) ; regfie et resne (reine) [Ep. fam. XIIII, f^lSd); dig7ie et diviiie [Triumphes, f° clxxxvii r°) ; pecime et répugne (Epistres, Elégies..., pour... Madame Renée de Bourbon, i° i v°).

S final ne sonne pas dans certains mots où il sonne aujourd'hui

... Et après des ans six

Son successeur Breuil fut par eulx occis.

Ep. fam.l, fo 1 b.

Phœbus rime avec herbuz [Ep. fam. LXXXYII, f<* S8 c); filz avec je feiz [Triumphes., f" clxxxi r**) \ Anacharsis avec rassis [Mor. III, £» 12 a).

(1) Art poétique franrois, p. 6S.

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