LE CHATEAU DE TOURVES
Après avoir quitté la station de Tourves, le voyageur qui se dirige vers Brignoles, aperçoit à droite, sur une colline allongée, les ruines d'un château, dont il ne reste qu'une très belle colonnade.
Ce château eut ses jours de splendeur. Inféodé par la reine Jeanne à Jean de Baux, possédé ensuite par les d'Arcussia et les Vintimille , il devint la propriété des Valbelle, qui l'agrandirent considérablement. Ses constructions occupaient, vers la fin du XVIII^ siècle, plus de cinq mille mètres de terrain.
La principale façade du château visait la route aboutissant à Rougiers. Un perron, aux vastes proportions, donnait accès aux appartements. — Du côté de Brignoles , un portique formé de dix colonnes doriques accouplées , en pierre froide^ soutenait un superbe balcon. A l'extrémité d'une terrasse qui s'étendait devant cette colonnade, se dressait un obélis-
que de vingt-quatre mètres de hauteur , sur lequel on peut encore lire ces deux vers :
Conserve ma devise , elle est chère à mon cœur ; Les mots en sont sacrés : c'est l'amour et l'honneur.
Un peu plus loin , le dernier comte de Valbelle avait établi une vacherie, et y avait adossé un cihorium (1) gothique, provenant de Tancienne paroisse de Tourves. L'inscription qu'il y fit graver a été souvent reproduite^ elle n'offre rien de remarquable , elle est même assez fade, maison^ retrouve cet esprit philosophique dont la Noblesse aimait à se parer aux approches de la Révolution :
A grandeur, trop souvent succède ignominie ;
De temple que j'étais , église je devins ;
J'en conçus trop.d'orgueil. on m'a fait écurie ,
Passant, qui vois l'affront dont ma gloire est suitie ,
Apprends, sans murmurer, à céder aux deslins.
Un beau parc , des allées ombreuses , des statues
(1) « On appelle Ciborium , dit M. Millin, un petit édiûcc en forme de tour et détaché du maître-autel , dans lequel on gardait le Saint-Sacrcmcnt >. [Voyage dans les dcpartcments du midi dr la l'ranci'. Tome III, p. 131).
Cdchées dans les massifs de verdure, donnaient à cette résidence princière un aspect grandiose et séduisant y dont il ne reste aujourd'hui qu'un souvenir attristé. Un touriste, visitant naguère les ruines du château , fut vivement impressionné par les beautés du site: « Ce qu'il y a de plus remarquable, écrivait-il, c'est le parc , un parc très grand , clôturé de murs et couvert d'arbres. Je l'ai visité par un beau jour de printemps. Les rossignols chantaient à tuetête. La verdure avait poussé à toutes les branches, elle arrêtait les rayons du soleil. Même solitude dans les bois que dans les ruines. Des lézards affolés sur mon passage, des battements d'ailes aux cimes des arbres; l'immobilité des feuilles ; une majesté vaste et triste , et des arbres, des arbres à perte de vue. Voilà le parc. Il est traversé d'un large chemin et renferme une allée de vieux buis , formant un long berceau et admiré de tous les visiteurs » (1).
Mais supposons un instant que ce beau château est encore debout ; rappelons la vie partout ; laissons pénétrer par les fenêtres entr'ouvertes un soleil ra-
(•2) Le Courrier du Var. Brignoles, imp. Vian, 3 mai 1882.
dieux ; mettons, dans le parc, des couples élégants, et, sur la route, des carrosses , des chaises de poste remplies de joyeux invités , nous aurons une idée exacte de ce qu'était le château de Tourves, quand M"^^ la marquise de Valbelle l'habitait avec son fils: le très haut et très puissant seigneur Joseph-Alphonse-Omer de Valbelle , comte d'Oraison , des vicomtes de Marseille , marquis de Tourves , Rians, Montfuron et Bressiure, baron de Saint-Symphorien et de Meyrargues , comte de Valbelle et de Sainte- Tulle , vicomte de C4adenet , seigneur de Cadarache, Rougiers, Venel, Peyrolles, Mousteyret, Levens, Le Revest^ Gucuron et autres lieux, Tun des quatre premiers barons du Dauphiné, lieutenant de roi en Provence, au département d'Arles , maréchal de camp des armées du roi (1).
Pénétrons dans le château à la suite des invités : Au rez-de-chaussée, une grande salle, dite des Pas Perdus; à droite et à gauche la chan'^.ellerie et la
(1) Proruration reçue, le 12 novcmlire 1771 , \*at M. d'Aslros, notaire à Tourves, ayant pour objet la loention au marquis de Monteynard de l'hôtel du comte de Valbelle, s-itué li Paris , rue du Bac, n" 31.
chambre des archives ; au fond , un magnifique escalier en marbre , orné de statues.
Au premier étage, une ^alle d'attente ou antichambre meublée avec luxe : Tapisserie à grands personnages , cheminée en marbre , chenets en bronze doré surmontés de charmantes statuettes , grande table peinte en gris, dessus de marbre; riche cabaret et tasses en porcelaine. Sur une autre table , couverte en draps vert, un tric-trac d'ébène, garni en ivoire, et un damier en ébène; 21 fauteuils peints en gris, garnis de velours ciselé rouge et jaune; un lustre en cuivre doré, un tableau sur la cheminée et trois médaillons sur les portes.
Toute la société se réunit dans le salon de compagnie. La pièce est très belle, elle doit avoirdix mètres sur sept, si on en juge par les dimensions du moelleux tapis de laine, à plusieurs couleurs, qui recouvre le parquet, et qui n'a pas moins de 36 pans sur 24. L'ameublement est riche et de bon goût : Tapisserie des Gobelins à grands personnages; deux canapés et vingt-cinq fauteuils également en tapisserie des Gobelins, représentant diverses fables; trois autres fauteuils garnis en velours blanc et vert. Six rideaux
en taffetas vert et blanc. Entre les fenêtres deux commodes en bois d'acajou marqueté, à trois tiroirs , pieds de biche, garniture en cuivre doré , dessus de marbre de couleur et le bord blanc. Sur la cheminée, la statue équestre de Louis XIV, en bronze, montée sur un piédestal en marbre et deux urnes en porcelaine de Chine , aux extrémités dorées, de trois pans de hauteur (1); une belle glace de quatre mètres; à droite et à gauche de la cheminée, des girandoles en cuivre doré, à trois branches. Un feu magnifique, composé de deux chenets en cuivre doré, chacun d'eux surmonté d'une urne à tête de mouton ; quatre pincettes et deux pelles avec leurs pommes dorées; un écran garni en étoffe tissée de laine. Sur une des commodes , une pendule en bronze doré « d'un pan de circonférence » et sur l'autre commode deux urnes en porcelaine, dorées et peintes, surmontées de fleurs artificielles. Aux deux extrémités du salon, deux urnes , l'une servant à brûler des parfums , sur un
(i; La slatuo l'ijucstrc en bion/c cl les (Kmiï urnes en vieux Cliine, qui ornaient la vasie ciiominiie ilc ce salon , lijïurent aujourd'hui parmi les objets les plus précieux du musée de Urai;uignan.
piédestal de marbre gris , soutenue par trois pieds à tête de mouton, garniture en cuivre doré; l'autre urne, en plâtre peint ^ sur trois pieds sculptés et dorés; enfin, suspendu au milieu de la salle, un lustre à six branches , garni de différentes pièces de cristal, et sur les portes quatre médaillons très gracieux.
Indépendamment des chambres et des salons occupés par M'^^^ la marquise de Valbelle et par son fils , le château renfermait un assez grand nombre d'appartements élégants et confortables, mis à la disposition des parents et amis du comte , qui exerçait l'hospitalité très largement. Chaque appartement était désigné par le nom d'une des dames de Valbelle qui l'avait habité antérieurement, et dont, par une galanterie aimable , le comte avait fait placer le portrait dans la chambre à coucher.
11 y avait les appartements de M"^^ la marquise de Gastellane-Majastre , née Marguerite de Valbelle, sœur du comte ; de M"^^ Alphonse de Valbelle née de Ghavigny, femma de son frère; de M'^« la marquise de Valbelle, sa mère; de M"^® Anne de Demandols , son aïeule ; de mesdames Gabrielle de Brancas et
Suzanne de Fabri , ses bisaïeules ; de M"^^* Anne de Vintimille et Anne-Silvie de Galéan , ses trisaïeules , et enfin des mères de ces dernières , M^^^^ Aimare de Cabre et Marguerite Doria.
Il y avait aussi les chambres de M™®^' de Simiane, d'Arzaqui, deCandolle, d'Hue, de Renaud et celle de la reine Jeanne. Il y avait encore la chambre du comte de Sainte-Tulle , celle du marquis Cosme- Maximilien-Louis de Valbelle , et enfin la chambre historique de Henri IV^ ornée de son portrait.
Avant de présenter au lecteur le comte de Valbelle, qui recevait, en ce moment, les aimables habitués de ces fêtes retentissantes dont on a un peu exagéré la galanterie , faisons connaissance avec les nobles dames qui furent ses aïeules. Le commandeur de Valbelle-Meyrargues , l'un des oncles du comte, a laissé des notes confidentielles sur plusieurs d'entre elles. Voici ces notes transcrites dans le Liore de rai- 6'ondu commandeur sous ce titre assez ambilieux :
Discours singulier d'AlpJionse de Valbelle-Meyrarcjues , commandeur de Montfrain , au diocèse d'Usés, sur le caractère des dames de sa maison.
« Je veux ^ à cette heure, parler de ma grand-
mère , dame Aimare de Gabre-Roquevaire. Jamais femme n'a plus mérité de son mari , de ses enfants , de ses beaux-frères, que cette vertueuse dame; jamais on ne vit une telle attention pour l'éducation des uns, pour l'entretien de Tamitié et de l'union entre les autres. Une piété solide et sans ostentation était la base de toutes ses actions , mais elle n'en faisait jamais rien sentir; elle était charmée que l'on se divertît, que l'on fit des parties de chasse, que l'on dansât, que l'on jouât; cependant elle se retirait dans sa chapelle^ n'étant occupée qu'à demander à Dieu la prospérité pour sa famille; Dieu exauça ses prières en lui donnant deux belles-filles selon son cœur, et ^ à chacune d'elles, une nombreuse postérité qu'elle a eu le plaisir de voir jusqu'à la quatrième génération. Elle mourut extrêmement riche en 1657 , au grand regret de tous ses descendants qui l'aimaient uniquement , et de moi surtout , pour qui elle paraissait avoir un peu plus d'amitié , quoiqu'elle tachât de le dissimuler.
« L'aînée de ses belles-filles fut Anne-Silvie de Gallean des Yssarts^, ma mère, sur la vertu de laquelle je ne finirais pas sitôt si je voulais rappor-
ter tout le bien que m'en disait ma grand-mère; elle mourut fort jeune. Mon père en parlait à peu près comme sa mère , et ce n'était jamais sans verser quelques larmes.
« A de si dignes femmes a succédé une mégère : je parle de Suzanne de Fabri , ma belle-sœur; elle apporta de si grands biens dans notre maison que jamais il n'y était entré un tel ménage; mais elle y apporta , en même temps , tant de vices que difficilement on pourrait en tant rassembler en une seule personne. J'ai été obligé de vivre avec elle plusieurs années, et je puis dire en honneur que je n'ai jamais reconnu en elle aucune semence de bien , mais une aptitude à tout mal. Elle a ruiné de fond en comble notre maison , elle a fait mourir mon frère de chagrin , et a couronné l'œuvre dans la viduilé, en faisant cà ses enfants, mes chers neveux , tout le mal qu'elle a pu. Elle les a volés , leur a extorqué leur bien sous prétexte d'amitié et de tendresse. Cela fait, elle les a déshérités, a mis son bien à fonds perdu et enfin , pour comble de tous maux , elle leur a laissé des procès jusque à la quatrième génération , par toute sorte d'infamies qu'elle a médité avec beaucoup
d'art. Dieu nous a délivré de cette méchante femme en 1695, et elle aurait pu vivre encore trente ans; aussi , il le faut louer de ces trente ans qu'il a retranchés.
« Qu'aurait dit ma pauvre grand-mère , si elle avait pu vivre jusque à ce temps? elle n'aurait pu faire que ce que j'ai fait , elle aurait cherché une femme'à mon neveu, qui fut capable de réparer tant de maux; je l'ai cherchée cette femme et je crois l'avoir trouvée : c'est Marie-Thérèse d'Oraison , nièce de M. le bailly et de M. le commandeur d'Oraison , nos bons et anciens camarades. »
Marie-Thérèse d'Oraison, fille du Marquis d'Oraison, vicomte de Gadenet , qui épousa, comme nous venons de le voir , Gosme-Maximilien de Valbelle , marquis de Rians, baron de Meyrargues, devint la grand'mère du Comte dont nous écrivons l'histoire, parson fils André-Geoffroy de Valbelle, qui épousa sa cousine Marguerite-Delphine de Valbelle, marquise de Tourves. Or , remontant à la bisaïeule de cette dernière , l'auteur du Discours sur les Dames de Valbelle continue en ces termes ;
« Anne-Marguerite de Vintimille était accusée
d'aimer à plaider ; mais Jean-Baptiste deValbelle, marquis deTourves, son mari, qui la laissait gouverner en tout, n'avait pas la même complaisance pour son humeur chicaneuse , et avait su modérer cette humeur processive avec douceur et politesse ; elle mourut âgée d'environ 47 ans, laissant quatorze enfants vivants, qui la regrettèrent infiniment^ ainsi que son époux qui lui survécut pendant plus de vingt ans en viduité ; elle fut aussi fort regrettée des pauvres de ses terres, vers lesquels elle était fort libérale.
« Son fils aîné épousa, quatre mois après sa mort, dame Gabriellede Brancas; elle est aujourd'hui dans la haute dévotion , et même dévote du père Larderai, c'est-à-dire dévote à vingt karats , et comme elle est déjà d'un ûge mur, je ne doute point que cette dévotion ne tienne comme poix ; quoi qu'il en soit^ j'aime beaucoup mieux qu'elle soit femme de Messire Joseph de Valbelle que la mienne. »
C'est par cette épigramme que le Commandeur de Malte termine son Discours, « fait à Montfrain, le 15 novembre 1701. »
Joseph de Valbelle, époux de la dévote à vingt karats , mourut en 1722 , laissant un fils : Cosme-
Maximilien-Louis-Joseph de Valbelle , marquis de Tourves, président au Parlement de Provence , qui avait épousé, en 1704, Anne-Marie de Demandols.
Leur fille , Marguerite-Delphine de Valbelle, marquise de Tourves, épousa, le 1^"^ juin 1723, son cousin germain , Anne-Geoffroy de Valbelle , marquis de Rians ; d'où est né le Comte de Valbelle , celui-là même que nous voyons, en 1777, faire les honneurs de son château de Tourves â de nombreux invités.
La tradition, d'accord avec les écrits contemporains que nous avons pu consulter, aime à représenter le Comte de Valbelle comme un des gentilhommes les plus séduisants de son époque.
« Si l'on voulait, écrivait-on, donner aux étrangers l'idée d'un français aimable, c'est le Comte de Valbelle qu^il faudrait leur présenter ; il racontait avec agrément, plaisantait avec finesse , toujours sans fiel, et se prétait avec grâce aux représailles légères dont il pouvait être l'objet. » (1)
Diverses circonstances , mal interprétées par les ennemis de l'ancien régime , ont aidé à créer la lé-
(1) BoucHB. Essai sur l'Histoire de Provence . Tome II, p. 440.
gende populaire qui a fait , du château de Tourves , une sorte de parc aux cerfs, et, du comte de Valbelle, le plus raffiné des débauchés du XVIII^ siècle.
Valbelle, issu d'une des plus anciennes familles de Provence, disposant d'une immense fortune, officier général à vingt ans^ très bien fait de sa personne , avait mené à Paris, dans sa jeunesse, la vie à grandes guides. Il avait été l'amant préféré de la célèbre Clairon, qui l'avait entraîné dans la société des actrices delà Comédie Française. (1)
Plus tard, le comte de Valbelle, réunissant au château de Tourves quelques gentilshommes de ses amis, voulut leur présenter l'actrice en renom , M"® Clairon , « pensionnaire du roi », très recherchée , très entourée à Paris. Il la fit venir en Provence. Elle fut émerveillée de trouver, dans un pays enchanteur, doux et parfumé, une société d'élite qui l'ac-
(1) c M-"» Préville, femme de Louis du Bas , dit Préville , acteur de la Comédie Française, accoucha, le lljuilldt ITôô, de Claire-Louise-Uphonsiite, qui eut pour marraine Claire-Joseph-Ilippolyte de La Tude (M"« Clairon), et pour parrain Joscph-Alphonsc-Omer, comte de Valbelle, représenté par Nicolas-François-Hyacinthe du Bas, officier du roi. » (A. Jal- Dictionnaire critique de Bioyrapliie et d'Histoire, p. 1000).
cueillit avec enthousiasme. Mais ces visites qu'elle renouvela n'étaient pas du goût de la Marquise de Valbelle. On fit comprendre à la Clairon qu'il y avait loin du foyer de la Comédie Française à une réunion de nobles dames qui , sans être collets-montés , ne pouvaient se rencontrer trop souvent avec elle. Nous trouvons dans des notes qui nous ont été remises par M. le Marquis de J. C.^ dont la famille fut alliée aux Valbelle , quelques détails intéressants sur cette situation.
ft J'ai pu, dit-il, entendre les protestations des personnes ayant fait partie de la société intime de la mère du dernier comte de Valbelle , ayant acquis ainsi la connaissance de tout ce qui s'était passé à Tourves. Ces personnes affirmaient d'abord que les bouderies de M^^® Clairon , malheureusement trop passagères , avaient toujours été calculées par elle seule , dans le but unique d'arracher le Comte de Valbelle à la société de bonne compagnie réunie à Tourves. Et si la faiblesse maternelle de la Marquise de Valbelle était descendue quelquefois jusqu'à laisser arriver la Clairon à Tourves, sous le prétexte de lectures dramatiques, la Clairon elle-même n'avait
pas tardé à reconnaître qu'elle n'était pas acceptée par la majorité de l'entourage du Comte^de Valbelle. « Les fêtes littéraires de Tourves avaient lieu devant ce beau portique dont les grandes colonnes sont encore debout ; mais il fallait souvent entendre là des savants ennuyeux^ quoique le programme eût été arrêté d'avance par un aréopage de lettrés et d'artistes fixés à demeure au château. Parmi les lettrés les plus dévoués à M™® la Marquise de Valbelle , se trouvait à Tourves, le Père Cerutti, l'auteur de V Apologie des Jésuites. C'était lui que redoutait le plus la Clairon ». (1).
M'^^ Clairon redoutait sans doute Tinfluence du Père Cerutti ; mais elle en voulait surtout à une dame qu'elle désigne très bien, sans la nommer cependant, dans sa correspondance : « Cette femme , écrivaitelle, le 20 février 1774, se montre publiquement votre maîtresse, et son mari vivant , exige de vous
(i; M. le Maniuis de J. C. qui a eu la boiito de me remctire ces notes, est plus qu'octogénaire , mais il a conservé une mémoire merveilleuse et ses relations de famille l'ont mis en situation de fréquenter, dans sa jeunesse, des personnes qui avaient vécu à l'époque où les salons du comte de Valbelle étaient ouverts b toute la noblesse provençale.
une promesse de mariage ; dont Tâge actuel ne laisse aucun espoir d'avoir des héritiers (1); elle vous arrête dans des lieux où, depuis le mariage de M^^^ de Marignane (avec Mirabeau)^ vous ne pouvez plus rien trouver qui vous convienne, où tout le monde vous hait au fond de l'âme. » (2)
On sent bien que le dépit seul a dicté cette lettre. L'actrice délaissée ne peut plus se faire illusion ; Valbelle est occupé ailleurs et ne tient pas à Tavoir auprès de lui.
M"« Clairon, qui avait daté sa lettre d'Anspach, y demeura, en eftet, et ne retourna à Paris qu'en 1791, c'est à-dire plus de vingt ans après la mort du Comte de Valbelle.
La femme mariée, qui était accusée par Clairon de retenir Valbelle à Tourves , est désignée , sous le nom de la Madame du château , dans une chanson dirigée contre la société reçue à Tourves, et dont une
(1) Née en 1723 , Clairon avait elle-même 51 ans quand elle reprochait à cette dame de n'être plus d'âge à avoir des enfants,
(■3) Mémoires d'Hyppolite Clairon et Réflexions sur la déclamation théâtrale, publiés par elle-même. Seconde édition. Paris, chez F. Buisson, an VII de la République.
copie nous a été communiquée par M. Mouttet, le plus obligeant des bibliophiles.
Valbelle, votre cour d'amour, Vouée ^ la tracasserie, N'est pins qu'un odieux séjour D'oii la confiance est bannie.
On s'y déchire, on s'y hait, On baille et jamais on ne rit.
Grand Dieu ! quel fléau Que la Madame du chàtcan !
L'ami du Dieu de l'harmonie.
Excitant l'admiration.
De Roland excite l'envie"; On le mena tambour battant.
Quel est son crime ? Son talent.
Grand Dieu ! quel fléau Que la Maiiamc du rliâtt'au !
J'ai vu la plus tendre des sœurs (1); En butte aux traits des deux cousines (3), Fuir pour se soustraire aux noirceurs Qu'avaient ourdies ces messalines.
(1) Anne-Margucrilo-Alphonsinc de Yaibcllo, tnvur du comte, marioc en 171') au marijuis Uenri de Ca$tellane-Majastr<'. (9) M"' Des R«land et .M"'» de Crozc.
En Elle qu'a-t-on redouté?
La décence et l'honnêteté.
Grand Dieu ! quel tléau Que la Madame du château (1) !
A côté de cette critique violente des mœurs du château de Valbelle, il est juste de placer les vers, remplis de tendresse et d'admiration pour les Valbelle^ qui étaient adressés à la Marquise et au Comte, par M. Ghauvet d'Allons, procureur du roi à la Sénéchaussée de Draguignan.
Ghauvet d'Allons venait de publier son poème sur le Siège de Marseille, qui avait été couronné par l'Académie des Belles Lettres de cette ville ; il en offre un exemplaire à M"^® la Marquise de Valbelle et ne craint pas de comparer son fils à un héros :
J'ai décrit nos heureux travaux, Et, lorsque j'ai peint un héros, Ton fils m'a servi de modèle.
Dans une épître dédiée au comte de Valbelle, il
(1) D'après une note du copiste de cette chanson, M"" Des Roland serait la Madame du château ; celle-là même dont Clairon était jalouse et qui ''vait un vieux mari.
dépeint le château de Tourves sous les couleurs les plus brillantes :
Je vois ce séjour enchanteur , Ces lieux soumis à votre empire, Ce Tourves, enfin, où tout respire Et le plaisir et la grandeur.
Du goût, tout ici est l'ouvrage ; On trouve, on sent son tact flatteur.
Dans le parc et dans l'hermitage Point de fatigante splendeur ; Partout l'cclairé connaisseur Eclipse ici le grand seigneur.
Les lettres, les beaux arts et les travaux rustiques
Remplissent ce loisir que te laisse la paix,
Ainsi Condé, fameux par dus faits hcroï(iues,
De sa main triomphante élaguait ses bosiiuets.
Amant de la belle nature,
Valbellc rends ces lieux toujours plus enchanteurs,
Mais tes vertus et ta figure
Les ornent mieux cent fois que le marbre et les fleurs.
Chauvet d'Allons ne laissait échapper aucune occasion pour témoigner son affectueuse admiration au comte de Valbelie. Il écrivit sous son portrait ces vers dont la conclusion est heureuse :
Héros au milieu des alarmes,
Philosophe au sein de la paix,
Sa vie est un tissu de gloire et de succès ,
Et les cœurs qui voudraient résister à ses charmes
N'échappent pas à ses bienfaits.
Nous n'avons vu jusqu'ici que le gentilhomme rempli de courtoisie , l'ami des lettres et des beaux arts, ouvrant ses salons aux philosophes , aux poètes et même à M^^® Clairon ; mais les documents contemporains nous le font également connaître dans l'exercice des hautes fonctions qu'il remplissait en Provence.
Maréchal de camp des armées du roi , Valbelle s'était brillamment conduit dans diverses circonstances , et, la paix lui laissant des loisirs , il était rentré dans ses terres auprès de sa mère qu'il affectionnait tendrement. Dès son arrivée, il fut élu procureur du pays pour la noblesse par l'assemblée provinciale (1).
(1) « L'assemblée a unanimement nommé M. le Comte de Valbelle pour remplir la place de procureur du pays joint pour la noblesse, et a chargé les sieurs maire, consul et députés de Saint-Maximin et de Rians de faire savoir à M. le comte de Valbelle sa nomination à partir du 1" janvier 1774 ». (Délib. du l«f décembre 1773).
Il était depuis quelques mois à peine revêtu de ces fonctions lorsqu'il fut nommé « lieutenant du Roi » en Provence. Les Procureurs du pays lui adressèrent à cette occasion des félicitations sympathiques et il y répondit , le 18 juin 1774 , en ces termes :
« Je sens comme je le dois, Messieurs, le prix des témoignages de bonté et d'amitié que vous voulez bien me donner , la grâce que le Roi vient de me faire ne me vaudra certainement rien qui puisse me toucher et me flatter davantage. Mon service ne s'étendanl que sur la partie militaire, j'espère que vous trouverez. Messieurs, qu'il n'est point incompatible avec la place que j'ai Thonneur d'occuper dans Tadministration. Je m'estime très heureux , que mon goût pour mon métier et mon zèle pour le service du roi, puissent se combiner avec mon zèle pour le service de la province. »
En 1777 le lieutenant du roi reçut, des officiers en garnison à Antibes, une réclamation qui lui parut fondée; mais comme il s'agissait d'un impôt légalement voté par la communauté de cette ville, il en référa aux Procureurs du pays ses collègues , et tout en reconnaissant le droit strict des consuls d'Anti-
bes , il mit en lumière avec beaucoup de tact le côté défectueux d'une imposition qui pesait lourdement sur les officiers et n'était pas supportée par les habitants.
Le 11 janvier de l'année suivante^ le Comte de Valbelle reçut une plainte des consuls d'Aîx , procureurs du pays , ses collègues , contre un sieur de Clerberq qui avait insulté une patrouille ; il s'empressa de leur répondre en ces termes :
a Je pense , Messieurs , que moins les patrouilles sont imposantes, plus toutes les autorités doivent se réunir pour les faire respecter. La Maréchaussée étant, à Aix , le seul corps auquel j'ai des ordres à donner, j'écris à M. de Laurens pour qu'il envoie chercher le sieur de Clerberq , et que je puisse, d'après le compte qui m'en sera rendu , prononcer sur les satisfactions qui vous sont dues. Cependant j'ai l'honneur de vous prévenir que l'autorité que le roi a bien voulu me confier dans cette province ne s'étendant que sur le militaire et ne me donnant action au civil que dans le cas où le service du roi peut être intéressé , si M. de Clerbecq , que vous me faites l'honneur de me dire garde du roi , n'était pas
dans ce corps, je ne pourrais voir en lui qu^un citoyen ordinaire , et dès lors il aurait cessé d'être sous ma discipline. J'ai Thonneur d'être, etc. Le Comte de Valbelle ».
Les nouvelles fonctions que Valbelle remplissait en Provence ne lui permettant plus de demeurer à Paris où il possédait un hôtel situé rue du Bac (1), il loua cet immeuble au marquis de Monteynard , lieutenant général des armées du roi , gouverneur de l'île de Corse (2).
Divers actes passés chez M^ d'Astros , notaire à Tourves , de 1773 à 1778, indiquent que le Comte de Valbelle résidait tantôt à Aix , tantôt à Tourves (3),
(1) Cet hôtel porte aujourd'hui le a» 34 de la rue du Bac , en face de la rue de Gubeauval, Acquis des héritiers du comte de Valbelle sous l'Empire par Fouché , duc d'Otrantc, il était devenu, en 1834, la propriété du comte de Lanjuinais. {Les anciens hôtels de Paris , par le comte d'Arcourt.— Paris, 1880, p 107).
(2) Par un acte du 1-2 novembre 1774, notaire d'Astros , le comte de Valbelle donne les pouvoirs nécessaires k son agent à Paris, pour toucher les loyers de cette location.
(3) En 1708. le Comte de Valbelle avait pris diverses dispositions pour rendre son séjour à Tourves le plus agréable possible. Par un acte du 27 août de cette même année, il acheta : « tous les arbres de la propriété du
et qu'iJ ne faisait plus que de très rares voyages à Paris. Il s'y était rendu , cependant , vers la fin de 1778 , et y mourut subitement le 18 novembre , au moment où il venait d'obtenir une situation plus importante que celle qu'il occupait (1).
Dès qu'elle reçut cette terrible nouvelle , M"^^ la marquise de Valbelle partit pour Paris. Elle y était encore le 22 janvier 1779, lorsque les procureurs du pays lui adressèrent la lettre de condoléance que nous reproduisons ci-après :
sieur Plauchier, située au quartier de l'ancienne paroisse, confrontant, du levant, la rue ; du midi, Pierre Pélissier ; du couchant et du septentrion , le chemin ; !e tout avec condition que ledit Plauchier ne pourra jamais élever dans la dite terre aucune cabane , ni édifice , ni y agréger aucun arbre, mais seulement des plantes , à l'effet que la vue de l'Esplanade du seigneur comte de Valbelle ne soit jamais bornée ». (Minutes de Balthézar d'Astros, not. à Tourves 1768, fol. 239). Aujourd'hui M« Monier, notaire.» (1) « Le Comte de Valbelle mourut à Pajis d'une attaque d'apoplexie foudroyante , le 18 novembre 1778, étant à peine âgé de 49 ans. L'avant veille de sa mort, le roi avait signé pour lui la grande pancarte de commandement pour le civil en Provence , et que de bien n'en devaient pas attendre la province entière et la ville d'Aix en particulier dont il soutenait à la Cour les droits et 1ns intérêts dans toutes les occasions. » (Roux Alphéran. Les Rues d'Aix. Tome I, page 519).
— soft Madame, nous nous empressons , dans les premiers moments de notre exercice , de témoigner à une mère respectable tout ce que nous devons à la mémoire d'un tel fils , que la province et la ville d'Aix se feront toujours un honneur de compter dans la classe de ces hommes rares qui se distinguent autant par leurs sentiments que par leurs bienfaits. Nous n'exprimons ici que le vœu commun de tous les bons citoyens , et nous ne laisserons jamais échapper aucune occasion de faire éclater notre reconnaissance. — Nous sommes avec un respectueux attachement, etc. » (1).
j^jmt ç[q Valbelle répondit le 30 janvier en ces termes :
« La lettre dont vous m'avez honorée , Messieurs, me flatte infiniment. J'ensuis bien reconnaissante, ainsi que de ce que vous dites sur la mémoire du comte de Valbelle. Je désire que vous veuilliez bien décider comment je peux exécuter ses volontés sur l'article de la pauvre fille d'Aix à marier; je ne puis avant [de connaître votre décision] m'occuper des
(l) Archives des Bouclies-du-Rliône. Série C. Reg. 13GG, foi. 15i?.
lettres patentes nécessaires. — Je vous en prie , Messieurs , excusez si je vous en parle icy , je sens que je ne dois penser qu'à vous remercier et vous présenter les respectueux sentiments avec lesquels j'ai l'honneur d'être , Messieurs , votre très humble et très obéissante servante: Valbelle^de Valbelle ».
La marquise de Valbelle était à Paris pour recueillir les restes de son fils et les faire porter en Provence, dans la chapelle de la Chartreuse de Montrieux , où il avait exprimé le désir d'être enterré. Le comte de Valbelle avait fait sa mère héritière universelle, par un testament en date du 26 juin 1773 , dont elle exécuta toutes les dispositions avec un tendre empressement.
A peine âgé de 44 ans , plein de vie , le comte de Valbelle avait eu la pensée de faire son testament , sans doute afin d'assurer, par un acte solennel, l'avenir d'un enfant que son frère lui avait recommandé et qui , d'après le sentiment général , devait être le fils naturel de ce dernier.
Ce testament est intéressant a plus d'un titre. Le comte de Valbelle (1), ce philantrope quelque peu
(1) c Je soussigné Joseph-Alphonse-Omer de Valbelle d'Oraison , des
voltairien^ implore tout d'abord la miséricorde divine: « Je recommande mon âme à Dieu ; en Toffensant je ne puis jamais avoir eu le projet insensé de l'offenser ; ainsi, quelque soit le nombre de mes fautes , comme elles n'ont pas été volontaires , c'est avec confiance, que je m'abandonne à sa miséricorde ». 11 s'occupe ensuite du lieu de sa sépulture. « Je lègue aux révérends chartreux de Montrieux, en Provence, dont Guillaume Bertrand et autres du nom de Valbelle, des vicomtes de Marseille, mes ancêtres, furent premiers bienfaiteurs, dès le XII® siècle, la somme de six mille livres , et je prie les révérends pères de recevoir mon corps après ma mort, en témoignage de Taffection héréditaire que j'ai toujours eue pour leur maison. Je veux être enterré dans la paroisse où je mourrai (1), et mon intention est qu'il
anciens vicomtes de Marseille, niaroclial des camps et armées da rov, baron du Dauphiné , marquis de Tourves , de Rians , de Montfuron , comte de Sainte-Tulle , vicomte de Cadenet , baroo de Meyrartiues , seigneur de Valbelle, de Cucuron et autres lieux , lieutenant du roi en Pravence, fils de très haut et très puissant seigneur André-Geoflroy de Valbelle et de très liautc et trl's puissante dame Marguerite-Delpbine de Valbelle. >
(1) Il mourut h Paris , mais son corps fut transporté k Montrieux, et ses restes furent renfermés dans le Mausolée que sa mère lui lit élever dans la chapelle de cette chartreuse.
me soit élevé un Mausolée , pour lequel je veux qu'il soit employé la somme de vingt mille livres (1).
Il lègue ensuite quatre mille livres, pour doter cinq filles pauvres à Tourves , cinq à Meyrargues , cinq à Gadenet et cinq à Valbelle. Le choix de ces jeunes filles sera fait , à la pluralité des voix , par le curé et les consuls , anciens et nouveaux , de chacune de ces localités.
Une somme suffisante sera affectée à l'acquisition d'une terre, dont les revenus devront s'élever à 550 livres , et cette rente sera donnée à un pauvre gentilhomme de la province , officier de terre ou de mer , qui aura servi dix ans avec honneur, et qui en jouira pendant le reste de sa vie. « Cet officier , ainsi que celui qui sera nommé après lui^ et ainsi des autres successivement , sera mis en possession de cette rente par l'assemblée générale de la noblesse de Provence, sur la présentation qu'en feront les syndics ».
Il lègue à la ville d'Aix la somme de 30^000 livres^ « laquelle somme sera employée à élever un obélis-
(1) Cette intention prouve bien la fausseté de la légende , qui veut que Valbelle ait fait construire ce mausolée de son vivant.
que au milieu du rond des Minimes , sur le grand chemin d'Aix à Avignon , et à décorer cette place. »
Puis vient une fondation perpétuelle en faveur d'un littérateur : « Je prie Messieurs de l'Académie française de Paris , de trouver bon que je leur laisse la somme de 24,000 livres, une fois payée , pour la placer le plus avantageusement et le plus solidement que faire se pourra , les priant de vouloir bien , à la pluralité des suffrages , décerner tous les ans le revenu qui proviendra de ce capital à tel homme de lettres , ayant déjà fait ses preuves ou donnant seulement des espérances , qu'ils jugeront à propos, pouvant les décerner plusieurs années de suite au même, et y revenir après avoir discontinué, ainsi qu'ils trouveront bon et honnête à faire ».
Il n'oublie pas ses serviteurs : « Je laisse mes habits, mon linge et mes dentelles à partager entre mes deux valets de chambre. Je laisse à tous ceux de mes gens qui seront à mon service lors de mon décès, et qui m'auront servi six années, une pension viagère à chacun d'eux égale au montant de leurs gages si leurs gages sont de plus de trois cents livres, et la pension sera de trois cents livres pour tous ceux
dont les gages sont au-dessous de cette somme; mon Livre de raison servira à constater cet état , et quoique Lacombe , mon concierge à Aix ne soit pas couché sur mon Livre de raison, j'entends qu^'il soit traité comme ceux qui s'y trouvent. J'entends de plus que si Bourgogne, mon maître d'hôtel, n'avait pas à mon décès le temps de service que je prescris pour avoir la pension égale au montant de ses gages , il soit traité néanmoins comme s'il avait ce temps de service. Je laisse à tous autres de mes domestiques compris sur mon Livre de raison, et qui ne m'auraient pas servi l'espace de six années , une gratification une fois payée, laquelle gratification sera de la somme égale à celle que formeraient leurs gages pendant tout le temps qu'ils m'auront servi ».
Cette sollicitude pour des serviteurs qui remplissaient ses hôtels , son château et ses résidences diverses , est à noter ; elle témoigne de la bonté de son cœur en même temps qu'elle indique un train de maison princier.
Voici maintenant le point délicat: la part considérable qu'il fait, dans la répartition de sa fortune, en faveur d'un sieur de Gaussini , qui passait pour être
le flls de son frère le marquis de Valbelle , et qui d'ailleurs ressemblait parfaitement à ce dernier.
« Je recommande aux bontés de ma mère et aux soins de Messieurs Siméon et Sallier, Joseph-Louis de Gaussini, fils de Joseph-Alphonse de Caussini et de Marie-Louise de Pioncamp , baptisé à Saint-Paul à Paris , le 15 février 1759; je lègue au dit Joseph- Louis de Caussini la terre de Vallée , celle de Villon, celle de Beuvons et celle de Valbelle et, en ce, je l'institue mon héritier particulier. Mon intention, de plus , est que le dit Joseph-Louis de Caussini , lorsqu'il voudra se faire pourvoir de quelque charge honorable, puisse prendre sur tout mon héritage la somme , une fois payée , de soixante mille livres, et qu'il puisse prendre autre somme de soixante mille livres lorsqu'il se mariera , à la condition que la demoiselle qu'il épousera soit noble et n'apporte aucun obstacle à l'entrée dans l'Ordre de Malte ».
Immédiatement après ce témoignage d'affection donné au fils naturel de son frère (ou qui passait pour tel), le comte de Valbelle songe à l'actrice qui lui fut très attachée et il lui laisse un souvenir important:
« Je lègue à mademoiselle Clairon , pensionnaire du roi, une rente viagère de quatre mille livres ».
Il lègue ensuite une pension viagère de mille livres à M. l'abbé de Montclar « ci-devant jésuite » qui fut son régent; un diamant de douze mille livres à M. Siméonpère, avocat au parlement d'Aix , et un autre diamant de la même valeur à M. Sallier, avocat au dit parlement.
Puis viennent des legs particuliers qu'il accompagne toujours d'une parole gracieuse^ qui doit en doubler le prix.
« Je laisse à M. de Ballon mon cousin , conseiller au Parlement , une de mes tabatières à choisir , que je le prie de vouloir bien accepter comme une légère marque de mon souvenir et de mon amitié.
« Je laisse à M. le marquis de Marignane, une de mes tabatières à choisir et ma bague de pierre gravée représentant Henri IV; il doit à mes sentiments pour lui de vouloir bien l'accepter.
« Je laisse à M. le vicomte de La Rochefoucault de Surgères mes tablettes de lacque , montées en or et garnies de huit portraits^ et je le prie de les accepter comme un présent que lui fait mon cœur. »
Quels étaient ces huit portraits , représentaient-il des parents ou des amis, des fidèles de sa cour d'à-
mour ou des actrices de la comédie française ? nos recherches sont restées infructueuses à cet égard.
Nous ne connaissons que les nobles dames mentionnées dans son testament et pour lesquelles il manifeste des sentiments très respectueux.
« Je laisse à madame de Croze, née de Charleval, ma montre à répétition émaillée, garnie de diamants, la chaîne et les cachets avec ma bague de cristal vert entourée de diamants et un chiffre de diamants; l'honnêteté et le respect, qui ont toujours accompagné mes sentiments pour elle, ne lui permettent pas de refuser cette marque de mon souvenir.
« Les mêmes motifs me rappellent les dames ciaprès :
« Je laisse à Madame la marquise de Roye, née mademoiselle deMailly, ma tabatière d'émail gris, montée en or, avec une miniature au milieu, entourée de diamants; j'espère de ses bontés qu'elle ne me refusera pas de l'accepter.
« Je laisse à Madame la marquise Des Roland, née mademoiselle de Montvallon, ma tabatière d'or ronde émaillée en rouge et le diamant blanc que je porte à mon col ; les bontés dont tous les siens m'honorent ,
mon respect et mon attachement pour elle , lui font une loi de ne pas refuser la grâce que je lui demande d'accepter cette marque de mon souvenir.
« Je laisse à Madame Landri , née mademoiselle Bourret, ma tabatière représentant des vues de Tourves , que je la prie d'accepter comme un gage de la reconnaissance que j'ai de l'amitié qu'elle m'a toujours témoignée.
« Je laisse à Madame d'Adhémar , ma belle-sœur, une de mes bagues à choisir, comme une faible marque de l'amitié que j'ai toujours eue pour elle ».
La part faite à l'amitié et peut-être aux sentiments plus tendres que Clairon l'accusait de prodiguer autour de lui, le comte de Valbelle laisse encore quelques souvenirs à sa sœur et à son beau-frère , et enfin institue sa mère sa légataire universelle.
« Je lègue à M. le marquis de Castellane , mon beau-frère, mes boutons de manche de diamant; c'est par la façon dont je vais m'occuper de ses enfants que je chercherai à lui prouver que je lui suis tendrement attaché.
« Je lègue à M"^^ la marquise de Castellane , ma
sœur , mes boucles de souliers de diamant comme un gage de ma tendre amitié pour elle (1).
« Je lègue à Marie-Polixène-Sextia de Castellane, ma nièce , la somme de cinquante mille livres , une fois payée.
« En tous mes biens, noms , droits et actions quelconques , de quelque part qu'ils me viennent ou me soient échus, j'institue pour mon héritière universelle Madame Marguerite-Delphine de Valbelle , ma mère, pour en faire et disposer ainsi qu'elle trouvera bon, la priant de les rendre après elle à André-Joseph- Marie-Gaspard de Castellane et à Henry-Auguste- Alphonse de Castellane , mes neveux, enfants de ma sœur, pour partager entre eux également.
« Tel est mon dernier testament et mes dernières voloi)lés que je veux être ponctuellement exécutées.
« Fait double à Aix, le 26 juin l'^73, et j'ai signé
(1) Ce legs peu important et son objet même ont donné naissance à una singulière tradition , qui a frappe vivement l'imagination des habitants de Tourves. où l'on raconte , arec conviction , que M°' de Castellane n'eut dans sa part d'héritage qu'une paire de bottes.
au bout de chaque page » Signé : Comte de Valbelle (1).
Le comte de Valbelle vécut encore cinq ans. Il demeura presque toujours en Provence , à Aix dans son hôtel , situé rue Bellegarde (2), et à Tourves , dans son château « qui était, d'après Roux Alphéran, le rendez-vous des hommes les plus galants et des dames les plus aimables de la province (3) ». Il mou-
(J) Registre des insinuations n* 128, fol. 929.
(2) Le vaste et bel hôtel situé un peu au-dessous de la maison Tournatoris (rue Bellegarde) . fut bâti , vers la fin du XYII» siècle , par Joseph- Anne de Valbelle, marquis de Tourves, comte de Sainte-Tulle, reçu président au parlement en 1686, et qui mourut en 1722. La maison de Valbelle, originaire de Marseille et féconde en personnages de mérite, était alors divisée en quatre branches dont deux s'éteignirent vers la même époque, savoir celle des seigneurs de Beaumelle et d'Aiglun , qui était l'aînée de toutes, en 1716 , et celle des marquis de Montfuron qui était demeurée k Marseille, en 1732. La fortune dont elles jouissaient vint accroître celle des deux autres branches établies à Aix depuis un siècle environ , et qui se réunirent, en 1723, par le mariage d'André-Geoffroi de Valbelle , marquis de Rians , baron de Meyrargues , avec Marguerite-Delphine de Valbelle Tourves , petite-fille de Joseph -Antoine > et qui fut la mère du comte de Valbelle dont nous venons d'analyser le testament. (Rues d'Âix , tome I, p. 507).
(3) « Joseph-Alphonse-Omer , comte de Valbelle , maréchal des camps et armées du roi , né à Aix , le 18 juin 1729 , fut l'un des hommes les plus
rut, comme nous l'avons dit, le 18 novembre 1778. Sa mère mit un grand empressement à exécuter toutes ses volontés.
La première pensée de M'^^ la marquise de Valbelle^ après avoir recueilli les restes du comte, fut sans doute d'écrire en province pour lui faire élever un mausolée, et d'y affecter la somme de 20000 livres déterminée par une clause de son testament. Mais , en même temps qu'elle s'occupait de ce soin pieux , elle demanda à Houdon de faire le buste de son fils;
aimables de son temps. Devenu, en 1767, par la mort du marquis de Valbelle, son frère aîné, qui ne laissait point d'enfants , l'unique héritier du nom et des diverses branches de la maison, il fut en même temps marquis de Tourves. de Rians, de Monlfuron, comte de Sainte-TuHe et de Ribiers, vicomte de Cadeiiet, baron de Mcyrargues , ce qui lui donna des reyenus immenses qu'il sut employer tour à tour, au soulagement des pauvres , à l'encouragement des artistes , au plaisir et à la gloire. On parle encoru du grand état de maison qu'il tenait à Paris comme à Aix , et plus encore k Tourres, où son château . démoli pendant la Révolotion, était ie rendezvous des hommes les plus galants et des dames les plus aimables de la province. C'est ce qu'on appelait avec raison une nouuclle Cour d'amour, où les fêtes les plus brillantes et les mieux ordonnées se succédaient avec tout le luxe et la splendeur imaginables >. (Roux Alphiran. Les Rues d'Aix, tome I", p 509).
'elle lui remit un excellent portrait et cet artiste célèbre qui d'ailleurs l'avait connu , s'aidant de ses souvenirs personnels, fit une œuvre très remarquable au double point de vue de l'exécution artistique et de la ressemblance.
Ce buste en marbre, placé au milieu des quatre statues qui ornaient le mausolée du comte de Valbelle , à la Chartreuse de Montrieux, est aujourd'hui conservé dans le Musée de la ville de Draguignan. Une copie en plâtre , ou l'original lui-même exécuté en plâtre , se trouve au Musée de Versailles, dans une salle affectée au Sénat (1). C'est le même buste sans doute dont il est fait mention en ces termes ,
(1) « Le marbre (de Draguignan). a peut-être été exécuté d'après l'originai en plâtre de l'Académie. C'est ce plâtre que nous avons , je crois, à Versailles, tout semble l'indiquer. Les coutures du moulage ont été grattées avec soin, mais elles paraissent encore et laissent deviner un moule en deux parties, ce qui est toujours le procédé employé sur le travail original. En outre , dans les cheveux , dans les sourcils , on sent le travail de la terre-glaise. Les yeux , notamment l'iris de l'œil gauche , ne sont pas exécutés comme dans le marbre de Draguignan. Ce plâtre est signé sous le bras droit : Houdon, 1779 ». (Lettre de M. Charles Gosselin , conservateur du musée de Versailles, du 7 août 1889).
dans la biographie de Houdon , publiée par MM. Emile Délerot et Arsène Legrelle :
« Le 25 août 1779 , l'Académie française avait tenu sa séance publique annuelle , dite de la Saint- Louis. Houdon honorait de sa présence cette solennité ; il avait du reste sa part dans cette fête académique et dans le grand événement dujour. M. de Valbelle , mort en 1778, avait légué 24,000 livres à l'Académie. La compagnie reconnaissante, décida que l'éloge de son riche bienfaiteur serait lu dans une séance publique par son secrétaire-perpétuel , et que son buste serait placé dans la salle des assemblées ordinaires avec cette inscription :
« Joseph-Alphonse-Omer, comte de Valbelle , bienfaiteur des lettres.
« Naturellement^ Houdon avait été chargé de ce nouveau travail , et bien qu'il n'eut pu le faire qu'après la mort de son modèle , il réussit à atteindre la plus parfaite ressemblance. On eut dit vraiment qu'il avait un secret merveilleux pour retrouver la vie au sein même de la mort (1).
(1) Houdon avait eu cvidcmmonl sous les yeux un bon portrait du Comte
«A la fin de la séance, le buste fut mis sous les yeux du public. On admira d'abord silencieusement; mais quelques regards indiscrets ayant découvert dans l'assemblée le timide Houdon , qui semblait comme confus de son triomphe et désireux de s'y dérober ^ trahirent son incognito et les espérances déçues de sa charmante modestie (1) ».
« Le buste de Houdon, dit un autre narrateur de cette journée , fut plus applaudi que l'éloge de d'Alembert (2) ».
Tandis que le moulage en plâtre demeurait dans la salle des séances de l'Académie française , le buste
que lui avait remis M^^Ma marquise de Valbelle Le buste en marbre avait été exécuté pour le mausolée du comte; mais l'artiste en avait fait une copie ponr l'Académie. Il est certain que la marquise de Valbelle y avait consenti et qu'elle avait été heureuse de se prêter à une manifestation qui honorait la mémoire de son fils. Cependant il ne serait pas impossible que l'original eut été exécuté en terre glaise et que Houdon en ait fait ensuite deux copies, l'une en marbre , pour M™» la marquise de Valbelle, et l'autre en plâtre, pour l'Académie.
(1) Mémoire sur la vie et l'œuvre de J.-À. Houdon , par MM. Emile Délerot et Arsène Legrelle , publié par la société des lettres et des arts de Seine-et-Oise. Tome IV, 1857, p. 118.
(2) Mémoires de Madame de Genlis , t. II, p» 289.
en marbre du comte de Valbelle était expédié en Provence (1), et l'œuvre si parfaite de Houdon ne tardait pas à figurer au milieu du monument funéraire que la marquise de Valbelle , ou les chartreux de Montrieux , avaient fait exécuter par des artistes de second ordre.
Le mausolée du comte de Valbelle fut mis en place, dans la chapelle des chartreux de Montrieux , vers le commencement de 1783 ; une note consignée dans la comptabilité de ces religieux ne laisse aucun doute à cet égard.
« Payé à M. Christophe Fossaty sculpteur , tant en considération de ce qu'il a été perdant aux ouvrages du mausolée de M. de Valbelle , que pour les peines qu'il a prises pour les finir, et mieux encore pour divers ouvrages que sa police (?) ne comportait pas; surtout pour la réparation des anciens marbres;
(1) Il est certain, d'après /fl /j4/(; des autres pirncipales de Houdon , publiée par MM. Délerot et Legrelle , que ce célèbre artiste a fait deux bustes de Valbelle, l'un en plâtre et l'autre en marbre {Mémoires de la Société des arts et belles-lettres de Seine-et-Oise, 1856, p. 229); or, ce dernier buste ne peut être que celui qui a été trouve sur le mausolée du comte et qui orne aujourd'hui le musée de Dr;)guigDan.
enfin, pour autres ouvrages qu'il a fait pour assortir tout l'ensemble du sanctuaire , 810 livres (1) ».
Christophe Fossaty avait-il exécuté les quatre statues qui entouraient le buste du comte de Valbelle, ou fut-il seulement appelé pour les mettre en place et ajouter certains détails indiqués par les chartreux? Ce qui est très évident, c'est que ces statues que l'on peut encore voir à Toulon, àDraguignan, à la Sainte- Baume et à Fréjus (2), n'ont rien de remarquable. Ce sont des oeuvres décoratives , sommairement sculptées par des artistes sachant travailler le marbre , mais qui ne rappellent en rien le faire délicat et savant de l'auteur du buste.
Ces statues représentaient quatre pZewreases : deux debout et deux assises , dans une pose attristée et presque abandonnée. Les chartreux effarouchés sans doute par l'aspect plus mondain que religieux de ces pleureuses, convenablement drapées, il est vrai, mais
(1) Comptes du f" avril 1783 aul" avril 1785, dans le registre des dépenses des chartreux de Montrieux.{kficm\E$ de la préfecturb du Var).
(2) Archives de la préfecture du Var , Mkounes. Mobilier de la chartreuse de Montrieux, fol. 60.
dont Tatlitude n'était pas celle de la prière, demandèrent au sculpteur Fossaty d'en modifier le caractère général en ajoutant, à chacune d'elles, un attribut plus en rapport avec le monument qu'elles décoraient.
La première statue , qui était debout , reçut une couronne, et l'urne sur laquelle elle s'appuyait prit la forme d'un écusson aux armes de Provence; cette statue représenta dès lors \a Provence pleurant un de ses enfants les plus distingués.
L'autre statue debout , moins attristée et presque souriante, devint VEspérance.
Un glaive fut ajouté à la 3^ statue pour en faire la Force , et rappeler la devise des Valbelle : Vertu et fortune.
Enfin, la quatrième, un peu modifiée, fut transformée en Sainte Monique , la mère désolée qui pleurait les erreurs de jeunesse de son fils.
Telles étaient les dénominations sous lesquelles on inventoria ces œuvres d'art, en 1790 , lorsque la municipalité prit possession de la chartreuse de Montrieux , au nom de la Nation :
a Le 17 décembre 1790, Joseph-Antoine Billet, maire , et François Fabre, procureur de la commune
de la municipalité de Méounes , commissaires délégués par le Directoire du district de Brignoles, à la réquisition de M. le procureur syndic^ du 21 novembre dernier, pour , en conformité de Tarrêté de l'assemblée administrative du département du Var , du 14 du dit mois, nous rendre aux chartreux de Montrieux, et y dresser un état des effets mobiliers.
« Nous sommes rendus à la chambre du R. P. D. Génot, prieur, que nous aurions trouvé en compagnie du R. P. D. Bonaventure Froment^ vicaire, et du R. P. D. Thomas Tracol , coadjuteur , lesquels nous ayant déclaré être disposés à satisfaire à tout [ce qui] est prescrit, nous aurions procédé à l'inventaire de tous les effets mobiliers.
« Autour de l'autel, sont quatre statues grandes , de marbre, au pied desquelles est écrit : La Force y V Espérance y Sainte Monique , la Provence; au milieu desquelles se trouve un buste représentant feu M. de Valbelle; à droite et à gauche de Tautel sont deux urnes de marbre jaune (1) ».
(1) Archives départementales du Var, série H, fonds de la Chartreuse
Ce mausolée et tous les marbres qui existaient dans la Chartreuse de Montrieux, furent vendus par la Nation et acquis , moyennant 12,085 francs, par le sieur Antoine Bonnefoy, qui céda ensuite tous ses droits au sieur Joseph Guyon, propriétaire à Méounes, demeurant à Marseille.
Trente ans après cette vente , Guyon possédait encore ces marbres et en était fort embarrassé, lorsqu'on vint lui proposer de les céder à la « Société religieuse » , qui avait entrepris la restauration de la Sainte-Baume. Il y consentit , et c'est ainsi que les statues provenant du mausolée du Comte de Valbelle reçurent différentes affectations. Nous trouvons dans une lettre adressée au préfet des Bouches-du-Rhône par M. Chevalier , préfet du Var , le 30 juillet 1822 , des renseignements précis sur cette acquisition.
« Tous les marbres et objets d'art, écrivait-il , qui décoraient l'église et la chapelle de l'abbaye de Montrieux , se dégradaient sous des voûtes tombant en ruines , et étaient depuis plusieurs années exposés à
de MoDtrieux, commune de M«5ûuues. Registre, fol. 60.
toutes les rigueurs du temps. L'acquéreur était sur le point de vendre tous ces objets, lorsqu'un membre du Conseil général , M. Raynouard , à qui j'avais fait part du désir d'employer ces marbres à la restauration de la Sainte-Baume, me prévint que, si je voulais, il terminerait ce marché en mon nom. Je lui répondis que je n^étais point autorisé â faire cette acquisition, mais que l'entrepreneur des travaux de la Sainte- Baume consentait à acheter, pour son compte , tous les marbres provenant de l'église de Montrieux ».
L'entrepreneur avait, en effet, acquis ces marbres, ainsi qu'il le déclara dans l'acte que nous transcrivons ci-après :
« Je soussigné déclare avoir reçu des fonds appartenant à la caisse de la Sainte-Baume , la somme de 4,662francs, pour le montant du prix des marbres de la chapelle de Montrieux, que j'avais achetés du sieur Guyon, pour le compte de ladite Sainte-Baume , y compris les frais de démolition elle transport de ces mêmes marbres jusqu'à Draguignan. Dont quittance. Draguignan, 18 janvier 1822. Signé : Folety ».
Le préfet du Var acquit , le lendemain de ce jour , les statues comprises dans ce marché et en détermina
l'affectation par un arrêté, en ddte du 29 janvier 1822:
« Nous préfet, etc., considérant que S. E. le Ministre de l'Intérieur nous a autorisé à faire l'acquisition de divers objets d'art dont l'inventaire a été dressé ; que les quatre statues qui y sont comprises ayant été restaurées d'après mes ordres , pour être envoyées ensuite dans les divers arrondissements, il convient de procéder à la répartition.
« Arrêtons ; les quatre statues dont s'agit sont réparties ainsi qu'il suit, savoir :
« La première, représentant la Provence, est donnée à la ville de Toulon , pour être placée dans le vestibule de son hôtel.
« La deuxième , dite de la Madeleine ^ est donnée à l'arrondissement de Brignoles , pour être placée à la Sainte-Baume , commune de Nans.
« La troisième, dite /« /«s//ce, est donnée à la ville de Draguignan , pour décorer le vestibule du palais de justice qu'on y construit actuellement.
« La quatrième, dite la Vestale, est donnée à la ville de Fréjus, pour orner la fontaine publique qui doit y être construite.
« Le préfet : signé Chevalier ».
La Sainte-Monique des chartreux de Montrieux , transformée en Sainte Marie-Madeleine , fut envoyée à la Sainte-Baume. Six mois après , on inaugurait , par une fête splendide, la restauration de ce saint pèlerinage, et une foule immense , venue de tous les départements voisins ^ visitait la grotte de la Madeleine, où venait d'être érigée la nouvelle statue.
C'était le 22 juillet 1822. Le lendemain, un reporter facétieux du Mercure Marseillais , publiant dans ce journal un compte rendu des fêtes , prétendit que le pauvre peuple avait été étrangement abusé et qu'on lui avait fait vénérer M"^ Clairon , la maîtresse du Comte de Valbelle^ sous l'étiquette de la Madeleine repentante.
Le préfet des Bouches-du-Rhône eut le tort d'attacher trop d'importance à cette impertinente boutade du jeune marseillais; il fit insérer une rectification dans le Journal de Marseille, qui lui était dévoué , et menaça de poursuites l'imprimeur du Mercure Marseillais, où avait paru l'article incriminé.
Il n'en fallut pas davantage pour propager la légende inventée par le reporter de cette petite feuille d'annonces. En 1828, l'auteur deVHermite Toulonnais
prenant la Clairon à son compte, déclara qu'elle avait posé pour la statue qui ornait la fontaine de la rue des Pucelles (1). (Ce rapprochement lui parut sans doute des plus heureux).
Un peu plus tard , un romancier rempli d'imagination, publia, dans \e Mémorial d'Aix (du 1(3 avril 1854), un feuilleton des plus curieux sur le mausolée du Comte de Valbelle. Il mettait en scène le noble gentilhomme provençal, qui s'entendait avec le sculpteur Houdon , pour faire poser successivement M"® Clairon , M"® Guimard , célèbre danseuse de Topera , une soubrette de la Comédie française et enfin une demi-mondaine.
Cette fable a été recueillie par des écrivains sérieux , qui ont pensé que l'auteur en avait puisé le fond dans une tradition populaire digne de foi. M. Rostan, l'auteur éruditet consciencieux de V Histoire de Saint-Maximin; M. Maquan , le spirituel directeur du journal V Union du Var, et vingt autres, ont
(1) La statue La Provence, après avoir figuré dans le vestibule de l'hôtelde-ville de Toulon , orna , en effet , une fontaine de la rue des Pucelles, mais elle a été depuis quelque temps transportée dans le Musc; municipal.
fait mention , en la déplorant , de Torigine scandaleuse de la statue vénérée. Le père Lacordaire lui-même , le grand orateur , le savant Dominicain , s'est laissé entraîner par cette idée qui Taffligeait^ et dans une admirable brochure sur Sainte Marie-Madeleine, publiée en 1860, il a cru devoir blâmer la présence, dans ce lieu sanctifié, d'une pareille statue.
« Des marbres sans gloire , a-t-il dit , y forment la chapelle de la Sainte , et derrière son autel, sur cette roche mystérieuse où se passaient ses veilles et ses extases , repose à demi couchée, une statue profane , indigne au premier chef de la majesté du lieu dont elle contriste tous les souvenirs ».
Cette tradition regrettable, qui a pesé pendant plus de soixante ans sur le cœur des fidèles , ne tient pas debout quand on remonte à son origine.
Nous venons de voir, en effet, que M^^® Clairon était à Anspach depuis 10 ans, et Valbelle décédé depuis cinq ou six ans , quand Fossaty, le sculpteur marseillais, mit en place , après l'avoir achevé , le mausolée du Comte. Il exécuta ce travail sous la surveillance des chartreux, et d'après les indications de M"*® la Marquise de Valbelle , la plus respectable
des mères, qui avait été chargée, par son fils, d'ériger ce monument funéraire dans la chapelle même où reposaient ses aïeux.
L'histoire est très simple; elle est prouvée surabon' damment; la fable est absurde et ne repose que sur la fantaisie d'un reporter et l'imagination d'un romancier ; eh bien 1 parions que la fable survivra à la démonstration si claire des événements que nous venons de raconter I
Cependant le Comte de Valbelle était très aimé à Tourves. De nombreuses anecdotes , transmises de père en fils , et dont plusieurs ont été publiées, expliquent cette popularité qui a résisté aux attaques dirigées contre sa mémoire par la Clairon.
Parmi les traits de bonté qui ont acquis au Comte de Valbelle cette juste popularité , il en est deux qui sont caractéristiques et bien dans les mœurs de cette époque.
Se promenant un jour dans ses terres , le Comte rencontre un paysan , accablé d'années, qui portait péniblement une charge de bois. « Mon ami , lui ditil, laissez là ce fardeau qui vous écrase , et recevez cet argent pour y suppléer. » Le pauvre vieillard se
confond en remerciements, mais Valbelle l'interrompt et ajoute en souriant : « Vous ne me devez rien; c'est moi qui suis votre débiteur , puisque je suis plus riche que vous ».
Plus tard, au moment ou il allaitquitter Paris pour se rendre à Tourves, le duc de Villars, qui arrivait de Provence, lui apprend que le feu a pris à son château. Valbelle lui demande avec anxiété si ses paysans ont été atteints dans leurs biens ou dans leurs personnes. « Non, cher comte «répond le duc, et aussitôt le comte de Valbelle, reprenant son beau sang froid et sa sérénité , ajoute : « Eh bien ! nous ferons rebâtir le château , ce sera une bonne aubaine pour mes paysans et mes chers artistes ».
Mais ce qui témoigne plus éloquemment encore des bons sentiments que le comte avait su inspirer autour de lui , c'est le fait qui s'est produit à Toccasion de la vente de ses biens pendant la Révolution.
M. Mathieu Barbaroux , notaire et ancien maire, se rendit acquéreur du château de Tourves et des deux parcs qui l'entouraient , moyennant la somme de 183,000 livres payée avec des assignats (1).
(1) Acte de vente du 19 prairial an VI (7 juin 1798J.
La population ne vit pas sans regret un des enfants du pays profiter des malheurs du temps, pour prendre possession des dépouilles de la famille du comte de Valbelle. M"^* et M"« Barbaroux se montrèrent très sensibles aux allusions qu'on ne leur épargnait pas sur les grands biens qu'ils avaient acquis à si peu de frais. On dit même que M"^ Barbaroux en mourut de chagrin. Cependant l'ancien maire conserva les immeubles qu'une vente régulière lui avait fait obtenir, et sa femme lui succédant n'osa pas s'en dessaisir. Mais , après la mort de M"^* Barbaroux, son frère, M. François CoUin, exécutant sans doute ses intentions , légua, par son testament, en date du 12 juin 1849, au représentant de cette famille , M. le comte de Castellane, les ruines du château et divers terrains en dépendant.
Et, par suite de cette restitution , M. d'Estourmel , petit fils par sa mère , du comte de Castellane , est encore en possession des ruines de ce bel édifice, qui fut pendant longtemps la résidence du plus fastueux et du phis aimable des grands seigneurs de l'ancien régime.