‹ Un guet-apens judiciaireChapitre 26 sur 47 · LA SOCIÉTÉ DE PAPETERIE · texte numérisé non relu

LA SOCIÉTÉ DE PAPETERIE

M. Eugène Pereire est une espèce de M® Jacques de la finance et de l’industrie. Président de la Compagnie Transatlantique, de la Banque Transatlantique, de la Banque de Tunisie, de la Compagnie d’assurances l’Union et le Phénix espagnols, administrateur de la Compagnie parisienne du gaz, de la Compagnie générale des omnibus, de la Compagnie des docks et entrepôts de Marseille, de beaucoup d’autres sociétés, il est, en outre, fabricant de papier, fabricant de chocolat, fabricant de rhum, marchand de comestibles, que sai^-je? Toutes ses fabriques, toutes ses entrepi'ises forment autant de sociétés dont il est invariablement le président. C’est ainsi qu’il est président de la Société de papeterie, qui a son usine à Ballencourt et son siège social au siège meme de la Transatlantique. Toutes les personnes qui ont affaire à lui comme fabricant de chocolat ou comme fabricant de papier, il les reçoit dans son cabinet de président de la Compagnie Transatlantique et les fait attendre dans la salle du conseil d’administration de cette Compagnie.

Nous avons été, M. Girard et moi, très imprudents dans nos rapports avec M. Pereire. Nous ne lui avons pas demandé avant de lui adresser la parole : Est-ce au papetier ou au marin, est-ce au président de la Société do papeterie ou au président de la Société Transatlantique que nous avons l’honneur de parler? Et, imprudence plus grave encore, nous p’avons pas pris la précaution de nous faire accompagner d’un huissier pour constater sa réponse et pour dresser le procès-verbal de nos conversations ne varietur.

La Société de papeterie fournissait un grand nombre de

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journaux, parmi lesquels le X/X® Siècle. Au mois d’octobre 1892, le X7X® Siècle devait à la Société de papeterie pour 96,000 francs environ de fournitures de papier. Il avait été convenu que cette somme serait réglée par la Société du XfX® Siècle en billets renouvelables. A ce moment, la Société du X/X® Siècle venait d’émettre un certain nombre d’obligations et M. Girard, qui avait avec la Société de papeterie d’excellents rapports, alla trouver son président, M. Pereire. Il proposa au président de la Société de papeterie de prendre, en payement d’une partie de la créance de ladite société et pour son compte, 100 obligations du X/X® Siècle, au prix d’émission qui était de 450 francs. Ces obligations rapportaient 5 1/2 p. c , elles étaient remboursables en quarante ans par tirages au sort annuels. C’étaient des billets à plus longue écliéance.

M. Girard affirme que Fentrevue fut des plus courtoises.

D’après la déposition de M. Pereire devant M. Dopffer, M. Girard aurait eu, au contraire, “ une attitude arrogante où perçait la menace « . Est-ce vraisemblable ? Est-ce possible? Peut-on raisonnablement supposer M. Girard assez inintelligent et assez maladroit pour avoir pris une attitude arrogante quand il allait proposer à un créancier un mode de règlement de préférence à un autre ?

Qui a pu voir « l’attitude arrogante « de M. Girard? Qui a pu voir dans cette attitude « percer la menace « ? Une seule personne, M. Pereire, unique témoin. Mais M. Pereire qui, neuf fois sur dix, à ce qu’il paraît, est plus sourd qu’un pot, et qui, par-dessus le marché, est aux trois quarts aveugle, à force d’être myope, ne s’est aperçu de cette attitude arrogante et de ce percement de menace que deux ans et demi plus tard, après la campagne du X/X® Siècle, alors que, pour obtenir un renouvellement de privilège et une augmentation de subvention, il croyait indispensable de dire qu’on avait voulu faire

chanter la Compagnie Transatlantique. En 1892, il ne voit rien, n’entend rien. Pendant deux ans et demi, il continue à ne rien entendre et à ne rien voir ; puis tout à coup, en 1894, son ouïe et sa vue deviennent d’une telle acuité qu’il entend sans cornet et qu’il voit sans lunettes ce qui n*a jamais existé. Le désir de jouer un mauvais tour à des concurrents et d’arracher à l’Etat quelques millions de subventions produisent de ces miracles sur les sens de certains financiers.

Quoi qu’il en soit, M. Pereire dit à M. Girard qu’il lui ferait porter la réponse de la Société de papeterie par M. Ronchet. C’était avec M. Ronchet que M. Girard traitait ses marchés de papier. M. Girard connaissait M. Ronchet comme représentant de la Société de papeterie. Jamais, avant le procès, il n’avait entendu dire qu’il fut le secrétaire de M. Pereire.

M. Ronchet vint, en effet, trouver M. Girard et lui dit que la Société de papeterie aimait mieux s’en tenir au premier mode de règlement qui avait été convenu, et ne pas prendre, en payement d’une partie de sa créance, les cent obligations qui lui étaient proposées ; à quoi M. Girard, laissant cette fois percer la menace, aurait répondu :

« Puisque ces messieurs ne veulent pas me comprendre, ils entendront parler de moi ; mes dossiers sur la Transatlantique sont prêts (i). »» M. Girard nie formellement avoir tenu ce propos. « Je n’ai jamais eu, dit-il, aucun dossier concernant la Compagnie Transatlantique. Comment aurais-je pu, en octobre 1892, me douter que, quatorze mois plus tard, en décembre 1 893, M. Portalis ferait la connaissance de M. Le Roy, et que M. Le Roy publierait, dans le XIX^ Siècle y une série d’articles dont le

(1) Déposition de M. Ronchet du 7 mars 18C5, cote 13.

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premier a paru le 31 janvier 1894? » Le XIX^ Siècle, enfin, devait à cette époque 96,000 francs à la Société de papeterie (^). Menacer eût été de la folie, car c’eût été m’exposer à me faire réclamer cette somme d’un seul coup ; c’eût été courir à la faillite ! Si enfin, ajoute-t-il, j’avais commis la folie de menacer M. Pereire en tant que président de la Compagnie Transatlantique, aurait-il eu la magnanimité de rester avec moi dans les meilleurs termes comme président de la Société de papeterie, et de me continuer en cette qualité ses bonnes grâces, sa fourniture et son crédit pendant près de deux années, jusqu’en juillet 1894? «

Il ne faut pas oublier, d’autre part, que lorsqu’il allait proposer au président de la Société de papeterie des obligations du XIX^ Siècle, M. Girard n’agissait pas pour son compte, il agissait pour le compte de la Société du XIX^ Siècle, dont il était l’administrateur délégué. Il ne pouvait donc tirer de sa négociation, si elle eût réussi, aucun profit personnel. La Société du XIX^ Siècle ne pouvait, elle non plus, tirer du succès de cette négociation aucun profit, puisqu’elle n’aurait fait que transformer la nature de son obligation. Quel rapport y a-t-il entre une pareille démarche, si simple, si naturelle, si honorable, et une tentative d’extorsion de fonds?

Personne n’assistait à la conversation que M. Ronchet, unique témoin, témoin suspect, et M. Girard. Pourquoi a-t-on cru l’un plutôt que l’autre? M. Girard était accusé, c’est vrai; mais M. Ronchet, lui, était aux gages de M. Pereire, de M. Pereire qui avait été cruellement blessé dans son amour-propre parles articles duX/X® Siècle, dans lesquels son incapacité et son imprévoyance avaient été dénoncés; de M. Pereire qui, pour l’exécution de ses

(1) Il lui avait dû beaucoup plus.

UN aUET-APENS JUUICIAIEfi.

plans, avait besoin de faire croire que la Compagnie Transatlantique avait été victime d’une tentative de chantage. Cette prétendue conversation que M. Girard aurait eue avec M. Ronchet quinze mois avant une publication qui ne dépendait de lui en aucune façon, qu’il ne pouvait ni prévoir, ni empêcher, a été l’unique cause de sa condamnation. C’est le seul grief que le jugement du 24 octobre 1895 ait retenu contre lui.

Ainsi M. Girard est allé proposer à M. Pereire, président de la Société de papeterie^ des obligations à la place de billets, et sur la seule déposition de M. Ronchet, commis dudit Pereire, président de ladite Société de papeterie, il est condamné pour tentative d’extorsion au préjudice deM. Pereire, président de la Transatlantique.

Mais la précision même du témoignage de M. Ronchet aurait dû le rendre suspect. Il se rapporte à une conversation qui aurait été tenue en octobre 1892, et le 7 mars 1895, il se rappelle exactement, mot pour mot, ce que M. Girard lui aurait dit deux ans et demi auparavant. Il n’hésite sur aucun terme ; il se rappelle les points et les virgules : on ne se souvient avec une pareille exactitude que de ce qu’on invente ou de ce qu’on apprend par cœur. N’est-ce pas, enfin, une coutume atroce, inique, scandaleuse, révoltante, d’accepter, les yeux fermés, de confiance, la déposition du témoin accusateur, qui peut ainsi se venger de son ennemi et le faire condamner sans courir aucun risque, sans alléguer aucune preuve ?

Pour moi. j’ignorais cette démarche de M. Girard. Elle était si bien d’ordre purement administratif qu’il avait cru inutile de m’en parler. Je ne savais, le plus souvent, ni où M. Girard achetait le papier du journal, ni quelle était la situation de la Société du XIX^ Siècle vis-à-vis de ses fournisseurs. Je ne m’inquiétais que de savoir si le papier était

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bon ou mauvais : s’il me paraissait mauvais, je me plaignais; s’il me paraissait bon, je faisais des compliments.

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