QUATRIÈME INCULPATION. — MA VISITE A M. PEREIRE
Je n’appris qu’au mois de juillet 1893 la situation où se trouvait la Société du XIX^ Siècle vis-à-vis de la Société de papeterie. Les gens du Petit Journal étaient allés, comme je l’ai dit, chez tous les fournisseurs du XJX^ Siècle, achetant aux uns leurs créances, excitant les autres à nous poursuivre.
Les payements anticipés que nous avions dû faire, les coûteux procès qu’il nous avait fallu soutenir, les mille difficultés qui nous avaient été suscitées avaient obligé la Société du XIX^ Siècle à des débours considérables et imprévus.
Comme j’allais partir pour Gien, où m’appelait l’ouverture de la période électorale, M. Girard me dit que nous avions à la Société de papeterie un découvert, s’élevant encore à 68,000 ou 72,000 francs, que M. Pereire avait manifesté le désir d’être réglé de cette somme le plus tôt possible, et qu’étant donnée la guerre qu’on nous faisait, je ferais bien d’aller le trouver et de lui demander qu’il attende pour ce règlement la fin de la période électorale. J’y allai.
Je ferai remarquer que j’ignorais quelle était la situation de la Compagnie Transatlantique; je ne savais pas le premier mot de la question de l’amortissement; je ne soupçonnais pas l’existence de M. Le Roy; je ne pouvais donc pas penser aux articles qu’il devait publier dans le XIX^ Siècle six mois plus tard.
M. Pereire a déclaré, ou on lui a fait déclarer, devant le juge d’instruction, le 7 mars 1895, que j’étais venu lui demander de cesser les poursuites contre le XIX® Siècle,
qxCil avait refusé^ que j* étais parti en lui disant que je savais ce qui me restait à faire (*).
Le jugement du 24 octobre dit que ce propos, rapproché de la menace formulée en octobre précédent par Girard (si elle a existé, ce qui reste à démontrer) et de la rampagne de presse acharnée qui n'a pas tardé à suivre^ constituent, à n'en pas douter, une menace non équivoque de révélations et d'imputations diffamatoires.
Non équivoque! Il faudrait d’abord établir que ce propos, je l’ai tenu. Ah! je sais bien que M. Pereire est riche, riche des millions volés aux porteurs de titres de l’immobilière (^) ! Je sais bien que la République en a fait un commandeur de la Légion d’honneur pour services exceptionnels.
Quels services ? — Quand il aura consommé la ruine des actionnaires et des obligataires de la Compagnie Transatlantique comme lui et les siens ont consommé la ruine de toutes les compagnies dont ils ont eu les destinées entre les mains, on reconnaîtra peut-être, comme on l’a fait pour d’autres financiers, que ses services n’étaient pas si exceptionnels qu’on l’avait cru d’abord. Je sais combien il est aisé à un financier comme lui, enrichi de l’argent des autres, de faire à un pauvre journaliste comme moi, qui s’est ruiné pour la défense de ses idées, une réputation de maîtrechanteur. Je sais que M. Pereire subventionne un certain
(1) Déposition de M. Pereire devant M. Dopffer, le 7 mars 1895, cote 12.
(2) Un correspondant du XIX^ Siècle faisait, au sujet de la Compagnie Immobilière, cette remarque ; « MM. Pereire étaient personnellement pi’opfiétaires des terrains de la plaine Monceau. Ils les avaient achetés environ 2 francs le mètre, ils les revendirent 140 francs, — tandis que les domaines que MM. Pereire avaient acheté pour la Compagnie immobilière, à Paris, à Marseille et dans d’antres lieux, on peut dire que la Compagnie les a payés 140 francs le mètre et les a revendus 2 francs. (X7X“ Siècle du 12 juillet 1894.)
Ceci est à rapprocher de l’arrêt de la cour de Paris cité plus haut.
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aombre de journaux dans lesquels il pourra, quand il le v^oudra, faire vanter sa véracité, sa bonne foi, son honnêteté, tandis qu’ils me couvriront de calomnies et d’injures. Je sais qu’il trouvera toujours dans les bas-fonds de la presse des canailles plumitives comme M. Claudius-Marius- Morel et M. Lajeune- Vilar, pour lui tresser des couronnes 2t pour le présenter dans d’honnêtes libelles comme le sauveur de la marine marchande, la providence de l’épargne ?41e bienfaiteur de l’humanité. Je sais que M. Pereirc est puissant. Je sais qu’il est l’ami de M. Dupuy — il me l’a dit à moi-même; l’ami de M. DopfFer — il l’a dit à un interviewer du Journal ('•); l’ami de M. Clément, commissaire aux délégations judiciaires, — il l’a dit au même interviewer (2) ; l’ami aussi parfois de certains radicaux et de certains socialistes, — on le verra plus loin ; mais tout cela ne prouve pas qu’un tribunal indépendant ait raison de croire aveuglément à sa parole, tout cela ne
(1) Journal du 30 novembre 1894.
(2) On lit dans l’article de M. Lajeune-Vilar, paru dans le Journal du 30 novembre 1894 :
C’est par erreur que l’on prétend que c’est à la suite d’une plainte déposée par M. Eugène Pereire, président du conseil d’administration de la Compagnie Transatlantique, que M. Girard, administrateur du XIX‘ Siècle^ a été arrêté hier, comme on le verra plus loin. M. Pereire, que nous avons vu dans la soirée, nous l’a formellement déclaré.
Ce qui a pu donner créance a ce bruit, selon lui, c’est qu’il s’est effectivement rendu, samedi dernier, à 2 heures, chez M. Clément, commissaire aux délégations judiciaires, qu’il connaît particulièrement puisque, de ses deux fils, l’im est attaché à la Compagnie Transatlantique, et que l’autre, qui a embrassé la carrière théâtrale et fait actuellement partie d’une troupe de province, y a été également employé.
Il est constant également que M. Pereire s’est rendu, le même jour, à 3 heures, chez M. Dopffer, et, surtout après la visite de M. Clément, on a pu être fondé à croire qu’il y avait corrélation entre cette visite chez le magistrat instructeur de l’affaire Portalis et la tentative de chantage dirigée contre la Compagnie Transatlantique. Mais M. Pereire nous a déclaré qu’il n’en était rien. Le présHent de la Compagnie Transatlantique nous a dit que ce magistiat est très lié avec son collègue, M. Cloquemin, qu’il le connaît lui-méme, et qu’une tout autre affaire l’appelait chez lui.
— Je n’aurais pas déposé de plainte sans en avoir référer à mon conseil d’administration, nous a dit M. Pereire. Or, celui-ci n’a jamais été' saisi par moi de la questio;
prouve pas qu’il ait dit la vérité dans sa déposition devant M. Dopffer, et il ne l’a pas dite.
Cette déposition, qui n’a pas été reproduite par M. Pereire à l’audience du 17 octobre à laquelle il n’a pas assisté, contient d’abord une erreur matérielle. Je n’ai pas pu demander à M. Pereire de cesser les poursuites contre le X/X® Siècle^ par la raison qu’à cette époque elles n étaient pas commencées.
Pour le reste de sa déposition, elle est juste le contraire de la vérité. Si M. Pereire a tenu le langage que lui prête le procès-verbal de son interrogatoire chez M. DopfFer, je suis obligé de lui dire, malgré la modération dont je me suis fait une règle dans ce mémoire, qu’il a profité de ce que j’étais accusé et absent pour mentir effrontément.
J’étais allé voir M. Pereire dans la matinée, vers onze heures et demie. Le soir même, avant de me rendre à la gare de Lyon où je devais prendre le train de sept heures pour Gien, j’écrivais à M. Girard la lettre suivante qu’il a retrouvée dans ses papiers et dont M® Desplas a donné lecture à l’audience du 17 octobre :
Le XZX* SiècUy
142, rue Montmartre,
Paris.
Rédaction.
— Vendredi, 5 heures.
Mon cher M. Girard,
Je n’ai pas le temps d’aller au journal. Je pars pour Gien, où j’ai demain d’innombrables rendez-vous. J’ai vu ce matii M . Pereire. Je l’ai trouvé très aimable. Il n'a pas fait le sourd, ce qui de sa part, m’a-t-on dit, est le comble de la gracieuseté. Après avoir un peu pleuré misère et m’avoir raconté que let appontements de Pauillac le ruinaient, il a fait venir M. Ronchet et lui a dit textuellement : « Le X/X® Siècle désire que nous lui fassions un pont jusqu’après les élections. J’ai dit A
l’affaire de la transatlantique. — LES INCULPATIONS. 343
M. Portalis que pour lui être agréable, nous remettrions le reglement du compte du XIX^ Siècle au mois d’octobre. »»
M, Pereire m’a ensuite fait de grands compliments sur le X J X^ Siècle y qu’il trouve très intéressant, très vivant. Il m’a j,nrlé de son « cher ami »» Dupuy, qui n*a, m’a-t-il dit, rien à lui refuser. Il s’est ensuite répandu en lamentations pitoyables sur le nouveau cahier des charges pour les services maritimes postaux, et il m’a supplié d’en montrer l’iniquité à Terrier (>), auquel il m’a demandé de le recommander. Je lui ai répondu que je ne connaissais pas la question, mais que je l’étudierais à mon retour pour lui être agréable. En partant, je lui ai fait répéter sa promesse de ne pas réclamer le montant de ses fournitures de papier avant le mois d’octobre. Il m’a dit que j’avais sa parole et il m’a reconduit jusqu’à l’escalier avec toutes sortes de protestations amicales.
Nous voilà donc tranquilles jusqu’au mois d’octobre.
Là-dessus, je pars pour ne revenir que vainqueur ou vaincu le 20 août, à moins d’un ballottage peu probable.
Quand venez-vous? Prévenez-moi au moins la veille, afin que je puisse vous faire dire où je serai.
Bien à vous, A.-E. Portalis.
Je partis pour Gien, Le lendemain soir, sans qu’aucun incident nouveau se fût produit, sans m’avoir rien fait dire, sans avoir prévenu personne, M. Pereire assignait la Société du XIX^ Siècle en déclaration de faillite devant le tribunal de commerce de la Seine pour le mardi suivant.
Aussitôt après avoir reçu ma visite, M. Pereire s’était abouché avec les gens du Petit Journal et avait fait avec eux un traité dont j’ignore les conditions; mais ce que je sais, ce qui est un fait positif, c’est que le Petit Giennois^ fondé tout exprès pour combattre ma candidature, publiait
(1) M. Louis Terrier était alors romistre du commerce et de l’industrie. Il était rédacteur au XIX* Siècle quand M. Dupuy l’avait appelé à faire partie de son cabinet.
dans son numéro, daté du 5 août, une dépêche de Paris annonçant que le XIX^ Siècle venait d’être assigné en déclaration de faillite. L’article était intitulé : Fini Portalis (1). Il fut envoyé, colporté, crié dans tout l’arrondissement. Les journaux du département hostiles à ma candidature le reproduisirent. On répandait en même temps le bruit qu’à la suite de cette demande en déclaration de faillite, j’allais être arrêté. Le secrétaire de la rédaction du XIX^ Siècle, M. Danthesse, m’écrivait à la date du 28 juillet :
Mon cher directeur,
... Dugas (2) a vu aujourd’hui Desponds (3), qui Ta mis au courant d’un bruit bizarre que M. Alasseur fait courir dans l’arrondissement de Gien. Il paraît que vous serez ARRÊTÉ avant le 15 août! C’est monstrueux, dit Dugas, comme moyen électoral, ’ je trouve cela idiot...
Croyez, mon cher directeur, à tout mon dévouement.
Danthesse.
Ce n’était pas si idiot : c’est grâce à ces moyens que M. Alasseur l’a emporté.
Ainsi, M. Pereire ne se contentait pas de manquer cyniquement à la parole qu’il m’avait donnée, il se faisait le complice de la plus dégoûtante manœuvre électorale, il fournissait les éléments de cette manœuvre à mes adversaires, il se livrait, enfin, contre un homme qu’il n’avait jamais vu qu’une fois dans sa vie, contre lequel il n’avait aucun grief, qu’il venait d’assurer de sa sympathie, auquel il venait de demander un service, à la plus lâche et à la plus ignoble des agressions.
(1) Petit Giennois du 5 août, !• page, 3« colonne.
(2) M. Dugas était un des rédacteurs judiciaires du XIX* Siècle,
(3) M. Anatole Desponds, frère de M. Albert Desponds, ancien conseiller général de Châtillon-s/-Loire.
l’affaire DR LA TRANSATLANTIQUE. — LES INCULPATIONS. 345
A partir de ce moment, il ne cessa plus de faire cause commune avec le Journal^ son ennemi de la veille. Mais sa demande en déclaration de faillite fut repoussée et il fut condamné aux dépens. Le Siècle avait, avant le jugement, payé 52,00^^ francs. Il restait en litige une somme de 18,000 francs pour laquelle il y avait contestation cnt^e la Société de papeterie et la Société du Siècle.
Quatre ou cinq mois après que M. Pereire m’eut fait — qu’on me passe l’expression — cette inqualifiable saleté, mon frère, M Joseph. Portai!'", me présenta M. Le Roy, qui m’offrit de faire paraître une série d’articles sur la Compagnie Transatlantique. La question était intéressante, la prochaine expiration des traités qui liaient l’Etat à la Compagnie Transatlantique pour l’exploitation des services posûaux de la Méditerranée donnait à ces articles une grande actualité. J’étais libre de toute attache et de toute reconnaissance à l’égard de M. Pereire. Je n’avais aucune raison pour ne pas accepter les propositions de M. Le Roy : je les acceptai.
Les associés de M. Pereire continuèrent de leur côté leur guerre de procès. C’est, comme je l’ai dit, sur une de leurs assignations que fut copiée l’assignation du procès Rousseau.
CINQUIÈME INCULPATION. — MON ENTREVUE AVEC LE DIRECTEUR DE l’eXPRESS-FINANCE.
Le tribunal de commerce rendit son jugement dans cette affaire le 23 juillet 1894. Le réquisitoire et le jugement de la 8® chambre, du 24 octobre 1895, disent qu’à ce moment :
« Un ralentissement se produisit dans les attaques du XTX® Siècle contre la Compagnie Transatlantique, mais que dès le 10 août, Portalis publiait un article contenant cette
phrase où la menace apparaît de nouveau clairement : «Justement respectueux de nos propres vacances, nous avons depuis le jugement, qui coïncidait avec notre villégiature, ramassé tout ce qui nous reste à dire pour l’automne I »
Ainsi, d’après la nouvelle jurisprudence, cette simple phrase perdue au milieu d’un long article constitue la menace de révélations ou d’imputations diffamatoires. Mais pour apprécier toute la beauté et tout le danger de cette manière de juger, il faut savoir :
1° Que cette phrase n’est pas de moi;
2® Que les conditions et le but dans lesquels elle a été écrite sont le contraire de ce que disent le tribunal et le jugement.
Les articles sur la Compagnie Transatlantique et sur les services maritimes postaux de l’Algérie et de la Tunisie s’étaient succédé chaque semaine à peu près sans interruption, malgré les graves événements dont le récit remplissait les colonnes des journaux : le procès et l’exécution de Caserio, le procès des Trente, etc. Dans le XIX^ Siècle^ du 1 1 août, avait paru un article intitulé : La Compagnie Transatlantique eiles services postaux (TA Igérie ^às^ns lequel il était dit que <• M. Pereire était de tous les concessionnaires possibles nécessairement le plus cher, maritimement le moins compétent, financièrement le moins solide, et qu’il ne pouvait triompher à l’adjudication qu’à la condition de s’y présenter tout seul mais ces articles n’étaient pas, comme ceux du commencement de l’année, surtout consacrés à l’examen des bilans de la Compagnie Transatlantique. Us traitaient de questions plus générales et demandaient moins de travail, ce qui s’explique par ce fait tout simple qu’à ce moment M . Le Roy était en vacances.
Le 16 août, — et non le 10 — M. Le Roy envoyait au