‹ Un guet-apens judiciaireChapitre 28 sur 47 · L*AFFA1RE DE LA TRANSATLANTIQUE. — LES INCULPATIONS · texte numérisé non relu

L*AFFA1RE DE LA TRANSATLANTIQUE. — LES INCULPATIONS

X/X® Siècle un long article à propos du jugement qui avait condamné M. Rousseau :

«... M. Rousseau, dit M. Le Roy, n’a ait fait en somme que reproduire nos propres dires... Le tribunal a entendu nous condamner autant ; inon plus que lui, puisque ce sont tous nos arguments que les juges ont essayé de casser sur le dos de leur justiciable. Après cette cri de exécution, on pouvait donc croire que les actions de M. Pereire, parlaitement nettoyées de toutes nos méchancetés, allaient rebondir aux plus hauts cours du passé par la seule force de la chose jugée.»

L’impartialité du tribunal, continue M. Le Roy, est bien connue, mais son autorité cependant est moins considérable, quand c’est en matière pv .*ement maritime et sur des points de fait exclusivement de métier et d’expérience professionnelle, un ancien marchand de soieries, un ju f voué au commerce des diamants, un fabricant de fermetures pour boutiques et un horloger qui condamnent un vieil armateur, car ce sont nos j uges .

M. Le Roy répète ensuite qu’il s’attendait à une hausse subite, irrésistible et foudroyante. M. Pereire, d’après lui, aurait fait tout ce qu’il aurait pu II ne se serait pas épargné, il serait allé lui et ses amis tambourinant la condamnation et exhortant les acheteurs.

Mais, ajoute M. Le Roy, rien n’y a fait: le jour du jugement, les actions valaient environ 320 francs. Elles gravitent maintenant autour de 295 francs — tantôt un peu plus, bientôt beaucoup moins.

Et nous n’y sommes pour rien : car justement respectueux de nos propres vacances^ nous avons depuis le jugement qui coïncidait avec notre villégiatura ^ ramassé tout ce qui nous reste à dire pour V automne^ pour cette saison mélancolique où le jeune malade voudra sans doute parcourir encore avec nous,

Le bois cher à ses premiers ans.

Le bois de sa comptabilité.

M. de Vol taire, qui avait infiniment d'esprit, l’a fort bien dit;

il y a quelqu’un qui a plus de maVice que les plus vieux armateurs, plus de nez que M. Pereire^ nlus d’aut >rité que les juges même consulaires : ce quelqu’un, c est tout le monde.

Or, c’est tout le monde qui est l’auteur de la continuation de cette baisse impolie. Nous signalons hautement ce nouveau complice ‘ la v'ndicte du Hbunal de commerce. Peut-être cette délation, dénuée de toute noblesse, nous rendrait-elle quelque crédit auprès des juges. « Tout le monde -, nous n’né -citons pas à le dire, est animé du plus mauvais esprit à l’égard de M. Pereire. « Tout le monde •• n’a même pas attendu l’analyse que nous lerons des vingt-deux pages du jugement (quand nous aurons pu les obtenir) pour se faire une opinion à lui. C’est scandaleux! «Tout le monde serait anarchiste, que cela ne nous étonnerait pas. En tout cas, c est à vérifier avec soin.

Ainsi s’expliquerait que « tout le monde »* refuse obstinément à M. l’ereire la confiance que ses actionnaires lui ont votée à l’anaiiimité, que les juges du tribunal de commerce lui ont confirmée, cette confiance, enfin, qu’il mérite si bien comme nous no nous sommes jamais lassés de le démontrer Ah ! mes juges, le grand coupable, l’auteur de tout, celui qu’il faut atteindre, ce nest pas l’actionnaire (M. Rousseau), ce n’est même pas nous ; c est tout le monde. Ecce homo ! Quand vous le tiendrez celui-là, ne vous lavez pas les mains. Même si elles sont malpropres, tapez ferme. Ce sera le moment et vos coups porteront juste .

Car enfin, cette condamn?^tion à 20,000 francs de dommages et intérêts, ça n’a pas de portée. M. Pereire demandait 100,000 francs, ça n’avait pas de sens. . .

Et M. Le Roy continuant sur ce ton longtemps encore conclut en disant que pour sauver la Compagnie Transatlantique, il faudrait non pas 20,000 francs ni 100,000, mais 47 millions, somme selon lui nécessaire à la reconstitution du fonds d’amortissement.

Le parquet n’avait pu piquer la phrase qu’il a incriminée au beau milieu de cet article sans le lire. Il savait donc dans quelles conditions elle avait été écrite et dans

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quel but. Il savait, de plus, .que l’article n’était pas de moi, qu’il était de M. Le Roy, et que la phrase incriminée avait très bien pu m’échapper. J’avais dans la compétence de M. Le Roy aussi bien que dans son art d’écrire, la plus absolue confiance et jamais je ne lisais ses articles en manuscrit. Je n’ai connu la phrase en question que par le jugement du 24 octobre 1895, mais si je l’avais lue auparavant, du diable si je l’aurais remarquée et si je me serais douté qu’elle pouvait un jour servir à me faire pendre. « Donnez- moi, disait Laubardemont, une ligne la plus indifférente de la main d’un homme et j’y trouverai de quoi le faire pendre. »* Avec la nouvelle jurisprudence, il n’est même plus besoin que « la ligne la plus indifférente « soit de la main de l’accusé, elle peut être de la main d’un autre.

Le jugement du 24 octobre considère donc cette ligne indifférente, qui n’est pas de moi, que je n’ai ni remarquée ni même lue, comme une menace de moi, et il continue :

Attendu qu’à la suite de la publication de cet article, Portalis jugeant le moment opportun pour revenir à la charge (la première charge, c’était ma visite à M. Pereire), a, en septembre, sollicité et obtenu une entrevue avec le sieur Haguet, ami intime de M. Pereire, à qui il a cyniquement proposé, moyennant le versement d’une somme de 75,000 francs, de cesser les attaques contre la Compagnie Transatlantique et même de les retourner contre certaines Compagnies rivales.

L’histoire de la proposition que j’aurais faite à M. Haguet vaut l’histoire du vol de la souscription de Vienne, ou l’histoire de mon association avec de Clercq pour le chantage Hemerdinger, ou l’histoire de la mission que j’aurais confiée à de Clercq d’aller demander de l’argent à M. Isidore Bloch pour cesser la campagne contre les cercles. Le témoignage de M. Haguet vaut ceux de de Clercq et de Pont-J est.

SO

UN GUET’APfîNS JUDICIAIRE.

Le seul fait vrai dans cette histoire est mon entrevue avec M. Haguet chez M. Dromel.

M. Dromel, que je ne connaissais pas même de nom, était venu me trouver au X/X® Siècle, Il m’avait d’abord proposé des articles sur la question sociale, puis sur les questions économiques. Je lui avais répondu, comme je le faisais toujours en pareil cas, qu’il m’apporte des articles, que je les lirais et que, s’ils me paraissaient intéressants, je les insérerais. Il m’en apporta plusieurs sur divers sujets. Je crois que j’en ai inséré cinq ou six.

Un jour, U me parla de la campagne de la Transatlantique et me dit que le directeur d’un journal financier, dont il était, lui, Dromel, le principal rédacteur, V Express- Finance^ pourrait me donner sur la Compagnie Transatlantique des renseignements intéressants et me dire des choses que j’ignorais. Je lui répondis ; Qu’il vienne! je le recevrai.

Quelque temps après, M. Dromel me dit que le directeur de V Express -Finance craignait de se brouiller avec la Compagnie Transatlantique en venant au X/X® Siècle et il m’offrit de venir chez lui. M. Dromel, avec sa tête chenue, ne m’avait pas l’air d’un homme à jouer le rôle de traître. Comme je n’avais d’ailleurs rien à cacher, rien à dissimuler, j’étais absolument sans méfiance. L’idée que cette entrevue pouvait être un piège ne me vint pas. On prit rendez-vous et j’allai chez M, Dromel au jour dit, croyant aller chez un journaliste pour y rencontrer un autre journaliste.

M. Dromel me présenta M. Haguet. Nous causâmes. M. Haguet me donna sur la situation de la Compagnie Transatlantique quelques détails intéressants et qui mour traient un homme au courant de la question. On parla de l’amortissement, de la vitesse des compagnies marseil-

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laîses. J’en profitai pour lui répéter ce que je disais â tout le monde, quand l’occasion s’en présentait, que le XIX^ Siècle avait conservé toute son indépendance et que sa campagne était complètement désintéressée. On a vu, par « l’attendu « cité plus haut, comment M. Haguet a traduit ce passage de notre conversation : j’avais dit que le XIX^' Siècle était libre de toute attache avec les sociétés marseillaises, il m’a fait dire que le XlX^ Siècle était prêt à se tourner contre elles.

Au cours de la conversation, j’eus l’occasion de dire que si M. Péreire apportait dans l’administration de la Compagnie Transatlantique autant de mauvaise foi et de déloyauté qu’il en avait montré dans ses rapports avec moi, je plaignais les actionnaires de la Transatlantique. A l’appui de cette opinion, je rappelai que pour me faire échouer aux élections de 1893, dans l’arrondissement de Gien, il s’était prêté à la plus déloyale des manœuvres ; que, manquant à la parole qu’il m’avait donnée, il avait assigné le XIX^ Siècle en déclaration de faillite et qu’il l’avait forcé à payer 52,000 francs du jour au lendemain sur 72,000. Tout cela fut dit devant M. Dromel, et M. Haguet étant parti en même temps que moi, je le lui répétai dans l’escalier.

Ici encore, on aperçoit clairement la génération du faux témoignage. J’avais dit que M. Pereire avait forcé le XIX^ Siècle à lui payer du jour au lendemain 52,000 francs sur 72,000. M. Haguet s’empare de cétte parole «t me fait dire que si M. Pereire veut donner au XIX^ Siècle 75,000 francs, le XIX^ Siècle cessera la campagne. La manière dont on travestissait ma pensée et mon langage était d’autant plus perfide que le propos qui m’était prêté avait l’air de cadrer avec les prétendues menaces que M. Girard aurait faites à M. Ronchet en 1892.

Un président de tribunal me disait tin jour qu’en police

correctionnelle on n’entendait presque jamais que de faux témoins. Cette déclaration me stupéfiait. Je la comprends maintenant. M. l’avocat général Jean Cruppi, dans sa récente étude sur la cour d’assises de la Seine, fait cette observation très juste que devant la justice criminelle chacun se soucie beaucoup moins d’établir une preuve que de produire des effets. C’est tout aussi vrai, plus vrai peutêtre pour la police correctionnelle que pour la cour d’assises. La grande préoccupation des témoins, du ministère public, du président, du tribunal lui-même dans son jugement, est de produire des effets. M. Dromel n’aurait jamais consenti, je n’en doute pas, à faire un faux témoignage caractérisé, mais il n’était pas fâché, tout en étant agréable à ses patrons, de produire son petit effet. Il imagina de dire dans sa déposition que j’avais « l’air inquiet et que je regardais anxieusement s’il n’y avait pas quelqu’un de caché derrière les tentures >». Il n’en a pas fallu davantage pour que les journaux amis de la Compagnie lui fissent un succès. Je crois pourtant me souvenir que dans la salle à manger où me reçut M. Dromel, il n’y avait pas de tentures.

M. Haguet aussi a produit son effet en déposant que, pour lui parler sans ambages, j’avais attendu d’être seul avec lui dans l’escalier. On a fait sur cet escalier un tas de plaisanteries. LI. le substitut Guillemin a dit que j’avais eu « l’esprit de l’escalier « . Quand l’occasion se présente de rire aux dépens de l’accusé, c’est une joie pour le ministère public, pour le président, pour les journalistes, pour tout le monde.

Mais où était la preuve que M. Haguet disait la vérité? Autrefois, quand on voulait accuser quelqu’un de chantage, on s’arrangeait pour avoir des témoins qui entendissent ce que disait le maître-chanteur. Maintenant, on écarte soi-

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gi;ieusement les témoins. Puisqu’avec la nouvelle jurisprudence, tout accusateur, quel qu’il soit, est cru sur parole, à quoi bon des témoins? Il est infiniment plus commode ec plus sûr de n’en pas avoir. M. Haguet, par exemple, s’est bien gardé de dire que je lui avais fait une proposition quelconque devant M. Dromel. Il aurait d’abord fallu obtenir de M. Dromel qu’il fît un faux témoignage et M . Dromel aurait pu ne pas y consentir. Entre le témoignage de M. Dromel et celui de M. Haguet, il aurait pu y avoir des contradictions. Il valait bien mieux inventer le « coup de l’escalier ». Dans l’escalier, il n’y avait plus personne que M. Haguet et moi. Il pouvait mettre dans ma bouche les propos les plus absurdes. J’étais absent, il ne craignait donc aucune contradiction.

Il n’y avait à l’appui du témoignage de M. Haguet aucune espèce de preuve.

Quelle raison a-t-on au moins de croire à sa sincérité? Il est, dit le jugement, l’ami intime de M. Pereire. Je n’en savais rien et j’aurai à revenir tout à l’heure sur cette particularité, mais elle est loin d’être un argument décisif en faveur de la sincérité de M. Haguet.

Ce que ne dit pas le jugement, c’est que M. Haguet est le propriétaire et le directeur d’un petit journal financier qui ne contient rien qu’un bulletin financier, et qui, comme tous les journaux de ce genre, ne vit que des lioé* ralités des financiers. Il reçoit une subvention de 150 fr. par mois de la Compagnie Transatlantique. Ce n’est pas une garantie d’indépendance. Dans l’affaire de la Transatlantique comme dans l’affaire des Cercles, on n’a entendu comme témoins que les plaignants ou des personnes aux gages des plaignants.

Quant à moi, je nie le propos que me prête M. Haguet, et j’ajoute que ce propos je n’ai pas pu le tenir. Jamais, pendant les trente années de ma carrière de jounialiste,

je n’ai propose à personne de lui vendre le silence de mon Juunial. Si j’avais voulu faire une proposition de ce genre à ia Compagnie Transatlantique, aurais-je choisi M. Haguet pour ambassadeur? Le jugement prétend qu’il est l’ami intime de M. Perdre. Il me l’apprend, M. Haguet ne porte pas cette qualité écrite sur sa figure. Il ne s’est pas vanté devant moi de cette intimité, et je ne pouvais pas supposer que cet infime journaliste financier pût être l’intime ami de ce roi de la finance.

M. Haguet ne s’est donné à moi ni comme le représentant de M. Pereire ni comme représentant de la Compagnie Transatlantique^ Pourquoi donc lui aurais-je fait des propositions et à quel titre les aurait-il écoutées?

L’accusation prête successivement à Tâccüsé tous les caractères, le peint de toutes les couleurs, l’afFuble do tous les costumes, lui donne toutes les postures selon les besoins de son argumentation ; tantôt elle fait de moi un homme « à grandes allures «, « très arrogant »», « très fier «, « très intelligent « très fort « — c’est la note du réquisitoire de M. le substitut Thomas, — tantôt elle me représente comme sollicitant humblement une entrevue du directeur de V Express-Finance et fait de moi le dernier des serins .

La vraisemblance pourtant a des limites qu’on ne devrait pas dépasser : c’était la première fois que je me trouvais en face du directeur de V Express-Finance. J’avais toutes sortes de raisons pour me défier de lui et j’aurais été dire à ce journaliste inconnu : « Vous savez, le XIX^ Siècle est à vendre. Sa campagne contre la Compagnie Transat lantique n’est qu’une campagne de chantage . Pour 75,000 francs, la Compagnie Transatlantique aura son silence quand elle voudra. Réf>otcz-;e à qui vous voudrez... *»

l’affaire de la transatlantique. — LES INCULPATIONS. 35o

\ Non, la bourde est trop grossière, aucun homme de bonne foi ne l’avalera jamais. M. Haguet était à mes yeux un journaliste financier qui pouvait me donner, sur une question dont je m’occupais, des renseignements intéressants, c’est pour cela que je l’ai vu, c’est dans c« sens que je lui ai parlé. J’ignorais qu’il fût un mouchard de M. Pereire, capable, comme tout mouchard, de broder, d’inventer, de mentir pour être agréable à son patron.

Ce qui suit achèvera de démontrer quelle confiance méritent les témoins de M. Pereire.

L’affaire de la Transatlantique.

2'^ Les chantages de M. Pereire.

Pour atteindre les compagnies marseillaises. — Le bout de roreille. — M. Pereire démasque son jeu. — IncerlitudcvS du parquet. — Les dessous d'une instruction. — Accusations de chantage contre les armateurs marseillais et contre les membres du Parlement. — Les dessous d'une convention postale. — M. Lajeune-Vilar proteste contre l’indulgence de la justice. — Entrevue de M. Eugène Pereire et de M. Camille Pelletai!. — La campagne des socialistes. — Dopfferiana. — M. Dopffer accusé de déni de justice et de forfaiture. — M. Drumont appuie M, Rouanet. — On répond en poursuivant le Z/X® Siècle. — i.e procès oe MarseDle. — Changement d’attitude de M. Pereire. — On propose un marcha à M. Oirard. — Donnant, donnant. — Visite de M. Ronchet à M. Girard. — M. Dopffer est un monstre. — Remise du procès de Marseille. — Nouvelles propositions de M. Lajeune- Vilar. — Mentez ou vous serez condamné. — La plaidoirie de M® Andrieux. — Il y a un maître-chanteur.

Le procès de chantage contre le XIX^ Siècle a étc% comme je l’ai dit, imaginé pour atteindre les compagnies marseillaises.

Le but poursuivi apparaît dès le premier article de dénonciation écrit par M. Lajeune-Vilar, sous l’inspiration de M. PereiiC' et publié dans le Journal du 30 novembre 1804, article qui, aiiwd que M. le substitut Guillemin

LES CHANTAGES DE M. PEREIRE

\ et M. le président Couturier Tout déclaré, ont motivé les poursuites.

Sous l’inspiration de M. Portalis, dit l’article, un ayndicat se forma donc. Et dans ce syndicat entrèrent, paraît-il, des armateurs très importants, membres des conseils d’administration de plusieurs compagnies maritimes de navigation de Marseille et du Havre, dont nous pourrions donner les noms. On cite, notamment, les noms de MM. M..., E..., T..„ G..., etC. S.P...

On ne devait plus se contenter des attaques quotidiennes des articles du XIX^ Siècle; il s’agissait, pour leur donner une consécration, d’influencer les actionnaires et obligataires de (a compagnie en amenant une baisse sur toutes les actions et obligations.

Portalis était naturellement intéressé dans les opérations do ce syndicat, sans préjudice du bénéfice qu’il aurait retiré et qui lui était promis si les syndicataires aboutissaient à ruiner la compagnie, à la culbuter, à s’emparer de son matériel et à la reconstituer (^).

Je ne m’attarderai pas à réfuter tous les mensonges contenus dans cet article qui a servi de base à l’accusation, il me faudrait relever chaque phrase, chaque mot. Je me contenterai de répéter, une fois pour toutes, que je n’ai jamais eu aucun rapport soit directement, soit indirectement avec les compagnies marseillaises. On a dit et on a cherché à prouver que M. Le Roy était d’accord avec elles : on n’y a pas réussi. Ma conviction est que cet accord n’a jamais existé. Si en tout cas il avait existé, c’eût été sans que j’en sache rien.

(1) M. Lajeu ne- Vilar, dans son livre, rôpMe les mêmes choses: « M. Portalis, dit-il, s’était entendu avec un groupe de financiers et d’armateurs ** et il ajoute : « M. Pereire, s’il voulait parler, pourrait citer les noms de divers autres personnages qui ont tenté aussi de le faire chanter. » [Les coulissés de la presse, p. 212.)

Pourquoi M. Pereire n’a-t-il pas voulu parler ? Pourquoi n’a-t-il dénoncé que le XIX* Siècle qui, lui, n’a jamais cherché à le faire chanter i II le sait bien.

On a dit aussi que mon frère Joseph Portalis, qui m’avait présenté M. Le Roj, avait fait un voyage à Marseille pendant la campagne du XIX^ Siècle, Mon frère est commissionnaire en métaux, il s’occupe de trouver du fret pour les navires. Chaque année, il fait plusieurs voyages au Havre, à Nantes, à Marseille. On a dit qu’il avait vu à l’un de ses voyages à Marseille un des administrateurs d’une des compagnies marseillaises. C’est possible, mais ce qui est certain, c’est qu’il ne m’a jamais parlé de cette entrevue.

Quant au syndicat que j’aurais organisé, c’est une ridicule invention de MM. Pereire et Lajeune- Vilar. Depuis 1869 — c’est-à-dire depuis vingt-six ans — je n’ai ni fait une opération de bourse, ni touché une carte. Puisque les perquisitions sont à la mode, on peut consulter les livres des agents de change et des coulissiers, on îi’y trouvera pas mon nom.

Dans sa déposition du 7 mars devant M. DopfFer, M. Pereire déclare :

Il me paraît que Portalis et Girard avaient un double mobile : le chantage à notre préjudice et le gain des sommes d'argent versées par des personnes ou des sociétés nous faisant une concurrence déloyale, , .

On voulait ruiner notre compagnie (^).

Le lendemain 8 mars, M* Lajeune-Vilar fait la même déposition que son chef de file, mais il précise davantage :

Portalis et Girard se faisaient payer par un syndicat de compagnies rivales.

On disait à la Bourse que le syndicat était composé de MM. Es lier et Touache, Gouin, Gaillol et S^-Pierre et autres armateurs de Marseille (2).

Plus tard, après que notre procès avait été jugé et que

P) DépositiondeM. Pereire devant M. DopIfer.Ie? marsl895, cote 12. (2) Déposition de M. Lajeune-Vilar devant M. Dopffer, le 8 mars 1895.

LES CHANTAGES DE M. FEREIRE

nous avions été condamnés, M. Pereire, démasquant son jeu, écrivait au président de la 3® chambre du tribunal civil de Marseille, M. éibram, la lettre suivante qui a été lue à l’audience du II décembre dans le procès des armateurs marseillais contre le Journal :

« Paris, 9 décembre 1895 •* Monsieur le président,

« J’ai le regret de ne pouvoir me rendre à Marseille, pour témoigner dans le procès intenté au Tournai^ et je joins à cette lettre un certificat de mon médecin attestant que des douleurs rhumatismales m’empêchent d'entreprendre ce voyage. Je viens de relire attentivement l’article incriminé!*), et 'e puis affirmer Vexactitude de la plwpart des faits qui s y trouvent mentionnés .

« Le dossier constitué pour le procès Portalis et Girard pourrait fournir au tribunal des 'preuves de V intervention des compagnies marseillaises, car ce dossier contient de nombreux documents que j’ai remis moi-même à M. le juge d’instruction Dopflèr et qui ne lai^ent pas de doute sur le caractère de cette inteh'vention .

« Quant à moi, voici ce que je sais personnellement : Cité devant M. Dopffer, j’ai été confronté successivement avec M. Girard, qui a avoué devant moi que les articles lui étaient apportés tout faits et gratuitement par M. Le Roy, et qu’ils étaient insérés dans le XIX® Siècle. Chaque numéro qui contenait ces articles était envoyé à 3,000 ou 4,000 exemplaires aux représentants des compagnies de navigatioiv à Marseille et à Alger. Je demandai alors à M. Girard s’il opérait gratuitement ces envois, à quoi il répondit « qu’il était marchand de papier, et qu’il vendait son papier à qui le lui payait *». Après l’interrogatoire de M. Girard, j’ai assisté à celui de M. de Clercq. On a présenté à ce dernier un spécimen de l’écriture de M. Le Roy, et il a reconnu que cette écriture était celle des 55 articles publiés contre la Compagnie Transatlantique .

n OA trouvera ytu» U>m arliela.

Après la sortie de ces deux messieurs, je fis observer à M. Doplfer que, si Portalis et Girard avaient tenté de faire chanter la Compagnie Transatlantique et moi, il résulterait, de ce que nous venions d’entendre, que les compagnies marseillaises concurrentes pourraient être, à juste raison, consù dérées comme complices de ces attaques .

Pendant le cours de cette campagne, j’ai reçu de mes différents agents et inspecteurs de nombreux rapports me faisant connaître que les numéros contenant des diffamations étaient envoyés par les soins de MM. les agents des compagnies syndiquées dans toute l’Algérie, aux représentants actionnaires et obligataires de la Compagnie transatlantique. J’ai remis la plupart de ces documents à M. Dopffer. Enfin, s'il est vrai que ATM. Portalis et Girard ont cherché indirectement à tirer quelque argent de ma société, il est certain qu'au plus fort de la campagne contre nous, les compagnies syndiquées ont fait des tentatives directes pour nous amener à composer avec elles, en vue de l'adjudication des services postaux de V Algérie.

Deux démarches ont été faites, l’une à mon bureau et l’autre chez moi, par un personnage accompagné d’un de ses amis, pour me faire savoir que si la Compagnie Transatlantique consentait à donner aux compagnies 200,000 francs par an pendant la durée de la concession future, ces compagnies se retireraient de la lutte. Le personnage en question est allé encore, après l’adjudication, trouver chez lui le commandant Lota, commandant l'Eugène Pereire, et lui a laissé entendre que, si • son patron voulait faire allouer 300,000 francs par an à la compagnie mixte, pendant la durée de la concession, pour les lots dont elle était adjudicataire, celle-ci les céderait tous à la Compagnie Transatlantique ». Le commandant Lota m’a immédiatement envoyé un rapport à ce sujet.

En ce moment même, un projet de loi, consacrant pour Hivans la liberté des services d’Algérie, est présenté au Parlement, et des démarches ont été faites auprès de moi pour me faire comprendre que si je consentais a faire un traité de fret AMec h» compagnie mixte et à lui accorder 300,000 iiancs par

LES CHANTAGES DE M. PKREIRE. 361

an pendant éix ans, elle se faisait forte, par l'influence de ses amis, de faire transformer par le Parlement le système de la liberté en une concession avec subvention en faveur de ma compagnie.

Toutes ces tentatives ont été repoussées par moi. De plus, on m’a fait demander d^ différents côtés, pendant la campagne du XIX^ Siècle^ si la Compagnie Transatlantique consentirait à vendre ses paquebots à la compagnie mixte ; on avait échoué dans le projet primitif, qui consistait à demander aux tribunaux la liquidation de la Compagnie Transatlantique, d’où la vente de son matériel et l’achat de sa flotte pour prendre ensuite sa place aux adjudications.

M . Le Roy prétend n’avoir jamais réclamé d’argent pour ces nombreux articles. Or, ces articles constituent un travail con* sid^ rable. Une partie de ce travail repose sur des documents puisés par M. Le Roy dans les archives de la compagnie, et une autre partie est la reproduction presque littérale d’une brochure fort étudiée, due à la science de M. Gouin, administrateur directeur de la Société des transports maritimes.

Cette brochure, qui a été envoyée aux journaux de Paris et de province, aurait pu, du reste, donner lieu à une réclamation de la part de la Compagnie Transatlantique, et il eût été intéressant de savoir si M. Olive, l’imprimeur, en aurait assumé la responsabilité.

Est-il raisonnable de supposer que M . Le Roy, qui consacre sa vie à soutenir sa famille, ait perdu son temps à faire, sans rémunération aucune, cinquante-cinq articles, lorsque pendant vingt ans il avait gardé le silence ?

De plus, peut-on croire que M. Gouin, dont les instants sont si précieux, ait consacré un temps considérable à grouper des chiffres et à analyser tous les détails de la situation financière de la Compagnie Transatlantique en comparant ces chiffres à ceux des principales compagnies? Qu’il ait fait les frais de cette brochure et tout cela, comme M. Le Roy, dans l’intérêt public?

Il y avait, suivant mol, vaste complot pour ruiner la

SI

Compagnie Transatlantique et reprendre toutes ses concessions .

Veuillez agréer, monsieur le président, l’assurence de mes sentiments de haute considération .

Eugène Pereire.

On remarquera que M. Pereire qui, dans ses premières accusations de chantage contre le XIX*^ Siècle^ avait été si net, n’affirme plus qu’il ait été de la part de 'd. Girard ou de ma part l’objet de tentatives d’extorsion de fonds. S'il est vrai, dit-il, que MM. Portalis et Girard ont cherché indirectement à tirer quelque argent de notre société... mais ce qu’il affirme formellement, c’est qu’il a été l’objet de tentatives de la part des compagnies de Marseille.

L’instruction du procès intenté au XIX^ Siècle pour tentative d’extorsion de fonds au préjudice de la Compagnie Transatlantique avait été ouverte au lendemain de l’article de M. Lajeune -Vilar. Le premier interrogatoire de M. Pereire est du 3 décembre 1894.

Au bout de six mois, au commencement de juin 1895, on se demandait encore si le procès viendrait ou ne viendrait pas.

Depuis des mois, M. Girard n’en avait plus entendu parler. L’opinion la plus répandue était que les poursuites seraient abandonnées faute de preuves et qu’une ordonnance de non-lieu allait être rendue.

Mais le jour approchait où la Chambre allait être appelée à discuter le renouvellement de la concession des services postaux de l’Algérie. C’est à ce moment que M. Pereire fit faire par M. Lajeune-Vilar l’article suivant, paru dans le Journal en première page le 5 juin :

LES DESSOUS d’uNE INSTRUCTION (9-

Dans une quinzaine de jours viendra, devant le tribunal

P) M. Lajeune-Vilar, dans sa dé[)Osition devant le tribunal de Mar-

LES CHANTAGES DE M. PEREIRE

correctionnel, le procès intenté à MM. Portalis et Girard, pour le chantage exercé par eux contre la Compagnie Transatlantique.

Ce procès réserve des surprises désagréables pour pas mal de gens. Et il faut encore constater, dans cette instruction, / l’intervention du gouvernement, ou plutôt du ministère de la justice, en faveur d’une certaine catégorie de personnalités qui | sont laissées au dehors de l’instruction, tandis qu’on réserve toutes les rigueurs de la loi pour Portalis, qui est à Buenos- Ayres, et pour Girard, qui moisit à Mazas, les deux boucs émissaires.

Le Journal a raconté le premier tous les détails du chantage 3xercé contre la Compagnie Transatlantique. Puis, le livre de M. Lajeune-Vilar, les Coulisses de la Presse^ a précisé les dessous de cet acte de banditisme éhonté y qui servait les intérêts de presses personnalités commerciales, adversaires de la Compagnie Transatlantique, au détriment de Vépargne frayiçaise.

MM. Portalis et Girard, lorsqu’ils avaient entrepris cette campagne, poursuivaient un double but : faire chanter M. Pereire de la forte somme de 200,000 francs, et, auparavant, se faire payer leurs attaques diffamatoires par un syndicat

armateurs marseillais , tous intéressés à empêcher le renouvellement du contrat postal de la Compagnie Transatlantique, dans la Méditerranée.

Lorsque M . Lajeune-Vilar a été appelé, pour l’instruction, dans le cabinet de M. Dopffer, notre confrère exigea du juge d’instruction, qui l’interrogeait sur les détails de l’affaire, de constater dans sa déposition les noms des armateurs qui avaient formé le syndicat de spéculation à la baisse, et dont il n’avait donné que les initiales dans son livre : « Ces gens-là ont fait perdre aux actionnaires et obligataires de la Compagnie Trans-

seille, le 11 décembre 1895, a dit, sans soulever aucune protestation du ministère public, qu’il avait pu avoir copie de l’instruction de M. Dopffer et que dans ce dossier il se trou vait des pièces importantes. Journal du 12 décembre 1895.) M* Andrieiix a répété la même chose. L’instruction n’est donc sefré* ' ««oMr les accusés ?

UN gukt-apens judiciaire.

atlantique, par la baisse qu’ils ont occasionnée, plus de 20 millions de francs ; ils sont certainement plus coupables, ou tout au moins autant, que MM. Portalis et Girard : je ne comprends pas qu’on poursuive les uns et qu’on laisse les autres tranquilles. Puisque vous exercez des poursuites, en vous basant sur ce que j’ai écrit, dit M. Lajeune-Vilar à M. Dopffer, j’entends dire le nom de tous ceux qui ont coopéré à ce scandaleux trafic, ou je ne dépose pas. »

— Mais vous pouvez avoir des responsabilités, dit M. Dopffer.

— Gela m’importe peu, répondit le témoin ; je suis sûr de ce que j’ai avancé : j’aurais le droit de faire la preuve, si besoin était.

Donc, les noms de ces armateurs, complices de MM. Portalis et Girard, se trouvent cités textuellement dans cette déposition.

Ce sont : MM. Mante, Estier, Gouin, Touacbe, Gaillol et Saint-Pierre,

Qu’a-t-on fait contre ces gros messieurs ?

Rien.

Pourquoi ? Est-ce parce qu’ils sont trop riches? ou bien parce qu’ils sont les amis et les protégés de puissantes personnalités parlementaires? Peut-être bien parce qu’ils sont l’un et l'autre.

Toujours est-il que les affirmations de M. Lajeune-Vilar ont été confirmées par l’instruction de M. Dopffer. Mais je crois savoir que les armateurs n’ont même pas été entendus comme témoins par le juge. Cependant, les découvertes faites par lui exigeaient tout au moins cette formalité. Mais les juges d’instruction sont trop les dociles serviteurs de la politique pour ne se laisser guider que par leur devoir strict et impérieux. Qu’on en juge par ceci :

Tous les articles parus dans le XTX® Siècle avaient été rédigés par l’ancien secrétaire général de la Compagnie Transatlantique, M. Georges Le Roy, et ce personnage îvait été l’âme véritable de la campagne menée par ce journal. C’était lui qui avait négocié l’affaire avec Portalis. C’était lui aussi q:ii avait fait l’accord avec le Syndicat des armateurs marseillais. Car les directeurs du XIX^ Siècle n’avaient accepté de faire la

LES CHANTAGES DE M. PEREIRE

campagne qu’on leur proposait qu’à la condition qu’elle leur serait payée d’avance. Ils n’étaient pas sûrs, en effet, de pouvoir faire chanter M. Pereire.

Girard, interrogé par M. Dopffer, déclara au début de l’instruction que les articles lui avaient été puyés par les Compagnies de na^dgation de Marseille syndiquées, lesquelles s’étaient engagées à prendre tous les jours quatre mille numéros du journal, pour les envoyer ou distribuer aux actionnaires, obligataires et clients de la Compagnie Transatlantique 0). Chaque article était donc payé 200 francs, sans préjudice des bénéfices à réaliser dans la spéculation de bourse. Girard déclara que l’auteur de l’article était M. Le Roy, lequel les lui avait apportés, et était le représentant du syndicat marseillais (2).

« Je suis marchand de papier. Je vends du papier. Je n’ai pas fait autre chose, dit-il, et c’est pour le vendre que j'ai inséré les articles que l’on m’envoyait. »

De Clercq 0, interrogé, répondit au juge qu’il ne connaissait pas non plus l’auteur des articles, mais qu’il reconnaîtrait son écriture s’il en voyait un spécimen. Tous les articles insérés étaient, d'aiHeurs, de la même écriture.

On montra alors à de Clercq une lettre de M. Le Roy à M. Pereire, dans laquelle il assurait le président de îa Compapagnie Transatlantique de son dévouement sans bornes pour

(1) M. Girard n’a jamais dit un mot de cela.

(2) C’est encore une invention de M. Lajeune-Vilar. On ne trouve rien de pareil dans aucune des dépositions de M. Girard.

(3) On ne pouvait manquer de faire figurer de Clercq, le mouton, dans le procès de la Transatlantique. On l’avait d’abord inculpé sans qu’on ait jamais su pourquoi, probablement pour l’avoir sous la main en cas de besoin. On s’est contenté de lui faire dire :

Sur interpellation : J'ai entendu dire à diverses personnes que Portalis et Girard voulaient faire marcher la Compagnie Transatlantique... J'ai entendu dire que de l’argent avait été donné par les compagnies rivales... Je crois me rappeler que dans les articles publiés par le XIX^ Siècle il y avait non seulement des attaques contre la Compagnie Transatlantique, mais des louanges pour les compagnies rivales.

Plus heureux que dans l’afifaire des cercles, de Clercq a bénéficié dans l’affaire de la Transatlantique d’une ordonnance de nondieu.

toute sa vie. Cette lettre avait été écrite lorsque M. Le Roy avait quitté la Compagnie Transatlantique et avait reçu pour viatique une somme de 15,000 francs.

Sans avoir vu la signature, de Clercq mit le doigt sur la lettre et déclara que tous les articles étaient de cette écriture.

La preuve de la complicité de M. Le Roy était donc établie. Et lorsque la confrontation eut lieu entre de Clercq et Le Roy, celui-ci, atterré par Févidence et la matérialité des faits, avoua.

Eh bienl M, Le Roy n’est pas poursuivi I Pourquoi? Parce qu’il a été dans toute cette histoire l’intermédiaire des gros armateurs de Marseille et que, si une poursuite était exercée contre lui, il faudrait nécessairement impliquer dans l’affaire ceux dont il avait été l’agent.

Est-ce cela la justice ? Les lois sont-elles simplement faites pour les comparses et non pour les grands? Et il faut remarquer que non seulement MM. Le Roy, Estier, Mante et consorts n’ont pas été simplement les complices du chantage, ils se sont rendus coupables d’un, autre délit : celui d’entente pour provoquer une baisse sur une valeur de bourse à l’aide de moyens frauduleux . Les petits actionnaires et obligataires, qui ont été pris de panique à la lecture des cinquante-cinq articles du XIX^ Siècle^ et qui ont vendu à bas prix des actions ou des obligations qu’ils avaient achetées près de 200 francs plus cher, n’ont-ils pas droit à être protégés par la justice ?

Dans le procès qui viendra vers la fin de juin devant la police correctionnelle, les trais coupables^ les plus dangereux ^ ne seront donc pas sur le banc des accusés. La justice de M. Trarieux les protège et les couvre.

Je dirai, dans un autre article, quels étaient les mobiles de la campagne du XIX^ Siècle, et qriels sont les personnages parlementaires qui se sont faits les protecteurs et leurs auxiliaires . Ce sera d^ autant plus intéressant à conter que tout cela jettera un peu de lumière sur la discussion qui va se produire à la Chambre pour le renouvellement des contrats postaux de la Méditerranée. *

Le lendemain 6 juin, le gérant du Journal recevait par ministère d’huissier la lettre suivante :

LES CHANTAGES DE M. PEREIRE

Paris, Grand -Hôtel, le 6 juin 1895.

Monsieur E. Robert^ gérant du journal le Journal,

106, rue Richelieu, Paris,

Le numéro du Journal du 5 juin contient, sous le titre : « Les dessous d’une instruction «, un article dont toutes les assertions sont complètement fausses en ce qui nous concerne. Cet article est injurieux et diffamatoire. Nous venons de prendre nos mesures pour qu’il soit poursuivi dans le plus bref délai devant la juridiction compétente. G*est la seule réponse qu’il nous convient d’y faire.

Veuillez insérer la présente dans votre plus prochain numéro, à la même place et en mêmes caractères que l’article auquel nous faisons allusion.

Agréez, Monsieur, nos salutations.

président ; Estier, vice-président; Touache, administrateur de la Compagnie de navigation mixte, (Marseille.)

En insérant cette lettre le 8 juin, le directeur du Journal , M. Fernand Xau, disait qu’il renonçait à publier le second article que lui avait remis M. Lajeune- Vilar. Cet article n’a donc pas été publié, mais il avait été imprimé. J’en ai trouvé une épreuve à la brosse, dans le dossier de M® Desplas, qui m’a été communiqué et je le transcris ici, malgré sa longueur, parce qu’il montre comment certains financiers s’y prennent pour enjôler la justice et la faire servir à leurs combinaisons. Plus on approche du jour où doit avoir lieu la discussion à la tribune de la Chambre, plus les vraies intentions de M. Pereire se précisent, mieux on voit pourquoi il a fait dénoncer le X/X® Siècle par M. Lajeune-Vilar et pourquoi il l’a dénoncé lui-même, plus les accusés du premier jour passent au second rang : ils ne sont plus que des comparses, des instruments secondaires et négligeables : ce sont ces compagnies marseillaises et leurs amis de la Chambre qui ont tout fait ; ce sont

elles, elles seules qu’on veut atteindre... Or, puisque l’entente entre le XIX^ Siècle et les compagnies marseillaises n’a jamais existé, puisqu’il a été prouvé par les débats et par le jugement du procès de Marseille, que c’est un pur roman dans lequel il n’y a pas un mot de vrai, quoi d’étonnant à ce que M. Pereire et ses témoins aient dit d’un bout à l’autre de cette affaire, comme sur ce point capital, le c’ontraire de la vérité?

Voici l’article imprimé et non publié de M. Lajeune- Vilar :

Les dessous d’une convention postale.

Le projet de convention postale^ intervenu entre le ministère des postes et la Compagnie Transatlantique^ et le procès en chantage intenté à MM. Portalis et Girard^ ont un lien commun . Ce lien est le Syndicat des compagnies marseillaises quif en 1894, était derrière la campagne faite par le XIXe Siècle et qui^ en ce momenty guide les décisions de quelquvs-uns des membres de la commission des services postaux^ Ces amis du Syndicat des compagnies marseillaises ne sont pas moins influents parmi les commissaires . Et il nfeyi faut pas davantage pour réunir une majorité capable de s'arrêter à des résolutions susceptibles de jeter le trouble et le désarroi dans tous les services maritimes organisés qui relient la France à VA Igérie.

Lorsque les armateurs de Marseille se sont syndiqués pour entreprendre une campagne contre la Compagnie Transatlantique dans le XIX® Siècle, leur but était de déconsidérer la Société, de provoquer la panique des actionnaires et d’occasionner une baisse des actions et des obligations. Puis, d’obtenir la liquidation et de racheter la flotte. La Compagnie de navigation mixte était ainsi assurée de rester seule soumissionnaire, d’écarter sa concurrente en la tuant, et d’obtenir alors des conditions excellentes pour son contrat. Le plan de campagne fut celui-là. Ponctuellement, il fut exécuté. Mais la Compagnie Transatlantique se défendit et elle fut assez heureuse et assez forte pour résister.

LES CHANTAGES DE M. PEREIRE

L’animosité des compagnies marseillaises provenait de ce que, à la fin de l’année 1893, la Compagnie Transatlantique, — ayant pressenti les projets de concurrence de ses associés, — s’était retirée du syndicat formé par les armateurs pour maintenir à un chiffre déterminé, et naturellement rémunérateur, le prix du fret.

La campagne du XIX® Siècle fut la réponse à la rupture de cet accord. Et l’entente entre les concurrents se fit dès ce moment contre la Transatlantique, dans le but de la démol r et de pouvoir ensuite être maîtres absolus de fixer à leur volonté le prix du fret commercial.

Quoique fort riches, les armateurs s’étaient parfaitement rendu compte qu’ils ne pourraient aboutir à ce résultat qu’après avoir ruiné la Compagnie Transatlantique. Peu importait, à ces gens millionnaires, les ruines qu’ils allaient amonceler. Ils n’avaient qu’un seul objectif : s’enrichir des ruines des autres et reconstituer ensuite une nouvelle société, ou augmenter le capital de la leur, grâce à l’achat d’une flotte existante, appropriée et organisée, qu’ils comptaient acheter pour rien et dont ils auraient fait apport dans une société pour un gros chiffre, c’est-à-dire pour sa valeur réelle. Le bénéfice de cette opération eût été considérable, et la ruine des actionnaires et des obligataires eût simplement profité à ces écumeurs peu scrupuleux.

Cette appréciation n’est pas seulement la mienne ; elle est celle qui est exprimée tout au long dans un jugement rendu contre le Journal de Cette, qui avait reproduit les articles contre la Compagnie Transatlantique et dont voici un considérant : « Le but de ces articles étant manifestement d’effrayer les actionnaires et obligataires, et par suite, de provoquer la baisse des valeurs de la Compagnie. »»

Un des directeurs de l’une des compagnies concurrentes, M. Gouin, mit lui-même la plume à la main et écrivit une brochure anonyme publiée sous ce titre : Questions maritimes. Et, pendant que toutes ces attaques se produisaient, violentes, acerbes, diffamatoires, les armateurs faisaient des efforts surhumains pour entrer en rapport avec là Compagnie Transat-

lantique et pour lui persuader qu’elle ne pouvait se sauver d’un désastre final qu’en eoncluant un accord avec le Syndicat marseillais. Ces démarches ont été multiples; mais, toutes, elh s ont été repoussées comme inacceptables, léonines et préjudiciables aux actionnaires.

S’il faut en croire les rumeurs qui circulent dans le monde parlementaire, certains députés se seraient faits, — inconsciemment peut-être (?) — les intermédiaires et les défensetirs de l'entente qu'il s’agissait d'imposer à la Compagnie Transatlantique Le cas échéant, il serait possible de préciser, de citer des noms et des faits.

Ce qui paraît certain, c’est que des démarches nombreuses ont été faites, et que toutes ces influences étaient mises en mouvement pour aboutir à conclure un arrangement qui était seulement profitable à la Compagnie de Navigation mixte. Ces influences se sont retrouvées aussi dans la commission parlementaire, mais là, il n’a plus été question de la Compagnie do Navigation mixte, de ses projets. On s’est plus spécialement attaché à rechercher et a grouper les intérêts qui pouvaient être en jeu, au point de vue électoral. On s’est bien gardé de dévoiler les véritables mobiles.

Une des preuves des efforts faits par la Compagnie de Navigation mixte pour s’entendre et traiter avec la Compagnie Transatlantique, résulte d’une lettre écrite en mai 189.5 par un gros négociant marseillais, ami des deux Compagnies. Cette lettre, adressée au président de la Compagnie Transatlantique et qui a été communiquée au ministre du commerce, était accompagnée d’un projet d’entente pour la convention des sei’vices maritimes de l’Algérie, et la base de ce projet consistait en ce que le lot attribué par l’adjudication, la lot de Constantino, à la Compagnie mixto fût cédé à la Compagnie Transatlantique.

Le chapitre premier de ce projet suffit- pour établir péremptoirement le but recherché par ses auteurs. Par ce chapitre, la Compagnie mixte s’engageait à céder son lot de Constantine à la Compagnie Transatlantique, qui se chargerait ensuite de l’exploiter, et en retour, cette dernière Société de ait payer à la première, et lui garantissait, jusqu’à concurrence de 300,000 fr., un dividende de 25 francs par action.

LES CHANTAGES DE M. PEREIRE

Ce projet, qui paraît émaner de MM. Mante et Estier, est une vraie merveille! Ces messieurs se faisaient adjuger un lot postal; ils ne devaient pas l’exploiter et ils étaient ainsi assurés d’avoir pour les actions de leur compagnie, qu’ils possèdent peut-être personnellement en majeure partie, — un dividende de 25 francs.

Qui aurait payé ce dividende ? Les actionnaires de la Compagnie Transatlantique. En soumissionnant, ils n’avaient donc pas l’intention d’exploiter. Ils n’en avaient pas les moyens, et le gouvernement n’a pas été dupe de cette manœuvre.

C’est donc sur ces entrefaites que le ministre des postes a passé directement un contrat de gré à gré avec la Compagnie Transatlantique. C’était le seul moyen de couper court aux tentatives d’intimidation, de pression et de corruption dont on connaît maintenant les mobiles.

Le ministre avait fort bien compris que le Syndicat des armateurs marseillais, qui n’est pas en état d’assurer un service régulier et correct de grande navigation, n’avait nullement l’intention de faire un service.

Mais le Syndicat a « des intelligences dans la place », c’està-dire dans la Chambre, et ces intelligences, accrues par le concours de quelques députés qui revendiquent le rétablissement de lignes supprimées par le nouveau projet, font le jeu des adversaires de la Compagnie Transatlantique. Aussi, on peut dire que la majorité de la commission n’a en vue que les intérêts personnels. Et voilà ce qui a permis à un député de dire publiquement : « Il ne faut pas que le renouvellement des contrats postaux soit un nouveau Panama I »»

Eh bien, si Panama il y a, il ne peut être que du côté de ceux qui sont les instruments plus ou moins inconscients des maîtres-chanteurs, des syndicataires baissiers et des spéculateurs qui s’enrichissent au détriment de l’épargne publique.

Le procès qui va se dérouler devant le tribunal correctionnel tirey'a au clair toute cette vilaine intrigue. Il m’a semblé utile de la faire connaître avant la discussion du renouvellement des contrats postaux. Il me 'paraît juste de protester contre VinduU gence de la justice à V égard du S'yndicat des armateurs

marseillais. Nul ne doit s’en étonner, ces gens-là étant couverts et protégés par quelques opportunistes de la Chambre, intéressés à appuyer leurs projets, à servir leurs intrigues et à compléter leurs manœuvres.

En même temps qu’il faisait rédiger ces articles par M. Lajeune-Vilar, M. Eugène Pereire, qui ne se dérange que dans les grandes occasions, se rendait chez le directeur du journal le Rappel, M. Lefèvre, où il se rencontrait avec M. Camille Pelletan, député des Bouchesdu-Rhône, membre du groupe socialiste et rédacteur au Rappel,

M. Pelletan n’avait auparavant jamais eu de relations avec M. Pereire. Il ne le connaissait pas personnellement (^).

Dans sa déposition du 13 décembre, devant le tribunal de Marseille, il a lui-même fait le récit de son entrevue avec le président de la Compagnie Transatlantique.

On lit dans le compte rendu du Journal, du 14 décembre 1895 : *

La déposition de M. Pelletan vient ensuite, et la présence, à la barre, du député des Boucbes-du-Rhône, ne manque pas de provoquer une certaine sensation. Interrogé sur ce qu’il sait des faits de la cause, M. Pelletan raconte qu’il n’a rien su directement, mais qu’il a été mis au courant des circonstances de l’affaire qui se juge aujourd’hui par M. Pereire lui-même, un jour qu’il le rencontra chez un ami commun, M. Lefèvre.

La conversation porta tout naturellement sur les tentatives de chantage dont M. Pereire avait été l’objet. M. Pelletan, du reste, était déjà quelque peu au courant par les racontars qui lui étaient parvenus, soit dans les couloirs de la Chambre, soit dans les bureaux de rédaction, et aussi par l’instruction judiciaire à ce moment ouverte contre Portalis et Girard.

{') Déposition de Camille Pelletan au procès de Marseille. Compte rendu d\i Journal du 14 octobre 1805.

LES CHANTAGES DE M. PEREIRE

M. Pereire lui expliqua comment on avait pu découvrir la personne qui fournissait des renseignements au XIX^ Siècle. C’était un nommé Le Roy, ancien employé de la Compagnie Transatlantique, qui payait ainsi M. Pereire des services qu’il lui avait rendus et pour lesquels il lui avait juré une reconnaissance éternelle. Ainsi qu’il résultait de lettres à lui adressées par ce Le Roy, M. Pelletan apprit également que Le Roy, en quittant la Compagnie Transatlantique, était entré au service des hommes qui s’étaient coalisés contre elle. M. Pereire raconta aussi la formule des propositions qui lui avaient été faites parles armateurs marseillais; elles portaient tantôt sur des achats de navires, d’autres fois elles se bornaient à la demande de subvention annuelle. Ce qui surprenait M. Pelletan^ cest que^ tandis quon poursuivait Portalis et Girard, qui n étaient, en somme, que les imprimeurs des articles de chantage, on laissait tranquilles les promoteurs de la campagne.

« Et comme journaliste, a-t-il dit, cela m’intéressait évidemment. Du reste, j’étais bien à mon aise pour parler et penser de la sorte, ajoute M. Pelletan, puisque je fus un de ceux, à la Chambre, qui votèrent pour le rejet des propositions de la Compagnie Transatlantique. »

Aussitôt après l’entrevue du député socialiste et du financier, les journaux socialistes croyant être sur la piste d’une affaire scandaleuse où pourraient être compromis un certain nombre de députés opportunistes, entreprirent contre la magistrature une campagne d’une excessive vivacité. Ils dirent que les magistrats, en refusant de poursuivre les compagnies marseillaises et les députés qui marchaient avec elles, s’étaient faits les complices des seuls, des vrais maîtres-chanteurs. Ils accusèrent, en propres termes, M. Dopffer de « déni de justice ” et de « forfaiture «. Les compagnies marseillaises s’étaient-elles rendues coupables des manœuvres qu’on leur reprochait? Des députés s’étaient-ils associés à ces manœuvres ? Je n’en sais rien, je n’ai pas à le savoir, mais il est une constata-

tion que j’ai le droit de faire et qui a été faite déjà par tous ceux qui suivent avec quelque attention les événements contemporains, c’est que la magistrature qui s’était si vite émue du premier article de M. Lajeune- Vilar et qui, sur un mot de lui, sans autres renseignements, s’était tout de suite jetée sur le X7X® Siècle ^ se montra beaucoup moins empressée à tenir compte des dénonciations bien plus graves et bien plus précises de la presse radicale et socialiste. Pour toute réponse, elle se contenta de reprendre les poursuites contre l’administrateur et le directeur politique du XI Siècle. Nous seuls avons pavé les frais de la campagne. De tous ceux que M. Lajeune- Vilar et M. Pereire ont dénoncés, nous avons été seuls inquiétés, seuls poursuivis, seuls condamnés...

Mais pour comprendre le jeu joué par M. Pereire et pour se donner une idée de la vilaine intrigue à laquelle nous avons été sacrifiés, il faut lire ces articles.

Le premier est de M. Gustave Rouanet, député de la Seine, membre du groupe socialiste. Il a paru dans la Petite République du 9 juin 1895 :

DOPFFERIANA.

Nous avons montré de quelle façon l’intègre Dopffer, dirigé par l’intègre Trarieux, conduit ses instructions, et ce qu’il faut penser des blagues solennelles que les ministres, à bout d’arguments, nous débitent à la tribune sur l’indépendance, la conscience et autres entités gratuitement attribuées aux magistrats opportunistes...

Le Journal racontait hier les dessous d’une instructioji conduite par Dopffer...

Il s’agit du chantage organisé par MM. Girard et Portalis contre la Compagnie Transatlantique. Des renseignements positifs donnés par notre confrère, il résulte que Portalis et Girard n’étaient que les instruments dans lesquels soufflait un syndicat d’armateurs marseillais.

LES CHANTAGES DE M. PEREIRE

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Portalis et Girard tenaient l’archet, mais les Compagnies de navigation de Marseille fournissaient la musique et l’orchestration. La preuve en fut faite dans le cabinet de M. Dopffer. L’auteur des articles lui-même dut avouer son œuvre. De sorte que le juge d’instruction fut amené à découvrir un double délit : i» celui de chantage commis par les armateurs marseillais ; 2° celui de manœuvre frauduleuse, nettement caractérisée, pour faire baisser les actions de la Transatlantique, manœuvre prévue par l’article 419 du Gode pénal.

Vous vous rappelez Trarieux, me disant à la Chambre : « Gitez-moi une manœuvre frauduleuse, tombant sous le coup de l’article 419, que nous n’ayons pas réprimée? »

J’en ai cité trois ou quatre. En voici une autre, bien récente, puisque l’affaire Girard doit venir devant la chambre correctionnelle vers la tîn du mois. Seulement, là comme dans les chemins de fer du Sud, Dopffer a pratiqué une sélection. Il poursuit les uns — les comparses — mais il étouffe les dossiers des autres, des financiers, des hauts et puissants armateurs que protège l’influence parlementaire des députés amnistiés par ce même Dopffer.

Ah! la conscience des magistrats est une belle chose, un objet de prix, vraiment. Ça vaut tout juste autant que la conscience de Trarieux.

Gustave Rouanet.

Le lendemain, dans la Petite République du 10 juin, nouvel article de M. Rouanet :

DOPFFERIANA.

Nous avons signalé à nos lecteurs les révélations faites par le Journal sur l’alfaire de chantage Girard-Portalis, instruite par l’intègre Dopffer et qui a abouti à laisser dans une ombre discrète les véritables auteurs de la sérénade jouée au conseil d’administration de la « Transatlantique r.

Le Journal a annoncé qu’il ferait connaître, dans un second article, les noms des députés mêlés au non-lieu rendu par Dopffer. Nous avons donc, hier et avant-liier, parcouru attentivement les colonnes de notre confrère, dans l’espoir d’y

trouver des renseignements nouveaux. L’article annoncé n*a pas encore paru.

Il conviendrait qu’on se hâtât de satisfaire la curiosité que le premier article a fait naître, car il se pourrait que la rivalité d’intérêts qui séparait jusqu’ici la ** Transatlantique ♦» de ses concurrents marseillais prît fin. Jeudi matin^ un des députés auxquels le Journal faisait allusion est allé porter des propositions de transaction à la Transatlantique. On ferait une cote mal taillée. Les services maritimes postaux sont un gâteau assez gros pour que chacun puisse avoir sa part et manger à sa faim dessus.

De son côté, le gouvernement est fort préoccupé des récriminations que les parties en présence se jettent à la tête, avec menace de révélations plus ou moins complètes ; et ce brave M. Lebon ne demande qu’une chose : c’est qu’on s’entende. Quant à Dopfîer, lui, son avis est qu’il y a longtemps qu’on aurait dû se mettre d’accord.

L’entente est-elle faite? Si oui, nous n’en persistons pas moins à engager notre confrère à compléter ses indications de l’autre jour. Gustave Rouanet.

P, -S. — J’apprends à minuit que le Joutmal publie ce matin une note annonçant qu’il a reçu, du syndicat des armateurs de Marseille, une sommation lui signifiant d’avoir à annoncer que les armateurs vont lui intenter une poursuite devant les tribunaux compétents.

En présence de ce papier timbré, le Journal déclare que le second article annoncé ne paraîtra pas.

C'est là une botte de Doptfer, et elle ne manque pas plus d’habileté que de traîtrise .

On accuse Dopfier de forfaiture. Le juge d’instruction riposte par une assignation des armateurs marseillais menaçant de traîner devant les juges correctionnels, où la preuve des faits allégués n’est pas admise, les journaux qui ont flétri justement ses procédés d’instruction.

C’est complet. Nous y reviendrons. G. R.

Le ^ juin, c’est M. Camille Pelletan qui, tout chaud en'

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core de sa conversation avec M. Pereire, écrit dans le Rappel (numéro daté du 9) :

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