CHAPITRE II
Au xvi* siècle l'orthographe est loin d'être fixe ; elle varie d'une page à l'autre, et souvent dans la même page.
'Uaultre latin, Vautre français scaura. [Ep. fam. XLI, £•34 a).MaiiIgré {Ep. fam. I, f 1 b) et maugré (2 Mor. I, f 2 b) ; ?noien?îant{Ep. fam. I, f° 1 c) et moyennant [Ep. fam. I,f° 2 b) \Èdouart et Edouard [Ep. fam. I, i" 4 b) gectant eigetoie7it [Annales d Aquitaine xx r° et xxii v") ; vng et vu [Ep. fam.l, f°3bet î°2b).
D'ailleurs danslaplupartdescas,auxvi«siècle, l'orthographe d'un livre doit être attribuée beaucoup plus à l'imprimeur qu'à l'auteur. On n'a pas oublié que Meigret lui-même dut, pour faire adopter l'un de ses ouvrages, renoncer à son propre système. Certains volumes de Jean Bouchel édités la même année, les uns à Paris, les autres à Poitiers, offrent de grandes divergences. Ceux de Poitiers, en général, peut-être sous l'influence directe de l'auteur, adoptent quelques-unes des modifications réclamées par Geoffroy Tory et son école ; on y trouve des accents, des cédilles, des apostrophes ; ceux de Paris s'en tiennent obstinément aux règles des Etymologistes, et les mots sont chargés de lettres inutiles. Multiplier les incidentes d'une phrase, et les embrouiller au point de rendre le sens inintelligible, c'était, on s'en souvient, pour de nombreux écrivains, donner à la langue française quelque chose de l'abondance et de la dignité du latin ; multiplier, au delà de toute mesure, les lettres d'un mot, c'était aussi donner à ce mot je ne sais quelle ampleur que certains esprits recherchaient avidement. Cet amour de l'emphase avait tellement pénétré les âmes que les novateurs, ceux qui voulaient
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simplifier l'orthographe en particulier, le regardaient comme le principal adversaire de leur réforme. Meigret écrivait : « La plus part de nous François usent de cette superfluité de lettres ■çXns pour parer leur écriture (\MQ. pour opinion qu'ils ayent qu'elles y soient necesseres... sans avoir égard si la lecture pour laquelle elle est principalement inventée en sera facile et aisée. J'ose bien davantage asseurer que c'est bien l'une des principales causes pour laquelle je n'espère pas jamés, ou pour le moins il sera bien difficile que la superfluité de letres soit quelquefois corrigée, quoy qu'il s'eiisuyve espargne de papier, de plume et de temps, et finablement facilité et aisance de lectures àtoutes nations (l). » Quelques réformes néanmoins s'introduisent lentement; Geoffroy Tory, dans son édition de f Adolescence Clémentine (lo33), emploie d'une façon régulière les accents, la cédille et l'apostrophe ; dans les Epistres morales et familières de Jean Bouchet éditées en io45, chez Jacques Bouchet, à Poitiers, l'apostrophe est d'un usage courant :
Quant i'ay receu ta gratieuse lettre;
Ep. fam. VI, fo 9 d.
l'accent sur Te fermé final est de rigueur : libéralité, auctorité, on temps d^esté [Ep. fam. YI, f° 10 a et b).
Cet accent subsiste même quand Ve fermé est suivi d'un e muet : abandonnée , née [Ep. fam. V, f** 9 c.) ; il disparaît cependant devant le signe du pluriel:
En ta maison, tant es champs qu'es citez.
Ep. fam. VI, f° 10 a.
(I) Cf. Livet, la Grammaire française et les grammairiens au xvie siècle, p. 60 et 61. Tliomas Sibilet défend aussi l'orlhograptie plionétique : « Mon auis est, et, si tu veux croire lô sain iugemëi, sans fauoriser à l'antiquité, sera le tien, qu"escriuâl le Françoys, tu n'y dois mellre lettre aucune qui ne se prononce. Car tout ainsi que les mos sont les signes des passiôs de l'esprit, ainsi les lettres sont les notes de ce que la lâgue prononce. Et si la perfectiô de l'oraison est d'exprimer viuemêt en ces mos la couception de l'esprit: aussi la perfection de l'escriture sera d exprimer viuemêt et purement en ses trais et ligures la parolle de l'oraison. » Art poétique français, p. 73, 74.
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Les autres accents ne paraissent pas encore. La cédille, inconnue dans les Epistres morales et familières, se montre, mais très rarement, dans les Triumphes de la noble et amoureuse dame (Paris, 154S) :
... qui font ça bas leurs délices, fo cxLun ro.
laçoit ce que f; xc ro.
On chercherait vainement, dans le même ouvrage, l'accent ou l'apostrophe.
On ne trouve pas dans les livres de notre poète de distinction entre le / et V i. Jacques Dubois avait bien proposé dès 1332 cette importante modification qui s'imposait, mais il n'avait été suivi qu'imparfaitement. Les formes v et u se rencontrent chez Jean Bouchet, mais la première désigne indifféremment au commencement des mots v et u^ la seconde a dans le corps des mots la même fonction : z;il, ?;ous, verrez, ijertu, t;ng, vne, vlteur (vengeur) ; dez^ons, diwins, oz<z<rages, labo^a'ages, seigne2<rs.
Dans les remarques qui vont suivre, je ne prétends pas faire autre chose que de dresser un catalogue des principales notations orthographiques qui, dans les ouvrages de Jean Bouchet, sont en désaccord avec l'usage actuel. Celte liste pourra être utile à ceux qui feront un travail d'ensemble sur l'orthographe au xvi® siècle, et elle ne vise à rien autre, laissant de côté à peu près toutes les explications historiques et philologiques. Dans mes observations, je suivrai l'ordre des voyelles, des diphtongues et des consonnes.