II. — CÉSURE, ENJAMBEMENT, INVERSION
La césure ordinaire du décasyllabe, seul vers dont nous ayons à nous occuper, se place après la quatrième syllabe accentuée. Au moyen âge, et même au début du x\i^ siècle, l'élision de Ve muet à la césure n'est pas obligatoire, et si on la rencontre, c'est hasard, et non volonté réfléchie du poète:
Naistre de femme en douleur très amere... Sans mettre reigle, ordre, train, ne compas...
écrit Jean Bouchet dans les Regnars trauersât, et quelques lignes plus loin :
lay veu luxure qui chasteté surmonte...
lay davantage veu vendre bénéfices...
Ce n'est pas tout, il use, comme nos auteurs du moyen âge, de la césure lyrique \\) :
lay veu monstre aussi vil que cliimere... Lautre cause qui me priue de ioye....
Mais lorsqu'il connaît la règle de Jean Lemaire de Belges (2), vers 1514, il renonce pour l'avenir aux libertés qu'il avait prises dans ses premiers ouvrages, et corrige même ses poèmes dans les nouvelles éditions qu'il en donne. Toutefois sa poétique est loin d'avoir la sévérité de la nôtre ; il met sans difficulté aucune l'enclitique ce accentuée à la césure.
(1) La césure lyrique est celle qui porte sur une syllabe atone, sur un ^ muet : elle ne peut guère s'expliquer que par l'intervention de la musique, et hors de certains genres constitue une faute. Tous les exemples cités sont pris aux folios a ii et a m des Regnars trauersât.
(2) Voici comment Thomas Sibilet la formule : « Auise que la couppe femenine, se fait au vers de dix syllabes, quand en la cinquième syllabe en fin de mot yeschetefemenin: car auenant ce,fauU q la sixième syllabe cômëce d'une voyelle, souz laquelle cest e femenin soit elisé, et mâgé par apostrophe. » {Art poétique fraiiçois, p. 34.)
REMARQUES SUR LA VERSIFICATION DE JEAN nOUCIIl'T 327
Moyennant ce que ledict Edouard.
Ep. fnm. I, f 4 b.
lacoit qu'a ce ne l'ayt point exhorte.
Ibid., i° 3 c.
Enfin et surtout il ne tient très souvent aucun compte de fa césure de l'hémisticlie :
Lan mil deux cent cinquante neuf fut faict.
Ep. fam. I, r2 d.
On ne voit vraiment pas ce qui distingue ce vers d'une ligne de prose. Sans doute il appartient au poète de savoir, par d'habiles combinaisons, modifier ce que la règle classique peut avoir de trop rigoureux, et nos auteurs du xix' siècle ont su donner à notre vers français une souplesse d'allure qui lui sied à merveille et défie toute monotonie, Jean Bouchet toutefois ne soupçonne guère le charme de grâce et d'abandon qui peut naître de cette liberté, il brise son rythme au hasard, et qui lui demanderait la raison pour laquelle il jette la césure d'une extrémité à l'autre l'embarrasserait fort :
... ô vierge tant insigne Pensastes lors que vous nestiez digne Destre du filz de dieu mère, et de soy Nul mériter ne pourroit comme croy.
Tiiumphes, f» clxxxi v°.
Dans ces combinaisons multiples sur lesquelles je n'insiste pas, il rencontre de temps à autre la seconde forme du décasyllabe, dont certains poètes contemporains ont tiré fort bon parti :
Qui brulét maisôs, bledz, foingz et foerre.
TriumpheSf (' xxxix r".
Il ne se doute guère d'ailleurs de la question intéressante qu'il soulève, et probablement il ne lut jamais le Carême prenant de Bonaventure Des Périers, son contemporain, où
l'auteur s'était imposé la loi de couper le décasyllabe en deux hémistiches égaux (1).
Veut-on mieux voir encore comment les vers n'ont presque jamais sonné à l'oreille de Jean Bouchet, — je parle seulement des vers de 10 syllabes à rimes plates, — et comment pour lui toute la poésie est affaire de rime, il suffit pour cela d'examiner le laisser-aller avec lequel ses décasyllabes enjambent les uns sur les autres. Pour un métricien de talent, la ressource est grande de pouvoir rejeter d'un vers à un autre et le rythme et le sens afin de donner à sa pensée plus de puissance expressive ; mais celui qui ne veut voir dans celte liberté qu'une manière plus commode de rimer devrait bien se contenter d'écrire en prose :
En ceste guerre, il fault premièrement Auoir la paix de Dieu, secondement La paix du corps auecques l'ame, et puys Sans double croy (comme asseuré ie suys) Que nous aurons paix, auec les humains.
Ep.fam.lX, f° 11 d.
Dans ces lignes, on chercherait en vain le rythme du décasyllabe, la césure principale déplacée sans raison à chaque vers, l'enjambement qui laisse l'idée au mépris de toute mesure se relâcher au hasard des mots, sans frapper l'oreille d'aucune cadence sonore ; en voilà déjà trop pour détruire toute poésie ; il était vraiment inutile de n'employer par surcroît que des termes abstraits sans grâce et sans harmonie. Et ce n'est pas une fois qu'il faut blâmer cette nonchalance du poèteincapable de plier sa pensée à des lois fixes : on retrouve à toutes les pages ce lamentable laisser-aller :
Des propres mains dôt aucuns gês d'église Ont consacré, vont par très folle guise Jouer aux detz, qui est le propre ouurage De Lucifer, est-ce point gros oultrage ?
Ep. fam. XI, fo 14 c.
(i) Ch. Aubertin, la Versifient ion française, p. 190. Cf. Bonaventure Des Periers, Œuvres diversesA- I, P- 169. Je n'ai pas trouvé dans l'œuvre si volumineuse de Jean Bouchet le nom de Bonaventure Des Périers.
HEMAKQLES SLR LA VERSIKICATIO.N KE JEAN liOUCIiET 'Ai'.)
Jusqu'à la fin du xvi° siècle T enjambement n'avait été qu'une exception. Si les rhétoriqueurs, comme cela paraît vraisemblable, l'introduisirent dans notre poésie pour se rapprocher davantage des poètes latins et grecs, il faut donc encore une fois saluer en eux les devanciers de la Renaissance, devanciers maladroits, personne n'y contredit, mais devanciers tout de même. Ronsard nous a prévenus, dans la préface de la Franciade^ qu'après avoir évité l'enjambement comme une faute, il le pratiqua dans la suite pour imiter Virgile (1). Gomme les rhétoriqueurs il en abusa, et ce qu'il pensait devoir être un secours lui fut un obstacle. « Le fréquent emploi de l'enjambement est dangereux au point de vue de la cadence ; il diminue la longueur de l'arrêt sur la rime et supprime ou affaiblit la coïncidence de l'arrêt du sens avec celle-ci (2). » Il y a donc là pour le poète une ressource d'une force incomparable sans doute, mais qui atteindra d'autant mieux son but qu'elle sera plus rarement employée.
Les enjambements multipliés donnent aux vers de Jean Bouchetune allure boiteuse; il est des pages entières où l'on chercherait en vain trace d'élégance ou de dignité ; elles sont encore alourdies par des inversions répétées. « Tu ne transposeras jamais les paroles ny de ta prose ny de tes vers, devait décréter Ronsard (3), car nostre langue ne le peut porter, non plus que le latin un solécisme. Il faut dire : Le roy alla coucher de Paris à Orléans, et non pas : A Orléans de Paris le roy coucher alla. » Précepte dont la portée ne doit pas être exagérée sans doute ; il est d'admirables vers qui, l'inversion enlevée, deviendront d'inertes lignes de prose, mais précepte excellent néanmoins, rendu nécessaire par les abus de Marot, de Mellin de Saint-Gelais, et les excès des
(1) « J'ay esté d'opinion, en ma jeunesse, que les vers qui enjambent l'un sur l'autre n'estoient pas bons en nostre poésie ; toustefois j'ay cognu depuis le contraire par la lecture des autheurs grecs et romains comme,
Lavinia venit
Littora » Préface sur laFrancinde, éd. Blanchemain,t. III, p. 26.
(2) D'Eichtal : Dn HylJime dans la versification française, ç. 45 ; cité par Ch. Aubertin, la Versification française..., p. 90, note.
(3) Préface sur la Franciade, p. 26.
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rhétoriqueurs. Ces derniers ne semblent pas avoir vu (l'autre utilité à l'inversion qu'une plus grande facilité pour eux de mettre à la rime certains mots, ou de garder plus facilement la césure :
Puisque ainsi est, ie croy que a vous la mère Du filz de dieu seroit la ctiose amère...
T ri um plies, f° clxxxi r°.
Que pouuoit plus dieu le père vous faire?...
IbkL, i° CLXXXI v°.
le ne quiers fors que le bon dieu me face Par son cher fllz de tous mes péchez grâce...
Ihid., i° CLXxxvii r°.
Je n'exagère pas en disant qu'à toutes les pages on trouvera des exemples aussi concluants et des inversions aussi peu justifiées. Vraiment il semble que Jean Bouchet jette à pleines mains les mots, ils se placent dans le vers où ils peuvent ; le latin a toutes les audaces, pourquoi le français serait-il moins favorisé ? La fausseté du raisonnement apparaît manifeste, inutile de s'arrêter à une réfutation évidente. La logique est d'ailleurs inutile, c'est assez de l'oreille pour condamner irrévocablement des vers comme ceux-ci :
Escript soubdain en vernacules vers, Du moys qu'auons vendâgé les vins vers Vingt septième au matin, de la plume De Jehan Bouchet, qui estre a toy présume Pour te servir a son petit pouoir.
Ep. /•«m. XXXVII, f»3i a.
On le voit, il devient trop souvent inutile de chercher l'harmonie dans la plus grande partie des poèmes de notre auteur; quand on l'y rencontre par hasard, on peut presque à coup sûr ne faire au poète aucun mérite de sa bonne fortune; il a pris ses mots selon les exigences de la césure ou de la rime, et il les a mis dans son œuvre sans écouter le rythme dont ils frappaient son oreille. Il suffirait de citer les lignes qui suivent pour convaincre à tout jamais le lecteur, s'il était encore besoin d'une preuve, de la négligence de Jean Bouchet à rechercher la mélodie :
REMAROIES SIR LA VERSIFICATION DE JEAN nOUCIIET 331
Contemplez donq' si voyant ainsi faire Tous ces grands tors, en mon liiz iniligez Deuoiêt point lors mes yeulx estre afligez ?
Ep. fam. XI, f 13 c.
Je crains d'abuser en citant ce dernier vers d'une rare cacophonie : il s'agit de la bouche de Notre-Seigneur Jésus- Christ jadis vermeille et colorée, et qui pendant la Passion
Si palle fut, qu'oncq' on n'en veit de telle.
Ei>. fnm. XI, f 13 b.
La justice m'oblige de dire que, malgré tous les défauts signalés, malgré le réel manque d'oreille poétique chez Jean Bouchet, il se trouve pourtant ici et là des vers, môme de dix syllabes, même à rime plate, qui ne manquent pas de grâce. 11 écrit en parlant des riches :
Si vestemens n'auons come eulx diuers Ne si pompeux, si sommes nous couuers Aussi bien qu'eulx, reste qu'on ne salue Yilz vestemens, comme ceulx de value, Et que l'honneur est faict aux bien vestuz Au temps présent, et non aux grans vertuz Mais tel honneur est de pauure durée Passant soubdain comme au tamys purée.
Ep. fam. XLI, fo 33 d.