ASSIÉGÉ PAR LES ANGLAIS
(2) Redet : Poitiers an wioyen âge. Mém. de la Soc. des Antiquaires de l'Ouest, 1851, p. 467.
LE I'HO(;ilU:iU DKS LA TlîHMOTLLE 35
jeunes (ils, le prince de Talmond et le comte de TJonon, faisait à la lètc de cinq cents gentilshommes un accueil triomphal au souverain un peu trop dédaigneux. Deux mille hommes de pied les suivaient, divisés en plusieurs compagnies ; chacune avait à sa tète un capitaine habillé de velours et de satin avec des broderies en or et en argent. Le maire, les échcvins, les bourgeois — Jean Bouchet au milieu d'eux — étaient là vêtus de longues robes noires de satin ou de damas, précédés de cent écoliers de l'Université et de cent clercs du palais, les premiers en uniforme incarnat et noir, les antres en casaques de satin jaune, sur un pourpoint de satin bleu découpé en bouffante. Décidément le noble visiteur aurait pu désirer avoir nombre de villages aussi bien habités dans son immense empire (1). Le premier coup d'œil jeté des hauteurs environnantes sur la ville devait être charmant : près du Clain, le château aux tours fièrement élancées, puis, au-dessus du fouillis des maisons échelonnées qui semblent monter à l'assaut de la colline, les clochers des vingt-huit paroisses se découpant sur le ciel ; au sommet du plateau, la masse imposante du Palais de Justice à côté de Notre-Dame-la-Grande, le sanctuaire favori des Poitevins. La vieille cité vue de l'extérieur avait au xvi'' siècle une originalité pittoresque qu'elle doit à sa position et qu'elle garde encore aujourd'hui. Si l'on pénètre dans l'enceinte, hélas ! tout change. Les rues sont « étroites, sombres, boueuses ou caillouteuses » ; les maisons qui les bordent, basses, lourdes, recouvertes d'ardoises. Elles sont groupées selon les différents métiers des habitants. « Au bas de la colline, le long des eaux dormantes de l'étang de Pont-Achard, le long des rives du Clain ce sont les fosses, les écorchoirs, les tendoirs des tanneurs, des corroyeurs et des mégissiers, dont le centre est le faubourg Saint-Saturnin, tandis que, sur les chaussées delà rivière, se mêle au bruit des eaux le monotone tic-tac des quinze à vingt moulins des seigneurs, des abbayes et du chapitre. En gravissant les pentes du plateau, on pénètre dans les rues des bouchers, groupés autour de la Grande-Boucherie ;
(l) Tlilbaiideau, Histoire du Poitou, t. II, p. 212.
36 JEAN BOUCIIET
puis autour des églises Nolre-Dame-la-Grande et Notre-Dame la-Petite, on aper(;oitles boutiques des armuriers et des orfèvres dans la rue Favrouse (Saint-Etienne), des chapeliers dans la rue Saint-Paul, des chaussetiers et aiguilletiers dans la rue de l'Aiguilherie (rue de la Mairie). Autour du Palais des Ducs d'Aquitaine, auprès de rUniversité et des collèges, voici la cohorte des libraires, des imprimeurs, des enlumineurs, des parcheminiers (1). » Que de fois Jean Bouchet passa, en se rendant de l'hôtel de la Rose au Palais de Justice, devant les lourdes enseignes suspendues à des tringles de fer qui grinçaient au-dessus des boutiques ; que de bonnes conversations chez SOS éditeurs Jehan et Enguilbert de Marnel à l'enseigne du Pélican, ou bien à l'imprimerie de la Celle, chez Jacques Bouchet, un parent peut-être. En qualité de poète, il devait être un peu flâneur ; — le brave homme m'en voudrait d'une pareille supposition, je la rétracte ; — il reste pourtant vrai que le mouvement de la ville l'intéressait, qu'il s'arrêtait volontiers ici et là pour donner à tous un bon conseil, ce fut sa manie jusqu'au dernier jour ; il n'oublie même pas le petit marchand d'oubliés en tablier et casquette blanche qui crie dans les rues sa douce marchandise :
Avx Pasticiers.
le vouldrois bien qu'après dictes côplies, Et le soupper, on ne criast oublies Publicquement par les rues etcarrois Car tous les iours en viênêt maints derrois (3).
Rentré chez lui, il ne devait s'en mettre qu'avec plus d'ardeur au travail.
Jean Bouchet n'était pas, comme quelques-uns l'ont cru à tort, procureur du roi à Poitiers, mais simplement procureur
(1) P. Boissonnade : La Vie ouvrière en Poitou au xv^ siècle, dans la Tradition en Poitou et Charentes, p. 344.
Voici les noms de quelques-unes des enseignes qui se balançaient au vent près de la maison de Jean Bouchet ; le Chariot David, la Vicane, le Ciseau d'or, le Bras dor, la Vieille monnaie, le Soleil, le Cheval de bronze, la Violette...
{Mém. de la Société des Antiquaires de rOuest, 1851, p. 4oo.)
(3) 2 Mor. X, f- 44 d. i
lie la sénéchaussée, nous dirions aujourd'hui avoué prbs la cour d"appcl ; il gérait les affaires de ses clients :
I.e propre estât d'un procureur doit estre Faire et gérer ce (lue pourroit son maistre (I).
J'aime à croire qu'il suivait les conseils donnés par lui si libéralement à ses confrères, et en faisait sa règle de conduite. Les mauvaises langues du xvi^ siècle disaient que certains procureurs ne se gênaient pas pour faire durer les procès le plus longtemps possible, et avaient la main toujours largement ouverte aux présents ; ils exigeaient outre leurs honoraires
... pouletz, pigeons, naueaux Blé, vin, poissons, leuraux ou lapereaux (2).
Jean Bouchet blâme vivement de pareils procédés; il appelle ceux qui en usent pillards et larrons, il déclare qu'agir ainsi, c'est se charger bien lourdement la conscience. D'autres procureurs voulaient trancher de l'avocat et plaider euxmêmes la cause de leurs clients, ils s'imaginaient beaucoup mieux connaître les lois et coutumes du pays qu'ils ne les connaissaient en réalité et souvent ils ne réussissaient qu'à perdre leur procès. C'est folle présomption qu'une pareille conduite : le procureur ne doit jamais parler lui-même ; cependant, s'il remarque un oubli de l'avocat, il peut aider sa mémoire.
Sans s'esmouuoir ni troubler l'audience,
Mais doulcement, tout bas, comme en silence (3).
(1) 2 il/or. V, f° 27 b. Voici ce qu'il dit des procureurs dans la A'omîielle forme et ordre de plaider, cli. viu, f° 18 v° : « Par le droit ciuil, ceux sont appelez Procureurs, qui non seulement ontla charge des procès et causes, mais des négoces et choses familières de la maison, que nous appelons en langue vulgaire a présent Recepueur ; mais a présent nous appelons Procureurs, qui ne vaquent à autres négoce [sic), fors a la conduite des causes et procès. »
(2) 2. Mor. V, fo 27 d.
(3) Ibid. h. Jean Bouchet répète la même chose dans la Nouuelle forme et ordre de plaider, et il ajoute : « Mais si ce que dira le procureur ne seruoit de riô, ou fust une redite, est amê lable (ch. vin, f" 23 r*").
38 Ji:an lîorciiET
Nous croyons facilement notre procureur sur parole quand il affirme n'avoir jamais été « de bourses cureur »{[), et s'être toujours montré honnête pendant sa longue carrière.
Certaines gens, des envieux et des méchants. peut-être même des jaloux, lui faisaient pourtant un reproche. On l'accusait d'aimer trop les Muses, et cela un peu aux dépens de son métier : on ne pouvait comprendre comment il savait à la fois et bien remplir sa charge et publier tant d'ouvrages en prose et en vers. Alors il se fâchait tout rouge, et expliquait longuement, — en rimes bien entendu, — que chaque jour de travail il s'était réservé une heure pour composer ses poèmes, que les jours de fête il ne prenait pas d'autre délassement. Il comptait ensuite gravement le nombre d'heures qu'en trente ans il avait ainsi pu consacrer au labeur aimé. Son calcul, et il est exact, arrivait au chiffre
De dix fois mil neuf ces et cinquâte heures (2.
Or, continuait-il en s'échauffant, si je puis, — et je le peux — composer en une heure une page « en papier de grât marge », il est bien clair que je n'ai pas employé tout mon temps aussi bien que j'aurais dûle faire, la somme des pages écrites est inférieure à la somme des heures. Ce nest donc pas le nombre de mes ouvrages qu'il faudrait me reprocher, mais bien plutôt ma paresse. Si l'on prétend toutefois qu'un pareil emploi des moments de repos n'est pas digne d'un procureur, je réponds que mon délassement en vaut bien un autre (3). Est-ce que « composer poésie » n'est pas aussi utile que
... louer a paulme delz et cartes, Ou yuroigner entre verres et quartes (4) ?
(i) Ep. fam. XXUI, f- 24 a.
(2) Ep. fam. XXI III, f« 24 b.
(3) Au xiv^ siècle on reprochait à Jean de Monlreuil de donner trop de temps aux lettres profanes, il répondait lui aussi qu'il y a temps pour tout •' et qu on peut bien après avoir psalmodié exactement les heures canoniques, donner à Cicéron le reste du jour ». Histoire de la langue et de la littérature françaises, t. III, p. 7.
(4) Ep. fam. XXIIII, fo 24 b.
LK l'HOcriUUU DES LA 'IHKAK illJJ': 39
Jamais sur celte maticre le i'li6tori(iiicur n'en lendit plaisanterie. Son métier de procureur lui causait vraiment assez d'ennuis sans qu'on vînt l'accuser encore d'y être infidèle. Combien de fois n'avait-il pas été contraint de manquer une réunion littéraire chez ses bons amis de Ligugé ou de Fontaine-le-Comte, pour aller au palais do justice soutenir les intérêts du vicomte de La Trémoille, ou d'autres nobles clients, et l'on osait prétendre qu il remplissait mal sa charge. La vérité est que, pendant toute sa vie à Poitiers, le pauvre homme, cruellement partagé entre la poésie et la chicane, dut batailler sans cesse. Ses goûts l'entraînaient vers les Muses, la dure nécessité oii il était de gagner son pain, celui de sa femme et de ses enfants (il en eut huit"), le forçait de rester fidèle à la procédure. Toujours en lui vécurent deux hommes ennemis, et entre les deux adversaires la lutte se poursuivit incessante et cruelle. Il eut pourtant cette chance que des rapports commencés grâce à Thémis lui fournirent par la suite de nombreuses occasions de sacrifier au dieu des vers. Telles furent ses relations avec la noble famille des La Trémoille.
C'était au xvi'^ siècle une des plus illustres maisons du royaume. Guy de La Trémoille avait suivi Godefroy de Bouillon en Palestine ; Guy VI avait vaillamment combattu sous Charles V et Charles YI les ennemis de la France ; son fils Georges de La Trémoille devint ministre de Charles YII ; Louis II, qui, pendant quaranteans, resta le chef de la famille, était le petit-fils de ce Georges ; il vécut toujours digne de ces grands ancêtres et l'histoire l'a surnommé le Chevalier sans reproche [\). Jean Bouchet entra en relation avec lui vers ISIO. Il nous dit, en effet, dans son Panegyric du Cheualier sans reproche, qu'il fut quinze ans au service de ce seigneur (2). Or, Louis II tomba frappé à mort, en lo2o, à Pavie (3). L'admission de notre procureur dans Tintimité
(1) Uuc de La Trémoille : Les La Trémoille pendanl cinq siècles, t. I, II, m ; — Louis II de La Trémoille, par L. Saadret ; te Panegyric du Cheuallier sans reproche.
(2j Le Panegyric... Epistre de Lacteur lean Bouchet procureur de Poictiers Aux Iresiliustres Trinepotes du prince.
(j) Dans le procès-verbal de la publication de la Goulume du Poitou, dressé en octobre 1514, on trouve que lecture de ce procès-verbal
/tO JKAN ROICIIET
du noble seigneur fut pour lui dune i^rande ulilité. Ses finances n'en allèrent pas plus mal, avantage que sans être trop ami de l'argent il avouait pourtant ne pas trop mépriser, et il y trouva de nombreuses occasions d'utiliser son talent de versificateur. Sa loyale bonhomie, son amabilité, sa plume toujours prête à célébrer les bonheurs et les tristesses des La ïrémoille lui donnèrent bientôt dans la maison un tout autre rang que celui auquel il avait droit en qualité de procureur. On le recevait un peu comme un ami. Charles de La Trémoille, prince de Talmond, le fils de Louis II et de Gabrielle de Bourbon, aimait les vers, et, bonne fortune inouïe, lui-même en composait :
Par passe temps Rondeaux faisoit
Et composoit Souuent quant le temps luy duisoit Virelaiz, et mettre héroïque ; Son propos si bien conduisoit
Ou gisoit Son poinct, que le sens réduisoit Ou vouloit, moral, ou misticque ; Il airaoit aussi la musique Et bien souuent si deduysoit Cestoit vng esprit angelique
Non rustique Brief tout bon loz en luy gisoit (1).
Le procureur et le poète avaient donc à la fois leurs entrées chez les La Trémoille. Après avoir causé affaires avec Louis II, Jean Bouchet donnait des leçons sur l'art des vers au prince de Talmond ; l'élève soumettait au maître ses
fut faite en présence de plusieurs gens d'église, nobles, officiers du roi, du maire de la ville, des échevins et de plusieurs avocats et praticiens dont les noms suivent. Or, parmi ces noms on lit : « Jean Bouchet, procureur de messire Louis de Bourbon, chevalier, prince delà Hoche surYon», et quelques lignes plus bas : « Louis Rideau, procureur de messire J^ouis de La ïrémoille, chevalier, vicomte de Thouars, prince de Talmont, et baron de Mauléon, la Chaise le vicomte, de Mareuil et Sainte Hermine ». Histoire du Poitou, t. II, p. 264. Il faut conclure que Bouchet n'était pas le seul procureur des La Trémoille, ce qui est fort vraisemblable, vu les immenses domaines de cette famille ; ou bien qu'il entra au service de Louis II, sans être immédiatement son procureur. (1) Le Temple de bonne remmee, B ii v» et B m r".
LE PKnClRF.rH DKS LA THKMOILLE. 41
petits essais poétiques, et lui demandait môme parfois de composer un ouvrage sur un sujet qu'il lui indiquait (1).
A l'occasion, le seigneur de LaTrémoille emmenait son procureur poète à la cour ; ainsi il fut possible à l'auteur des Annales d'Aquitai?ie d'entendre Louis XII prononcer la fameuse phrase si souvent reproduite dans les ouvrages qui s'occupent du théâtre au moyen âge ; nous la connaissons sans doute par lui seul. Le roi parlaitdes basochiens qui ne se gênaient guère pour critiquer un peu tout le monde, voire les seigneurs du royaume, et il les approuvait : « le veux qu'on iouo en liberté, disait-il, et que les ieunes gens déclarent les abus qu'on fait en ma Cour, puisque les confesseurs et autres qui font les sages n'en veulent rien dire : pourueu qu'on ne parle de ma femme, car ie veux que l'hûneur des Dames soit gardé (2). » Dans ce voyage à la cour, Jean Bouchet refit peut-être quelques-uns des rêves de son adolescence ; Louis XII l'avait parfaitement accueilli, et il pouvait compter sur sa faveur; trompeuse espérance, le prince mourut l'année suivante sans avoir rien fait pour le poète. Il n'eut pas même le temps de lire la longue épître que lui-même avait demandé au Trauerseur des voyes périlleuses de composer. C'est la première de la seconde partie des Epistres morales; sur le désir formel de Louis XII, elle traite des devoirs des princes et des rois (4).
(1) « le fis à la requeste de feu Monsieur le Prince de Thalemont, fils du seigneur delà Tremoûille, lepistre qui s'ensuit. » Annales d'Aquitaine, p. 341. (^ette épître est la treizième des Epistres familières.
{"2) Annales d'Aquitaine, p. 340. Cf. Petit de Jullevilie, les Comédiens en France an moi/en âge, p. 106. M. Petit de Jullevilie se demande si les allusions satiriques de la pièce Trop chauffer cuit, trop parler nuit, ont précédé ou suivi la défense faite par Louis XII aux basochiens d'attaquer les dames et surtout la reine {les Comédiens en France au moyen âge, p. 111 . Si. coQime je le crois, cette défense de Louis XII nous est connue par le témoignage du seul Jean Bouchet qui afiîrme l'avoir entendue luimême tomber de la bouche du prince, la répouse semble facile : les basochiens jouèrent leur sotie lors de l'entrée de la reine Anne en 1303 ; notre procureur poète ne vit Louis XII qu'en 1313, au plus tôt.
(3) 2 Mor. un, f" 17 a.
(4) Cette épître a du être remaniée par l'auteur ; les rimes masculines et féminines s'y entrelacent régulièrement; or, en 1313, Jean Bouchet ne s'astreignait pas à cette règle.
42 ii-^vN no ICI [ET
Louis II de La Trémoille et son fils Charles s'absentaient souvent, pour le service du roi, de leur château de Thouars, et leur procureur plus d'une fois s'adressa pour ses comptes à Madame de La Trémoille, qui le prit bientôt en singulière estime et lui témoigna une amitié pleine de bienveillance. Cette femme illustre, véritable type de la grande dame au xvi® siècle, était fille de Louis de Bourbon, comte de ^lontpensier, et de Gabrielle de La Tour. Madame de Beaujeu ellemême avait arrangé son mariage avec Louis II de La Trémoille ; elle voulait, par cette brillante alliance, attacher le jeune seigneur à sa cause. Jean Bouchet — il tenait ces détails si intimes et si jolis du vicomte de Thouars ou de Gabrielle de Bourbon devenue Madame de La Trémoille — nous raconte, dans le Panegyric du Ckeuallier sans rejproche^ la juvénile impatience du jeune fiancé qui désirait vivement connaître l'épouse qu'on lui destinait et la ruse qu'il employa pour y parvenir. Souvent Anne de Beaujeu lui parlait des mérites de sa future compagne, et pareille conversation plaisait au noble chevalier, mais « il estoit fort courrousséquon ne luy disoit, allez la veoir jusques a iVJontpësier » (1). Un jour même il laissa percer son dépit: à quoi bon tant parler de ce mariage ; ne fallait-il pas d'abord s'assurer des sentiments de Gabrielle de Bourbon? C'était sagement dit, et le bouillant seigneur pensait bien qu'on le chargerait lui-même daller chercher une réponse. Il se trompait. Mais, comme cette mission avait été confiée à l'un de ses amis, Louis de La Trémoille décida qu'il serait lui-même l'ambassadeur et non pas un autre. Sous prétexte d'aller à son château de Bommiers (2), il demande quinze jours de congé, et il rejoint bientôt sur la route d'Auvergne le gentilhomme porteur du message de Madame de Beaujeu. Les deux amis arrivent à Montpensier. Sous le nom de l'envoyé, Louis de La Trémoille se présente à Gabrielle de Bourbon. Le cœur lui battait fort
(1) Le Panegyric du CkeuaUier... G ni r".
[i) Boinmiers, coramuue du di^partemeut de l'Iudre, arrondissement et canton dlssoudun. Le cliàleau de lionnniers avait été apporté à la niaisun de la Trémoille par Marie de Sully, femme de Guy VI — Saudret, Louii^ de La Trémoille, p. 3.
Li; riiocritHi li iii:s l\ tukmoilM': 43
pendant rcntrelien « qui dura par le temps de deux ou troys heures », mais il eut le bonheur d'entendre la noble demoiselle lui faire du jeune de La Trémoille l'éloge le plus gracieux : « le ne le vy onc, dit-elle, mais sa bonne renommée me faict extimer que ie serois eureuse si me vouloit prandre, car on dit que de toutes les vertuz quon sauroil souhcter es homes, il en a si bône part quil est amc et en bône extime de chascun. » A quoi l'ambassadeur fort ému répondit: « le vous asseure, Madame, sil est en voustre grâce, que vous estes aulât ou mieulx en la sienne, et que depuis le temps quon luy a ^ile de vous, ne sest trouue en lieu de familiarité quil nay t mis en auât quelqs paroUes de voz bônes grâces, et la chose quil désire plus pour le psent (côme il ma dict) est que vous soyez mariez ensemble, et eust bien voulu avoir la cômission de vous venir veoyr, nû quil double du bô rapport quon luy a fait de vous, mais pour cÔtanler laffection de son amoureux désir (1). » Tout à la joie et pourtant un peu honteux de sa ruse, Theureux ambassadeur, rentré chez lui, a se contêta dun peu de viande et dune fois de vin », puis il écrivit une longue lettre oii il racontait à Gabrielle de Bourbon sa fraude innocente. 11 obtint, comme bien on pense, son pardon, et le mariage fut célébré « au chasteau d'Escole en Bourbonnois » le 28 juillet 1484 (2). Au mois d'avril de l'année suivante, Madame de La Trémoille eut un lils; Charles VIII voulut être le parrain du nouveau-né auquel il donna son nom (3).
(1) Le Panegyric du Cheuallier sans reproche.... G m, r» et v°.
(2) Le contrat de mariage entre Louis de La Trémoille et Gabrielle de Bourbon est cité en partie dans les La Trémoille pendant cinq siècles, t. II, p. 107. Il se trouve aussi dans les Mss. de Doni Fonteneau, t. XXVI, p. 533. L'auteur Ta copié sur un « vtdunus original » du chartrier de Tliouars. Tout évidemment n'est pas historique dans le récit de Jean Bouchet que je viens de résumer : dans le f'uneijyric du Cheuallier sans reproche, les faits sont exacts, mais l'auteur y mêle un développement poétique très curieux, dont nous aurons à nous occuper ailleurs. Je me contente de remarquer ici que publier ce livre comme l'ont fait les auteurs des Mémoires relatifs à Hitstoirede France, ou du Panthéon litléraire, c est lui enlever toute son originalité, sans lui donner plus de valeur historique. Il faudrait éditer cet ouvrage tel qu'il a été écrit, et je crois qu'il le mérite; il dénote une bien extraordinaire conception de l'histoire.
(3) « A Pierre Aude la somme de trente huit liures dix solz lournoys
4i JEAN ROrCIIET
C'est à cet enfant devenu jeune homme, et célèbre déjà sous ie nom de prince de Talmond, que Jean Bouchet enseignait vers 1310 les douces lois de la rhétorique. Il lui dédia un de ses opuscules : le Chappelet des Princes. Le titre peut paraître singulier, voici comment l'auteur le justifie : « Auquel euvre'tres petit iay baille le tiltre de Ghappellet des Princes, parce quilz ne pourroient auoir sur la summite de leur entêdemët plus eminête et précieuse couronne. Et ce a l'exëple du chappellet dune très excellête dame extraicte de la roialle lignée de Dauid, cest la mère de nostre Saulueur Jesuchrist, q côtient cinq Pater Noster et cinquâle Aue Maria (1). » Le livre renferme cinq ballades et cinquante rondeaux disposés dans le même ordre que les Pater et les Ave du chapelet.
Jean Bouchet, selon sa coutume, y fait de hautes considérations sur les vertus nécessaires à un prince, et chacune de ces considérations est le développement d'un texte de la Sainte Ecriture. Inutile de s'y arrêter. Un point pourtant dans cet ouvrage mérite de fixer l'attention, c'est le souci qu'a notre auteur de se tenir au courant de tous les progrès litléraires. Jean Lemaire vient à peine d'apprendre à Clément Marot (2) que dans le vers de dix pieds il faut élider \e muet à la césure, et Jean Bouchet connaît déjà cette règle; en 1314 au plus tard il s'oblige à la suivre, alors que ni maître Alain Chartier, ni les Greban, ni Georges Chastelain, ni Meschinot, ni Millet, ni Octavien de Saint-Gelais, ni plusieurs autres bons orateurs, dit-il lui-même, n'en ont tenu compte. Voici comment dans le « Prolude du Chappelet des Princes », il formule cette loi qui lui paraît bien rigoureuse: « La première partie de la ligne si elle est de rithme imparfaicte (doit) estre de cinq pieds, et sinalimphee auec le surplus » ; c'est-à-dire
qu'il a baillée contant, le XJe jour de ce présent moys d'auril IIIIc Iltlf'fV (après Pasques) en XXII escuz d"or, à Monseigneur de Segré, qui est allé tenir l'eniïant de Monseigneur de la Trémoille, par le commandement du Roy... Archives nationales. Comptes rendus de l'hôtel de la Reine K K 80, 1481-i48o, f° 79 r°etv°. Cf. Inventaire de François de La Trémoillc... p. 181.
(1) Prolude du Chappelet des Princes.
(2) Marot, Œuvres. — Préface de V Adolescence Clémentine.
LE l'UOCLHI.rU l)i:S LA TliKMOILLK Ao
quand la première partie du vers de dix pieds se termine par un e muet, cet e muet doit ôtre élidé. Jusqu'alors, en eiïet, on avait traité la césure comme la rime, on lui avait permis «■ de prendre une syllabe atone de surcroît, formée de Ve muet, soit seul^ soit accompagne de plusieurs consonnes, et cette finale, non élidée, ne comptait pas plus dans la mesure du vers que ne compte la finale muette des rimes féminines (1 ). » Ainsi Jean Bouchet écrivait en lo04 dans les Regnars trauersât :
Tâtquen ce mode te nourrira nature...
Et que justice nest au foible et fort une...
en lo07 dans lAînour eux (rans/j...
Dûibt il point faire de souspirs largement... Trop êtreprêdre ma rendu malheureux... (2)
Parfois encore il fait compter la syllabe atone dans la mesure du vers, et la césure tombe alors sur Vc muet, c'est ce qu'on appelle la césure lijrique'.
La plus belle q oncqs jamais je vy...
Tât est belle lât prudête et tât sage...
A partir du Chappelet des Princes, on ne rencontre plus ces licences dans les œuvres de Jean Bouchet, et dans les
(1) Ch. Aubertin, la Versification française et ses nouveaux théoriciens. Vingt ans plus tard. Gratien du Pont n'admettait pas encore la nécessité d'élider Ve muet à la césure ; il s'efforçait même de [)rouver que cette élisioii est contraire à l'idée de césure. Art et science ih; rhéloricque metriffiee, [" x r° ; Cf. E. Faguet, Histoire de la littérature française depuis tes origines jusqu'à la fin du XVI" siècle, p. 338-339.
(2) Jean Boucbet corrigea dans la suite ces fautes contre la règle de Jean Lemaire de Belges.
Tant que seras fort et sain en nature... Je mesbaliis du dispos de fortune...
{Les Généalogies, effigies, epitaphes... Ballades, 3 et 22.)
Fera il point de souspirs largement...
Trop hault vouloir ma rendu malheureux...
{Angoisses et remèdes damoiirs, lo36.)
40 JEAN HOLCIIET
cililious postérieures de ses poèmes de jeunesse, il refit presque tous les vers où la loi de Jean Lemaire n'était pas appliquée (1).
Toujours dans son « Prolude », le poète s'excuse encore de n'avoir pas donné à ses rondeaux toute la perfection désirable ; il a mieux aimé ne pas appliquer certaines règles trop minutieuses, et garder à la pensée toute sa netteté et toute sa force. Un rondeau devrait, en elTet, toujours clore et rentrer (2), telle est du moins l'opinion des rigoristes ; d'autres se contentent seulement de le faire rentrer, et Jean Bouchet a cru pouvoir agir ainsi. Voici d'après un métricien de l'époque, Gratien du Pont, ce qu'il faut entendre par rentrer et clore: « Rêtrer est la reprinse des deux dictes lignes (il vient de parler d'un rondeau dont le refrain est de deux vers) ou d'vng mot, ou jusques à ladicte couppe (césure)... Clorre est, quant lesdictes secôd et tiers coupletz à leur fin ont sens et clause parfaicte, sans ledict rentremët. Laquelle clause fault q saccorde et vienne a propos de sens audict rentremët, car tout rondeau requier rentremët, mais toutz ne clouêt pas (3). »
Curieux par les renseignements qu'il nous donne sur la métrique de notre poète, le « Prolude du Chappelet da^
(1) Voici comment il corrige les deux vers cités:
Qui plus belle est quoncques jamais en vy .. Tant belle elle est, tant prudente et tant sage.
{Ang. et Eem. damours, lo36).
(2) Celle question du clore et du rentrer semble avoir eu beaucoup d'importance; Germain Colin Bûcher adressait ces vers : Aux rhétoriciens modernes:
Tous ces dizains que Ion faict aujourduy Sont inventez a Ibonneur des rondeaux Et au mespris de celle ou de celuy Dont le renom vainq leurs sens et travaulx. Car les dizains, nen desplaise a aultruy, Sont vers sans art pour débiles cerveaux, Qui de tous arts, fors du leur ont ennuy, Et de leurs riens font œuvres magistraulx. Mais s"on en croit le grand prince du Puy Clorre et rentrer sont miracles nouveaulx.
(Joseph Denais : les Poésies de Germain Colin Bûcher, p. 183.) Cf. Un curieux rondeau de Georges Chastelain, Œuvres, t. YIII,p.319.
(3) Gratien du Pont: Ari et Science de rétkoricque metrifjïce..., f° 2o r».
LE PHOCIUIEIR PES L.V TliÉ.MdlLLi: -47
Princes » ne l'est pas moins par le jour qu'il projette sur ses idées littéraires. Dans r Aînoureux transy, et dans les llegnars irauersât, Jean Bouchet, tout en suivant les traces des grands rliétoriqueurs, semblait ignorer leurs noms et leurs ouvrages, du moins il ne s'affichait pas hautement comme un de leurs disciples, ie Chappelet des Princes nous le montre, au contraire, enrôlé à la suite d'Alain Chartier, des Greban, d'Octavieu de Saint-Gelais et de Jean Lemaire. Il a pris sa place dans le cortège des poètes rangés autour de ces maîtres, et pendant près de trente ans il ne visera qu'à marcher sur les traces de ces glorieux devanciers. 11 n'aura pas le temps de soigner ses vers autant qu'il le voudrait, et comme il sied à un rliétoriqueur, mais du moins il ne fera que de graves poésies morales, et passera sa vie à donner des conseils à tout le monde. Aujourd'hui c'est à tous les grands qu'il s'adresse, et en particulier au jeune François de La Trémoille, le fils du prince de Talmond ; l'enfant n'est guère âgé que d'une dizaine d'années, mais « nOobstant la tendreur de ses puériles ans (1) », il peut apprendre à bien faire. Pendant que son aïeul Louis II commande les armées du roi, pendant que Charles de La Trémoille, son père, combat en fier gentilhomme avec toute la fougue de la jeunesse, il grandit au château de Thouars, près de son aïeule Gabrielle de Bourbon et de Louise de Coetivy sa mère (2). Les deux nobles dames n'ont pour lui apprendre son métier de grand seigneur qu'à lui raconter les exploits des deux glorieux absents, le livre de Jean Bouchet va lui redire les mêmes leçons en charmant ses jeunes loisirs. Il y apprendra les devoirs du prince, à être bon, sage et savant, à craindre Dieu, à se montrer clément et miséricordieux, à ne pas mettre son espoir aux frivoles joies du monde,
En ce foui monde aulcun trop ne se fie, Sonnent il rit, et les gens glorifie
(1) Le Prolude du Chappelet des Princes.
(2) Sur Louise de Coétivy, épouse de Charles de Bourbon, on peut consulter les La Trémoille pendant cinq siècles, t. III, p. 13, ii, lo. 16,20, 178, 182, et surtout, Invent'iire de François de Ln Trémoille, p. {'.):].
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Jusques au croyre estrc toujours durables, Et si les rend de cueiir insuperables, Mais peu de vent bientost les mortiffie (1).
Cotte austère vérité vient à son heure, un vent de tempèle va passer sur le bonheur de cet enfant, et le brûler dans sa tleur.
Jean Bouchet, l'année même de la mort de Louis XII, avait, sur la demande de son élève Charles de La Trémoille, rimé une laborieuse épitre où l'épouse du monarque défunt dépeignait à son frère le roi d'Angleterre toutes les vertus du prince décédé et tous les ennuis de son veuvage. Cette longue lettre (2) à peine achevée^ le poète dut reprendre la plume, non plus pour faire parler la douleur des autres, mais pour pleurer son disciple bien-aimé et son puissant protecteur Charles de La Trémoille, prince de Talmond, mort en héros sur le champ de bataille de Marignan. Il tomba au premier rang, frappé de soixante-deux blessures dont cinq étaient mortelles ; il n'avait pas encore trente ans. Le roi François P', touché de tant de bravoure et de si belles espérances détruites en pleine jeunesse, voulut lui-même apprendre à Louis de La Trémoille qui avait combattu à ses côtés, le malheur qui frappait son cœur de père. Le coup fut rude, et des larmes mouillèrent les yeux du fier soldat: « Mieulx seroit, dit-il, (côme il me sëble) ql fust demousre sans père q moy sans fils q ay faict et passe la plusftt de mon temps, et il comanceoit acqrir honneur et vostre grâce, et puisq le cas est aduenu, ie louhe Dieu, et le remercie de ce ql luy a donne grâce q, après auoir eu soixâte-deux playes, pour le soutenemët du bien public, et en iusie guerre, a voulu auoir et a eu côfcssiô et le Sainct Sacreraêt de lauUier (3\ » Le seigneur de La Trémoille écrivit à sa vaillante épouse du champ de bataille
(1) Le Chappelet des Princes, rondeau X. En loi? il avait écrit ainsi le premier vers :
En cestuy monde...
(2)£p. fam. XIII. Cf. Annales d'Aquitaine, p. .3il. Cette lettre est encore imprimée à la suite du Chappelet des Princes (édition de loi?'.
(3) Le Panegijric du Ckeuallier, f» cl r". Le prince de Talmond ne mourut que trente-six heures après la b;itaille. Dans la lettre qu'il adres-
de Marignan pour lui annoncer l'affreuse nouvelle. La lettre, aprùs huit jours de voyage, parvint entre les mains de l'évêque de Poitiers, neveu du noble seigneur, qui alla luimême la porter à la malheureuse mère. Gabrielle de Bourbon résidait alors au château de Dissais (1). La première explosion de douleur fut terrible. Jean Bouchet, venu quelques jours plus tard pour ses affaires de procureur, trouva la noble dame en proie à la plus amère tristesse (2). Elle écouta sans dire un seul mot les explications du visiteur tout attendri lui-même ; puis, quand il eut terminé, la pauvre mère n'y tenant plus, s'écria : « Ha lehan Bouchet que dictes vous de mon malheur et de lirreparable perte de nostre maison?... Me ayderez-vous poinct à soustenir le faix de mon malheur qui participez en la perte?... Qui présentera plus voz petitz euures dauant les yeulx des princes pour en auoir guerdon, qui recepura et mettra en valeur voz petites composicions?Nespargnez vostre plume a escripre lecongneu de vostre seigneur et maistre a ce que oubliance ne laisse perdre ses mérites (3), » Pour obéir à la mère inconsolable, et en reconnaissance des services que lui avait rendus le prince deTalmond, Jean Bouchet se mita l'œuvre aussitôt, et moins de deux ans après il publiait à la louange du défunt le Temple de bonne renômée. C'est un long voyage à travers les diverses demeures réservées aux morts illustres : tabernacle de religion, de foi publique, de discipline militaire, de justice, de prudence, de libéralité, de tempérance, etc. L'auteur se
sait le jour même à Louise de Savoie, François P" disait : « Le prince de Talmond est fort blessé. » Mignet : Rivalité de François /«' et de Charles- Quint, p. 93.
(l) Dissais, commune du département de la Vienne, arrondissement de Poitiers, canton de Saint-Georges.
(i2) Voici une lettre de Gabrielle de Bourbon relative à la mort de son fils : « A noz officiers de Craon. — Officiers de Craon, nous auons sceu le trespas de nostre fils qui a esté a ceste bataille que le roy a gaingnée à Millan contre les Souysses, dont suymes à bien grant doulleur, et vous en voulions bien aduertir pour faire prier Dieu pour son ame, et pour ce aduertissez en les religieux et autres gens de deuocion qu'ilz le facent ; en oultre faictes dire et célébrer des messes jusques à la somme de dix liures tournois ; et vous receueur faites en la mise... » Chartrier de Thouars. Orig. pap. — Les La Trémoille pendant cinq siècles, t. III, p. 10.
(3) Le Panegyric... f° clviii, r° et v°.
50 JEAN BOLCUET
demande OÙ ses vertus ont conduit Charles de La Trémoille ; après de nombreuses recherches, guidé par Prudent Avis^ il arriva au Temple de bonne renômée, juste à temps pour assister aux obsèques de son héros. Il ne manque pas de nous transcrire les diverses épitaphes gravées sur le tombeau du mort glorieux ; la Religion et les autres dames qui président aux demeures visitées ont composé chacune la leur. Jean Bouchet a fait comme elles :
Epitaphe du trauerseur des uoyez périlleuses ou le nô de lacteur est obtenu par les premières lettres.
le fuz iadis le petit seruileur
Et orateur du grant preliateur
Humble amateur, qui gistsoulz ceste marge
Auquel on doit comme au fort pugnateur
Non pasventeur, superbe, ne menteur
Bruyt et honneur car courtoys fut et large
One personnage en fait et en couraige
Voire en langage, on ne congneut plus sage,
Cestoit ouurage ou parfaict fut le sens
Hault de lignage, et qui en son ieune aage
En dur passage a paye le péage
Trop tost a mort, lan mil quinze et cinq cens (1).
Si les rimes monotones et fastidieuses du poète contribuèrent à calmer un peu la douleur de Gabriellc de Bourbon, il faut moins lui en vouloir d'accumuler tant de vers pour ne pas dire grand'chose. Les voyages allégoriques aux enfers, avec rencontre des principaux personnages de la fable ou de l'histoire groupés suivant leurs talents ou leurs vertus, étaient alors fort à la mode. Octavien de Saint-Gelais avait composé vers 1491 le Séjour dhonneur (2), qui put servir de modèle à Jean Bouchet ; je crois en outre que notre poète avait une traduction française de Dante entre les mains (3), il a pu largement s'en inspirer, et peut-être encore y a-t-il dans son livre quelque souvenir de Virgile. On y sent d'ail-
(1) Sensuyt le temple de bonne renômee, f" lxvii v».
(2) Goujet. Bibliothèque française, t. X, p. 232. Jean Bouchet connaissait et estimait beaucoup Octavien de Saint-Gelais, qu'il imita souvent. Cf. Préface des angoysses et remèdes damours.
(3) Dans son livre Jean Bouchet faisant la louange d'aucunes œuvres en
leurs passer çà et là un véritable souffle d'émotion. Les relations entre l'écrivain et le prince de Talmond avaient toujours été cordiales, un même amour de la poésie les avait rassemblés, et le grand seigneur avait promis à l'humble poète dont il s'était fait l'élève docile, aide et protection à la cour. 11 s'était chargé de faire parvenir jusqu'au roi ses petites compositions: c'était donc dès lors quelques-unes des espérances de Jean Bouchet qui avaient été ensevelies dans la tombe du jeune héros tombé à Marignan.
En parcourant les demeures où vivent leur nouvelle vie les morts illustres, l'auteur ne manque pas de s'arrêter longuement devant le tabernacle « des ars et sciences et des inuenteurs et amateurs dicelles ». Il y reconnaît les poètes, orateurs et philosophes latins, grecs et hébreux, il nomme les plus célèbres ; mais il s'attarde surtout avec les littérateurs français. Il ne se contente pas de citer leurs noms comme il l'avait fait dans la préface du Chappelet des Princes, sur presque tous il donne une brève appréciation qui nous aide à mieux pénétrer ses idées et à le mieux connaître.
Et des francoys vy maistre ietian de miin Qui feist vng euure en langage commun Que nous nommons le roraant de la rose Ou le desduit des poètes repose.
Près de luy vy vng maistre alain chartier Des orateurs francoys le chartier {sic\. Qui si très bien tant en rithme que prose A besoigne que cest céleste chose Puis ie apperceu milet et les grebans, Georges, castel reposans la dedans Frère alexis qui fist certains beaulx laiz Regnault lequeux, meschinot, sainct gelaiz Et autres gens, lesquelz en prose et vers Ont bien escript et faict œuures diuers (i).
français écrit, entre l'éloge de Molinet et celui de Lemaire de Belges, les trois vers suivants :
Si vous lisez les Triuinphes petracque
Et les haulx faitz de dantes le tetracque
Vous n'y verrez que pure théologie.
(Temple de bonne renômee, ï° XLvn v».)
(1) Le Temple de bonne renômee, f" xlv ro. Sur ces différents auteurs on peut consulter Goujet ; Bibliothèque française, t. IX et X.
52 JEAN BOUCUET
Les quatre ou cinq années qu'il vient de passer en relations plus étroites avec les auteurs français, lui ont fait prendre notre langue en haute estime ; il n'hésite pas à la comparer au latin, et renvoie pour la bien connaître aux meilleurs écrivains contemporains. C'est une occasion toute naturelle de citer à côté des noms des poètes morts qu'il a rencontrés au tabernacle « des Ars » ceux qui vivent encore et sont en pleine célébrité :
Si le francoys aussi beau que latin Voulez sauoir, allez deuers crétin Semblablement deuers Tabbé dhanton Q'ii tant a fait de liures (ce dit on) Desquelz partie ay veu si iay bon esme, Et ne laissez bigue et villebresme Marot, du puis, gringore, de la vigne, Blanchet, lesquelz ont mainte ligne De rime fait en si bonne substance (1).
L'horizon de Jean Bouchet s'élargit donc ; et c'est surtout la grande école de moralisateurs qu'il connaît et qu'il estime ; tous les littérateurs, vivants ou morts, dont il cite les noms, sauf Gringoire, en font évidemment partie (2) ; il semble avoir oublié Villon qui l'avait pourtant heureusement inspiré deux ou trois fois dans les Regnars traversât. Il va où le pousse son besoin inné de donner des conseils et de faire du bien, son instinct d'aligner de belles rimes. Dans ses premiers ouvrages il avait beaucoup plus suivi « la doulceur et venustete du langage, que la composition, célébrité et ingéniosité du mètre » (3) ; la fréquentation des « grands rhétoriqueurs » va l'accoutumer malheureusement à ne voir dans la poésie que les sons et à faire consister l'art dans des tours de force ridicules. Il connaît tous les secrets des rimes annexées, fratrisées, enchaînées, en écho, couronnées, empérières, équivoquées, batelées, senées, ou
(1) Le Temple de bonne renôinee, fo xlviii r». Cf. Goujet : Bibliothèque française, t. X et XI.
(2) Par Marot il désigne Jean Marot.
(3) Angoysses et remèdes damours, Préface.
LE l'HOClRElR DES LA THÉMOILLE 53
rétrogrades. Ces jeux do grands enfants n'ont pourtant rien à voir avec la littérature et il serait vraiment bien inutile d'y insister (1). C'était d'ailleurs le plus sérieusement du monde que les auteurs du xv* et de la première moitié du xv\* siècle s'appliquaient à ces véritables casse-têtes chinois, le plus sérieusement qu'ils y mettaient leur suprême mérite. L'auteur du Quintil Horatian voyait encore dans la rime équivoquée « la plus belle sorte de ryme », et croyait faire une réponse triomphante en écrivant à Joachim du Bellay: « La difficulté des Equiuocques, qui te ne viennent pas tousiours à propos :les te faict rejecter (2). » Ces bizarreries sont le dernier effort des littératures expirantes. Ce soin du détail matériel amène pourtant Jean Bouchet à une innovation heureuse.
Entre 1515 et 4520, il fait un voyage à Paris, mandé par le seigneur de la Poissonnière « messyre Loys Roussart ». Ce messire Loys Roussart n'est autre que le père de notre Ronsard. Notre auteur avait dû rencontrer ce gentilhomme dans la famille deLaTrémoille, alliée à celle des Ronsard (3)- Ecrivain à ses heures (4), le seigneur de la Poissonnière prit en amitié le poète poitevin, et se plut, pendant toute sa vie, à le combler de bienfaits ; il l'aida à faire entrer sans dot sa fille Marie au monastère de Sainte-Croix de Poitiers, et
(1) Ceux qui voudraient avoir des détails sur toutes ces belles choses peuvent lire deux thèses latines fort bien faites, celle de M. Ernest Langlois : De artibus rhetoricne rhytkmicae, p. 69 sqq. et celle de M. Georges Pellissier : De Sexti decimi sapculi in Francia artibus poeticis, p. 19.
(2) Charles Fontaine : Quintil Horatian, p. 209.
(3) « Pour le regard de l'origine maternelle, il a eu l'heur d'appartenir à
une infinité d'illustres familles françoises à celle de laTrimouille
Oraison funèbre sur la mort de M. de Ronsard par M. du Perron. Œuvres de Ronsard, edit. Blanchemain, t. VIII, p. 18o. Ronsard dit lui-même dans son élégie « à Rémi Belleau, excellent poète françois » :
Du costé maternel, j'ai tiré mon lignage
De ceux de la Trimoille. {XX' Elégie, t. III, p. 296.)
(4) Jean Bouchet nous donne des détails fort intéressants sur le père de Ronsard dans la 101" de ses Epitaphes, la CXXVI» Epistre familière, et dans une lettre placée en tête des premières éditions des Triumphes de la noble el amoureuse dame. Il cite notamment deux ouvrages de lui, un Traicté sur le blason, et un autre sur la manière de vivre « es maisons des gras priées ».
se fit toujours un plaisir de présenter lui-même au roi François I" ou à la reine Eléonore les ouvrages de son humble ami. Jean Bouchet se montre très reconnaissant de toutes ces marques d'amitié, et il en parle les larmes aux yeux ; pourtant le mieux reçu de tous ces services fut incontestablement celui que le seigneur de la Poissonnière lui rendit lors de son voyage à Paris. Il lui apprit alors une chose merveilleuse qui le ravit d'admiration ; la voici : un vrai poète doit garder, dans les vers de dix pieds et à rimes plates l'alternance régulière des rimes masculines et féminines. Ce haut secret
Du tant noble art de doulce rhétorique
fut pour notre auteur une révélation, et depuis il ne manqua jamais à cette règle.
Ea (sic) tous mes vers de epistres leonyns le entremeslay depuis de féminins En [sic] masculins deux a deux, dont la taille Resonne fort, sil adulent quon ni faille (1).
Souvent nos critiques d'histoire littéraire recherchent le nom du premier poète qui s'astreignit à entremêler régulièrement les rimes masculines et féminines ; les uns se croient obligés de descendre jusqu'à Ronsard ou du Bartas (2) ; les autres nomment en hésitant Jean Bouchet, sans donner le motif de leur affirmation. Je ne crois pas qu'avant 1520, un seul poète ait suivi rigoureusement sans l'enfreindre jamais la règle nouvelle, et de lo20 à Ronsard je n'en
(1) Les Triumphes... Epistrea noble et puissant messire Loys Roussart, f" A n yo.
(2) G. Pellissier, la Vie et les Œhvres de du Bartas, p. 248; Bizos, Ronsard, p. âfi?.
« Quelques poètes, bien avant du Bartas, avaient sans doute donné l'exemple de cet ordre uniforme (entrelacement régulier des rimes masculines et féminines) ; mais c'était uniquement par instinct, par je ne sais quel sentiment délicat de l'harmonie qui resta longtemps sans se traduire en règles précises.» G. Pellissier, loc. eit. On voit, après ce que nous venons d'écrire, ce qu'il faut penser de cette affirmation.
LE PROCLHEIR DES LA THKMOTLLE 53
connais pas d'autre que Jean lioiichet qui y soit resté constamment fidèle. Il nous dit bien dans une de ses Epistres fnmilicres qu'il imite Octavien de Saint-Gelais le très vif translateur,
Qui feit telz vers es espitres D'oiiide (1).
C'est vraiment trop de bonne grâce et trop d'humilité; Saint-Gelais, dans l'ouvrage cité, fait ordinairement alterner les rimes masculines et féminines, mais ce n'est pas pour lui une loi essentielle et inviolable comme pour notre poète après 1520 (2). L'initiative de Jean Bouchet resta d'ailleurs isolée, et fort peu de ses contemporains, fort peu même de ses disciples et de ses admirateurs de Poitiers Timitèrent ; le doux procureur était trop modeste pour imposera d'autres
(1) Ep. fam. LXXII, f°48d.
(2) Cf. : Senstiijt les XXI epi \ stres doiiide iras \ latees du laii en français jl reuerend père en dieu | maistre Octouiâ de Sait \ Gelaix eiiesq dagolesm. B. N. Rés. mYc 532. Au f" A ni il y a 4 rimes masculines de suite au recto, et au verso; A nii présente deux fois la même faute, au recto, et au verso il ya 6 rimes masculines se suivant... etc.. Les Eneydes de Virgille... du même auteur offrent la même irrégularité ; on trouve au f» A ni v° à la suite les uns des autres 6 vers masculins et 10 vers féminins ; — M. Ernest Lang\o\s [De Artibus rethoricae rhytJimicae, p. 80) a donné l'analyse d'un manuscrit de la Bibliothèque nationale /^r. 124.34, écrit au xvi'' siècle et sans nom d'auteur ; on y lit que Monseigneur Crétin « père des orateurs modernes... a trouvé ceste digne et nouvelle manière qu'il use en telle ryme (doublette) de deux vers masculins et deux après féminins... et a la vérité ceste mode et invention donne beaucoup myeulx et a très parfaictet entier accent... » {loc. cit., p. 84). L'auteur a dû écrire du vivant de Crétin; or ce poète est mort entre le 8 février 1523 et le 16 mars 1526 (Cf : le privilège des deux ouvrages cités plus bas) ; l'ouvrage a donc été composé avant 1526, c'est-à-dire à l'époque à peu près où Jean Bouchet commençait à observer l'alternance régulière des rimes masculines et féminines. Il est exact que plusieurs poésies de G. Crétin suivent cette règle v. g. : l'Apparition du feu maréchal de Chabanes ; le pastoral sur la natinite de monseigneur le dauphin ; mais beaucoup d'autres s'en écartent (je ne parle bien entendu que de pièces à rimes plates et en vers de 10 pieds); d'oîi il semble résulter que pour Crétin cette règle ne parait pas avoir été absolue; on ne la trouve d'ailleurs formulée nulle part dans ses œuvres poétiques publiées après sa mort en 1527 par son ami François Charbonnier : Cf. Chanlz royaulx, oraisons et aultres petitz traie tez faictz et composez par feu de bonne mémoire maistre Guillaume Crétin. B. N. Rés. Y*' 1236 ; et Traictez singuliers de lehan le Maire, Georges Chastelan, et de /. Molinet Ces deux ouvrages sont reliés sous une même couverture.
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sa manière de voir. 11 se contente d'insinuer dans quelquesunes de ses lettres et dans ses préfaces que les rimes ainsi disposées donnent aux poèmes plus de douceur et d'harmonie [Ep. fom. L\xn ; lxvii; çvu), il félicite ceux qui cèdent à son exemple, mais il ne trouve pas mauvais que d'autres soient moins exigeants que lui. Les poètes français n'acceptèrent qu'avec peine un joug qui leur semblait trop pesant, et qui nous paraît à nous, comme il parut aux auteurs du XVII* et du xviu® siècle, une loi presque nécessaire. Trente ans plus tard, Joachim du Bellay laissait aux partisans de Ronsard et de la Pléiade toute facilité de s'y soumettre ou de le rejeter : « Il y en a. qui fort supersticieusement entremeslent les vers Masculins auecques les Féminins... le treuue cette diligence fort bonne, pourueu que tu n'en faces point de religion, iusques acontreindre ta diction, pour obseruer telles choses(1).)> Quelque temps avant la publication du Temple de bonne renômee, la mère du prince deTalmond. Gabrielle de Bourbon, la grande protectrice de Jean Bouchet, était morte ; elle n'avait pu survivre à son fils bien-aimé. Ce fut pour le poète une perte plus terrible, plus irréparable encore que celle de Charles de La Trémoille. Grande dame qui savait tenir son rang à merveille et qui pendant les longues expéditions de son mari hors du royaume surveillait elle-même ses vastes domaines, dirigeait les intendants, et examinait les comptes des procureurs; châtelaine d'une bonté et d'une charité touchante pour ses vassaux et surtout pour ses vieux serviteurs (2), Madame de La Trémoille aimait beaucoup les livres et le bel
[i) La de/fense et illustration de la lanijue francoyse, p. 142 et 143. Cf. Pasquier, Recherches de la France, î' 627.
(2) Elle écrivait le 22 juin 1.510, au receveur de La Trémoille, qui craignait, à cause de son grand âge, de ne plus être en état de remplir sa charge : « Touchant ce que dites qu'on se pourvoie dun autre receveur, et que ne pourriez plus servir à cause de votre vieillesse, il ne faut pas que vous disiez cela. Car pour ce que vous avez longtemps et bien servi, l'on ne vous voudrait pas changer et êtes bien encore pour servir... » Le 18 novembre 1498, elle adressait ces lignes au receveur de Sully : « Donnez
à Gabrielle Lamaure deux setiers de seigle pour 1 aider à vivre Au
métayer delà Caille deux rnuids de seigle que nous lui avons donné par pitié et aumône, à cause de la grêle qui a eu lieu cette année. » Sandret - Louis II de La Trémoille, p. 96 et 97.
LE PROCUREIR DES LA TKKMOILLi: . 57
art de rhétorique. Souvent, quand elle était fatiguée des ouvrages de broderie, elle quittait ses dames d'honneur, et se retirait en son cabinet « fort bien garny de liuros ». Là elle lisait de beaux traités de morale ou des livres d'histoire. Elle ne s'en contentait pas; « et si estoit son esprit ennobly et enrichy de tant bonnes sciences quelle emploioit une partie des iours a composer petitz traictez a l'honneur de dieu, de la vierge Marie et a l'instruction de ses damoiselles » (1). Jean Bjuchet nous a gardé le titre de plusieurs de ses ouvrages : le Voyage du Pénitent, le Temple du Saint-Esprit, l'Instruction des jeunes pucelles, les Contemplations de l'âme dévote sur le mystère de l' Incarnation et Passion de Notre Seigneur Jésus-Christ (2). C'est à lui que Gabriellc de Bourbon confiait le soin de faire revoir ces petites compositions
{{) Le Panegyric du Cheuallier... f" lxxxix r°.
{Tj Annales d'Aquitaine, édit. de 1531, f'' clxiv v» ; le Panegyric... fo LXXXIX r°. Les œuvres spirituelles de (iabrielle de Bourbon se trouvent en partie à la bibliothèque Mazarine. Voici le début des deux opuscules [Mss. n° 978) qui seuls y sont conservés : « Cy commence le voyage espirituel entreprinspar lame dénote pour paruenir en la citede bon repoux. — Le fort chasteau pour la retraicte de toutes bonnes âmes, fait par le commandement du glorieux sainct esprit. > Cf. Catalogue des Manuscrits de la Bibliothèque Mazarine, t. I, p. 473. On ne trouve dans ces deux ouvrages, il fallait s'y attendre, que de longues allégories fort peu intéressantes en général ; je copie la dernière page du Fort Chasteau : « Or doncques puys que je tire si auant fault que pour paracheuer ie parle de leschauguete qui est hault montée sur une des tours du portai, lequel se nomme ainsi quil me samble saincte Inspiration. Laquelle fait si bon guet q nulz ennemys ne peuuent si secrètement venir quilz ne les aparcoyuent bien et tout incontinent sonne la cloche nommée prompte admonition, Et soudain chascun se mect sur ses gardes tant capitaynes que portiers, Lartillerie qui est aux caûonieres est exploitée. Il faut dire quelque chose de Geste artillerie et de laffust qui est larbre de la saincte croix qui est si fort quil ne peut reculler. Le canonier se nomme parfaicte amour qui mect le feu que charité luy a baille, Et pousse la grosse pierre qui est le nom de Ihs lequel fait si grant bruyt que tous le ennemys fléchissent iusques a terre et sen vont vaincus et par ce moyen demourêt en repos de conscience les hostesses du tant glorieux sainct esperit. 0 quelles sufQsantes grâces Ion ne sauroit rendre car a luy ne tiendra que toutes âmes faictes a la samblance de la trinite père fils et le glorieux sainct esperit ne soyent des bienheurees comme il appert par ce beau et fort chasteau quil a fait pour elles retraire en bonne seurete prouveu de toutes choses nécessaires pour le salut délies duquel chasteau iay dit non pas le tout car comme iay par cy davant dit mon entendement nest assez suffi-
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mystiques par des docteurs en théologie, et le procureurpoète s'en montre tout lier; à lui aussi il appartenait de les faire» relier et enluminer «(l). Il avait justement sous la main un ouvrier habile « a la pourtraicture du ter et de la plume autant que home de France », et dans une lettre conservée au chartrier de Thouars que M. le duc de La Trémoille a bien voulu me communiquer, il annonce joyeusement à Gabrielle de Bourbon une prochaine visite de cet artiste éminent qui n'a pu se rendre plus tôt près de la vicomtesse, parce qu'il avait été « ung peu mallade »; pour lui, Jean Bouchet. il a été retenu à Poitiers plus longtemps qu'il ne l'aurait voulu par un procès contre le prieur de « Saint- Joyn M (2). Le célèbre enlumineur se nommait Merevache (3). Les goûts littéraires de la vicomtesse de Thouars étaient, on le conçoit, une bonne fortune et. une grande joie pour ie Trauerseur des voy es périlleuses. On riait bien, paraît-il. un peu des prétentions littéraires de la noble dame, et les malins allaient jusqu'à dire que composer ainsi des livres n'est point besogne de femme. Mais Jean Bouchet répond vertement aux censeurs qu'il est bien permis aux dames de qualité « demploier le tempsà vacquer aux bônes et honnestes
sant pour ce faire. Touteffoyz ma fiance est si grande en celuy par le commandement duquel ie lay escript que par sa bonté il permectra que ceulx ou celles qui le liront et bien le gousteront suys certaine quilz y profiteront. De laquelle chose très humblement ie le supply quil luy plaise de moy faire ceste grâce singulière que eu ce monde icy tousiours luy puisse complaire et en lautre auoir gloire. Amen. » J'ai reproduit exactement le texte de Gabrielle de Bourbon. Si l'on ne trouvait des allégories semblables chez presque tous les auteurs de l'époque, on pourrait croire à l'influence de Jean Bouchet écrivain sur son auguste protectrice; dans le passage que je viens de citer comme dans une foule d'autres apparaissent la même tournure d'esprit, et le même goût des généralités pieuses aveclesquelles nous a familiarisésle Tntiiprseur des voijps périlleuses. (i) "Nous avons un reçu de trois livres seize sols payées à Jean Bouchet pour les livres de Madame qu'il a fait relier et enluminer, i9 avril 1512. » L. Sandret: Louis II de La Trémoille, p. 93, note.
(2) Saint- Jouin-de-Marnes, canton d'Airvault, arrondissement de Parthenay.
(3) M. Marchegay, qui a publié dans les Lettres missives originales du XVI" siècle, p. 10, n-» 6, la lettre dont je viens de parler, appelle notre enlumineur Merebache. Je crois qu'il se trompe ; le texte porte un V et non un b ; de plus, sur ce personnage presque inconnu, j'ai trouvé un
lectres C(3cernans choses moralles ou hisloriallcs ». Et tout fier de pouvoir étaler sa science en justifiant son aimable protectrice, il s'écrie : Ainsi ont fait jadis « Cornelie, mère de Grachus...la fille de Lelius... la fille de Ilortense »... Platon n'eut-il pasdes femmes parmi sesdisciples? Et le rhéloriqueur continue, citant tous les noms de femmes lettrées qu'il connaît, sans oublier « Saincte Brigide ne les prophecies de toutes les sibilles » (i). Il aurait pu ajouter que beaucoup de grandes dames françaises ou étrangères imitaient alors Gabrielle de Bourbon, Marguerite d'Autriche, l'illustre gouvernante des Pays-Bas, Françoise de Foix, Catherine, femme de Philibert de Beaujeu, composèrent aussi des ouvrages ; se livrer à l'étude des lettres, écrire des livres semblait à ces fières dames comme une seconde noblesse ajoutée à la noblesse de la naissance, et peut-être n'était-ce pas la moins enviée (2).
assez curieux sonnet de Scévole Sainte-Marthe oîi il est appelé Merevache ; le voici :
Icy gist Merevache, Appelles Poitevin Qui nous faisoit douter si sa vive peinture Suivoit le Naturel, ou bien si la Nature '^
Imitoit elle mesme un peintre si divin.
Bien que quatre-vingts ans ayent borné sa fin, lamais il n'a vieilly, vivant à Tadventure, Sans avoir soin de rien, ny sentir la pointure Des avares désirs qui hastent le destin.
Ennemy de Bacchus il humoit à largesse L'onde qui l'arrosant faisoit que la jeunesse Comme l'herbe à la pluye en luy reverdissoit.
Mais à la fin ces eaux, quand sa force fut moindre
Comme déià le feu naturel s'abaissoit
L'ont fait sans y penser soudainement esteindre.
[Bocage de sonnets mesles, n" XVI.)
11 existe, en outre, une quittance du 19 décembre 1516 signée P. Mervaclie, par laquelle l'artiste reconnaît avoir reçu 3i 1. 13 s.pour des travaux faits lors des obsèques de Gabrielle de Bourbon.
(1) LePanegync... ï° lxxxix v° et lxxxx.
|2) Cf. Fr. Thibaut, Marguerite d'Autriche et Jehan Lemaire de Belges, chap. II, OEuvres de Marguerite, p. 37 ; R. de Maulde de LaClavière: Louise de Savoie et François I", p. 297, noteo; Burckhardt : la ikvilisation en Italie au temps de la Renaissance, p. 143 sqq. ; cf. encore R. de Maulde de La Clavière: /es Femmes de la Renaissance, UinRnence intellec-
60 JEAN BOUCUET
La mort de son fils tué à Marignan vint troubler à jamais l'existence si digne et si heureuse de Madame de La Trémoille ; la douleur qui brisa son âme la conduisit en peu de temps au tombeau (1). Elle eut beau couvrir sa tristesse « de falce ioyeuse », avec la source du bonheur la source de la vie avait été brusquement tarie en elle ; un an après son fils, ejle mourait consumée par une fièvre lente, le 30 novembre 1516. Jean Bouchet se devait à lui-même de composer quelque chose à la louange de sa bienfaitrice, il n'y manqua point ; vu la médiocrité de l'œuvre, il faut lui savoir gré de s'être borné à une simple épitaphe. Incroyable puissance de la rhétorique et du mauvais goût ! Cet homme, sous l'émotion d'une douleur très sincère, n'ose laisser parler son âme, ni sa tristesse s'épancher simplement dans des vers familiers ; il lui faut des rimes compliquées ; elles lui ont sans doute demandé beaucoup de travail et de longs efforts, elles ne nous intéressent pas. Sur le tombeau de Gabrielle de Bourbon ce n'est pas le rhetoriqiieur qui devait se faire entendre, mais
tuelle, p. oo9 sqq. Je ne saurais avoir la prétention de nommer toutes les grandes dames qui se firent un honneur de l'étude des lettres ; je rappellerai simplement d'un mot que Marguerite de Navarre savait assez le grec pour lire Platon ailleurs que dans les traductions de Bonaventure Desperiers, et que sa nièce Marguerite, sœur de Henri II, posséda très vite toutes les langues que l'on enseignait au Collège de France, sauf l'hébreu ; cf. Michaelis Hospitalii... carmina. EpisloL, lib. I, p. 23. Voici sur cette ardeur d'apprendre, même chez les jeunes filles, le début enthousiaste d'une pièce lyrique de Salmon Macrin, publiée en 1537 :
Docta 0 tempora, seculumque felix Possit iure qiiod aureum vocari !
Ter nondum tria transiere lustra Cum regnaret in orbe scabra Gallo Pa*sim barbaries, nec uUus esset
Qui Graece loqueretur ac Latine
At nunc o Deus ! o beata secla !
Romanas pueri, innubae et puellae Ac Graias auide sequuntur artes.
Salmonii Macrini Juliodunen hymnoriim libri sex, p. 173. On peut.
surle même sujet, consulter le livre de Léon Feugère : les Femmes poètes au seizième siècle.
(l) « Etdisoient les médecins que sa maladie procedoitdu grât et extrême dueil quelle auoit eu delà mort de son filsmôsieur le prince qui auoit este occis lannee précédente a la iournee de Marignan. » Annales d Aquitaine ^ édit. 1531, f" CLXiv \o.
LE PROCL'REUR DES LA TKÉMOILLE 01
Jean Boucliet, l'humble protégé de la grande dame et presque son associé littéraire. Voici peut-être la meilleure strophe du morceau :
Cest Gabrielle a qui on doit honneur Pour sa valeur quant au noble lignage, Touchant beaulte pour parler sans faneur Elle eut couleur clere brune, et le cueur Grant sans rigueur, doulx et begnin visage Gente en corsage, et fort grant personnage Fut en son aage, et saine en tous ses iours, Mais cy nauons nos permanens seiours (i).
La mort de son épouse fut pour Louis II de La Trémoille un deuil profond. Il ordonna, dans une lettre touchante adressée à ses officiers de la Poissonnière, de prier Dieu pour elle : « Il a pieu a Nostre-Seigneur prandre et appeler a sa part noslre très chère et très amee espouze, que Dieu absoille, qui nous est la plus grosse perte que eussions sceu faire. Nous vous en auons vouUu aduertir ad ce que faciez prier Dieu pour son ame... Escript à Thouars le IIIP jour de décembre lan mil cinq cens etseze. — L. de laTremoille(2). »
Cependant, cédant aux sollicitations de ses amis, aux conseils même de Gabrielle expirante (3), le vicomte de Thouars demanda la main de la jeune duchesse de Valentinois, fille du fameux César Borgia et de Charlotte d'Albret. Il voulait par ce mariage assurer la descendance de sa maison dont tout l'espoir reposait alors sur son petit-fils François de La Trémoille, âgé de quatorze ans. La future vicomtesse de Thouars n'avait que dix-neuf ans, Louis Il.de La Trémoille en avait cinquante-sept, il fut pourtant accepté par Louise
(1) LePanegyric... f" cLxv v°. Les Epist. fam. IX, X, XI sont adressées « a ma Dame Gabrielle de Bourbon, Viconlesse de Thouars ». Elles traitent de sujets religieux. Voici le titre de la XI« : Epistre enuoijce par lacleur a ladicte Viconlesse de Thouars en la tisonne de la triumphante Royne des cieulx ma dame Marie, quirescrït a nature humaine les douleurs quelle a supportées en la passion de son filz lesus noslre Saulueur et Rédempteur et combien lui desplait r ingratitude de ceulx pour lesquelz il a souffert mort et passion. »
(2) Les LaTrémoille pendant cinq siècles, t. If, p. 7o. (3; Le Panegyric... i" cLxini r°.
62 • JEAN BOUCIIET
de Savoie, qui servait de mère à Torpheline : Charlotte d' Albret, par son testament daté du 11 mars 1314, avait ordonné que sa fille « serait menée à Madame d'Angoulême » (1). Le mariage eut lieu le 17 avril loi".
Jean Bouchet ne pouvait s'attendre à trouver près de la nouvelle dame de La Trémoille l'accueil presque familier que lui faisait Gabrielle de Bourbon. Son métier de procureur le mit pourtant en relations forcées avec elle : le vicomte de Thouars, presque toujours à la tète des armées, n'avait guère le temps de régler par lui-même tout ce qui regardait l'administration de ses immenses biens. Jean Bouchet devait donc s'adresser à Louise de Yalentinois. Il nous reste comme témoignage des rapports entre le procureur et la jeune vicomtesse une épître rimée assez intéressante. Il avait été chargé de vendre les bois de Yerbreuil, mais les acheteurs ne consentirent à signer le marché qu'à la. condition qu'il y fût lui-même intéressé. Probablement, — le récit n'est pas très net, — il prit une partie des bois à vendre à son compte et le brave homme, paraît-il, se laissa duper. Il le reconnut bientôt, mais le mal était fait. Il ne crut pouvoir mieux, s'en tirer qu'en exposant tout au long l'affaire à Madame de La Trémoille. L'oreille basse, il rima sa maladresse, et le désir de s'en tirer aidant, son malheur le rendit poète. Un soir, raconte-t-il, il se promenait mélancolique dans les bois profonds, cause de sa peine, quand, à la tombée de la nuit, il rencontre Silvanus, dieu des bois, accompagné d'une bande de satyres et de faunes qui folâtraient gaiement
Soubz vn pauillon verd D'arbriers feuilluz entièrement couuert.
Timide de sa nature, il est un peu troublé cà cette vue et songe à s'enfuir ; mais Silvanus vient à lui et raille sans pitié cet homme a a face estourdye » qui sans entendre rien au négoce a voulu se faire marchand :
(1) L. Sandret, Louis II de La Trémoille, p. 139. Cf. : Les La Trémoille pendant cinq siècles, t. II, p. xi et p. 130.
LE l'ROCL'IŒl H DES LA TltÉ.MOlLL'E 63
Car ton estât est de palalinor,
Mener procès, romancer, latiner,
Fais ce que veult ton génial Mercure
Et ne prends point d'aullre astuce ne cure.
Le pauvre Jean Boiichet, étourdi de cette algarade, s'en va tout morfondu, et souhaite sortir le plus tôt possible de ce bois aux terribles rencontres. Il chevauche toute la nuit, et aperçoit, au premier matin.
Dessus vu parc de fleurs tout composé,
les neuf Muses, .Mercure et Pan qui, « chantans, cytharisans, » composaient des sonnets, rondeaux et ballades. Le dieu du négoce reconnaît de fort loin le malavisé marchand, l'amène devant les Muses et le contraint de raconter tout au long son insigne maladresse. La compagnie éclate de rire au récit de sa burlesque aventure, et de tous les côtés on l'apostrophe :
... Or, venez ca, beau sire.
Qui vous a meu de vous faire marchant ? Vous qui auez tousiours este cerchant Le doulx plaisir de nostre rettiorique, Entremesie avec vostre practique (1) ?
Quand on l'a bien raillé, onlui conseille pourtantde s'adresser à la « dame tant digne de ces verds boys », elle prendra en pitié sa détresse. Le poète suivit un conseil si plein de sagesse, et la jeune vicomtesse de Thouars dut se faire un plaisir d'accueillir favorablement la requête rimée du poète si malheureux en négoce.
Louis II de La Trémoille, contrairement à ses espérances, n'eut pas d'enfants de sa seconde femme, Louise de Yalentinois ; il put pourtant avant sa mort tenir sur ses genoux des héritiers de son nom et de sa gloire. Le jeune François, hls de Charles de La Trémoille, qui avait passé la plus grande partie de son enfance au château de Thouars, épousa, au commencement de l'année 1522, Anne de Laval,,
(1) Ep. fam. XXIV.
64 JEAN BOVCllET
et à la fm de cette même année, le Chevalier sans reproche porta sur les fonts baptismaux leur premier-né auquel il voulut donner son nom. Enlo2i, il penchait avec bonheur ses cheveux blancs sur un second berceau : Louis III de La Trémoille avait un frère, François, comtedeBenon. Le vieux soldat pouvait maintenant mourir en paix. Il avait toujours souhaité que ce fût comme son fils Charles, sur un champ de bataille « au lict d'honneur » ; la fortune lui accorda cette faveur : il fut tué à la bataille de Pavie. Blessé au visage près de l'œil à la première charge, il a son cheval « occis entre ses iambes ». Il monte aussitôt sur celui d'un des gentilshommes de sa maison, Jacques de La Brosse, retourne au combat et tombe presque aussitôt frappé à mort, « d'vn grand coup de harquebuze » (1).
Notre poète prit sa plume pour raconter la vie et la mort glorieuses du noble guerrier, et le 28 mars 1537 il faisait paraître chez Jacques Bouchet, imprimeur à Poitiers, Le Panegyric du cheuallier sans reproche. Son amour et sa reconnaissance l'inspirèrent bien ; le livre est un des meilleurs qu'il ait écrits. Sans doute il s'y montre, comme toujours, rhétoriqueur ; les allusions mythologiques, les longues énumérations et les allégories morales remplissent bien des pages ; mais çà et là le serviteur dévoué, traité avec une faveur presque amicale, inspire le poète ; le cœur ému donne à l'imagination de la grâce et mêle au récit une douce émotion qui Téchauffe et l'anime ; son héros était si attachant non seulement sur les champs de bataille et dans l'éclat de sa vie publique, mais dans l'impétuosité de son adolescence et dans l'abandon de la vie privée. Habile dans tous les exercices du corps, il était, à la fleur de son âge, beau comme un demi-dieu, raconte le narrateur ; il avait les membres bien proportionnés, la tête droite, « le front hault et cler, les yeulx vers, le nez moyen et vngpeu aquillee, petite bouche, menton fourcheu, son taïct cler et brun plus tirant sur vermeille blancheur que sur le noir, et les cheueux crespellez reluysans comme fin or » (2). Je ne veux citer qu'un des
(1) Annales d'Aquitaine, p. 38o.
(2) Le Panegyvic, î° v r".
LE PROCIREIR DES LA TRKMOILLE bo
faits curieux rapportés par Jean lîouciiet dans celte vie de Louis de La Trémoille, il montrera que, même à la fin du xv<' siècle, l'amour chevaleresque n'était pas un vain mot et qu'il était encore puissant sur certaines t\mes(l). Au retour de sa premitM-c campagne, le jeune seigneur se lia avec un chevalier « de laage de vingt et troys ans, marie avec une fort belle dame estât en laage de dix huyt ans lesqlz je ne veulx nômer (2) ». Des détails si précis semblent indiquer que le récit de l'auteur n'est pas une pure invention poétique, comme a l'air do le croire Goujet, mais un fait historique. Saint-Marc Girardin ne met pas en doute son authenticité et je crois qu'il a raison (3), malgré les souvenirs mythologiques et les allégories dont l'auteur surcharge sa narration. Cupidon d'une de ses sagettes dorées navra le cœur de Louis de La Trémoille et celui de la jeune dame, si bien qu'ils s'éprirent l'un pour l'autre d'un violent amour. Avec une loyauté parfaite, l'épouse prévient son mari de sa faiblesse. Celui-ci n'a pas même l'idée de mettre en doute l'honneur d'un ami qu'il aimait comme lui-même, il le savait assez fort pour dompter son cœur et ne point trahir sa foi de chevalier. Pour le guérir de sa malheureuse passion, il se sert d'un moyen, extraordinaire sans doute, mais qui fera mieux ressortir encore la parfaite droiture des trois héros de l'histoire. Il quitte le château sans souffrir que le jeune Louis de La Trémoille l'accompagne, et le laisse ainsi seul avec sa passion et celle qu'il aimait, se fiant à l'honneur de son ami, comme à la chasteté et à la prudence de son épouse. Celle-ci, après le départ de son mari, devait remettre au seigneur de La Trémoille une lettre, par laquelle le chevalier absent mandait à son hôte, qu'instruit de son amour il n'hési-
(1) M. Félix Robiûu {L'Université catholique, t. XIV, (1842) apprécie en quelques lignes fort louangeuses — trop louangeuses même — la narralion de Jean Bouchet. « Il fallait, dit-il, que l'historien fût bien impressionné par le récit de son héros pour trouver une telle simplicité d'expressions, une telle délicatesse de sentiments, une telle fraîcheur d'images. »
(2) Le Panégyric, f" xviu v°.
(3) Saint-Marc Girardin, Littérature française au XVl^ siècle, p. 307 ; Goujet, Bibliothèque française, t. XI, p. 277.
66 JEAN BOUCIIET
tait pourtant pas à lui confier, jusqu'à son retour, ce qu'il avait de plus cher au monde, la vertu de sa femme. Après avoir lu cette lettre, Louis II quitte aussitôt le château, et court rejoindre son hôte ; dès qu'il l'aperçoit, il lui prend la main, et la serre fortement, puis « aps double salut faict et rëdu feirêt aller les seruiteurs dauât, et demeurez assez loing derrière, le jeune seignr se excusa enuers le cheualier au mieulx ql luy fuzt possible, et lasseura p serment q sa lettre auoiteste la seulle médecine de sa playe, et q quelque amour ql eust a son espouse, estoit tât honneste quil eust mieulx ayme mourir q maculer la loy et foy de leur mariage (1) ». Le récit du vieil auteur qui, à l'abréger, perd toute sa grâce et sa simple beauté, est sain et réconfortant, et Jean Bouchet n'avait pas tort de dire aux Trinepotes (2) du hevalier sans reproche, en les engageant à lire son ouvrage i
Vous apprendrez côine pourrez sans blâme Estre amoureux par honneur d'une dame (3).
(1) Le Panegyric, f" xxxi v^ et xxxn r°.
(2) Par ce mot de Trinepotes, l'auteur désigne les trois premiers-nés des enfants de François de La Trémoille et d'Anne de Laval, arrière-petits-fils du Chevalier sans reproche: Louis III de La Trémoille, François, comte de Benon, et Charles, baron de Mauléon.
(3) Le Panegyric... Epistre de Lacteur lean Bouchet... Aux très illustres Trinepotes...
Jean Bouchet raconte longuement dans le Panegyric comment Louis II de La Trémoille obtint à force d'instances la restitution des biens de la maison de Thouars spoliés par Louis XI et donnés par lui à Gomines. Voici une partie fort curieuse de la déposition du seigneur de Bressuire, Jacques de Beaumont, faite dans le célèbre procès auquel donna lieu cette affaire. On peut y constater une fois de plus le manque complet de scrupules du roi de France. Ce prince, voyant la famille de La Trémoille décidée à plaider devant le Parlement, résolut de rechercher dans le chartrier de Thouars les pièces qui pouvaient soutenir ses prétention^; Jacques de Beaumont. « maistre Jehan Chambon, ... maistre Loys Tendo et le sire de Commynes seigneurs d'Argenton», ainsi que les officiers de Thouars assistèrent au dépouillement. « Et est bien recors, dit Jacques de Beaumont, que entre les autres Lettres (on en trouva), par lesquelles le feu Boi Charles rendoit et restituoit au dit feu vicomte (de Thouars) purement et simplement la vicomte de Thouars et ses autres terres. Et au regard de la Principauté de Thalemont, Curzon, Aulonne Brandois et autres Terres, les rendoit o telle condition qu'il ne marieroit point sa fille à quelque personne que ce fustdu royaume ou de dehors... Dit aussi qu'on y trouua unes autres Lettres par lesquelles le dit feu BoL
LE l'HOCrREUR DES LA TRKMOILLE 67
Dans Tépilaphe qu'il composa pour louer le glorieux mort (le Pavie, Jean Bouchet se servit du vers alexandrin. Jamais il n'avait encore employé ce mètre, jamais il ne l'employa plus. C'était pour lui une manière de mieux faire ressortir la grandeur de son héros, dans la bouche duquel il niellait cette hère parole et cette humble prière :
Grant harangueur nefuz, iay mieulx faict que nay dict... Mais nul est sâs pèche, combien quil ait bon famé, Priez doncques a Dieu qu'il pardôue à mon ame (1).
Après la mort de Louis II de La Trémoille, son petit-fils François, déjà prince de Talmond, hérita du vicomte de Thouars et des immenses domaines du Chevalier sans re-
Charles donna et congé et permit au dit feu messire Loys d'Amboise de marier sa fille à feu Pierre Monseigneur de Bretagne, et lui fist auoir ledit congé de la feu Royne Marie, comme a oy dire il qui dépose.
« Enquis comme il sçait que lesdites Lettres contenoient ce que dessus a déposé, et s'il les a leues, dit qu'il ne les leust point ; dont il soit recors ; mais bien entendit qu'elles contenoient ce que dessus a dit par ceulxquiles lisoient et disoient -.ceste cy nous est bonne, ceste cy ne nous est pas bonne; et depuis leur a oui dire que c'estoit la Lettre de congé donnée par le feu Roy Charles au dit feu Vicomte, de pouuoir marier sa fille à telle personne qu'il voudroit. Lesquelles Lettres de restitution et permission ainsi esleues et choisies, furent mises es mains de il qui dépose, et lors le dit de Gommynes dist à il qui dépose : le Koi veult que ces Lettres ici soient gettees au feu, et les print d'entre ses mains et les iecta au feu. Et alors maistre leau Chambon dit telles paroles ou semblables: quel Deable est cecy ; c'est mal fait, il ne les faut pas jetter au feu, et adoncques le dit qui depose ou le dit maistre Jehan Chambon retirèrent les Lettres qui estoient déjà dedans le feu : lesquelles il qui dépose print et les porta au feu Roi Loys qui alors estoit à Gande, ainsi quil lui avoit mandé, et eulx estans à Gande, monsieur de Commynes dit au Roi telles paroles ou semblables : sire vecy monsieur de Bressuyre qui a des Lettres qui ne seruent pas bien a nostre matière; et le Roi demanda a il qui dépose : ou sont elles sieur de Bressuyre, lequel lui répondit : sire vêles cy, et adonc le l\oi les print et les jetta dedansle feu, et puis dit, je ne les brusle pas, c'est le feu. » Louis XI fit promettre par serment à tous les assistants de ne jamais révéler ce qu'il venait de faire ; après la mort du prince, le sire de Bressuire demanda si un pareil serment l'obligeait, on lui répondit que non, et alors, « tant pour obéir à justice que pour acquitter sadite conscience il a déposé ce que dessus. )>
[Mss. de Dom Fonteneau , t. 26, p. 312, ol3, 514.)
(I) Le Panegyric... f" cxcini r° et v°.
68 JEAN BOLCIIET
proche. Il eut avec Jean Bouchet une correspondance très active, et qui montre le soin a^ec lequel il s'occupait de ses biens. Mais ces lettres n'ont aucune importance littéraire et ne nous apprennent rien sur notre procureur. François de La Trémoille eut onze enfants de son épouse Anne de Laval ; il mourut à ïhouars n'ayant pas quarante ans, le 7 janvier 1542. C'était, lui aussi, un grand ami des lettres :
Il composoU en prose, aussi en vers De luy ay veu et leii euures diuers Tous catholicz, et non point de folies Mats tous remplis de mystères ouuers, Et trez deuotz en forme d'homélies (i).
11 veillait avec grand soin à l'éducation de ses fils, et avant Pierre Eyquem, père de Michel Montaigne, il avaitexigé que les domestiques qui s'occupaient d'eux parlassent latin. A une lettre adressée à André Vateau, gouverneur de ses enfants, il ajoutait ce curieux post-scriptum : <x lay sceu que le plus souuent que les seruiteurs ne veuillent parler latin en la chambre de nos enfîans, ce que ie n'entends, et veulx que ordinairement ilz parlent latin affin de leur continuer de mieulx en mieulx la langue latine (2). » La mort, jalouse, semble-t-il, de la gloire de sa famille ne l'avait pas frappé sur un champ de bataille, mais son amour de la justice et de la religion, sa nombreuse postérité suffisaient bien pour illustrer son nom (3). Jean Bouchet fut mandé de Poitiers pour assister aux obsèques. Il partit avec un de ses fils, et les
(1) Les Généalogies, effigies et epitaphes... fo 87 r°,
(2) Marctiegay : Lettres mmives originales du A'F/e siècle, p. 119, n" 82.
Pour tous ces détails on peut consulter les La Trémoille pendant cinq siècles, et surtout Inventaire de François de La Trémoille et d'Anne de Laval, p. loi sqq.
(3) Vidit et inuidit Mors clarum nomen auorum,
Atque patris, telo fortius esse suo, Fallitur et pulcliro dum me sine vulnere tollit. Jus, pietas, proies namque perire nequit.
{Les Généalogies, effigies, epitaphes, f''90r°.)
LE l'HOCUIiElH DES LA TKKMOILLE 69
comptes des funérailles nous apprennent que le voyage leur fut payé à tous deux ; on donna de plus à notre procureur une robe pour son deuil (1).
Avec François de La Trcmoille le dernier lien se brisait qui rattachait encorde vieux procureur à Louis 11 et à Gabrielle de Bourbon. Dans ce voyage, que de souvenirs émus remontèrent à son cœur ; ce château de Thouars, cette chapelle magnifique, œuvre de sa grande protectrice, ce seigneur qui tombait dans la force de l'âge, emporté par une maladie de poitrine et non plus frappé en pleine bataille, comme son père et son aïeul, lui rappelaimit trente années de sa vie mortes à jamais. Devant le cercueil qu'entouraient toutes les magnificences d'une cérémonie auguste, il pensait à Charles de La Trémoille, le père de celui qui gisait là, son élève qui avait voulu l'introduire à la cour de Louis XII, le fier gentilhomme auquel il avait dédié le Chappelet des Princes et qu'il pleura dans le Temple de bonne renomee. Alors repassaient devant ses yeux les scènes désolantes du château de Dissais ; la pauvre mère frappée au cœur etqueladouleurtue en moins d'un an. Apaisée par les coups qu'elle vient de frapper, la mort s'arrête, et pendant dix années paisibles la gloire de Louis II de La Trémoille remplit la France; le procureur poète toujours bien reçu à Thouars s'y voit fêter par tous les seigneurs amis et alliés du noble châtelain ; Louis Ronsard l'aime particulièrement, il l'encourage à travailler, et lui apprend les derniers secrets du métier de poète, il le fait venir à Paris et le traite comme un des siens ; touchantes bontés que Jean Bouchet n'oubliera jamais. Et puis le deuil de Pavie passe sur la France, la mort se souvient qu'il existe encore des La Trémoille et frappe l'ancêtre, le tronc robuste où trois rameaux verdoyants viennent de s'attacher. Le grand guerrier tombé pour son roi ne mourra pas dans la mémoire
(1) « Item pour la despence de maistre Jehan Bouchet et de son fils, à venir de Poictiers à Thouars pour eslrc a l'obsecque, lesquels on auoit mandez et pour leur en retourner... XLVI sols. »
« Item audict Bouchet qui luy a este ordonne pour sa robe de dueil... XII liv. ))
[Inventaire de François de La Trémoille, p. 128.)
JEAN liOLCIlET
des hommes, car le Panecjijric du Cheuallier sans reproche doit redire au monde ses vertus ; et voilà qu'aujourd'hui le pelit-fils du fier soldat, l'enfant qu'il avait vu jouer sur les genoux de Gabrielle de Bourbon s'en va bien avant son tour rejoindre tous ces morts glorieux ; son heure à lui, déjà vieux, va-t-elle sonner bientôt ?
De retour à Poitiers, Jean Bouchet détourna les yeux de cette partie de sa vie, — il resta jusqu'au bout procureur des La Trémoille, mais la douce intimité des jours d'autrefois disparut, — et revit avec plaisir les visages connus et aimés de ses bons amis les grands rhétoriqueurs poitevins. 11 nous faut faire connaissance avec eux ; nous comprendrons mieux ainsi les idées littéraires de notre poète, et les phases diverses par où elles passèrent.