‹ Un guet-apens judiciaireChapitre 12 sur 47 · AFFAIRE BLOCH. — LE SECRET DE L* AFFAIRE WILSON · texte numérisé non relu

AFFAIRE BLOCH. — LE SECRET DE L* AFFAIRE WILSON

occupé et pour laquelle il ne m’a rien demandé (^). Je n’entendis parler de lui que neuf mois après, en octobre 1893.

Vers cette époque, M. Patron-Dan thesse, secrétaire de la rédaction du XI Siècle y me demanda plusieurs fois de recevoir de Clercq, m’assurant qu’il avait à me dire des choses intéressantes et qui pourraient être très utiles au journal. Je refusai. Il revint à la charge. Un jour enfin, il me dit : « Je crois que vous devriez recevoir de Clercq : il a des renseignements très curieux à vous donner sur la police. «

J’avais une très grande répugnance à voir de Clercq après la vilaine action que ni la crainte de compromettn' le journal, ni le souvenir de mes bons procédés ne l’avaient empêché de commettre. Mais en me disant qu’il avait de curieux renseignements à me donner sur la police, M. Danthesse avait trouvé un très bon argument. Je savais par expérience avec quelle avidité le public recherche des moindres révélations sur la police dont il soupçonne vaguement le rôle de plus en plus monstrueux et l’intervention de plus en plus fréquente dans les aftaires publiques et privées. J’avais, autrefois, le premier, publié dans le Corsaire les mémoires de Canler, et ils avaient eu un très grand succès. M. Danthesse insistant de nouveau, je finis par consentir et par lui dire : « Eh bien, amenez-le! »

Grâce à la décomposition du corps politique et social, la police a pris dans nos institutions, depuis quelques années surtout, une place absolument démesurée. Elle tient entre ses mains la tranquillité, la fortune, la liberté, l’honneur

(1) Sa demande de libération conditionnelle a été apostillée sans que j’en aie été informé par mes collaborateurs, Millerand, Terrier, de Lanessan. M. Terrier est mort, mais les autres pourraient dire que je ne leur ai pas demandé de cette apostille et qu’ils ne m’en ont pas pa- lé.

des individus et l’existence des gouvernements. Elle est le pouvoir le plus stable et le plus fort de la République. Avec cela irresponsable, plus irresponsable que la justice, car elle travaille dans l’ombre : on ne voit pas ce qu’elle fait. Son action s’étend à tout, sans limite et sans contrôle. Elle organise des complots, elle transforme en malfaiteurs de droit commun les écrivains qui l’inquiètent, qui lui déplaisent ou qui déplaisent au ministère. Elle bâtit des procès, comme le procès des cercles ou comme celui des Trente dont Jean Grave, Sébastien Faure et les autres écrivains que M. le policier Puibaraud avait, pour les besoins de la cause, métamorphosés en cambrioleurs, ne se sont tirés que parce qu’ils avaient affaire au jury.

Quelqu’un ayant un jour fait observer à un magistrat très haut placé que Grippeminaud pourrait dire encore aujourd’hui, ni plus ni moins que du temps de Rabelais: «Nos lois sont comme des toiles d’araignées, les gros taons malfaisants les rompent et passent à travers ; semblablement nous ne cherchons les gros larrons et tyrans, ils sont de trop dure digestion et nous aduleraient (^) »», ce magistrat répondit ce mot qui fait frémir : «Que voulez-vous? nous jugeons ce qu’on nous met sous la dent «. Et qui jette la chair à prison sous la dent cruelle du magistrat de police correctionnelle? La police. Même lorsqu’elle ne sort pas de ses attributions régulières, n’est-ce pas d’elle qu’il dépend de trouver des coupables ou de n’en pas trouver, de découvrir des preuves ou de n’en pas découvrir? Une arrestation est exigée par la chambre, ordonnée par la magistrature. Elle n’aura lieu que s’il plaît ,à la police. Un juge décide une perquisition. Si la police désire qu’on ne trouve pas certains papiers, elle fera la perquisition avec un grand fracas, elle se transportera au domicile

(1) Pant<igi’ice\ liv. X, ch. XI.

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désigné avec cinq ou six agents entassés dans deux fiacres, saisira solennellement sur une table de salon les cartes de visite qui remplissent la vasque japonaise et s’en retournera sans avoir ouvert un meuble. Par ses communications aux journaux du matin, aux journaux du soir, aux agences télégraphiques qui incessamment viennent se renseigner dans ses bureaux, elle grossit ou rapetisse une afïaire, blanchit ou noircit un accusé à son gré. Avec le développement excessif de la partie information dans le journal moderne, la presse, malheureusement, ne peut plus se passer du concours de la police. Un des chefs du parti socialiste- révolutionnaire , homme d’une grande valeur, M. Édouard Vaillant, député de la Seine, écrivait dans la Petite République du 31 août 1895 : « Ce n’est pas une des moindres causes de la démoralisation de la presse qui, en fin de compte, n’est pas moins aux mains de la police que du capitalisme. »

Cela est vrai de tous les journaux, aussi bien de ceux dans lesquels écrit M. Édouard Vaillant que des autres.

Pour les neuf dixièmes des affaires qui peuvent intéresser le public et dont un journal est dans l’absolue nécessité de parler en même temps que ses confrères sous peine de perdre des lecteurs, la presse n’a et ne peut avoir d’autres renseignements que ceux de la police qui donne ces renseignements généralement le plus tard qu’elle peut, souvent à onze heures du soir ou même minuit, quand il s’agit de feuilles du matin, c’est-à-dire à une heure trop tardive pour que les reporters consciencieux puissent les contrôler. Les directeurs et rédacteurs en chef n’apprennent eux-mêmes le plus souvent les nouvelles de ce genre qu’en ouvrant leur journal le lendemain matin.

Les communications que la police fait à la presse, et dont elle gradue le nombre et l’intérêt selon ses préférences, ont très souvent un but caché. Les journaux qui les

insèrent peuvent ainsi devenir les instruments d’infamies qu’ils ne soupçonnent pas. Le gouvernement peut aussi très bien ignorer le but que poursuit la police. Il est même arrivé que des gouvernements ont été renversés par la police, par un agent ou par un fonctionnaire de la police. . .

La plus grosse information dont le XIX^ Siècle ait jamais eu la primeur, lui a été fournie par un fonctionnaire de la préfecture de police. L’incident est curieux. Il offre au point de vue historique un réel intérêt, et il montre que si, sous le régime de dissimulation, de mensonge et d’hypocrisie qui a nom la République parlementaire, « la politique, c’est, comme l’a dit Fievée dans ses intéressants mémoires, ce qu’on ne dit pas , c’est souvent aussi ce que les politiciens eux-mêmes et les chefs du gouvernement ne voient pas. Tandis que, croyant tenir entre leurs mains les destinées d’un monde, ils s’évertuent à chercher de savantes combinaisons et font péniblement de grands gestes bruyants, un obscur vibrion perdu dans un des rouages inférieurs de l’immense machine, s’agite silencieusement, et voilà soudain la machine qui saute, le gouvernement qui vole en éclats, sans que personne ait jamais su pourquoi. L’homme d’Etat raisonne, et c’est le vibrion qui le mène.

Je puis maintenant raconter cet incident, parce que mon récit ne peut plus nuire à qui que ce soit, la seule personne à laquelle elle aurait pu faire du tort comme fonctionnaire ayant définitivement quitté la police pour entrer dans la presse.

On se rappelle le triple assassinat de l’avenue Montaigne, l’arrestation de Pranzini, sa condamnation, son exécution...

Quelque temps après cette exécution, vers le milieu de

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septembre 1887, le bruit se répandit que le sous-chef de la sûreté, M. Goron, avait fait tanner un morceau de la peau du célèbre assassin et s’en était fait faire un porte-cartes. Les journaux crièrent au « scandale ». Us réclamèrent, au nom de la conscience 'publique outragée^ la révocation du coupable et de ceux qu’on désignait comme ses complices, le chef de la sûreté Taylor et l’agent Rossignol.

M. Goron sentit la nécessité de se défendre. Il avait au X/X® Siècle un ami dévoué, M. Emile Gautier (*), qui, deux fois par semaine, nous donnait des articles scientifiques, signés du pseudonyme Raoul Lucet, et intitulés Tablettes du progrès. Il me fit demander l’insertion d’un article dans lequel il avouait le fait du porte-cartes en peau d’assassin ; il plaidait les circonstances atténuantes.

Est-il donc un seul fonctionnaire, disait Tauteur de l’article, de l’ordre judiciaire ou policier, un seul magistrat, un seul médecin légiste, un seul avocat d’assises qui ne mette une sorte de coquetterie à collectionner des « reliques ♦» de criminels célèbres, par curiosité, pour le plaisir, sans que personne y trouve à redire? Quel est l’amateur assez abandonné des Parques et des garçons d’amphithéâtre pour ne pas avoir chez lui au moins un crâne historique?

S’attacherait- il donc à la peau d’un cadavre une horreur distincte et spéciale ?

Il serait absurde de frapper d’honnêtes gens, de sympathiques fonctionnaires, d’excellents serviteurs de la société pour une peccadille — mettons pour une faute, là, si vous voulez ! — que n’importe qui, à commencer par ceux qui crient le plus haut, commettrait sans scrupule ni remords à la prochaine occasion.

Pranzini a déjà fait trop de victimes de son vivant. Ne permettons pas qu’il en fasse encore après sa mort G).

(1) M. Émile Gautier, rédacteur scientifique dans plusieurs journaux, avait été impliqué en 1882 dans le procès des anarchistes de Lyon et condamné à cinq ans de prison.

(2) XIX* Siècle du 23 septembre 1887.

L’article était intitulé : la Peau du monstre.

Le 27 septembre, le XIX^ Siècle publiait encore, à la demande de M. Goron, un article intitulé : Deux accusés ^ qui donnait la biographie de l’agent Rossignol et du souschef de la sûreté. H se terminait par ces lignes : « Il (M. Goron) a gagné tous ses grades en cinq ans à la force du poignet. On dit qu’à la sûreté il n’avait pas — jusqu’à Pranzini, dont l’arrestation lui est due, mais dont la peau menace de lui porter malheur — fait trop mauvaise figure, de l’avis même des juges les plus sévères. »

Mais le tapage autour du porte-cartes en peau d’assassin allait toujours grandissant. La révocation du sous-chef de la sûreté semblait imminente. C’est alors que M. Goron résolut de trouver, coûte que coûte, une aftàire bruyante qui détournât l’attention de la peau tannée de Pranzini.

Précisément le 29 septembre arrivait à la préfecture de police une lettre de dénonciation d’un nommé Bouillon, qui accusait une dame Limousin d’espionner pour le compte de l’Allemagne et de tripoter avec des officiers prussiens, en relation avec des généraux français (^).

Sans que le parquet ait délivré aucun mandat, sans que le ministre de l’intérieur, ni le ministre de la justice, ni le président du conseil aient été informés de rien, le souspréfet de la sûreté, M. Goron, fit aussitôt chez M“® Limousin, 23, avenue de Wagram, une descente qui ne produisait que des résultats insignifiants, la saisie de quelques lettres banales, de quelques cartes de visites, parmi lesquelles des cartes de M. Wilson, de M. de Mackau, du général Boulanger, du général Thibaudin.

Si on en était resté là, le coup était manqué; maisM. Goron est homme de ressource. Il dépêche à Limousin un

(1) Déposition de M. Goron. sous-chef de la sûreté, devant la commission d’enquête parlementaire, le 14 novembre 1887. Voir aussi la déposition de M. Gragnon, préfet de police, le 19 novembre.

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agent, nommé Larcliene, qui, sous le faux nom de Langlois, se présente comme un brave négociant en soieries de Roannes, désireux de se faire décorer et disposé pour avoir la croix à faire un sacrifice d’argent. Limousin, sans défiance, propose au faux Langlois de le présenter à un général de ses amis, et le lendemain elle le fait rencontrer avec le général Cafiarel, sous-chef d’état-major au ministère de la guerre (^).

M. Goron fait immédiatement part à M. Gragnon, préfet de police, de ce qui vient de se passer. Il dit le piège qu’il a tendu, la facilité avec laquelle le sous-chef d’état-major y est tombé. Le préfet de police se rend chez M. INIaurice Rouvier, président du conseil des ministres, qui est d’avis qu’ « il faut, dans cette affaire, procéder avec la plus grande discrétion >». Après avoir interrogé le général Cafiarel et constaté l’exactitude des faits, relatés dans le rapport du sous-chef de la sûreté, le ministre de la guerre, général Ferron, déclare au préfet de police qu’il se contentera de prendre des mesures disciplinaires contre le général Cafiarel (2).

Le même jour, 5 octobre, dit M. Goron dans sa déposition devant la commission d’enquête C), M. Gragnon, convaincu que l’affaire s’arrangerait d une façon administrative, crut pouvoir partir pour Turin, et me remit le dossier.

Mais la presse continuait à battre la grosse caisse sur la peau de Pranziiii... Le lendemain, 6 octobre, M. Émile Gautier apportait au XIX^ Siècle l’article qui fut la cause

(1) Déposition de MM. Goron et Gragnon devant la commission d’en quête, déposition de l’agent Lardiene devant la 10* chambre, dans le procès Caffarel.

(2) Voir les dépositions devant la commission d’enquête de M. Goron, sous-chef de la sûreté, Gragnon, préfet de police, Rouvier, président du conseil, Joseph Reinach, directeur dp in République anç isc.

(3) 14 novembre 18'^

de tant d’événements... Je le reproduis avec sa disposition typographique. La partie entre guillemets est de M. Gôron, les titres, les sous-titres, les quelques lignes du commencement et de la fin sont d’Emile Gautier, dont le style d’ailleurs est bien facilement reconnaissable :

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