‹ Un guet-apens judiciaireChapitre 11 sur 47 · LE MOUTON · texte numérisé non relu

LE MOUTON

les fonctions qu’il remplissait à la préfecture de police, il répond, dit le Figaro^ en minaudant :

« La police a été charmante pour moi. Je devais être expulsé de France et reconduit en Belgique, où je suis né. On m’a retenu à Paris... On m’avait prié de m’entremettre pour obtenir que le préfet de police cessât d’être mis en cause dans la campagne du Vieux Ponte ('). »

}) Compte rendu du Figaro^ numéro du 14 février 1895.

Affaire Bloch ? Le chantage Hemerdinger.

L'horreur de la lumière. — Le chasseur de la maison Durand.

— Une lettre de change sur la police correctionnelle. — La manie du calembourg. — Patron et patron. — La discrétion de de Glercq. — Un compte rendu du Petit Journal, — Lettre tronquée. • — Toutes les falsifications sont permises.

— M® G.- A. Hubbard. — Un discours de M. Millerand. — Une bouche qui n*a jamais menti. — La parole d’ « une petite crapule ♦». — Ad libitum.

On a vu que de Glercq avait dit dans sa déposition du 31 janvier 1895 : « J’ai donné 1,000 francs à Portalis et 500 francs à Dautbesse. Portalis et Dautbesse connaissaient la provenance de l’argent. »♦

Si on avait eu. le moindre désir de connaître la vérité, on aurait fait venir M. Dautbesse, ancien secrétaire de la rédaction du XIX^ SiècUy et il aurait dit que de Glercq ivait menti.

On aurait pu aussi interroger les autres rédacteurs du XIX^ Siècle.

Mais on n’avait qu’un désir : ne pas connaître la vérité ou plutôt, car on la connaissait, ne pas la laisser percer. Doucher toutes les issues par où elle aurait pu se produire.

Puisque nous étions accusés, M. Girard et moi, d’avoir été les complices de de Glercq dans l’affaire Bloch, comme de Glercq prétendait que j’avais été le sien dans l’affaire

Hemerdinger, pourquoi, au lieu de s*en rapporter à la déposition de Tagent de police dénonciateur, n’a-t-on pas consulté le dossier de cette affaire Hemerdinger, qui avait donné lieu à une instruction judiciaire et à un procès correctionnel? Pourquoi n’a-t-on pas joint au dossier, à la place de tant de rapports de police ridicules, les pièces de cette instruction et de ce procès?

Une seule de ces pièces, le reçu donné par de Clercq à M. Hemerdinger, aurait suffi à démontrer le mensonge du « mouton « . J’en trouve le texte dans la Gazette des Tri* hunauœ du 1®^ juillet 1892 :

Reçu de M . Hemerdinger la somme de deux mille francs pour l’achat fait par lui d’un article sur l’affaire Sarda, Lambert, Meyer et consorts, article qui devient sa propriété et que je ne ferai paraître dan* aucun autre journal.

Paris, le 11 mai 1892.

Signé : de Clercq (i).

(Timbre quittance.)

Ce reçu est bien net. De Clercq fait avec M. Hemerdinger une opération honteuse, mais tout à fait personnelle. Il n’a pas la prétention de vendre le silence du XIX^ Siècle; il ne dit pas que le X/X® Siècle ne parlera pas de cette affaire. 11 ne stipule que pour lui-même, il ne vend que sa propre prose et il s’engage à ne la faire paraître dans aucun journal. Du X/X® Siècle, pas un mot.

J’ai dirigé des journaux pendant vingt-cinq ans et j’ai tenu, je le crois, dans la presse une place honorable. Personne ne niera, en tout cas, que je doive avoir une certaine expérience. Si donc javais été homme à participer à l’opération de de Clercq, est-ce que je ne lui aurais pas recommandé de ne pas donner de reçu et surtout de ne pas en

(1) Ce reçu était écrit sur papier de la rédaction du XIX* Siècle que de Clercq avait pris au journal.

donner un aussi maladroit, aussi bête? M. Hemerdinger, quand il a demandé un reçu, était « persuadé, a-t-il dit dans sa déposition, que cette exigence serait de nature à faire renoncer de Clercq à son projet «. Quand il vit que de Clercq consentait, il n’en revenait pas. « Grande a été ma surprise, dit-il dans la même déposition, quand un chasseur de la maison Durand m’a apporté ce reçu. « Car, c’est après avoir déjeuné avec une femme au café-restaurant Durand, en cabinet particulier, que de Clercq a libellé et signé son reçu, et c’est par un chasseur de l’établissement qu’il l’a fait porter. Je le demande à tous ceux qui de près ou de loin me connaissent : Est-ce que cela me ressemble? En supposant même que j’aie tout à coup perdu la raison, le sens moral, tout respect de moi-même, tout sentiment de ma dignité de directeur d’un grand journal, au point de tenter une extorsion de fonds de 2,000 francs de complicité avec deux rédacteurs du XIX^ Siècle ^ de compte à demi avec eux et avec de Clercq pour instrument, est-ce que j’aurais laissé porter à M. Hemerdinger, par un chasseur de restaurant, un reçu pareil, véritable lettre de change sur la police correctionnelle ?

En jetant un seul coup d’œil sur les autres pièces du procès de Clercq-Hemerdinger, on aurait vu, enfin, que de Clercq n’a fait, tant à l’instruction qu’à l’audience, aucune allusion à ma participation directe ou indirecte à son chantage, ce qui est encore une preuve évidente que sa déposition du 31 janvier 1895 est une fable, combinée à la dernière minute pour tromper le tribunal et le public.

Le ministère public répond que de Clercq n’a pas voulu compromettre ses patrons. Il a voulu sauver ses patrons y son patron. Ce mot patron tient une place extraordinaire dans toute cette histoire.

L’acte d’accusation, parlant des 2,000 francs remis à de Clercq par Hemerdinger, ajoute aussitôt qu’il « avait

extorqué ces fonds suivant les instructions de ses patrons » et il ajoifta : « Sorti de prison le 3 janvier 1893, en vertu de la loi sur la libération conditionnelle, l’inculpé fut aussitôt rappelé par ses anciens patrons. « Dans le réqui- (Sitoire oral de M. le substitut Thomas, le moi patron revient à chaque instant : « Faire comme le patron, il n’y avait, dit M. Thomas, rien au-dessus pour de Clercq « (^), et plus loin : « Si le chantage avait rapporté 500 francs à de Clercq, c’est 1,000 francs que \e patron avait reçu par son intermédiaire (^). »» Plus loin encore : « Au cours de la campagne du Vieux Ponte, de Clercq, à quatre reprises différentes au moins, a vivement pressé Bloch de donner de l’argent à ses patrons (^). >• Enfin, le jugement faisant allusion à la même affaire, dit que dans ses démarches de Clercq se déclarait envoyé « par ceux qu’il appelait ses patrons ». M. Girard n’est plus administrateur, je ne suis plus directeur du X/X® Siècle, nous sommes des patrons. De Clercq, le substitut, les juges ne m’appellent que patron.

Est-ce donc pour ne pas compromettre moi, « son patron «, que de Clercq s’est tu dans le procès Hemerdinger ?

Mais d’abord s’est-il tu tant que cela ?

Dès son premier interrogatoire, en 1892, devant M. le juge d’instruction Couturier, l’unique préoccupation de de Clercq paraît être au contraire de dénoncer les autres, de rejeter sur eux le poids de sa faute, de persuader aux juges qu’il n’a été qu’un agent, un instrument. Tout de suite il prétend avoir agi avec « l’autorisation et d’après les instructions du sieur Patron dit Dauthesse, secrétaire de

(1) «Compterendu sténographique du réquisitoire de M. le substitut Thomas », Revue des procès célèbres, p. 216.

(2) loid.

(8) Ibid, p. 217.

la rédaction du XIX® Siècle (^) »... Tiens ! voilà un autre Patron qui, lui aussi, lui « aurait donné des instructions », dont il aurait été « l’instrument » et auquel on va voir qu’il prétend avoir remis aussi une part du chantage. Ce Patron est le seul dont parle de Clercq en 1892. Mais de Clercq a la manie de faire des calembourgs sur des noms propres. A l’audience du 13 février 1895, qui était présidée par M. Levrier, il dit, faisant allusion à mon départ, que « pour me rattraper, il faudrait un fameux Levrier (‘^) ». A l’audience du lendemain, 14, M. Isidore Bloch ayant déposé que lui et son frère avaient souvent remis des cadeaux à de Clercq, de Clercq riposte : « Bloch (Henri) et Bloch (Isidore) pour moi ne faisaient qu’un seul bloc ». Il a joué sur le mot « patron » comme sur le mot Levrier, comme sur le mot « bloc » et l’invraisemblable roman qu’il a bâti sur ce triste calembourg est devenu le principal, même le seul argument de l’accusation dans cette affaire Bloch.

Aussitôt après avoir dénoncé M. Patron-Dauthesse, de Clercq qui, d’après ce qu’il dit en février 1895, se serait laissé condamner en août 1892 sans rien dire et qui, s’il fallait en croire M. le substitut Thomas, aurait gardé un héroïque silence pour ne compromettre personne, déclare à M. le juge d’instruction Couturier qu’après sa première entrevue avec M. Hemerdinger il se trouvait au café avec plusieurs reporters. Il leur raconte « qu’il croyait pouvoir obtenir 2,000 francs de M. Hemerdinger et on le raille beaucoup, dit-il, de ce qu’il semble hésiter à les accepter ». Ces reporters étaient ses camarades, l’un d’eux était son meilleur ami. Il ne craint pas de les nommer les

(1) Déposition de de Clercq devant M. le juge d’instruction Couturier cité par M. le substitut Brégeault dans son réquisitoire déflnittf [Gazette des Tribwnawir du 3 juillet 1892.)

(2) Gazette des Tribunaux du 14 février 1895.

uns après les autres. Le secrétaire de la rédaction du XIX^ Siècle, M. Patron dit Danthesse, se trouvait là, paraît-il, dans ce café. De Clercq ne se contente pas de le nommer, il porte contre lui une accusation très grave et certainement fausse, celle de lui avoir tenu le propos suivant : « Mon petit, on paye les autres, il faut accepter (^) »* et de s’être fait remettre 500 francs sur le produit du chantage (2).

Je n’avais, je dois le faire remarquer, avec de Clercq que des rapports de directeur politique et de rédacteur en chef à reporter, des rapports semblables à ceux qui pouvaient exister entre M. René Goblet, alors directeur politique de la Petite République, ou M. Marcel Sembat, rédacteur en chef, avec le nommé Morel, attaché à ce journal, qui fut condamné avec de Clercq à un an de prison dans cette même affaire Hemerdinger. De Clercq donnait au X/X® Siècle de la copie, le X/X® Siècle la lui payait. Il ne me devait rien. A qui voudrait-on faire croire que si de Clercq n’a pas dit un mot de moi dans ses interrogatoires devant le juge d’instruction ni à l’audience, c’est parce qu’il ne voulait pas me compromettre alors qu’il n’hésitait pas à compromettre ses amis, ses camarades et à dénoncer formellement comme son complice le secrétaire de la rédaction du X/X® Siècle, M. Patron-Danthesse, dans l’intimité ^ duquel il vivait, qui l’avait fait entrer au XZX® Siècle, auquel il devait sa situation?

Il est vrai qu’à l’audience publique du 30 juin 1893 de Clercq s’est montré plus réservé, réserve bien inutile

(1) Voir les dépositions de de Clercq derantM. le Juge d’instruction Couturier citées par M. Brégeault dans ion réquisitoire définitif. {Gazette des Tribunaux du 1“ juillet 1892.)

(2) M. Danthesse nie îormellement avoir donné des instructions à de Clercq. Il reconnaît avoir reçu 500 francs, mais il dit que de Clercq les lui devait.

d’ailleurs, car à chacune de ses réticences le président immédiatement opposait ce qu’il avait dit à l’instruction. Mais ces réticences, pour qui étaient-elles? Je prends le compte rendu d’un journal bien connu pour la folie furieuse avec laquelle il m’a toujours calomnié, le Petit Journal.

De Clercq raconte sa première entrevue avec M. Hemerdinger, puis ajoute :

Le soir, je racontai le fait au café à plusieurs personnes et notamment à M. Patron-Danthesse, du XIX* Siècle.

M. LE Président. — Que vous a-t-il dit?

R. — Je suis dans une situation trop particulièrement délicate pour parler.

De Clercq se tait.

— Mais voyons, poursuit le président, vous avez déclaré à M. le juge d’instruction que des camarades vous avaient raillé beaucoup. Est-ce vrai?

R. — C’est exact. J’ai dit cela au juge d’instruction et c’est la vérité.

D. — Continuez.

De Clercq raconte sa seconde entrevue avec M . Hemerdinger,

M. LE Président. — Vous êtes retourné au XIX* Siècle. Là, qui avez- vous vu ?

R. — M. Danthesse, mon secrétaire de la rédaction.

D . — Qu’avez-vous dit à ce monsieur ?

R. — De ne pas parler de l’affaire Hemerdinger.

D. — Et lui, que vous a-t-il répondu?

Le prévenu, après une longue hésitation et un grand sanglot :

— Je préfère être compromis tout seul,

M. LE Président. — Vous avez été plus explicite dans l’instruction... Vous avez déclaré dans l’instruction que M. Patron- Danthesse vous a répondu : *♦ Mon petit, on paye les autres; pourquoi ne pas accepter? »

R. (avec hésitation). — Oui, monsieur le président.

AFFAIRE BLOCH. — LE CHANTAGE HEMERBINGER. l79

D. — Sur les 2,000 francs, vous avez remis 500 francs à M. Danthesse?

R. (toujours avec la même hésitation). — Oui, monsieur le président.

Peut-on, sans la plus insigne mauvaise foi, inférer de la lecture de ce compte rendu, que lorsque de Clercq hésitait, quand il disait qu’il préférait être compromis tout seul, c’était moi qu’il voulait sauver, moi qu’il craignait de compromettre?

Mais en fouillant dans les papiers saisis chez moi, on a trouvé une lettre que de Clercq m’avait écrite en 1892, au moment de son procès avec Hemerdinger. On n’a pas précisément falsifié cette lettre : on a fait pis, on a commis ce genre de faux, qui de tous est le plus hypocrite et le plus malhonnête, on l’a tronquée, de manière à en dénaturer entièrement le sens, et le passage lu à l’audience par M. le substitut Thomas a paru, au tribunal, une preuve décisive.

Cette lettre, lue tout entière, aurait pu contribuer à démontrer la fausseté des déclarations de de Clercq. De Clercq, autant qu’il m’en souvient, exprimait son repentir de sa vilaine action, m’en demandait pardon, puis il faisait allusion à une demande de secours que m’avait adressée ou devait m’adresser celle qu’il appelait alors de Clercq. M. le substitut Thomas s’est bien gardé de lire tout cela, mais il a lu le passage suivant, par lequel se termine la lettre :

Quant à mon attitude à l’audience, au sujet de ce que vous savez, mon avocat et moi, nous nous sommes mis d’accord.

Ici encore, de qui s’agissait-il ? Etait-ce du vrai « patron >» ou de l’autre? C’était de l’autre, de M. Patron, dit Danthesse, et de l’accusation que de Clercq avait portée contre lui. Voici ce qui s’était passé. Celle qu’on

UN GUET-APBNS JUDICIAIRB.

appelait alors de Clercq et que les magistrats, s’ils avaient voulu s’éclairer, auraient pu également interroger, était venue me trouver tout en larmes. Elle restait seule, sans ressources, avec une petite fille (^}. Je ne lui cachai pas ce que je pensais de la conduite de de Clercq. J’avais d’autant plus raison, lui dis-je, de m’en indigner que j’avais toujours eu pour lui d’excellents procédés. Il avait encore aggravé ses torts en cherchant à compromettre ses camarades, en accusant le secrétaire de la rédaction du X7X® Siècle, M. Patron-Danthesse, d’avoir joué un rôle et tenu des propos dont je le croyais, jusqu’à preuve du contraire, tout à fait incapable. J’espérais enfin qu’il aurait à l’audience vis-à-vis de ses camarades et de son ami, Patron-Danthesse, une meilleure attitude.

C’est à la dernière partie de cette conversation que se rapporte le passage de la lettre de de Clercq lue par M. le substitut Thomas; tout cela, la police le savait, M. le substitut Thomas ne pouvait pas l’ignorer, car cela ressortait clairement des pièces du procès Hemerdinger et du contenu même de la lettre de de Clercq ; mais, aux yeux des magistrats de l’école de M. le substitut Thomas, toutes les falsifications, tous les mensonges, toutes les supercheries sont permises pour obtenir la flétrissure et la condamnation d’un accusé, surtout si cet accusé n’a commis aucun des crimes qui lui sont reprochés.

Dans ce même passage de sa lettre, de Clercq dit qu’il s’est mis d’accord avec son avocat, au sujet de son attitude à l’audience. Cet avocat était M® G. -A. Hubbard, député de Seine-et-Oise. On aurait pu également l’interroger et je suis convaincu que, dans cette circonstance, il ne se serait pas retranché, selon la formule consacrée, derrière le

(1) Il parait que» depuis, cette personne a*est séparée de de Gercq en lui laissant sa petite Allé ; mais à cette époque, elle lui paraissait très déveuée.

secret professionnel. Je connais sa loyauté et je m’en rapporte à lui. A son tour, il dira en quoi consistait l’accord auquel de Clercq fait allusion dans sa lettre et sur quoi il portait.

Il paraît qu’il avait été commis dans cette affaire des faux poinçons, d’autres actes de chantage que celui reproché à de Clercq, et M® Hubbard, dans la plaidoirie ^u’il prononça le 7 juillet 1892 en faveur de de Clercq, ne se gêna pas pour demander au substitut du procureur de la république : « Pourquoi n’avez-vous pas poursuivi les grands ténors? »

« Ils sont là, ajoutait-il, dans les coins de l’instruction, les noms des forts ténors, des grands premiers rôles, de ceux-là qui touchaient, non pas 500 francs, non pas 1,000 francs — une misère bonne pour des doublures — mais 10,000 francs, 20,000 francs, le prix des forts ténors, des vrais maîtres-chanteurs (*).»»

Dans ces coins de l’instruction, où étaient cachés les noms de ceux qui, à en croire l’affirmation portée par M. Millerand à la tribune de la Chambre, le 29 novembre 1894, « peuvent en toute sécurité faire chanter les particuliers, parce qu’ils ont préalablement fait chanter le gouvernement et qu’ils figurent sur la liste des fonds , secrets «, on aurait vainement cherché mon nom, ainsi que I le nom du XIX^ Siècle,

j Mais M. le substitut Thomas se moque bien de ce qu’il I peut y avoir dans le dossier de l’affaire Hemerdinger, de ce que M® Hubbard a pu dire dans sa plaidoirie et de ce que M. Millerand a pu dire à la Chambre! Son système est bien simple : toutes les fois que l’agent secret de la préfecture de poüce, le mouton de Clercq, dit quelque chose qui

(1) Ces paroles de M* Hubbard ont été redites à la Chambre par M. Millerand, dans son discours du 29 novembre 1894.

vient à l’appui de l’accusation, c’est la vérité ; toutes les fois qu’il dit quelque chose qui peut être interprété en faveur de l’accusé, c’est un mensonge. Quand de Clercq dit qu’il est allé, de ma part, chezM. Hemerdinger, co qui est faux, hl. le substitut Thomas s’écrie : « Cela, c’est la vérité î « Ses dénonciations les plus absurbes sont à l’avance tenues pour des vérités démontrées, devant lesquelles il n’y a qu’à s’incliner, et c’est ce que s’empressent de faire le ministère public, le tribunal et la cour ; mais quand de Clercq dit qu’il n’était pas auXZX® Siècleen 1893, — ce qui est la vérité, — «c’est un mensonge!» dit M. le substitut Thomas. De même quand de Clercq affirme qu’il ne s’est jamais présenté à M. Bloch de la part de hl. Girard ou de la miemie, - ce qui est encore la vérité, — M. le substitut Thomas, changeant prestement son fusil d’épaule, s’empresse de proclamer qu’il « reste fidèle à ses habitudes de mensonge, et qu’il ne peut ouvrir la bouche sans mentir (^)».

Après avoir lu le réquisitoire de M. le substitut Thomas, je pensais que ce magistrat était unique dans son genre. Je m’étais trompé. J’ai trouvé la même inconscience chez le magistrat, qui devant la cour a soutenu la prévention à la suite de l’appel, formé par M. Girard, du jugement de la 11® chambre dans l’afiaire des cercles. M. l’avocat général Cadot de Villemonble, au moment déliré une vague et calomnieuse dénonciation de dt Clercq, éprouve le besoin de dire qu’il va « placer sous les yeux de la cour, comme preuve décisive, une déclaration à'une bouche qui •01! a jamais menti, celle d'Albert de Clercq » (*).

Messieurs du parquet ne devraient-ils pas au moins

(1) « sténographie du réquisitoire de M. le substitut Thomas», Revue des procès célèbres^ p. 217.

(2) Sténographie du réquisitoire prononcé par l’avocat général Cadot de Villemonble devant la cour (chambre des appels correctionnels, affaire des cercles).

AFFAIRE BLOCH. — LE CHANTAGE HEMERDINGKIl. 183

sauver les apparences et éviter de se donner publiquement à eux-mêmes et entre eux de semblables démentis ?

Une anecdote complétera ce tableau. Le procès de la Transatlantique — il en sera question plus loin - d’abord fixé au 26 juin 1895, avait dû être renvoyé au 12 octobre, à cause du mauvais état de santé de M. Girard.

De Clercq, cité par le ministère public comme un des principaux témoins à charge, avait été, le 26 juin, amené au palais de la prison de Mazas, où il était encore à cette époque. Mis en liberté, le 23 août 1895 et conduit le jour même à la frontière belge, en vertu d’un arrêté d’expulsion, il avait écrit à M. Couturiet", président de la 8® chambre, devant laquelle se plaidait le procès de la Transatlantique, pour demander un sauf-conduit. On le lui avait refusé. « Vous ne tenez pas, dit à ce propos le président de la 8® chambre correctionnelle, M. Couturier, à l’avocat de V. Girard, M® Desplas, qui était allé lui rendre visite quelques jours avant l’audience, vous ne tenez pas à la présence de cette petite crapule. . . On ne l’a que trop vue déjà au palais (').

C’est cette « petite crapule »» qui a été pendant six mois le guide, le mentor, l’oracle de M. le juge d’instruction Dopffer et de M. le substitut Thomas, et ses faux témoignages sont invoqués comme preuves, aussi bien dans le jugement de première instance que dans l’arrêt de la cour.

Je ferai à ce propos la même remarque que pour la souscription de Vienne. Si je n’avais pas fait défaut, comment aurais-je pu me défendre contre cette accusation d’avoir touché 1,000 francs sur le chantage Hemerdinger? J’aurais protesté sans dout*^ j’aurais nié, mais je n’aurais eu sous la main aucune pièce - jur appuyer ma dénégation,

(1) M* Desplas ne m’en voudra pas de noter ici ce propos qu’il a rapporté le jour même à M. r;i u i, qui l’a répété, le trouvant tout à l’honneur de M. Couturier

et M. le substitut se serait levé pour dire qu’il n’y avait pas à hésiter entre ma parole, qui est celle d’un honnête homme, et la parole de la « petite crapule »» dont « la bouche a l’habitude du mensonge >» ou n’a jamais menti ad libitum.

Affaire Bloch : 5® Le secret de l’affaire Wilson.

Quand j’ai revu de Glercq. — Les mémoires de Gauler. — Un pouvoir monstrueux. — Le procès des Trente. — Grippeminaud. — Un mot qui fait frémir. — La police et la presse. — Une appréciation de M. Édouard Vaillant. — Ce qu’on ne voit pas. — Le vibrion s’agite. — La machine saute. — Le triple assassinat de l’avenue Montaigne. — Un porte-cartes en peau d’assassin. — L’agent Lardiesse. — Le général tombe dans le piège. — Un article historique. — Pranzini fait des victimes après sa mort. — Prodigieux talisman. — Série inachevée d’événements extraordinaires. — Une diversion. — La bombe policière et la bombe anarchiste. — De Glercq entre à la police. — Une lettre de M. Bertillon. — Les dossiers de la police à ma disposition. — Je reçois la visite de M . Auger. — Il m’apporte les dossiers de MM . Marinoni et Poidatz. — Comment il explique sa démarche. — M. Poidatz à l’Élysée et chez M. Dupuy. — Ce que contiennent les dossiers de la police. — Le dossier de M. Poidatz. — L’homme de M. Marinoni. — Dans les basfonds parisiens. — A qui ont servi les dossiers. — Le but de la police.

Mais, me dit-on, comment avez-vous pu reprendre de Glercq au Z7X® Siècle?

Je répondrai, en racontant les faits. Tout en servant à ma justification et en achevant de démontrer que les

raisons alléguées par le ministère public et par de Clercq lui-même sont autant de mensonges. L’histoire comportera plus d’un enseignement.

Je commencerai par dire comment de Clercq est entré une première fois au XIX^ Siècle,

Le XIX^ Siècle s’imprimait 142, rue Montmartre, chez le même imprimeur (la Grande Imprimerie) que Y Intransigeant^ le Radicaly la Petite République, la France^ etc. De Clercq était secrétaire de la rédaction de la Petite République y qui n’était pas sous la direction actuelle. De temps à autre, il apportait au XJX® Siècle des articles de reportage, qui lui étaient payés à la ligne. Vers la fin de 1891, il me fit demander d’entrer au XZX® Siècle. Les directeurs des nombreux journaux où il avait collaboré disaient du bien de lui. Ses articles, généralement intéressants, assez bien troussés, étaient par eux-mêmes une excellente recommandation. Je le pris comme reporter. Pendant plusieurs mois il se montra très assidu, très actif, ne boudant jamais à la besogne, toujours prêt à se mettre en route pour chercher un renseignement.

Vers le printemps de 1892, il se relâcha tout à coup, cessa de venir régulièrement au journal, puis un jour il disparut, et comme je m’inquiétais de savoir ce qu’il avait pu devenir, j’appris par les journaux qu’il avait été arrêté en province sous l’inculpation de s’être livré à un acte de chantage au préjudice de M. Hemerdinger.

De Clercq a donc encore menti, il faut bien que je le fasse remarquer, quand, à l’audience du 13 février 1895, il a prétendu que je lui aurais promis, « le jour de son arrestation, de le reprendre au X7X® Siècle^ s’il ne disait rien (*)... »»

Comment l’aurais-je pu ? Je ne me doutais pas qu’il dût

P) Compte rendu du Temps, du Fiijnro^ du 14 février.

AFFAIRE BLOCH. — T E SECRET DE l’aFFAIRE WILSON. 187

être arreté et je n’ai appris son arrestation que le surlendemain.

Interrogé le 25 février 1895 par M. Dopffer, de Clercq avait répondu :

« J’étais simplement employé au XîX^ Siècle depuis le mois de mars 1890 jusqu'au 12 juin 1892, date à laquelle j’ai été arrêté dans l’affaire Hemerdinger. J’ai été condamné le 5 août 1892 à une année de prison. Je ne suis rentré au X/X® Siècle que vers le mois d’avril 1894 (c’est-à-dire quinze mois après sa sortie de prison, qui avait eu heu le 30 décembre 1892}. Pendant l'espace de temps qui s’est écoulé entre le 30 décembre 1892 et le mois d’avril 1894, je n’ai pas eu de relations suivies avec Portalis et Girard (i)..- »*

Mais cette déclaration de de Clercq ne cadrant pas avec le plan de raccusation, M. le substitut Thomas dit : « C’est un mensonge. » L’acte d’accusation aflSrme que :

Sorti de prison le 3 janvier 1893, «a vertu de la loi sur la délibération conditionnelle, l’inculpé fut aussitôt ra^ppelé 'par ses anciens patrons.

Le tribunal non plus ne balance pas :

Attendu, dit-il, que le 5 août 1892, il (de Clercq) a déjà été condamné pour chantage vis-à-vis du sieur Hemerdinger, et cpü étant rentré à V expiration de sa peine au joui'nal^ dont il s’était fait l’agent...

Le fait est matériellement faux . Les livres du X7X® Siècle le constatent, tous les rédacteurs du X/X® Siècle pourraient en témoigner. Qu’importe ! Le tribunal décide le contraire. Il V a chose jugée.

Un autre témoignage, pour lequel il semble que le tribunal aurait dû avoir plus de considération, est celui d’un haut fonctionnaire de la préfecture de police.

(1) Cote 144, interrogatoire de Clercq.

M. Auger, alors chef de la brigade des jeux, qui déclarait, dans une interview, publiée par le Journal y le 27 novembre 1895, et reproduite par tous les journaux :

Je n’ai pas à démentir que de Glercq ait appartenu à ma brigade; le fait a été prouvé et répété cent fois ces jours derniers...

De Glercq voulait regagner au XIX^ Siècle la position qu’il y avait perdue à la suite de sa condamnation. Un jour, c’était le 5 décembre 1893, il me raconta sa situation, me confia ses espoirs et me dit que s’il pouvait donner au directeur de ce journal la nomenclature des pièces contenues au dossier de M. Poidatz, secrétaire général du Petit Journal ^ ce directeur certainement lui rendrait sa confiance. J’bésitais, j’attendis plusieurs jours...

Le dossier ne contenait rien qui pût porter l'ombre d’un préjudice à M. Poidatz. Persuadé de ne pas commettre une mauvaise action, pensant de plus qu’en agissant ainsi j’amènerais le directeur du XTA® Siècle à cesser sa campagne contre la préfecture de police, je remis le dossier ( )...

Quoi qu’en disent l’acte d’accusation, le réquisitoire et le jugement, je n’ai donc pas repris de Glercq au XIX^ Siècle^ à sa sortie de prison, lorsque le 31 décembre 1892, il obtint sa libération conditionnelle dont je ne me suis pas

(1) M. le substitut Thomas, dans son réquisitoire, a parlé de notes journalières, écrites par de Glercq, où se trouverait cette mention :« Depuis le 1*' octobre (1893), situation ; « Je gagne 200 francs par mois au XIX* Siècle, » Si l’on veut admettre la version de la « bouche qui n’a jamais menti » , de préférence à celle où de Glercq nous est représenté comme « fidèle à ses habitudes de mensonge » , cette mention prouve que de Glercq ne serait rentré au XIX* Siècle que depuis octobre 1893, Je crois, en effet, me souvenir qu’il m’avait demandé de lui donner 200 francs s’il m’amenait M. Auger et s’il me faisait remettre les dossiers et que ces 200 francs je les lui avais donnés; ce qui est certain, c’est que je ne l’ai revu qu’à cette époque et qu'il n’est rentré comme reporter auxiliaire au XIX* Siècle que vers avril 1894 au plus tôt.

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