AFFAIRE BERTRAND
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connais S Mtce, et il me 'posait des questions auxquelles je répo7idais par une négation formelle. Ennuyé, sans doute, de la tournure que prenait V entretien, il éprouva le besoin de me dire “ qvüil rüétait pas question de 'nrChxcriminer « et que je prouvais bien avoir agi sans saisir la portée de mes actes. Si agréable quHl puisse être de se faire déliv7'er un brevet d* imbécillité, je persistai dans une négation qui était, du reste, absolume^xt vraie.
Mais je pensais à tous ces pauvres diables qui s’étaient assis avant moi sur cette chaise et qui, tout tremblants, tout effarés, s’étaient laissé arracher, par des moyens analogues, des déclarations inexactes, sentant peser sur eux la menace du mandat de dépôt, voyant se profiler dans le couloir le tricorne du gendarme.
Encore n’est-ce pas tout.
Quand votre déposition est finie, le juge en dicte le résumé à son greffier. Ah î c’est là que le témoin a besoin de toute son attention, de toute sa volonté. On ne sHmagme pas les ressources que ce résumé fournit pour faire dire aux gens exactement le co^itraire de ce qu'ils ont dit, pour atténuer V importance des déclarations gôixantes pour V accusation, oour aggraver la portée dune parole échoppée à mx témoin ému ou peu versé dans les subtilités de la langue.
Puis ce résumé partial terminé, on ne prévient même pas le témoin qu’il peut en demander la correctio^x ou refuser de le signer. On lui tend une plume en lui disant : *» Sig^xez ! »» Et le malheureux signe, et qua^xd il a sigixé on lui sert sa dépositio7x à V audience, et Von n* admet vus qu'il puisse apprécier de vive voix des changements qui ne sont que des corrections j usti fiées .
' Ceux qui ont assisté aux débats publics du procès des cercles et du procès du journal la Voie ferrée, se rappellent avec quelle indignation et quelle véhémence M. Félix Martin (') a renié les dépositions qu’il s’était laissé arracher par le juge d’instruction.
(i)M. Félix Martin est ancien élève ùe l’École polytechnique.
Dans le procès des cercles, au sujet de M. Girard, il dépose à l’audience publique du 15 février:
Devant le juge d’instruction, je ne savais pas trop ce que je disais. On m’a fait dire ce qui n’était pas dans mon esprit. Aujourd’hui, je suis rendu à moi-même, je dépose en jouissant de toutes mes facultés. Ma déposition d’aujourd’hui doit seule compter, parce que seule elle est l’expression de la vérité.
Et plus tard, le 13 mai, dans le procès de la Yole ferrée y comme le président lui faisait observer que la déposition qu’il faisait à l’audience était en contradiction avec celle qu’il avait faite devant le juge d’instruction :
« Monsieur le président, répond M. Félix Martin, je vous prie de ne pas tenir compte de cette déposition.
M. LE PRÉSIDENT — Mais pas du tout, monsieur, elle est au dossier, je vais m’en servir.
M. Félix Martin. — C’est que, monsieur le président, quand je l’ai faite, j’étais dans une situation fort pénible; j’étais à peine un homme, j’avais perdu la mémoire, je répondais machinalement aux questions du juge d’instruction. J’avais été tellement maltraité... *»
Dans l’affaire dite de « l’obole >», Persil, entendue comme témoin par la 11® chambre, à l’audience du 8 février, s’écrie douloureusement : ''
« Ce n’est pas commode vraiment ici de dire la vérité. On est un peu torturé quand on vient à cette barre.
— Enfin, madame, dit le président, voici ce que vous avez dit au juge d’instruction.
Et M. le président Levrier donne lecture de la déposition de Persil.
— Oh I monsieur, fit M’»® Persil, c’est le style de M. le juge d’instruction, tout cela, ce n’est pas le mien... *»
Enfin, dans le procès intenté à MM. Proust et Deville, à
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la suite de la grève des omnibus, un des accusés, interrogé au sujet des déclarations qu’il aurait faites au juge d’instruction, répond :
Je n’ai pas dit tout ce que le juge d’instruction m’a fait dire. Le juge d’instruction a dicté mes réponses. Il a beaucoup ajouté... »
Veut-on maintenant savoir à quels procédés ne craigne nt pas d’avoir recours des magistrats qu’inspirent la fureur de la poursuite, la frénésie de la condamnation?
Voici un fait dont les journaux n’ont pas parlé, mais que je tiens de source sûre.
Je suis depuis longtemps en relations avec un homme de mon âge qui occupe dans les affaires une situation très haute, très honorable et qui n’est pas seulement un financier, qui est aussi, qui est surtout un homme intelligent, instruit, spirituel, digne à tout point de vue de sympathie et d’estime. On dénonce nos relations à M. Dopffer qui le fait venir et qui, en présence de M. Thomas, lui demande ce qu’il peut dire contre moi.
Il répond : Rien.
Alors M. le substitut Thomas l’interpellant :
« Il y a lâcheté de votre part à ne pas déposer contre l’inculpé. Vous avez donc encore peur de lui!
— Je ne peux cependant pas, sous prétexte de crânerie, charger un innocent et faire une déposition mensongère.
A ces paroles, M. le substitut Thomas s’écrie :
« Tous les banquiers sont des lâches ! »
A la place d’un homme occupant une grande situation, n’ayant rien à attendre ni à craindre des magistrats, mettez uii pauvre diable ou même un riche diable, un tenancier de tripot vivant dans la crainte perpétuelle de la police et de la justice, comment voulez-vous qu’il résiste, qu’il n’avoue pas immédiatement à ce magistrat qui dispose du droit
d’arrêter les gens et de les ruiner : « Oui, monsieur le magistrat, vous avez raison, je ne m’en étais jamais aperçu, je ne me le rappelais pas, je vous demande pardon, mais puisque vous le voulez, je m’en aperçois maintenant, je me souviens. Oui, on a voulu me faire chaater... « ?
Et le tenancier, regardant la porte, ajoutera : « Maintenant que je vous ai dit ce que vous vouliez, j’espère que vous allez me laisser partir. . . «
Mais mon histoire n’est pas finie.
On avait saisi chez moi des lettres et des dépêches de la même personne. Elles commençaient par : « Mon cher ami « . Deux petits bleus contenaient des invitations à déjeuner.
« Vous ne rougissez pas, dit le juge à mon ami, en montrant la cote qui renfermait ses autographes, vous ne rougissez pas d’avoir été en pareils termes avec ce misérable. (Le misérable qui a volé la souscription devienne, etc., etc.)
— Ce misérable, répondit mon ami, avait mon estime... Il l’a encore... Les injures que vous adressez à un absent ne parviendront pas à me convaincre que je me suis trompé autrefois et que je suis dans l’erreur aujourd’hui. »»
Mais le juge et le substitut n’en voulaient pas démordre. A la menace implicite accompagnée d’injures succède la menace explicite.
« A votre aise, dit le juge, mais je n’en mettrai pas moins dans le dossier les lettres et télégrammes que je viens* de faire passer sous vos yeux. Le tribunal appréciera.
— Je n’y vois pas d’inconvénient. Mais si vous trouvez bon de placer dans ce dossier des lettres et des télégrammes qui n’ont rien à voir avec l’affaire dont vous vous occupez et qui n’ont jamais eu aucun rapport avec aucune affaire, vous ne trouverez pas mauvais, qu’à titre de réciprocité, je vous cite, en vous demandant de les faire figurer également dans le dossier, les noms de certains ministres qui, avant
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de faire droit à des demandes très légitimes que j’étai' obligé de leur adresser, m’ont imposé la charge de distri buer certaines sommes à des journaux qui soutenaient leur politique... et parmi ces journaux ne figurait pas le XIX^ Siècle, «
Le juge n’insista pas.
Comme cette déposition était à mon avantage et à l’avantage de M. Girard, comme elle n’avait pour auteur ni un mouchard, ni un tenancier de tripot, comme elle émanait d’un homme honorable et honoré, elle n’a pas plus que les petits bleus, dont je viens de parler, été jointe au dossier. Le juge d’instruction ne tient compte que des dépositions qui peuvent manifestement nuire à l’accusé. Les autres, celles qui lui sont favorables, sont soigneusement dissimulées au tribunal, au public et à l’accusé. Elles sont comme si elles n’avaient jamais existé. Le dossier n’en porte pas -trace.
En voici une nouvelle preuve :
M. de Rothschild avait été souvent nommé, souvent attaqué dans le XIX^ Siècle. Il n’en fallut pas davantage pour que le juge, en quête de plaintes, le mandat à son cabinet. Souffrant, paraît-il, d’une attaque de goutte, il se fit remplacer par un homme de confianc.e qui déclara que M de Rothschild n’avait aucune plainte d’aucun genre à formuler contre le XLX^ Siècle.
Le dossier ne dit mot de cette déposition.
Il passe également sous silence celle de M. Ernest Boulanger, sénateur, ancien pi^sident de la Compagnie générale des omnibus, actuellement premier président de la cour des comptes. M. Dopffer, dans son ardeur à trouver des plaignants plus recommandables que les tenanciers de cercles et moins suspects, plus indépendants de la police, avait fait défiler dans son cabinet tous les banquiers que les délateurs lui avaient désignés : le Comptoir d’escompte.
le Crédit lyonnais, la Compagnie parisienne du gaz, la maison Rothschild, etc. N’étant parvenu ni par l’intimidation, ni par la menace, ni par la séduction à faire dire par aucune société de crédit, par aucun banquier, par aucune compagnie industrielle ou financière, par aucun homme, enfin, digne de foi que le XIX^ Siècle ait jamais fait du chantage à l’égard de qui que ce 1 soit, ne sachant plus où donner de la tête, il eut l’idée, j ou on lui donna l’idée, d’interroger la Compagnie des omnibus. Le XIX^ Siècle l’avait souvent attaquée. Quel est le journal indépendant qui n’attaque pas de temps à autre, parfois même avec continuité, une compagnie qui donne prise à tant de critiques ? Peut-être ces attaques étaient-elles une menace dans le but de lui extorquer des fonds. M. Dopffer manda donc à son cabinet M. Boulanger, qui dès la première question répondit :
« Je ne connais absolument rien de l’atfaire que vous instruisez. Comme président de la Compagnie des omnibus, je n’ai jamais eu aucun rapport avec le XIX^ Siècle, pas plus qu’avec son directeur pohtique ou son administrateur.
« Maintenant, monsieur le juge d’instruction, ajouta M. Boulanger, ne serait-ce que pour ne pas m’être dérangé en pure perte, permettez-moi de vous faire observer qu’en vertu des règles de la hiérarchie, ce n’est pas moi qui devrais être dans ce cabinet, mais bien vous qui auriez dû vous transporter dans le mien. Vous avez oublié, monsieur le juge, que j’avais l’honneur d’être le président de la cour des comptes. »
Quelquefois on n’escamote pas toute la déposition, on se contente de la tronquer, d’en supprimer le trait qui lui donne sa véritable physionomie. Ainsi dans l’affaire de la Transatlantique, M. Dopffer fait appeler M. Sibert, rédacteur à la ligne au XIX^ Siècle. Il lui demande si je ne l’ai
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pas envoyé à la Compagnie Transatlantique pour y demander de l’argent.
« Non, monsieur le juge, répond M. Sibert.
— Alors vous ne vous êtes jamais occupé de cette affaire ?
— Ah ! si, je me rappelle I
— A la bonne heure! J’en étais sûr. Voyons, que vous rappelez-vous ?
— Je me rappelle que le directeur du XIX^ Siècle m’a envoyé à la Bibliothèque nationale pour y copier certains articles contre la Compagnie Transatlantique.
— Et de qui étaient ces articles ?
— De M. Pereire (^). »»
M. Dopffer n’a pas dicté à son greffier cette dernière partie de la déposition de M. Sibert. Elle ne figure pas au dossier.
On n’y trouve pas non plus la moindre trace des dépositions qui auraient pu éclairer le public sur les origines et les causes véritables du procès. Plusieurs fois pendant l’instruction, le secrétaire général du Petit Journal , M. Henri Poidatz, et mon concurrent aux élections de 1893 dans l’arrondissement de Gien, M. Alasseur, ont été vus entrant dans le cabinet deM. Dopffer. Qu’allaient-ils y faire? Quel intérêt les y appelait ? Le dossier ne parle pas plus de leurs fréquentes et longues conversations avec le juge p) qu’il ne
(1) On verra plus loin que lorsqu’il voulut s’emparer de l’administration de la Transatlantique que les Pereire avaient dû quitter à la suite des scandales de l’immobilière et du Crédit mobilier, M. Eugène Pereire avait fait contre la Compagnie, dans le journal la Liberté, une violente campagne qui ne fut pas considérée comme une campagne de chantage et qui d’ailleurs réussit. Le conseil d’administration capitula et céda la place à l’assaillant.
(2) M. Alasseur est aussi venu plusieurs fois au XIX^ Siècle conférer avec M. Imbert, qui le recevait dans mon cabinet. Il faisait à cette époque le plus grand éloge de M. DopfTer, mais il disait le plus grand mal de M. Lascoux, qui avait été chargé d’une commission rogatoire dans l’affaire de M. Merry, maire de Gien, et qui avait refusé de le recevoir.
parle des entrevues du juge avec le philosophe Ardisson.
De même pour les faits. Ceux qui pourraient servir à édifier le tribunal sur la valeur de certains témoignages sont soigneusement passés sous silence.
.Te rappelais tout à l’heure l’histoire de ce brave homme qui aima mieux se tuer que de comparaître devant le juge. ! M. Charles Bertrand ne s’est pas tué, mais quand il a reçu ^ la convocation de M. Doplfer, il a pris tout de suite le train pour Bruxelles.
Après son départ, son avocat, qui était en même temps celui de M. Isidore Bloch, alla trouver M. Dopffer, avec lequel il eut plusieurs conférences^;- puis, un beau jour, M. Charles Bertrand revint tout d’une traite se mettre à la disposition et à la discrétion de M. Dopffer. N’eût-il pas été intéressant de noter cet incident dans le dossier, de manière qu’à l’audience le président pût poser à M. Charles Bertrand cette question : « Pourquoi êtes-vous parti pour Bruxelles le jour où vous avez été convoqué chez le juge d’instruction et quelle raison vous a fait revenir ? «
Je faisais ces réflexions en examinant le volumineux dossier de l’affaire des cercles. En lisant les procès-verbaux des interrogatoires de M. Charles Bertrand, à chaque ligne je me demandais : « Comment a-t-il pu faire et signer une pareille déposition ? Comment a-t-il pu prétendre que je l’avais menacé ? Comment a-t-il pu diré qu’il m’avait donné de l’argent pour que le X7X® Siècle ne l’attaque pas ? «
M. Charles Bertrand a dit dans ses dépositions devant le juge d’instruction, ou on lui a fait dire et il a répété d’une façon plus ou moins nette à l’audience, qu’au commencement de novembre 1893, à une date qu’il ne précise pas exactement, mais qui aurait suivi de très près notre entrevue chez M. Heftler, il m’aurait remis 20,000 francs, que
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dans le courant du même mois de novembre, il m’aurait remis encore 20,000 francs, cette fois contre des billets ; qu’au mois de mars, il m’aurait escompté un autre billet de