CHAPITRE II
Jean Bouchet à Poitiers ; comment il entend son métier de procureur ; ses difficultés pour allier les exigences de la chicane et le culte des Muses. — Il devient procureur de La Trémoille et le poète officiel de la famille. — Voyagea la cour de Louis XII. — Gabrielle de Bourboc, épouse de Louis II de la Trémoille. — Le Chappelet des Princes ; Jean Bouchet disciple des grands rhétoriqueurs. — Mort de Charles de La Trémoille à Marignan : le Temple de bonne renômce. — Voyage à Paris vers 1520 ; alternance régulière des rimes masculines et féminines dans les vers de 10 pieds. — Gabrielle de Bourbon protège le procureur poète, leurs rapports littéraires ; mort de la vicomtesse de Thouars. — Jean Bouchet et la duchesse de Valentinois, seconde épouse de Louis II de La Trémoille. — Le Panegyric du Cheuallier satis reproche. — François de La Trémoille.
Les grandes pérégrinations du Traîiersew des voy es périlleiises éia.'ieni donc terminées: à trente ans il revenait définitivement se fixer dans la ville de son enfance qu'il se repentit si souvent, dans ses vers, d'avoir quittée. Il ne faut pas ajouter trop de foi aux dires des poètes; Jean Bouchet procureur à Poitiers devint sans doute un bourgeois bien tranquille et très casanier, mais je ne crois pas qu'il ait jamais sérieusement regretté ses voyages à Lyon et à Paris, et, il a beau prétendre le contraire, la cour a toujours gardé une partie de son cœur.
Souvent dans ses ouvrages il nous parle du Poitou et de ses habitants ; pour eux il a un faible, bien excusable d'ailleurs ; il sait pourtant les juger et note sans prévention leurs qualités et leurs défauts. Les Poitevins qui, d'après lui, descendent des Scythes, et ont été successivement soumis aux Romains, aux Goths, aux Français et aux Anglais, réunissent dans leur caractère les traits caractéristiques de ces différents
peuples : « Ils sont à cause des Scythes vindicatifs, hardis, et cruels en leurs vengences, et se délectent à se destruire par procès, — comme procureur il devait bien en savoir quelque chose, — à cause des Romains sont assez meurs et pesans; à cause des Gots, lours et grossiers en leurs gestes et façons de faire ; assez beaux de corps à cause desdils Scythes et aussi des Anglois ; et aigus d'esprit, et honnestes en leur forme de viure à cause des François (1) ». il s'amuse à leur rimer une épitaphe. Si l'on commence ia lecture par le premiermot, les Poitevins ont toutes les vertus, et tous les vices si l'on commence par le dernier :
Poytevins sôt loyaulx nô caulx Feables non voulans meffaire Begnîs non rudes, bons non faulx Manyables non a reffaire Amyables non pretz a braire Amoureux non troai peurs et fins Traictables non voulans despkiire Preux non noyseux sont poiclevins (2 .
C'est encore lui qui, en loiO, lors de l'entrée de François P"" à Poitiers, trouva de son pays natal cette jolie définition tournée en anagramme selon le goût du temps :
Je suis Poictiers c'est-à-dire esprit coy(3).
Jean Bouchet habitait non loin du Palais de Justice, dans la rue Saint-Etienne, aujourd'hui rue Sainte-Marthe. La
(1) Annales d'Aquitaine, p. 8.
V Amoureux transy...G ii r^et v°. Dans les Généalogies, efftgiese.l epitaphes... Jean Bouchet a peint, sous les traits d'un homme, le Poitou en pleurs lors de la mort de François de La Trémoille, le petit-fils du Clievalier sans reproche, qu'il avait si bien servi et tant aimé. Voici comment il le représente :
un bien grad liômc Antique et vieil... rouge face... cheueulx blancs... Ses pieds fourcliuz autant ou plus qu'vng cerf, Maintien craintif, comme dung homme serf, Robbe assez mir;ce, et au-dessoulz d'icelle Vestemens d'or, qu'a grand peine il descelle...
Son parler est « plus tragédie que fin »... Deploration de feu Monseigneur, Monsieur Francoys de la Trémoille, i° 86 b. (3) Annales d'Aquitaine, p. 364.
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maison où il vécut avait eu son heure de gloire. C'était l'ancien hôtel ch la Rose où Jeanne d'Arc descendit lors de son passage à Poitiers. On voyait encore, aux jours de notre poète, au coin de la rue Saint-Etienne, une petite pierre d'où lu jeune héroïne « toute armée à blanc .. print auantage pour monter sur son chenal x au moment de son départ pour Orléans. Pareil souvenir était de nature à plaire au futur annaliste de l'Aquitaine, et le ton dont il en parle montre sa lierté d'habiter une pareille demeure (1).
Avec sa ceinture de remparts dominés et défendus par des tours nombreuses dont quelques-unes sont encore aujourd'hui debout, la ville de Poitiers, bâtie sur la colline qui se dresse au continent de la Boivre et du Clain, était^ au XVI* siècle, une place de guerre importante et d'un aspect très pittoresque (2). Charles-Quint lors de son passage en décembre 1539 aurait dit. parlant de la capitale des Poitevins : « Leur ville est le plus grand village que j'ai vu de ma vie. » Il faut avouer pourtant que ce village avait assez grand air à l'heure où François de La Trémoille, avec ses deux
(1) Ann. dWrj., p. 246; Cf. Revue poitevine et saintongeaise, lîi mai 1891 et 15 janvier 1892 ; Extraits des Mémoires de la Société des Antiquaires de l'Ouest, t. XIV, 1891, el l'Hôte de Jeanne d'Arc à Poitiers, par M. Henri Daniel-Lacombe, p. 23 et 30. Après de longues et patientes recherches, la Société des Antiquaires de l'Ouest, grâce aux belles découvertes de M. Ledain, vient d'établir nettement la place ocfupée parThùtel de la Rose. Il se trouvait en face du débouché actuel de la rue Saiule-Marlhe dans la rue de la Cathédrale, sur l'emplacement même du n° 13 de cette dernière rue. Une plaque de marbre blanc rappelle le glorieux souvenir du passage de Jeanne d'Arc ;on y lit :