‹ Un guet-apens judiciaireChapitre 17 sur 47 · L*HILARANT CRÉMIEUX ET LE FAUX TÉMOIN PONT-JEST · texte numérisé non relu

L*HILARANT CRÉMIEUX ET LE FAUX TÉMOIN PONT-JEST

Histoire d'un tripot.

Il y a une quinzaine d’années, un journaliste d’affaires (M. René Delmas de Pont-Jest), en récompense de services

rendus à la cause de l'ordre, reçut d’un ministre l’autorisation * \ d’ouvrir une maison de jeu. Il s’aboucha avec une demi-douzaine de spécialistes qui jugèrent, comme lui, l’appellation de ** Cercle de la Presse >* propre à attirer les pontes naïfs et à en imposer aux autorités en cas d’anicroche. Puis la société fut constituée sur un capital, en grande partie fictif, représenté par douze cents actions. La liste de ces actionnaires, qu’on a publiée, est curieuse et édifiante. A côté des utilitaires ayant le courage de placer leurs capitaux et de tirer un gros revenu de l’exploitation dévoratrice, voici les bénéficiaires d actions à titre gracieux, ceux qui en rémunération de leur influence et de leur nom, acceptèrent un houclrt -Væily comme on dit en argot boulevardier ; dix actions à un compositeur de musique, cinq à un romancier sans clientèle, quarante à un sous-directeur du Comptoir d’escompte, trente à un inspecteur générai! des prisons, au ministère de l’intérieur; enfin cinq à Phomme politique qu’on ne peut manquer de rencontrer, au sénateur à qui nulle question de jeu depuis vingt ans n’est demeurée étrangère.

Ces détails sont peut-être indifférents aux sages, mais les tristes passionnés que le jeu a appauvris, sinon complètement ruinés, ne peuvent se défendre d’un mouvement de haine contre les tranquilles exploiteurs de leurs vices, contre les cagnottards qui s’engraissent de leurs défaites.

Deux figurent sur la liste au chiffre de trois cents actions : ce sont les créateurs du Cercle de la Presse et les organisateurs de sa partie : Garolus Leroux, dit Charles, et un certain Sophrore-Benjamin Sicre du Breilh. Cette paire d’hommes appartient à l’histoire des mœurs parisiennes, durant les vingt dernières années.

Charles Leroux, ou plus familièrement Charles, avait commencé à la cuisine d’un tripot : il était plongeur, autrement dit laveur de vaisselle. Sitôt qu’il eut 500 francs d’économie, il les prêta à certains décayés qui, dans l’affolement du jeu, ne

redoutent pas de quêter le louis à l’antichambre. De prêts en prêts, rendus avec usure, la première mise se centupla et à l’ouverture du nouveau claquedenw, rue Le Peletier, Charles y apportait une caisse de jeu de 100,000 francs à la disposition des joueurs. Mais il fallait attirer la clientèle. Ce fut le rôle du compagnon Sicre du Breilh.

De haute taille, de manières aisées, d’abord aimable, la face aux yeux rusés encadrés dans de longs favoris blancs, le gaillard avait l’aplomb et la faconde du Méridional. Son passé se perdait dans les nuits de San-Francisco, à l’époque des aventures et des coups de carte héroïques. Ce qu’on savait bien, c*est que depuis une vingtaine d’années, il était en France le grand créateur de tripots et l’organisateur des fortes parties. Du nord au midi, de l’est à Touest, il avait la main sur les cagnottes de tous les tapis verts; favorisé par ses accointances avec les politiciens du Midi, il installa des maisons de jeu à Luchon, à Biarritz, à Nice, à Vichy, au Havre, à Boulogne, en Belgique et en Espagne. Je ne dirai rien sur les maléfices de tous ces enfers . Ils sont entrés dans la légende.

Avec son entregent, son amabilité de Gaudissart, il s’entendait à racoler les gros joueurs et à les amener aux bords de sa cagnotte. Aussi il eut vite fait de d<^velopper au Cercle de la Presse une partie formidable. Les coups de 100,000 francs n’y étaient pas rares au début et les différences de plusieurs centaines de mille francs presque journalières. La caisse de Charles n’était-elle point ouverte aux joueurs opulents qui pouvaient, en une seule soirée, entamer leur avoir ? Il y en eut qui, pendant une nuit, perdirent 500,000 francs et des fortunes de plusieurs millions fondirent en moins de deux ans. Quatre ou cinq des plus grands négociants parisiens engouffrèrent dans la cagnotte le fonds et le revenu de maisons anciennes. En moins de dix ans, il s’est certainement dispersé sur ce tapis vert plus de 50 millions.

Naturellement, il y fleurit tous les abus qui croissent et se multiplient autour du jeu : bourrage de la cagnotte, étouffage des jetons, filouterie au change. Mais parmi les tricheries déclarées, la plus fameuse fut exécutée par cet Ardisson qui,

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l’an dernier, réussit à s’introduire à l’Epatant sous le nom de vicomte d’Entrac et à y pratiquer ses manigances. Donc, six ou sept ans plus tôt, ce grec se fit présenter au Cercle de la Presse, qui venait de transporter ses pénates au boulevard des Capucines (*). Ses parrains étaient un prince de famille célèbre dans l’histoire de France et un autre gentilhomme. Tous deux, en recommandant le faux Fischer, ne pouvaient ignorer les travaux d’Ardisson .

j J’étais assis au tapis vert le premier soir qu’il prit la banque. Il perdit trois ou quatre coups comme amorce, puis nous rafla en une série impitoyable tout ce que nous avions en poche... Il y eut des très gros perdants et le filou emporta une dizaine de millions. Il était à peine dehors qu’un de nous demanda : «t Quel est donc ce monsieur? Comment s’appelle-t-il?

— Il s’appelle Fischer, il est officier de marine et le fils du fabricant de coffres-forts »>, répondit consciencieusement un des employés du Cercle.

— Mais le marchand de coffres s’appelle Fichet et n’a pas de fils. »

Le lendemain, le préfet de police, consulté sur l’identité du personnage, communiqua la fiche suivante : Ardisson, dit Fischer, dit le major Bob, grec des plus habiles..., travaille quelquefois seul.

Mille rumeurs se répandirent sur cet incident, qui atteignit l’administration du Cercle... Henry Bauër.

Charles Leroux, devenu millionnaire, eut maison montée, équipage, galerie de tabléaux et les faveurs de feue Léonide Leblanc ». Il devint fou.

A sa mort, Sicre du Breilh prit comme associé M. Josué Crémieux, qui chaque matin allait avec une petite voiture chercher aux halles les provisions pour la journée. On l’appelait « le légumier ».

Sicre du Breilh à son tour mourut et le légumier Josité

(1) Dans le local où M. Dupressoir, l’ancien directeur de Monaco et de Baden-Baden, avait installé précédemment le Cercle international.

Cré mieux devint seul directeur du Cercle de la Presse, qui continua d’être, sous son régné, l’asile des grecs et le temple de la filouterie. Dès qu’un provincial ou un riche étranger débarquait à Paris, d’habiles rabatteurs l’entraînaient au Cercle de la Presse sous le fallacieux prétexte de lui faire voir de près les plus célèbres écrivains,

M. Josué Crémieux n’avait pas pardonné au « Vieux Ponte « d’avoir protesté au nom de la presse contre un tel scandale. Aussi M. DopfFer n’eut-il rien de plus pressé que de le mander à son cabinet.

L’heure de la vengeance a enfin sonné pour le tenancier. Naturellement, il va dire qu’on l’a fait chanter, c’est le mot d’ordre. Mais où, quand, comment?... Ici commence la difficulté.

Il parle d’abord de ce fameux projet Trocard avec lequel les tenanciers avaient cru écraser le XIX^ Siècle, puis il raconte qu’il a reçu la visite de plusieurs individus qui ne se présentaient ni de la part du XIX^ Siècle, ni de la part de M. Girard, ni de la mienne, qui venaient lui proposer de s’entremettre pour faire cesser les attaques du XI X^ Siècle, et comme le juge d’instruction lui demande quels étaient ces individus, M. Josué Crémieux de répondre : « Je ne connais pas leurs noms ! «

N’est-ce pas l’habitude des tenanciers de maisons publiques de ne pas s’inquiéter du nom des visiteurs ?

A l’audience, M. Josué Crémieux a cependant senti le besoin de préciser et il a dit que le premier de ces individus — dont il ne se rappelle plus le nombre — était « un petit bossu «. On s’est mis à rire. Alors M. Josué Crémieux, très digne : « Je suis bien connu des magistrats. « L’hilarité redouble. « Je veux dire des avocats [Rires plus éclatants,) (^).

(1) Compte rendu du Radical, de la Gazette des Tribunaux, etc.

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Mais je n’ai pas été poursuivi pour le fait Crémieux. Le jugement n’a pas cru devoir parler de sa déposition. Je n’insiste pas.

Après le directeur du tripot de la Presse, voici son fondateur, M. René Delmas, dit de Pont-Jest, qui, depuis le premier jour, prélevait sur le produit de la cagnotte, du bourrage et des autres tricheries une dîme fixe de 2,000 francs par mois. M. de Pont-Jest faisait en outre partie du comité dont les membres, au Cercle de la Presse comme dans tous les établissements de ce genre, étaient en réalité nommés par le directeur.

D. — Vous jurez de dire la vérité, rien que la vérité?

R. — Je le jure I

Et tout fier de l’effet qu’il va produire, M. de Pont-Jest fait ce faux témoignage :

De Pont-Jest : Je rencontrai un soir Portalis, que je savais être l’auteur de la campagne contre les cercles. Je lui dis : « Vous faites une campagne odieuse ; cessez-la, au nom de nos vieilles relations. »» Il m’a dit : « Allez voir Girard, il arrangera cela dans les prix doux. Je compris, et quand il me tendit la main, je la refusai en lui disant : « Vous êtes un bandit de lettres. « Je n’ai rien à dire de plus 0).

L’accusé absent ou présent doit s’attendre aux morsures de tous les roquets, aux coups de pied de tous les ânes. Il est le maudit, l’excommunié, V outlaw. Les faux témoins n’ont pas à se gêner. A la condition que leur faux témoignage serve l’accusation, ils peuvent tout dire. Personne n’osera publiquement protester, ce qui n’empêchera pas chacun de se dire à part soi : « Quel misérable que ce... «

Etait-il vraisemblable que M. de Pont-Jest eût eu l’audace de me tenir ce propos et que je lui eusse permis de le

(1) Gazette des Tribunaux du 16 février 1895.

tenir sans instantanément lui appliquer ma main sur la figure? Ai-je donc donné des preuves de lâcheté telles que je puisse être supposé capable de supporter une telle injure et d’un tel individu (^) ?

Je n’ai jamais permis à personne de m’insulter en face, comment l’aurai-je permis à M. de Pont-Jest?

Cette raison n’est pas la seule qui rend son témoignage invraisemblable. Comment se fait -il que cette réponse foudroyante, dont il était si fier à l’audience, il n’en ait rien dit au juge d’instruction? Un manque de mémoire en pareil cas pour un propos si grave paraît bien extraordinaire.

La vraie cause de ce silence, c’est que la déposition de M. de Pont-Jest à l’audience a été, comme celle de M. Isidore Bloch, comme celle de de Clercq, une manœuvre de la dernière heure, une invention in extremis pour corser l’accusation, un audacieux coup de tricherie pour forcer la main de la justice comme ces messieurs ont l’habitude d’en monter dans leurs tripots pour forcer la veine.

Un point très important à fixer, était la date à laquelle le propos avait été tenu. M. de Pont-Jest, dans sa déposition devant le juge d’instruction, dit que c’est au mois de mars 1894. Me rencontrant au mois de mars sur le terre-plein de l’Opéra, il m’aurait demandé que le XIX^ Siècle cessât sa campagne contre le Cercle de la Presse. Or, depuis le mois de décembre 1893, la campagne était finie. Le « Vieux Ponte « depuis cette époque n’avait plus écrit une seule lettre. M. de Pont-Jest ne pouvait donc pas me demander de cesser une campagne depuis longtemps terminée.

(1) « Il y a une chose, a dit M* Desplas dans sa plaidoirie pour M. Girard, que personne n’a jamais songé à contester à M. Portalis, c’est le courage. Comment admettre qu’il ait pu se laisser traiter de bandit de lettres par M. de Pont-Jest sans lui envoyer une paire de soufflets? »

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Tout n'est pas faux cependant dans la déposition de M. de Pont-Jest, que j’ai rencontré, par parenthèse, deux ou trois fois dans ma vie et avec lequel je n’ai jamais eu, à proprement parler, de relations ni vieilles ni autres. Il m’a, en effet, abordé sur le terre-plein de l’Opéra un soir que je rentrais chez moi pour dîner et nous avons échangé quelques paroles. Il m’a félicité de la campagne du XIX^ Siècle contré les cercles qui fonctionnaient, disait-il, d’une façon très irrégulière et où il se passait de telles choses que le préfet de police devrait tous les fermer. « Mais, s’empressa- t-il d’ajouter, le Cercle de la Presse n’est pas dans ces conditions », et il m’expliqua que le Cercle de la Presse, « son cercle », n’était pas un tripot comme les autres (tous les tenanciers en disent autant du leur), que c’était un vrai cercle, qu’il voulait m’en fournir les preuves en m’apportant les statuts, les livres du cercle, etc. Je lui répondis que je ne tenais pas à les voir, que cela n’avait d’ailleurs aucune utilité. Comme il insistait pour savoir où et à quelle heure on pouvait me rencontrer, je lui répondis que j’étais tous les soirs au XIX^ Siècle^ de cinq à sept heures du soir, et je le quittai sans qu’il ait été dit entre nous un seul mot « d’arrangements », de « prix doux », ni de rien de ce qu’il dit dans sa déposition.

J’ai donc été l’objet d’une sollicitation imprévue de M. de Pont-Jest, qui voulait absolument me démontrer que son tripot était le modèle des tripots. Je ne lui ai rien demandé et j’ai dû assez mal dissimuler le vif désir que j’avais de me débarrasser de lui.

Que vaut la parole de M. de Pont-Jest et que vaut la mienne ? C’est une question à laquelle il ne m’appartient pas de répondre. Je crois bien cependant pouvoir dire sans outrecuidance qu’entre les deux, beaucoup d’hommes sérieux n’auraient pas hésité avant ce procès et n’hésiteraient pas davantage aujourd’hui.

Mais à l’unique conversation que j’aie jamais eue dans la rue avec M. de Pont-Jest, il y avait un témoin. Ce témoin, qui était avec moi quand M. de Pont-Jest m’aborda, M. de Pont-Jest l’a nommé dans la déposition devant le juge d’instruction, c’est M. Alfred Bertezène, que je connais depuis vingt ans comme auteur de plusieurs ouvrages fort intéressants (^) et qui certainement eût dit la vérité. Pourquoi ne l’a-t-on pas interrogé à ce sujet? Pourquoi s’en est-on rapporté à M. de Pont-Jest qui, comme tous les autres témoins dans cette affaire, témoignait dans son intérêt, dans sa propre cause, défendant son tripot, c’est-à-dire sa peau, sa vie, son bien-être, sa fortune, sa situation sociale, son unique moyen d’existence ('^) ?

Je n’ai pas besoin de dire que je n’ai pas vu M. Bertezène depuis la déposition de M. de Pont-Jest, mais j’ai quand même son témoignage.

Il a publié sous sa signature, dans le n° 169 de la Yoix de Paris, portant la date du 21 mars 1895, un article où il appelle M. de Pont-Jest un « bandit de cercle «, où il le traite de '>noucliard et de faux témoin et où il dit :

« J’étais hier à Paris... J’ai été à Boulogne-sur-Seine serrer la main à une digne femme cruellement frappée, Edouard Portalis. »*

Il rapporte ensuite avec des réticences qui sont indiquées par plusieurs points sa conversation avec Portalis :

** Je ne vous demande pas, lui dit M. Bertezène, où est M. Portalis.

— Je l’ignore moi-même.

(1) M. Bertezène est directeur d’un journal hebdomadaire, la Voice de Paris.

(2) Ce ne sont pas les romans de M. de Pont-Jest qui peuvent lui rapporter de quoi vivre. On n’a qu'à lire pour s’en convaincre.

l’hilarant crémieux et le faux témoin pont-jest. 283 — Voici pourquoi je suis venu à Boulogne...

— Est-ce possible?

— Absolument exact.

— Ainsi?

— Chut ! N’en parlez pas à votre ombre. Au revoir.

M. Alfred Bertezène était, en effet, allé voir ma femme à Boulogne-s/Seine. La confidence qu’il lui avait faite et qui est remplacée par des points dans la Yoix de Paris, c’est que M. de Pont-Jest avait fait un faux témoignage, que je ne lui avais pas dit d’ « aller trouver M. Girard, qui arrangerait cela dans les prix doux »», que je ne lui avais parlé d’aucune espèce d’arrangement, qu’il ne m’avait jamais répondu que j’étais un « bandit de lettres «, que malgré son serment de dire la vérité, sa déposition n’était, d’un bout à l’autre, qu’un faux témoignage et qu’il était prêt, lui, Bertezène, à en témoigner.

Ce faux témoignage, M. le substitut Thomas naturellement le ramasse, l’enchâsse, l’enjolive; il nous montre le vertueux Pont-Jest « ne pouvant maîtriser son indignation (^) « . Ah ! ça, dans quels estaminets de banlieue, de province va-t-on donc recruter les substituts pour qu’ils soient dépourvus du sens du ridicule au point d’oser nous parler sérieusement de l’indignation du vertueux Pont-Jest ?

Ce faux témoignage, le tribunal en fait un des considérants de son jugement, il ' s’en sert pour motiver sa condamnation.

Attendu, dit-il, qu’après une série d’articles agressifs contre le Cercle de la Presse, Delmas de Pont-Jest, membre du comité, ayant demandé des explications à Portalis, ce dernier

(1) Réquisitoire de M. le substitut Thomas. Revue des procès célèbrps,

lui répondit cyniquement : « Adressez-vous à Girard, qui a le maniement des fonds et de la comptabilité, il arrangera cela dans les prix doux «, réponse qui arracha à de Pont-Jest ce cri d’indignation : Vous êtes un bandit de lettres.»

En appel, M. l’avocat général Cadot de Villemonble termine son réquisitoire en disant aux conseillers : « Vous vous rappellerez le mot de M. René de Pont-Jest, parlant à Édouard Portalis : « Vous êtes un bandit de lettres Îm Et la cour s’est inclinée, elle a sanctionné le jugement prononcé par M. de Pont-Jest dans son faux témoignage, elle l’a reproduit dans son arrêt. Les joueurs honnêtes — il y en a — devant lesquels M. René de Pont-Jest pratique la poussette depuis vingt ans et se livre aux plus répugnantes carottes sont encore tout ébaubis d’avoir vu ce vil pilier de tripot tout à coup accepté par les magistrats comme professeur de vertu autorisé et comme infaillible justicier.

Le lendemain de la déposition de MM. Crémieux et de Pont-Jest, notre grand caricaturiste Forain publiait dans le Figaro 0 un dessin qui exprimait très finement cette pensée, celle de tout le monde, — que ce procès était la revanche et la réhabilitation delà filouterie, de la fourberie, de la tricherie et de la poussette. Il était intitulé, la rentrée au trijpot. Un directeur de cei'cle rentre du palais, où il vient d’être entendu comme témoin. Il jette son paletot et son chapeau au garçon du vestiaire : « Et les juges, monsieur le directeur? lui demande un membre du comité. — Charmants î répond le directeur, aussi dites aux pontes que j’autorise la poussette pendant un quart d’heure. »» Le membre du comité a tout à fait la tête de M. de Pont-Jest; Forain ne l’aura pas fait exprès.

(1) Figaro du 16 février 1895.

l’hilarant CRÉMIEUX et le faux témoin PONT-JEST. 2'' V

Le parquet ne donnant jamais sur les accusateur: aucuns renseignements, les juges de la 11® cliambre et les conseillers à la cour auront cru que le Cercle de la Presse était pour les journalistes ce que le Jockey-Club est pour le monde du sport et qu’un membre du comité d’un pareil cercle devait être un personnage très respectable. Aussi n’ont-iîs pas hésité à se couvrir de son autorité pour flétrir par une suprême injure, par une dernière et odieuse ddfamation, un accusé qu’ils ne connaissaient que par ^es calomnies de l’accusation.

Mais M. l’avocat général Cadot de Yiilemonble me connaissait personnellement. Nous étions très bien ensemble. Nous avons des amis communs. Déjà il a^ait pris la parole comme avocat général dans un procès que j’avais eu à soutenir devant la cour d’Orléans, c’était en 1890. La Chambre venait d’ordonner une enquête sur les faits de corruption, de pression sur les ouvriers et de diffamation qui avaient signalé l’élection de mon concurrent aux élections législatives de 1889. Son invalidation allait être prononcée, un nouveau scrutin allait s’om rir et tout faisait prévoir que j’allais être élu. M. Cadot de Villemonble parla en termes emphatiques de la transcendance de mes talents , de la noblesse de mon caractère, du nouvel éclat que j’avais su donner à un nom déjà illustre. Il fit enfin de moi un tel éloge que je ne savais où me mettre.

En 1895, je n’étais plus à la veiUe d’entrer à la Chambre. Je n’étais plus directeur d’un grand journal, j’étais vaincu, j’étais condamné, j’étais absent, M. Cadot de Villemonble ne voulut pas faire mentir le bon Lafontaine :

Selon que vous serez puissant ou misérable,

Les jugements de cour vous Lront blanc ou noir.

Il crut qu’en reprenant pour son compte l’injure de M. de Pont-Jest et en m’insultant maintenant que j’étais

à terre avec aussi peu de mesure qu’il me flagornait quand le vent soufflait de mon côté, il se ménagerait les bonnes grâces de ces journaux qui, comme le RougyfF de 1893, répétaient .brique atin à l’époque des procès de chantage : « Tribunaux, à l’ouvrage ! Allons Thémis, en avant, marche ! »

Son calcul, toutefois, ’^e paraît pas avoir réussi. Le

8 octobre 1895, la Petite 'lépublique, amonçant je ne sais quel procès, disait : « C’est ? -^ocat général Cadot de Vlllemonble, l’impuissant, l’idiot, le gâteux, qui soutiendra l’accusation. «

Et maintenant — car j’en reviens toujours là — j^ suppose que j’ai été arrêté .e 21 novembre ^ 894 : la déposition de M. de Pont-Jest me serait tombée sur la tête à l’audience comme une cheminée sur la tête du passant un jour d'ouragan. Comment aurais-je pu parer leccup ? M. Bertezène était alors à Menton, ou en Suisse, je ’^e sais où. Il n’était pas venu voir ma femme, il n’avait pas publié dans la Voix de Paris l’article que j’ai cité. A quoi m'aurait servi de répéter publiquement à M. de Pont-Jest, ce qu’en particulier tout le monde dit de lui? Au nom de la nouvelle justice — de la justice des tenanciers de tripot — le président n’aurait imposé silence. Si j’avais insisté, "1 m’aurait fait emporter par les gardes. Dans le feu de l’audience de I la police correctionnelle, sans documents et sans témoins, comment aurais- je pu prouver que la déposition de ce fondateur de tripot, de ce parasite de la cagnotte qui pendant vingt ans a vécu du produit de la tricherie, du bourrage et de l’étouflage, de ce chevalier de la poussette est un faux témoignage?

(1) Guffroy avait pris l'anagramme de son nom pour titre de son journal, un ’.es p^us violents de l’époque.

Affaire Sammarcelli.

Pour la construction de l’eglise d’Ai -les- Bains. — Le bon Dieu 'ntéressédans la cagnotte. — Le casier de Marins Sranr arcelli. — Envoi de témoins. - Procès en diffamation. — Une plaidoirie de Mi lerand. — Nü mircri.— Dénonrés par de Cleroq. — M. Girard est acquitté p.'r la cour. — La baignoire d’argent. — Aveugle acharnement.

Le défilé des tenanciers de tripot devant la 1 1® chambre s’est terminé par la déposition de M. Marins Sammarcelli, ancien croupier, ex-tenancier du Washington, alors tenancier du Casino de la Villa des Fleurs d’Aix-les-Bains.

Dans cette affaire, il n’y a pas eu de plainte et V unique témoin, M. San marcelli, que je n’ai jamais vu, auquel je n’ai jamais envoyé personne, n’a jamais dit qu’il ait été de ma part ou de U part de M. Girard ni même de la part de personne, l’objet d’aucun - tentative.

Je n’eo ai pa^ moins été condamné ainsi q^ie M. Girard et par les mêmes motifs pour avoir voulu lui extorquer des fonds parce qu’au mois de décembre 1893 M. Heftl^ra eu avec lui une conversation dans laquelle mon nom n’a d’ailleurs pas été prononcé.

Le tribunal n’a pas pris la peine d’examiner les faits ; il a vu une nouvelle occasion de frapper le voleur de la souscription de Vienne et il en a profité.

Il est vrai que la cour n’a pas cru pouvoir ratifier un tel

jugement. En appel, M. Girard a été acquitté sur le chef d’accusation Sammarcelli comme sur le chef d’accusation Blo “h et la cour n’aurait pu faire autrement ^ue de prendre à mon égard la même décision si j’avais fait appel.

Voici la genèse de cec inimaginable procès qui forme un chapitre à part de l’ affaire des cercles et qui a donné lieu à un réquisitoire définitif spécial.

Au mois de novembre 1893 au plus fort de ’a campagne que tous les journaux menaient contre les tripots, le journal le Progrès (P Aix-les-Bains reproduisait un curieux entrefilet que M. Sammarcelli venait de publier dans son journal V Avenir d' Aix-les-Bams :

Casino Villa des Fleurs.

Bon à Véglis , — M. Sammarcel’i a remis au président de la fabrique la somme de 300 francs pour la construction de l’éghse d’Aix, avec la> promesse d augmenter cette somme Pannée proc laine si nous avons une meilleure saison.

Le Progrès (P Aix-les-Bains accompagnait la reproduction de cet entrefilet de quelques réfiexions ;

Ainsi, disait-il, la Villa d^s Fleurs, pour obtenir une saison meilleure, implore la protection di in . Jusqu’ici, nous avions vu demander la bénédiction du ciel pour l’agricu ture. dans le but d’éloigner une épidémie, mais c’est la première fois que nous voyons attirer la bénédiction du Très Haufsur une maison de jeu et déplaisirs folâtres, car, il n’en faut pas douter, si la saison est bonne pour la Villa, elle est mauvaise pour les joueurs. On sait 'parfaitement, en effets que le seul gagnant au jeu est le tenancier de la maison»

Le M Vieux Ponte » eût été indigne de sa réputation, il n’eût pas été le « Vieux Ponte » s’il n’avait pas enchâssé dans une de ses lettres l’entrefilet du journal de l’anden croupier — cette perle.

AFFAIRE SAMMAROELLÎ.

En ce moment, on s’inquiétait beaucoup des antécédent, et de la moralité des privilégiés auxquels le gouvernement accordait et garantissait le monopole de l’exploitation du jeu à Paris et dans les départements. Justement le ** Vieux Ponte >» venait de recevoir communication du casier judiciaire de M. Marius Sammarcelli, qui contenait trois condamnations : la première pour abus de confiance, la seconde pour tenue d’une maison de jeu de hasard, la troisième pour infraction à la police des chemins de fer. Il trouva piquant de le publier en regard de l’entrefilet du journal dans lequel le tenancier de la Villa des Fleurs promettait au Très-Haut de contribuer plus généreusement à la construction de son temple s’il le favorisait dans l’exploitation de son tripot. « L’un, disait-il, fait pendant à l’autre. »

Le « Vieux Ponte se hâtait d’ajouter que le Sammarcelli, dont il s’agissait dans ce document, avait été réhabilité quatre ou cinq ans auparavant, grâce à de très hautes influences. Il demandait ensuite si ce Sammarcelli était le même que celui de la Villa des Fleurs et de la souscription à l’église, s’il était enfin l’ancien croupier de Washington.

Ce casier judiciaire n’était pas une pièce secrète. Il avait été lu plusieurs fois déjà devant le tribunal et devant la cour de Chambéry au cours des innombrables procès que M. Sammarcelli a eu à soutenir comme gérant du Casino de la Villa des Fleurs.

Mais sa publicité dans un journal parisien froissa vivement M. Sammarcelli, qui aussitôt envoya ses témoins au XIX^ Siècle. Ils demandèrent à voir le w Vieux Ponte « : les garçons leur ayant répondu que le « Vieux Ponte » n’était pas visible, ils me firent passer leurs cartes. Je refusai de les recevoir (^). Alors M. Marius Sammarcelli

(1) Pareille mésaventure est arrivée à M. SammarceUi quand l’année sui vante, au mois de novembre 1894, il envoya ses témoins au directeur de la Cocarde et, je crois, d’un autre journal. La PetU9 République fit

m’assigna, ainsi que le XIX^ Siècle, en diffamation devant le tribunal de Chambéry, demandant 50,000 francs de dommages et intérêts.

Je fus d’abord condamné, le 13 février 1894, par défaut solidairement avec le XIX^ Siècle à 1,000 francs d’amende et 1,000 francs de dommages et intérêts. La cause de M. Sammarcelli avait été plaidée par M® I.éon Renault.

Quand l’affaire revint sur opposition devant le tribunal de Chambéry, le 27 février 1894, ma cause et celle du X7X® Siècle furent défendues par M® Millerand, qui revendiqua énergiquement pour la presse le droit de renseigner le public sur les antécédents et les agissements des tenanciers des maisons de jeu.

Voici, d’après la sténographie, le début de sa plaidoirie. Je la cite parce qu’elle prouve combien les hommes politiques les plus sévères et les plus soupçonneux étaient loin de considérer la campagne du XIX® Siècle comme une campagne de chantage :

C’est un proverbe de la sagesse antique qui n’a, à traverser les siècles, rien perdu de sa saveur ni de son utilité pratique, a dit M« Millerand, que le Nil mirari. Il ne faut, en effet, s’étonner de rien et il convient au philosophe — ce n’est pas des amis du plaignant que je parle — de considérer d’un œil indulgent et amusé le spectacle bouffon qu’offre aujourd’hui cette audience où Ton voit un tenancier de tripot, où la prostitution se mêle agréablement au vol et lui sert d’appât, retenir à sa requête, pendant plusieurs heures, l’attention du tribunal et demander que l’on condamne comme diffamateur à 50,000 franco de dommages-intérêts — car à moins il ne considère pas que seront réparés les dommages qui ont été causés à son honneur et à sa

paraître à ce propos un article avec le titre : Sammarcelli devient naïf, où elle disait ; « Nous nous permettons de penser qu’aucun de nos confrères ne se laissera prendre au piège grossier que lo do deux ersonnage a voulu leur tendre, car il n’est pas moins giave de refaire une virginité q le le contraire. »

AFFAIRE SAMMARCELLI.

considération — un journal qui n’a commis d’autre crime, messieurs, que de dire tout haut ce que chacun pense tout bas.

En faisant la campagne contre les cercles, le XIX^ Siècle a lait à la fois une bonne action et, je ne crains pas de l’ajouter, une bonne affaire. Il a fait ce que beaucoup d’autres journaux, en même temps que lui, d’une façon moins brillante, ont fait égcilement. Il a répondu aux préoccupations du public. Le résultat a été d’abord, au point de vue moral, fort appréciable. Cette campagne menét- avec beaucoup d’éclat, môme avec beaucoup d’ardeur, et, ce qui vaut mieux, avec beaucoup de précision et d’exactitude, en même temps qu’elle a donné des résultats d'ordre général tels que la fermeture de certains cercles, résultat qui est tout à son honneur, a donné au journal un grand nombre de lecteurs dont beaucoup lui sont restés fidèles.

M® Millerand, au cours de son éloquent plaidoyer, avait demandé à fournir la preuve des faits allégués par le XIX^ Siècle et à faire entendre des témoins que le XIX^ Siècle avait cités.

Le tribunal, dan^ son jugement, repoussa l’offre de preuves, me mit hors de cause et, pour le surplus, confirma le jugement qui avait précédemment condamné le XIX^ Siècle à 1,000 francs d’amende et 1,000 francs de dommages-intérêts .

Le XIX^ Siècle fit appel de ce jugement.

Cette lutte durait depuis un an, sans que M. Marius Sammarcelli eût jamais pensé à se plaindre qu’on ait voulu lui extorquer quoi que ce fût. Quelle est donc l’origine de l’affaire Sammarcelli? Toujours la même : une dénonciation de l’agent secret de la préfecture de police, Albert de Clercq. De Clercq m’aurait dénoncé comme ayant volé les tours de Notre-Dame que le parquet aurait « marché *• sur cette dénonciation.

C’est sur cette dénonciation, et rien que sur cette dénonciation, que M. Girard et moi nous avons été condamnés.

Dans sa dénonciation spontanée du 21 novembre 1893 au chef de la sûreté, de Clercq écrit :

Je crois que M. Portalis visait parmi les tenanciers de jeu M. Sammarcelli, Bloch...

M. Heftler n’a-t-il pas essayé d’obtenir de M. Sammarcelli qu’il vienne à composition?

A la suite de cette dénonciation, M. Sammarcelli est interrogé par M. le juge d’instruction Rempler; il dépose qu’ « à la suite de la publication dans le XIX^ Siècle de son casier judiciaire, textuellement reproduit, il a envoyé ses témoins au XIX^ Siècle r. , et qu’à la même époque {c’était avant l’envoi des témoins), il avait « reçu la visite lu baron Heftler, qui venait, disait-il, de son propre chef ot sans y amir été nullement sollicité^ lui offrir de faire cesser tous ses ennuis en allant trouver M. Girard, un des ’uûncipaux actionnaires du XIX^ Siècle ».

D. L’intervention de M. Heftler a-t-elle été suivie à bref délai d’articles diffamatoires dans le XIX^ Siècle i demanda M. Rempler.

R. Non.

Le 2 janvier, M. Sammarcelli, interrogé cette fois par M. Dopffer, dépose : « Heftler disait quHl venait de son propre chef, »

Heftler, introduit, déclare : « J'ai agi de ma propre initiative. Ni Girard ni Portalis ne m'avaient chargé d'aller demander à M, Sammarcelli de s'arranger avec le XIX^ Siècle, »

Girard, introduit à son tour, déclare qu’ • il n'a jamais chargé Heftler d'aller trouver M, Sammarcelli. »

A l’audience du 15 février 1895, M. Marius Sammarcelli a répété que Heftler s’était présenté de son vropre chef, et il a ajouté : « La visite de M . Heftler ne m'a pas paru être une pression de chantage, »*

AFFAIRE SAMMAROELUr.

Ainsi les dépositions de Tunique témoin qu i] y ait dans cette affaire, les déclarations des accusés, tout prouve que M. Heftler s’est rendu de son propre mouvement chez M. Sammarcelli, qu’il n’a, d’ailleurs, pas menacé. Ne tombe-t-il pas sous le sens, au surplus, que si M. Girard ou moi nous avions voulu envoyer M. Heftler ou tout autre à M. Sammarcelli, nous l’aurions envoyé avant la publication de son casier judiciaire? Le casier publié, M. Sammarcelli n’avait plus rien à demander au XIX^ Siècle y ni rien à craindre de lui.

L’accusation touchant M. Sammarcelli ne s’appuie donc sur aucune pièce, sur aucun témoignage. La seule preuve invoquée par l’acte d’accusation, c’est que l’agent secret de Clercq a déclaré dans ses dénonciations que M. Heftler devait être notre agent {^). Encore de Clercq a-t-il pris luimême soin de déclarer que ses dénonciations n’étaient que des “ racontars »> (^).

Le tribunal de première instance s’était contenté de cette preuve bizarre. La cour ne Ta pas trouvée suffisante.

Considérant, dit l’arrêt du 10 avril, qu’il n’apparaît pas avec une suffisante précision d’aucun des documents de la cause que Girard ait participé à cette tentative, soit comme coauteur d’Heftler, soit comme complice... »»

Mais n’est-il pas effrayant qu’un directeur de journal, un rédacteur en chef, un administrateur, ou n’importe qui, puisse être arrêté préventivement et enfermé pendant cinq

P) Réquisitoire définitif du 6 février, cote 23. Le même réquisitoire définitif, reproduit par beaucoup de journaux, contenait cette assertion : « En eflet, Heftler, sans fortune et sans ressource, monte avec Portalis la Société du Palais de Glace. » M. Heftler a déclaré à l’audience qu’il ne m’avait jamais parlé de cette affaire. Pour moi, je n’ai appris son existence que par la lecture des débats du procès. Où donc le parquet a-t-il pris ses renseignements ?

(2) Écrit spontané adressé au chef de la sûreté par Albert de Clercq, le 21 novembre 1894.

mois à Mazas, parce qu’un tiers aura eu l’idée de faire de son chef, sans en parler à personne, une démarche semblable à celle de M. Heftler auprès de M. Sammarcelli?

Paris est rempli de gens qui s’ingénient de toutes les façons pour faire des affaires. Beaucoup se vantent de leurs relations prétendues ou réelles avec les journaux, vont dans les maisons de banque, chez les directeurs d’établissements publics ou chez les particuliers dont les noms ont été ou vont être cités dans la presse, leur proposent de faire avec les journaux qui s’occupent ou qui pourraient s’occuper d’eux des traités de publicité. Ils font ces démarches sans avoir consulté les journaux ; mais il est arrivé souvent qu’ils ont trouvé d’abord chez les banquiers ou ailleurs, et ensuite dans certains journaux, des oreilles complaisantes (^). On ne cite guère de journalistes qui se soient enrichis, mais on nomme plusieurs de ces intermédiaires officieux qui ont fait fortune, qui ont maison à la ville, maison à la campagne, qui ont à la boutonnière le ruban de la Légion d’honneur, qui sont invités aux grandes chasses des féodaux de la finance, qui ont enfin dans leurs salles de bain des baignoires en argent avec leur chiffre en or. Est-il étonnant qu’on cherche à les imiter, et n’est-il pas révoltant que les uns soient poursuivis, flétris et condamnés là où les autres sont comblés de considération, d’honneurs et d’argent?

Il y a aussi les gens qui se font passer soit pour les collaborateurs de journaux, où ils n’ont jamais fait insér(U" une ligne, soit pour les auteurs d’articles qu’ils n’ont jamais écrits. Le “ Vieux Ponte >» avait pris soin de les dés-

i.q Mémoire pour M. Girard, f'X-adminisiratenr dn X7X^ Siècle, page 51.

AFFAIRE SAMMARCET.LI.

avouer à l’avance dans le X7X® Siècle du 27 octobre 1892 :

Il y a actuellement, disait-il, dans les cercles ouverts, le monsieur qui caercbe à se faire passer pour le <* Vieux Ponte ♦». Ce monsieur est généralement un grec qui menace d’effroyables révélations les tripots où, par crainte du scandale, on le laisse tripoter les cartes à son aise, ou un quidam qui veut simplement taper un Bloch^ un Bertrand, un Crémieux ou un autre tenancier de quelques plaques de 100 francs.

De telle sorte que ce pauvre « Vieux Ponte »♦ est devenu ainsi, sans s’en douter, un bienfaiteur de l’humanité. Il y a maintenant, dans les cercles, toute une classe d’individus dont l’unique métier est de dire à propos qu’ils vont aller le raconter au « Vieux Ponte *». J’en connais qui y gagnent leur M matérielle »» plus sûrement qu’à la poussette.

Le X/X® Siècle est revenu plusieurs fois sur le même sujet. Il avait donc pris toutes les précautions pour qu’on ne pût pas le rendre responsable de démarches semblables à celles de M. Heftler auprès de M. Sammarcelli..., mais l’acharnement et le parti pris étaient tels que les juges de première instance n’ont rien voulu entendre

Hugot, née Muller.

Une lettre anonyme. — Marchande à la toilette et prêteuse sur gages. — Ce journal ne respecte rien. — Une campagne implicite. — L’agneau sans tache. — Les verres grossissants de Hugot. — Acquittement de M. Girard 1

Pendant l’instruction de l’affaire des cercles, le préfet de police avait reçu une lettre anonyme ainsi conçue :

Monsieur,

M. Heftler, fils du coiffeur de Berlin, Prussien et non Polonais, a été l’année courante chez M“® Muller, directrice du concert Lisbonne, lui demander 6,000 francs pour la faire chanter dans son journal le XIX^ Siècle^ a-t-il dit,

Mme Muller a refusé et est prête à venir témoigner devant lui s’il le faut. X (^).

Mme Hugot, née Muller, Marie-Clémentine, 34 ans, rue Buffaut, 1, aussitôt interrogée par M. Dopffer (2), déclare qu’elle était en rapport avec M. Heftler comme prêteuse sur gages.

J’ai connu Heftler, dit-elle, en janvier 1894, je crois, époque à laquelle je lui prêtai 300 ou 400 francs sur des bijoux. Je lui * (*)

(1) Dossier de l’affaire Hugot, cote lôts.

(*) Ibid,, cote 2, déposition du 22 décembre.

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