‹ Un guet-apens judiciaireChapitre 29 sur 47 · ENCORE LES MAGISTRATS · texte numérisé non relu

ENCORE LES MAGISTRATS

Quelle chose bizarre, décidément, on a fait de la justice française!... j

Dans le procès des Transatlantiques, des journalistes (déjà condamnés, d’ailleurs) sont poursuivis pour tentative de chantage sur la compagnie. Je n’ai nulle envie de défendre ces journalistes ni les actes qui, une première fois, les ont, comme dit Scapin, « brouillés avec la justice » . En sens inverse, je ne suis nullement disposé à prendre an main la cause de la compagnie, contre le monopole de laquelle je parlais et je votais cette semaine. Mais franchement, ce qui se produit est trop scandaleux.

Des rivaux puissants et riches sont entrés en campagne depuis longtemps contre la puissante compagnie postale. D’une part, ils la faisaient attaquer très vigoureusement; d’autre part, ils lui dépêchaient continuellement des ambassadeurs pour lui proposer les conditions auxquelles les attaques cesseraient. Il y avait même notoirement, à un moment donné, dans ces propositions, la demande d’un demi-million que les compagnies rivales payeraient, et que les négociateurs se partageraient. A un moment donné, les auteurs de cette campagne se sont adressés aux journalistes poursuivis. Ils leur fournissaient les articles publiés. Il a été avoué, à l’instruction, qu’ils sont de la main d’un ancien secrétaire général de la «* Compagnie Transatlantique « embauché par ses rivaux. Ils distribuaient les numéros de journal où la copie fournie par eux était imprimée. Il a été établi que les prévenus actuels expédiaient des ballots de leur journal au syndicat des financiers susdits, lesquels les faisaient ouvertement répandre dans le public par les reaux qu’ils ont dans les ports de la Méditerranée (i). S il y

(1) Tous les renseignements fournis par M. Pereire à M. Pelletan concernant le XfX® Siècle sont inexacts. J’ai déjà dit que le X/X* Sièc:e n’avait eu aucun rapport avec les compagnies marseillaises et l’administration du journal n’a jamais envoyé de ballots à aucun syndicat*

a eu chantage, ce que je n^ai 'pas à décider, en voilà les auteurs Je ne plaide pas Vinnocence des jowmalistes qui collaboraient à cette 'manœuvre ; mais ils n'étaient évidemment que des complices. Les auteurs principaux du délit étaient ailleurs.

Voilà bien la vraie pensée de M. Pereire. M. Camille Pelletan continue :

Là-dessus, que fait le vertueux Dopffer? — A tort ou à raison, la Compagnie ne se plaignait pas. Il se plaint pour elle. Il mande le directeur des Transatlantiques. Celui-ci lui dit : “ Mais ce n’est pas à ces prévenus que j’ai affaire 1 Le coup vient d’ailleurs : voici les preuves ; voici les principaux coupables ! — Pardon, dit le vertueux Dopffer ; nous ne nous entendons plus. Il ne peut pas s’agir de ces respectables financiers dont vous me parlez. Si vous croyez avoir à vous en plaindre, poursuivez-les donc un peu à votre compte personnel, mais à part! Vous verrez ce qu’il en adviendra! Moi, je ne me frotte pas à ces hautes personnalités. — Mais, répondent les Transatlantiques, ils ont tout fait!... — N’insistez pas, et parlons d’autre chose, reprend la vertu judiciaire. Vous n’auriez pas quelque autre journal à me dénoncer? .. En voici un qui est connu dans toute la France pour signaler impitoyablement tous les abus de la finance... Ce coquin-là vous a attaqué : il a dû vous demander de l’argent (^)? — Lui?... Point du tout. Mais le groupe financier dont je vous parle... — Pas un mot de plus. Je ne connais pas, je ne veux pas connaître ceux que vous accusez. Ne perdons pas notre temps, s’il vous plaît.

Ici M. Camille Pelletan explique à sa manière que partout où la vertu de M. Dopffer a voulu s’exercer, elle a trouvé devant elle une personnalité influente ou un gros financier qui lui a dit : « Halte-là ! >»

Bloquée de toutes parts, cette vertu n’a plus que les quelques

(1) D’après ce qui a été raconté par MM. Pelletan et Rouanet dans le Rappel et la Petite République, c’était de la Libre Parole qu’il s'agissait.

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journalistes qu’elle a fait condamner en des temps meilleurs : elle espère en eux. Une vertu sérieuse a besoin de s’exercer :

La foi qui n’agit pas, est-ce une foi sincère?

On ne lui •permet que M. Portalis et Girard : à chaque mésaventure nouvelle, elle mord un morceau de plus dans les restes de son déjeuner de l’hiver dernier.

Camille Pelletan.

Le 12 juin, nouvel article de M. Rouanet en tête des colonnes de la Petite République, numéro du 18 juin :

Dopfferiana. {Suite.)

J’apprends que je vais être cité devant les juges correctionnels de Marseille — en qualité de témoin .

C’est mon confrère du Journal, M. Lajeune- Vilar, qui songe, paraît-il, à invoquer mon témoignage dans le procès que lui ont intenté certains armateurs marseillais.

J’ai déjà signalé aux lecteurs de la Petite République ces poursuites, provoquées par M. Lajeune-Vilar, prétendant que M. Dopffer aurait épargné les véritables auteurs et p^Hncipaux bénéficiaire s des chantages Girard- Portalis, parce que ces auteurs ne seraient autres que des rivaux de la Transatlantique, puissamment appuyés par des personnalités parlementaires fortement compromises avec eux.

Je trouve ces poursuites assurément étranges. Si quelqu’un aurait dû prendre l’initiative d’un procès pareil, c’est le premier intéressé, celui sur lequel, en somme, a été formulée l’imputation la plus grave : je veux dire M. Dopffer.

Ce magistrat instructeur a été accusé, en effet, d^un déni de justice ; — dans l’espèce, il s^agit d'une véritable forfaiture . M. Lajeune-Vilar a affirmé que M. Dopffer avait sciemment étendu sa protection sur les inspirateurs de Girard et de Portalis; il a, sans détours, accusé le juge d'instruction de s' être fait par là le complice des maîtres-chanteurs, coupables, tout à la fois, du délit reproché aux comparses qu’il poursuit et des manœuvres frauduleuses prévues par l’article 419 du code pénal. Si donc quelqu’un avait qualité pour réfuter les imputations contenues dans l’article visé, c’est surtout M. Dopffer. Ce juge

avait d’autant plus l’impérieuse obligation^d’engager ce procès que, seul, il peut sommer le journaliste qui l’a dénoncé à venir établir devant la cour d’assises la preuve matérielle de ses allégations.

Or, M. Dopffer ne poursuit pas. Les armateurs marseillais se substituent à lui. Ce sont eux qui assignent Lajeune-Vilar.

M. Rouanet énumère ensuite plusieurs affaires dans lesquelles M. Dopffer aurait, selon lui, soustrait les vrais coupables à la justice. Il revient sur ce fait que des démarches ont été faites, que des offres formelles d’entente pour le partage du gâteau maritime ont été soumises par un député porteur de propositions transactionnelles, que M. Dopffer n’ignorait ni la nature de ces offres, ni les conditions chiffrées qu’elles contenaient et qu’il n’a pas poursuivi.

Au sujet de cet article de M. Rouanet, M. Edouard Drumont écrivait dans la Libre Parole : « M. Rouanet accuse non pas la magistrature, mais un magistrat nominativement désigné. Ce serait un mauvais symptôme de voir un magistrat reculer devant cette juridiction du jury où la preuve est admise. »»

L’inspirateur et le véritable auteur de toutes ces accusations n’était autre que M. Pereire. Quand il avait dénoncé ou fait dénoncer par M. Lajeune-Vilar, l’administrateur et le directeur politique du XIX^ Siècle, tous deux anathématisés par le gouvernement de M. Dupuy, la justice l’avait tenu pour un accusateur de bonne foi, sérieux, infaillible ; mais, du moment où il se mit à accuser les armateurs de Marseille, des députés, des magistrats, tous gens auxquels le gouvernement n’avait pas retiré sa grâce, ses allégations furent à priori considérées comme des mensonges, ses accusations comme des calomnies.

Si cependant il avait dit vrai dans le premier cas, pour-

LES CHANTAGES DE M. PEREIRE

quoi n’aurait-il pas dit la vérité dans le second et si, par contre, il mentait dans le second, n’était-il pas à présumer qu’il avait également menti dans le premier, puisque dans l’un et l’autre cas il obéissait au même mobile et poursuivait le même but?

A la suite — je ne dis pas à cause — de cette campagne, une assignation fut enfin lancée contre M. Girard et contre moi pour le 26 juin 1895, non plus devant la 11® chambre qui, ayant jugé l’affaire des Cercles, aurait dû logiquement avoir à juger l’affaire de la Transatlantique, mais devant la 8® chambre, présidée par M. Couturier.

Cette date du 26 juin, peut-être choisie par hasard, devait très bien convenir à M. Pereire. M. Pereire n’ignorait pas qu’aucune entente n’ayant jamais existé entre les Compagnies marseillaises et le X/X® Siècle^ le procès ne donnerait lieu à aucune des révélations que les journaux avaient tant de fois annoncées à son instigation. Il était dès lors préférable qu’il ne fût jugé qu’après la discussion de la Chambre. De cette manière, les accusations de la presse n’ayant reçu aucun autre démenti que le démenti intéressé, partant suspect, des armateurs de Marseille, M. Pereire pouvait espérer qu’une certaine suspicion diminuerait la valeur des arguments des orateurs hostiles au renouvellement du privilège de la Compagnie Transatlantique.

La discussion eut lieu à la Chambre le 14 juin. Les aïeuls machiavéliques de M. Pereire furent entièrement iéçus. Même les socialistes qui avaient fait son jeu parlèrent et votèrent contre lui.

Le 26 juin, le procès ne put être jugé à cause du déplorable état de santé de M. Girard, dont le tribunal ordonna la mise en liberté provisoire. MM. Pereire et Ronchet, venus pour déposer contre lui, l’accablèrent de politesses : “ M. Pereire n’avait pas déposé de plainte ; c’était malgré

lui que ce procès avait lieu. Jamais, ni lui ni M. Ronchet n’avaient eu à reprocher à M. Girard la moindre tentative de chantage. »

On eut le secret de ce changement d’attitude quand or apprit que le procès intenté par les armateurs de Mar seille au gérant du Journal pour l’article de M. Lajeune* Vilar, du 5 juin, devait se plaider le 19 juillet à Marseille et que M. Girard devait être cité comme témoin.

Le 15 juin, le gérant du Journal avait, conformément à l’article 52 de la loi du 29 juillet 1881, signifié aux armateurs de Marseille l’articulation des faits dont iJ entendait faire la preuve :

1® La campagne du XIX^ Siècle avait pour but de faire chanter M. Pereire; elle était inspirée par un syndicat d’armateurs marseillais, administrateurs de diverses sociétés de navigation ;

2^* Ce syndicat était intéressé à empêcher le renouvellement du contrat postal de la Compagnie Transatlantique dans la Méditerranée ;

3® M . Lajeune-Vilar, appelé comme témoin dans l’instruction devant M. Dopffer, a donné les noms de MM. Mante, Estier, Gouin, Touache, Gaillol et Saint-Pierre comme étant membres du syndicat ;

4° La campagne du XIX^ Siècle avait pour but d’arriver à faire baisser les actions de la Compagnie Transatlantique et de provoquer la liquidation de cette Compagnie pour obtenir, au profit des intéressés, le contrat postal ;

5° L’auteur de ces articles, M. Le Roy, était en relations avec le syndicat des armateurs;

6® Des pièces ont été fournies à l’instruction pour prouver que les armateurs susnommés étaient les instigateurs de la campagne du XIX^ Siècle et que ces attaques servaient leurs projets ;

7® Les armateurs marseillais achetaient et faisaient distribuer les journaux contenant les articles de M. Le Roy ou les autres journaux reproduisant les articles du XIX^ Siècle ; ils lui

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adressaient ou les faisaient adresser aux actionnaires, obligataires et clients de la Compagnie Transatlantique;

8® M Girard a déclaré à l’instruction que les armateurs marseillais lui achetaient plusieurs milliers de numéros (’) chaque fois que le XI Siècle contenait des articles sur la Compagnie Transatlantique ;

9° Des personnages parlementaires ont été les protecteurs et les auxiliaires des armateurs de Marseille pour faire réussir la campagne qu’ils avaient entreprise contre la Compagnie Transatlantique ou ont fait des démarches dans ce but, etc.

M. Pereire n’avait aucun moyen sérieux de faire cette preuve. Il comptait exclusivement sur le témoignage de M. Girard.

On fit proposer à M. Girard un véritable marché. “ Son sort, disait-on, était entre les mains de M. Pereire et de ses amis : MM. Ronchet, Haguet et Dromel. Si M. Girard voulait témoigner contre les Marseillais, on témoignerait en sa faveur, on reviendrait sur les dépositions faites à l’instruction : c’était donnant, donnant. Dire qu’il avait agi pour le compte d’un syndicat d’armateurs de Marseille était pour lui la meilleure manière de se disculper. La campagne du XJX^ Siècle ainsi s’expliquait : elle n’avait pas été faite en vue d’une extorsion de fonds, mais pour remplir les obligations d’un contrat : rien n’était plus légitime » .

Le marché proposé à M. Girard était en somme le suivant : « Consentez, lui disait-on, à faire un faux témoignage et nous consentons à dire la vérité. »

On n’a pas oublié qu’il n’existait dans cette affaire de la Transatlantique qu’un seul témoignage contre M. Girard : celui du commis de M. Pereire, M. Ronchet.

Le mercredi 10 juillet 1895, à 2 heures de l’après-

(L M. Girard n’a jamais rien dit de pareil.

midi, M. Ronchet se rend chez M. Girard, 36, rue de Chézy, à Neuilly-s/Seine. Il- voit d’abord M. Girard malade qui le reçoit dans son lit, ensuite Girard et la sœur de M Girard, Pelletier qui, pendant que son frère était en prison, avait perdu son mari, M. le docteur Pelletier (^). Rien n’avait été épargné à M. Girard, ni la ruine, ni les souffrances morales et physiques, ni les deuils de famille.

M. Ronchet proteste de sa sympathie, de la vive sympathie de M. Pereire pourM. Girard. « Comment a-t-on pu dire que M. Girard ait jamais voulu faire chanter M. Pereire ou la Compagnie Transatlantique?

— Mais alors pourquoi M. Pereire et M. Ronchet ont-ils prétendu dans leurs dépositions devant M. Dopffer que M. Girard les avait menacés? Ils savent bien que cela n’est pas vrai.

— Oui, nous le savons, répond M. Ronchet, mais M. Girard aussi sait bien comment les choses se passent chez les juges d’instruction : ils vous font dire ce qu’ils veulent. Ce M. Dopffer est un monstre. Il a voulu forcer la main à M. Pereire pour qu’il se portât partie civile, M. Pereire a résisté. Il a tout fait pour empêcher ce procès. »»

Mais M. Girard ne peut rien dire contre les Marseillais, il ne les connaît pas, il ne sait rien.

« Il est impossible qu’il ne sache rien. Il réfléchira. En attendant, il faut qu’il se soigne et qu’il évite toute fatigue. Ce serait une si grande joie pour M. Pereire d’apprendre qu’il est rétabli ! >»

M. Girard ne devait pas si vite se rétablir. Il était en

(1) M. le docteur Pelletier était adjoint au maire de Blérancourt (Aisne). Le conseil municipal, pour témoigner de l’estime qu’on avait pour le défunt, lui a voté une concession à perpétuité dans le cimetière de la commune.

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tout cas visible qu’il ne serait pas en état d’aller à Marseille pour le procès du 19. Le procès de. Marseille fut remis au 18 octobre.

Au commencement d’octobre, M. Girard reçut deux assignations, l’une pour le 18, comme témoin devant la 3® chambre du tribunal correctionnel de Marseille, l’autre pour le 17, comme prévenu devant la 3® chambre du tribunal correctionnel de Paris.

Les marchandages immédiatement recommencent. Cette fois, M. Ronchet se tient dans la coulisse ; c’est M. Lajeune- Vilar qui se met en avant et qui demande à voir M. Girard.

Une entrevue a lieu, le mercredi 16 octobre, à 2 heures, entre M. Lajeune-Vilar et M. Girard chez M® Choppin d’Arnonville, l’un des conseils de M. Girard.

M. Lajeune-Vilar n’y va pas par quatre chemins. Il répète exactement ce qu’on avait fait dire à M. Girard au mois de juillet : « Je vous propose un marché, c’est donnant, donnant ; si vous êtes avec nous contre les Marseillais, tous les témoins déposeront en voti'e faveur et vous serez acquitté, sinon ils déposeront contre vous et vous serez condamné. «

Il informe ensuite M. Girard que M. Pereire absent ne viendra pas à l’audience et il ajoute : « J’ai dans mes poches deux lettres de M. Pereire au président de la 8® chambre. Je puis remettre celle que je veux. L’une vous blanchit, l’autre vous écrase. Choisissez ! »

Et ce disant, M. Lajeune-Vilar frappait de ses deux mains les poches de son paletot (i).

« Mais, répond M. Girard, je ne puis pas dire ce qui n’est pas vrai. » \

(1) M* Choppin d’Arnonville assistait à cette conversation. J’en ai vérifié la scrupuleuse exactitude, de même que j’ai vérifié celle des propos de M. Ronchet que j’ai rapportés plus haut. Dans l’un et dans l’autre cas, j’ai des témoins qui ne sont pas des témoins à gages, comme tous ceux lui ont été entendus dans ee procès et dans celui des cercles.

Puisque M . Girard ne voulait pas dire ce qui n’était pai vrai, son sort était réglé. A défaut de son témoignage contre les Marseillais, on aurait du moins sa condamnation qui permettrait à M® Andrieux, avocat du Journal (c’està-dire de M. Pereire), de dire dans sa plaidoirie devant le tribunal de Marseille : « Il y a eu chantage contre la Compagnie Transatlantique. La preuve, c’est la condamnation de IVT. Girard, administrateur, et de M. Portalis, directeur politique et rédacteur en chef du XX^ Siècle. Or, ce chantage, les compagnies marseillaises, la commission parlementaire, la commission du budget, les Chambres, en ont été les complices. Si je n’arrive pas à fournir la preuve de leur complicité effective, je prouverai du moins leur complicité morale (^). »»

A l’audience du 17 octobre, M. Ronchet ne se contenta pas de renouveler la déposition qu’il avait faite le 7 mars devant le juge d’instruction, il l’aggrava. Pour la première fois, il prétendit qu’en octobre 1892 M. Girard avait demandé à M. Pereire de prendre des obligations du XIX^ Siècle non en payement d’une partie de ses fournitures de papier, mais contre argent; comme il n’y avait que M. Girard pour le contredire et que M. Girard était accusé, M. Ronchet pouvait dire ce qu’il voulait.

C’est, je l’ai dit, uniquement sur cette déposition de M. Ronchet que M. Girard a été condamné, de même que je l’ai été sur l’unique déposition de M. Haguet.

Si la cour avait été saisie de cette affaire, il paraît infiniment probable qu’elle aurait infirmé le jugement de la 8® chambre comme elle a infirmé le jugement de la 11® chambre pour l’affaire Bloch, pour l’affaire Sammarcelli, pour l’affaire Hugot, mais M. Girard en avait assez.

(1) Voir le compte rendu du procès de Marseille dans le Journal des 30 ît 31 décembre 1895.

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il était à bout ; malgré les sollicitations de ses avocats et de ses amis, il ne voulut pas faire appel.

Mais je fais appel de ce jugement devant l’opinion.

Quand les juges de la 8® chambre ont rendu leur jugement, ils étaient dominés par l’injuste présomption de chantage qui résultait contre M. Girard et contre moi, de notre condamnation dans l’affaire des cercles. Ils étaient toujours sous l’impression des faits de moralité dont la fausseté n’avait pu encore être établie. Dans leur profonde ignorance des hommes et des choses de la vie parisienne, ils tenaient M. Lajeune- Vilar pour un justicier de bronze, uniquement guidé par l’amour de la vertu. Enfin, ils ne connaissaient pas l’affaire. Ils ne pouvaient pas la connaître. Moi-même je ne la connais que depuis les débats du procès de Marseille. Je savais bien que le XIX^ Siècle n’avait jamais eu l’idée d’exercer contre M. Pereire, président de la Société de papeterie, ni contre M. Pereire, président de la Compagnie Transatlantique, aucune tentative de chantage, mais ce que je ne savais pas et ce que je sais maintenant, c’est que le procès bâti par M. Pereire contre le XIX^ Siècle avec le complaisant concours de MM. Lajeune- Vilar, Ronchet et Haguet n’a été, à vrai dire, qu’une manœuvre de chantage contre les compagnies marseillaises, contre les Chambres et contre la magistrature.

Il J a bien eu un maître-chanteur dans cette affaire, mais ce maître-chanteur n’est ni M. Girard ni mo^

Nouvelle jurisprudence.

La justice et la mode. — La loi sur l’état de siège. — Le mariage du forçat. — Pour permettre aux forçats de revenir au bien. — Musellement relatif. — Œuvre d’épuration. — Ce qu’il est permis de dire de la magistrature. — Un joli bouquet. — Les tripots, c’est Parcbe sainte. — M. Dopifer archange. — Un trust entre la magistrature et la haute banque. — C’est nous qui sons les princesses! — Le procès de la Voie ferrée, — Le dopfférisme. — La sécurité des bandits et la tranquillité des gouvernements. — Vingt ans de bagne I — Les promesses du parquet . — Il avoue sa partialité. — La deuxième charrette. — Une comédie de vertu.

On connaît à présent les condamnations qui m’ont frappé et les conditions dans lesquelles elles ont été prononcées. Peu importe l’opinion qu’on peut avoir sur le X/X® Siècle, sur ses doctrines, sur sa politique, sur la manière dont il entendait la polémique, sur ses campagnes ; peu importe la sympathie ou l’antipathie que pouvaient inspirer le. journal et son rédacteur en chef. Un fait certain, c’est qu’aucune de ces condamnations ne repose sur une preuve réelle, sur un témoignage sérieux. Il s’agit de savoir si un républicain, un socialiste, un libertaire ou un libéral, à quelque parti qu’il appartienne, peut tolérer qu’on arrête les gens, sous les prétextes les plus futiles ou les plus faux, et que des condamnations puissent être prononcées comme

NOUVELT.E JURISPRUDENCE.

celles qui Tont été contre moi, par présomption. L’admettre c’est reconnaître en somme la légitimité de la dictature judiciaire exercée hier par tel ministre, demain par tel autre, au profit soit de ses ambitions et de ses haines particulières, soit d’un parti, soit d’une coterie.

Mais il y a des lois !

Faible garantie quand on vous condamne sans preuve, sur la simple déposition d’un coquin qui est votre ennemi, sans compter qu’elles sont en caoutchouc. Elles font à volonté Jean qui rit ou Jean qui grogne.

Il y aurait une curieuse étude à écrire sur les transformations que la jurisprudence fait subir aux lois avec, pour épigraphe, le mot de Voltaire : « La justice est aussi arbitraire que la mode. ”

Au moyen de la jurisprudence, les juges en arrivent à fabriquer, sans la garantie de la discussion des assemblées et sans responsabilité, des lois entièrement nouvelles, inédites et imprévues.

Quand, le 9 août 1849, les représentants du peuple à l’assemblée législative votaient une loi sur l’état de siège, qui disait dans son article 1®^ : « L’état de siège ne pourra être déclaré qu’en cas de péril imminent pour la sécurité intérieure et extérieure « et qui était précédé d’un exposé des motifs déclarant que « le régime exceptionnel de l’état de siège ne pourrait être que momentané et passager «, ils ne se doutaient pas que vingt ans plus tard une autre assemblée ne verrait dans l’état de siège qu’un moyen de se débarrasser des journaux d’opposition, de museler la presse et dans cet unique but le maintiendrait pendant cinq années en pleine paix intérieure et extérieure, de 1871 à 1876.

J’ai eu pendant cette période des journaux qui s’appelaient la Yérité, la Constitution^ le Corsaire ^ V Avenir

national. Quand dans ces journaux paraissait un article d’Henry Maret, d’Emile Zola ou de moi qui déplaisait au gouvernement, le gouvernement faisait un signe au gouverneur de Paris, général Ladmirault, qui, en vertu de la loi sur l’état de siège, supprimait le journal. Je le faisais reparaître sous un autre titre. On eût pu le supprimer encore. Mais ces égorgements successifs répugnaient à M. le duc de Broglie, qui était alors le chef du gouvernement sous la présidence du maréchal de Mac-Mahon, et qui, tout en faisant œuvre de réaction, affichait d’anciennes prétentions au libéralisme doctrinaire. On eut recours à un procédé plus hypocrite. On inventa tout exprès une nouvelle jurisprudence assimilant la suppression des journaux prononcée en vertu de l’état de siège aux suppressions qui, sous le régime du décret dictatorial du 2 décembre 1852, pouvaient être prononcées par voie administrative, et malgré les éloquents efforts de mon avocat, M®Clausel de Counergues (^), un jugement de la 3® chambre du tribunal correctionnel de la Seine, bientôt confirmé par la cour, me condamna, en outre de la suppression de mes journaux, à 8,000 francs d’amende en vertu dudit décret du 2 décembre (2).

La^-cour de cassation, sur la plaidoirie de M® Sabatier et sur les conclusions de M. l’avocat général Bédarrides, finit cependant par me donner raison (3). Il était bien * (*)

(1) Aujourd’hui député de l’Aveyron.

(2) Cette jurisprudence constituait une innovation d’autant plus bizarre qu’une loi du 12 mai 1868 avait abrogé les articles du décret du 2 décembre 1852, concernant le régime de la presse et les suppressions de journaux par arrêtés de l’administration, mais la loi d’abrogation avait omis de viser l’article du même décret punissant leâ infractions à ces arrêtés. C’est en vertu de cet article, maintenu par omission, et punissant un délit qui n’existait plus, qu’on rpe condamnait.

(*) La plupart des journaux me donnèrent leur appui dans cette campagne. Je dois notamment citer le précieux concours que me prêta M. Édouard Hervé dans le. Journal de Paris, malgré la divergence do nos opinions politiques et malgré ses sympathies pour M. le duc de Broglie.

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temps ! Les magistrats s’étaient hâtés lentement et il y avait deux ans que mes journaux étaient supprimés. A ce moment, au surplus, l’assemblée vota la levée de l’état de siège : l’arrêt que j’avais fini par obtenir de la cour de cassation n’avait pas été étranger à cette tardive décision.

Juste vingt ans après, en 1894, ce n’est plus la loi de 1849 sur l’état de siège qui sert à museler la presse et au besoin a supprimer les journaux, c’est une loi de 1863, votée par le Corps législatif du deuxième empire pour mettre les forçats à l’abri des menaces et de l’exploitation de leurs anciens compagnons de chaîne.

Ceci n’est pas une plaisanterie. M. l’avocat général Delpy, dans le discours de rentrée qu’il a prononcé le 5 octobre 1895, a très clairement exposé les origines de cette loi qui est devenue le § 2 de l’article 400 du code pénal en vertu duquel j’ai- été poursuivi et condamné (1).

Vers la fin de l’année 1843, un jeune homme à peine âgé de 16 ans, presque un enfant, fut fatalement mêlé â un épouvantable assassinat : conduit par le hasard sur le théâtre du crime et subissant la pression de l’un des meurtriers qui avait autorité

(1) Mon ancien collaborateur Henry Maret a raconté, dans le Radical du 7 mai 1895, comment il avait été victime, après la Commune, d’une extension imprévue de la jurisprudence :

Moi qui vous parle, fai été pour$y,ivi et condamné en vertu d'une loi de 1828, qui punissait Voutrage à Sa Majesté Louis XVIII, dont je n'avais jamais prononcé le nom. Mais on me prouva, clair comme une jurisprudence, que Sa Majesté Louis XVIII cela voulait dire V Assemblée de Versailles.

Grâce à ce système, toute loi sur la presse est nulle et non avenue.

Et l'on se demande pourquoi Von se donne la peine de légiférer, puisque les lois qu'on promulgue ne servent absolument à rien.

Il n'y a qu'une loi, c'est la fantaisie du pouvoir, qui peut, comme il le juge bon, vous appliquer tel article ou tel autre. Je ne vois, en somme, qu'une diversité d'apparence entre le juge qui rend des sentences à son idée et celui qui peut fouiller à so^^i aise dans un arsenal de sept cent mille lois contradictoires. D'un côté comme de l'autre, t'est toujours le régime du bon plaisir.

Henry Maret.

sur lui, tremblant pour sa propre vie, il fut en quelque sorte contraint d’y assister et d’y participer. Sa coopération ne fut pas directe, ses mains ne trempèrent point dans le sang, mais sa complicité parut au jury suffisamment établie pour être retenue; et le 16 mars 1844 il était condamné par la cour d’assises de la Drôme à la peine de quinze ans de travaux forcés.

Le voilà au bagne où, pendant douze ans, il expie courageusement, méritant par une conduite irréprochable la contiance et la sympathie de ses gardiens : une décision gracieuse, bien justifiée, lui ouvre enfin, le 11 août 1855, les portes de sa prison; il a 28 ans, il est libre, mais il emporte et traîne avec lui, comme un lourd boulet dont il ne se débarrassera jamais, cet ineffaçable stigmate : Forçat libéré ! Sa famille l’accueille, le console, le soutient dans sa marche douloureuse vers la réhabilitation et, ne reculant pas devant les sacrifices, l’installe à Paris, loin de ceux qui pourraient le reconnaître, et le met à la tête d’un fonds de commerce qu’il développe, agrandit et voit prospérer sous sa direction .

Des relations de voisinage le rapprochent d’une charmante jeune fille et, encouragé par les manifestations d’une sympathie réciproque, il se laisse entraîner, sous l’oeil de la mère, à des assiduités qui devaient nécessairement faire naître l’idée d’une union semblant réunir toutes les convenances. La pente était trop douce pour ne pas se laisser glisser ; et le mariage est décidé, conclu, sans qu’il ait le courage de dévoiler son terrible passé. Il ne cache cependant ni son nom, ni son lieu d’origine ; et son silence, favorisé par les circonstances et l’incurie des parents de la future, est la seule fraude à lui imputer. Ce silence coupable, condamné par la loi morale, je ne veux pas l’absoudre; mais quelle force et quel courage ne faut-il point pour se résoudre à de semblables aveux I

L’avenir souriait aux jeunes époux étroitement unis ; et rien ne pouvait faire prévoir la catastrophe où leur bonheur devait sombrer, lorsqu’un jour se présente chez eux un inconnu, qui s’installe et parle en maître ; c’est l’ancien compagnon de chaîne qui, sorti du bagne, et devenu maître -chanteur, saisit sa proie et ne la lâchera plus. Ces deux existences lui appartiennent, il

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sait que l’honHeur et le bonheur du jeune ménage sont suspendus à ses lèvres ; et ses exigences proportionnées à la crainte qu’il inspire, au pouvoir dont il dispose, croissent tous les jours. Il puise à pleines mains dans la caisse, qui bientôt sonne creux; et le malheureux négociant, désespéré, affolé, hanté par des idées de suicide, songe à échapper par la fuite à son bourreau : il part pour la Belgique, où il saura bien décider sa femme à le suivre après y avoir préparé une installation nouvelle, son absence dure à peine quarante-huit heures et à son retour tout est consommé. Pour se venger d’un départ furtif, l’odieux personnage a parlé et le foyer est vide. L’épouse du forçat libéré s’est réfugiée chez sa mère, ne pouvant se résigner à rester un instant de plus sous le toit de l’homme qui traîna la chaîne pendant douze ans; et elle organise déjà une action en nullité de mariage pour erreur sur la personne.

Vous connaissez, messieurs, les fortunes diverses de ce procès célèbre, terminé seulement en 1862, par un arrêt des chambres réunies décidant que le mariage ne peut être annulé pour erreur sur la personne, que lorsque l’erreur porte sur l’identité phy- I sique de l’un des conjoints.

Je me suis attardé au récit de cette lamentable histoire, parce que nous lui devons le % 2 de V article 400, qui définit et réprime le chantage.

Dans la pensée des membres de la commission, ajoute M. l’avocat général Delpy, le nouveau texte pénal avait surtout pour objet de remédier à l’un des dangers créés par la promiscuité des prisons, la détention en commun, de soustraire à l’influence néfaste et au pouvoir occulte des incorrigibles compagnons de captivité ceux qui, leur peine accomplie, veulent sincèrement revenir au bien (i).

Jules Favre et Ernest Picard attaquaient le projet. Il avait, disaient-ils, le grave défaut de déférer le nouveau délit aux tribunaux correctionnels au lieu de le déférer au jury, qui est cependant, au moins en théorie depuis

(1) Gazette des Tribunaux du 23 octobre 1895,

1789, la juridiction criminelle normale du pays. Mais le rapporteur, M. de Cordoèn, enleva le vote en invoquant la nécessité et l’urgence « d’arrêter ces spéculations ignobles, dont le résultat était d’empêcher des coupables, des condamnés qui voulaient revenir au bien, de replacer leur existence modeste et ignorée dans la voie de V honnêteté et du travail ».

C’est dans ces conditions que fut voté le texte suivant (^) :

Quiconque à l’aide de la menace écrite ou verbale, de révélations ou d’imputations diffamatoires, aura extorqué ou tenté d* extorquer soit la remise de fonds ou valeurs, soit la signature ou remise d’un écrit, d’un acte, d*un titre, d’une pièce quelconque contenant ou opérant obligation, disposition ou décharge, sera puni d’un emprisonnement d’un à cinq ans et d’une amende de .50 francs à 3,000 francs.

Laissez couler un peu d’eau sous le pont du Châtelet. La même loi, votée en 1863 pour protéger les anciens forçats contre les menaces de la révélation de leur passé, servira en 1895 à protéger contre toute critique de la presse les tenanciers de tripot, c’est-à-dire des voleurs en exercice et les administrateurs de sociétés financières ou industrielles, comme M. Eugène Pereire, dont les procédés d’administration, au dire de tous les hommes sérieux et compétents, réservent aux actionnaires et obligataires de la Compagnie Transatlantique le même sort que la famille Pereire a naguère fait subir aux malheureux porteurs de titres de la Société immobilière et du Crédit mobilier.

Cette loi, insistait le rapporteur, a pour but de frapper ceux qui voudraient « empêcher les coupables de revenir

(1) La loi que Jules Favre appelait une loi de défiance contre le jury fut votée par 152 voix contre 48. Taxile De lord paraît avoir eu le pressentiment du parti qu’on en tirerait un jour. Il dit, dans son Histoire du second Empire, que « ce vote couronnait logiquement la carrière d’une législature qui avait voté la loi de sûreté générale » . (Tome III, p. 433.)

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au bien, de replacer leur existence modeste et ignorée dans la voie de l’honnêteté et du travail. » Le XI Siècle a-t-il fait quoi que ce soit pour empêcher M. Isidore Bloch, M. Bertrand, M. Sammarcelli, et dans un autre ordre d’idées M. Eugène Pereire, de revenir au bien? Ne les y a-t-il pas au contraire encouragés? Est-ce sa faute si M. Pereire préfère distribuer à ses actionnaires l’argent qu’il devrait consacrer à l’amortissement de la flotte de la Compagnie Transatlantique et si messieurs les tenanciers aiment mieux plumer les pauvres pontes et se pavaner en mailcoach sur la route de Cabourg à Deauville, plutôt que de « suivre la voie de l’honnêteté »» ?

Naïfs députés qui, périodiquement, présentiez à la Chambre cette proposition plusieurs fois repoussée de revenir sur la conquête de la loi de 1881, et de rendre aux tribunaux de police correctionnelle la connaissance des délits de presse, vous avez trouvé votre maître dans l’inventeur de cette jurisprudence nouvelle. En présentant vos projets de loi, vous faisiez aux yeux de tous œuvre de réaction et vous ne seriez arrivés, si vous aviez pu les faire voter, qu’à un musellement relatif de la presse. Lui a l’air de faire œuvre de moralisation, d’épuration et sous le commode prétexte de faire régner la vertu, il obtient des résultats bien plus satisfaisants qu’avec l’état de siège. Non seulement il arrive à la suppression des journaux comme au beau temps du général Ladmirault — on l’a vu par l’exemple du XIX^ Siècle^ — mais il oflre aux ministres la faculté de faire condamner les journalistes qui leur déplaisent à des peines très sévères, sans pièces, sans preuves d’aucune sorte, sur la déposition du premier faux témoin venu et de les faire arrêter préventivement, ce qui ne pouvait se faire ni sous l’état de siège, ni sous l’Empire.

Il est certaines institutions et certaines personnes à

l’égard desquelles la presse peut dépasser les dernières limites de la critique, de la diffamation, de l’injure. Avec la magistrature, elle peut s’en donner à cœur-joie. Elle peut l’appeler « vieille tarpiaude « (^), « sale catin n (2). Elle peut dire que « vraiment il semble qu’elle se plaise au dégoût qu’elle inspire et aime à se vautrer dans les vomissements qu’elle provoque « (^). Un avocat général déjà connu comme littérateur et comme auteur dramatique, M. Peyssonnié, s’est révélé dans son discours de rentrée du 16 octobre 1895 comme un enragé collectionneur. Il a eu la patience de réunir en un bouquet, qu’il s’est plu à offrir à la cour d’Orléans, quelques-unes des fleurs qui, chaque jour, émaillent les articles de journaux consacrés à la magistrature :

Tristes justiciards, salariés, sales enjuponnés, ignobles drôles, mufles, bandits, crapules, misérables, juges iniques, consciences viles, magistrats domestiqués, brutes immondes, tas de vaches, scélérats, haute pègre, association de malfaiteurs (^).

M . l’avocat général Peyssonnié cite aussi un honorable magistrat qui a été traité d’ « homme de proie » , ni plus ni moins que je ne l’ai été moi-même par le jugement de la 11® chambre. Je ne vois qu’une épithète qu’il ait oubliée, c’est celle de maître-chanteur. Dieu sait cependant qu’on ne s’est pas privé de la prodiguer à certains magistrats et à certain garde des sceaux, à M. Thévenet et à M. Guérin, par exemple {^).

(1) Intramigeant, 2 octobre 1895.

(2) Libre Parole^ 19 septembre 1895.

(3) Intransigeant^ 30 août 1895.

(4) Gazette defs Tribunaux du 22 novembre 1895,

(6) Dans toute une série d’articles de \di. Libre parole ^ M. xiiéveneta été traité de maître-chanteur et môme de roi du chant, [Libre Parole^ janvier 1895.) Il ne faudrait d’ailleurs pas croire que la presse révolutionnaire ou antisémite aient le monopole de ces aménités. Les journaux les plus conservateurs, les plus dévoués à la défense du capi-

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Mais les tripots, les compagnies subventionnées, les monopoles, les grandes sociétés financières, c’est l’arche sainte.

Si vous y touchez, vous êtes mort.

Uniquement renseignés par la police qui, avec le Petit Journal et une ou deux feuilles du même bord, menaient la danse de la calomnie, la plupart. des journaux avaient cru d’abord que M. Dupuy poursuivait vraiment une œuvre d’honnêteté publique. Quelques-uns faisaient semblant, d’autres étaient sincères. Ainsi M. Edouard Drumont s’était imaginé que M. Dopfier serait l’archange capable de terrasser le démon de la corruption — ce qui ne l’a pas empêché d’écrire de lui par la suite qu’il pourrait bien être « le dernier des coquins « (^). Le directeur de la Libre Parole a même poussé l’hyperbole jusqu’à féliciter M. Thomas de son réquisitoire et à dire qu’en le prononçant il s’était « fait l’écho de la conscience publique »; mais il faut lui rendre cette justice que son enthousiasme a été de courte durée. Il écrivait dans la Libre Parole du 21 mars 1895 :

Il est maintenant à peu près impossible aux journaux d’avertir les naïfs des pièges qui leur sont tendus par les flibustiers cosmopolites. Il s'est constitué évidemment un trust entre la magistrature et la finance. Moyennant un abonnement annuel payé par la haute banque, la haute magistrature se charge de poursuivre pour chantage ceux qui dénonceraient les gros voleurs.

Dans la Libre Parole du 8 avril :

Il n’y a pas là (dans le procès des cercles) une opération de moralité publique, mais une opération commerciale et écono-

tal se montrent pas plus respectueux. C’est ainsi que le journal de M. Rességuier, le Télégramme^ au commencement de mars reprochait à la justice de s’être mise au service des prévaricateurs et des escrocs. (Article cité par la Dépêche de Toulouse du 14 mars 189T\) ê) Libre Parole du 20 février 1895.

mique . Il y a eu simplement comme un trusta un syndicat formé entre les hommes du gouvernement, les sociétés financières et les magistrats. Dans quelque temps, les sociétés financières, au lieu de payer les journaux, payeront un abonnement aux magistrats et les magistrats condamneront à des peines ignominieuses tous ceux qui dénonceront les méfaits de la haute banque.

Dans la Libre Parole du 15 mai :

Les cercles ouverts, ces claquedents placés sous le patronage de personnages officiels, sont défendus par la magistrature contre toute révélation indiscrète .

Et dans la Libre Parole du lendemain 1 6 :

Maintenant qu'un trust a été constitué entre la magistrature et la haute banque jpowr traquer les écrivains indépendants ^ essayer éclairer le public serait courir à la ruine.

Les mêmes idées étaient exprimées dans le Rappel par M. Camille Pelletan le 24 mars ;

A-t-on frappé les procédés de vol dont quelques-uns s’étaient rendus complices ? Et ne les a-t-on pas au contraire encouragés? Ce qu’on a atteint, j'allais dire ce qu’on a voulu atteindre — sont-ce les complaisances pour les fraudes financières ou les critiques qui pourraient les déranger ?.. On connaît le mot de la fille épousée par un soldat de fortune et qui est introduite à la cour de l’Empire disant fièrement en manœuvrant à grand peine sa robe à traîne : C’est nous qui sons les princesses. « On dit maintenant dans le monde des gens de proie : « C’est nous qui sons les plaignants 1 »»

Deux jours après, le 27 mars» M. de Lâunessan écrivait encore dans le Rappel :

Il est entendu que tout journaliste qui tient une plume, tout directeur ou administrateur de journal — quand, bien entendu, il s’agit de républicains, les autres étant tous des modèles de vertus — est un pot-de-vinier, un vendu, un voleur ou un maître chanteur. . . avec les mœurs nouvelles si un homme public ou un journal dirigent des critiques plus

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OU moins vives contre une affaire, une société, une grarcle compagnie, Une banque, on a vite fait de proclamer que leurs critiques constituent une tentative de chantage. «

Mais c*est surtout le procès de la Voie ferrée qui paraît avoir fait tomber les écailles des yeux même aux journaux que le souci de l’honnêteté publique rend à l’occasion le plus injustes et le plus aveuglément persécuteurs.

Le cas du directeur dé la Voie ferrée, M. Ferrier, ressemblait beaucoup sur un point à celui de l’ancien administrateur du XÎX^ Siècle^ M. Girard. Le directeur des chemins de fer du Sud, M. Félix Martin, les avait dénoncés Fun et l’autre, comme on l’à vü plus haut, dans un premier moment d’affolement, sous la pression menaçante du juge d’instruction, après avoir été brutalement et injustement arrêté (*)i après avoir été maltraité, après avoir passé par l’anthropométrie et être resté trente-deux heures sans manger. Pour l’im comme pour l’autre, M. Félii Martin s’étâit formellement rétracté à l’audience, affirmant soüs lâ foi du serment qu’on lui avait fait dire à l’instruction le contraire de sa pensée et que ni M. Ferrier ni M. Girard ne l’avaient jamais menacé. Il n’y avait entre les deux cas qu’une différence : c’est que M. Ferrier avait touché longtemps de la Compagnie des chemins de fer du Sud des mensualités qui s’étaient élevées jusqu’à quinze cents francs, que le service de ses mensualités avait été suspendu, puis repris, tandis que M. Girard n’avait jamais reçu un centime et que ses rapports avec la Compagnie des chemins de fer du Sud s’étaient bornés à une demande courtoise de renseignements.

M. Camille Pelletan, qui n’était pâs, il est vrai,^ tout à fait désintéressé dans la question — car il n’est pas douteux que le procès, on l’a bien vu par les débats, était

(q M. Félix Martin a été acquitté par la cour d’assises.

surtout dirigé contre lui — écrivait au sujet de cette affaire dans le Rappel du 1 6 mai :

Ce procès semble marquer pour la presse un régime nouveau. Il tendrait à introduire dans nos lois cette définition singulière : « Chantage : délit qui consiste^ pour la presse, à attaquer les abus et le^ vols, de tels attaques constituant, en dehors de toute autre circonstance,^ une prévention suffisante de tentati'^e d'extorsion. »»

Avec cela les exploiteurs sont à leur aise ! La France paye une magistrature non pour les rechercher, mais pour les aider, pour les couvrir.

Le 14 avril 1895, l’organe du parti socialiste, la Fetite République, disait :

C’est toujours le même système, M . Ferrier est destiné à jouer le rôle de victime nécessaire. C’est tout simplement honteux.

Au moment de l’ouverture des débats, la Petite République parle à nouveau de « l’inanité de l’accusation », la Libye Parole dit que « le procès intenté à M. Ferrier ne lui nuira pas dans l’opinion, mais en revanche ne rehaussera pas le prestige de certaines instructions judiciaires » (^).

Pour le Rappel et le XIX^ Siècle, la poursuite ne tient pas debout.

Quant à V Intransigeant :

Nous ne sommes pas, dit-il, suspect de tendresse pour les mai t res-chanteurs, mais il ne faudrait pas non plus que le parquet vît partout du chantage et qu’il pût, sous l’inculpation de tentative d’extorsion de fonds, arrêter quiconque attaque une grande société industrielle ou financière, quiconque mène une campagne contre une société véreuse dont il dénonce les agissements (2).

(1) Libre Parole du 13 mai 1895.

(2) Intransigeant du 19 mai 1895,

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Le jugement rendu, le môme Intransigeant déclare « qu’il a fallu pour arriver à ce résultat pas mal de mauvaise foi » :

Donnons-en une preuve, ajoute-t-il. Le seul fait retenu à la charge de Ferrier est le fait relatif aux chemins de fer du Sud et, pour le retenir, le tribunal s’appuie sur la déposition de M. Félix Martin « tant à l’instruction qyCà V audience-^. Or on se souvient qu’à l’audience M. Martin a déclaré que sa déposition de l’instruction lui avait été littéralement arrachée (*).

Le X/X® Siècle (directeur M. Lefèvre), enfin, résumait aussi ce que tout le monde dans la presse pensait au fond de la jurisprudence inaugurée dans l’affaire des cercles et dans l’affaire de la Y oie ferrée :

Le doplîérisme, disait-il, devient une institution politique, voire économique et financière, c’est la revanche des grandes compagnies et des monopoles contre la presse et même contre la tribune. Jamais on n’a trouvé de procédé plus audacieux et plus simple à la fois pour atteindre sûrement , infailliblement^ même absolument innocents y le journal et le journaliste sans avoir à tenir compte des lois sur la presse, La théorie du parquet, c’est que toute critique formulée dans un journal contre une compagnie constitue une menace, une mise en demeure d’avoir à payer et que, d’autre part, tout traité de publicité entre un journal et une compagnie constitue la réalisation d’une tentative de chantage.

De sorte que la moindre critique à l’endroit d’une grande compagnie ou de n’importe qui d’ailleurs, car le chantage peut s’exercer contre n’importe quel citoyen — suffit à rendre le journal justiciable de la police correctionnelle pour cause de chantage .

La loi de 1881 n’existe plus. On peut toujours s’en affranchir. Au lieu de poursuivre pour diffamation — c’est-à-dire avec faculté pour l’inculpé quand il s’agit de sociétés ou de personnes faisant appel au crédit et à l’épargne — on n’a qu’à

P) Intransigeant du 29 mai 1895»

relever une prévention de chantage, et dès lors avantage inestimable pour les plaignants — toute preuve est interdite à l’accusé.

Quoi de plus commode pour le gouvernement et aussi pour les voleurs ? Le gouvernement jpeut toujours atteindre ses ennemis .

Les compagnies véreuses, les fi 'qnciers louches, les teneurs de tripots à la grecque, les escrocs de la bourse et d’ailleurs, sont garantis contre toute critique, assurés de faire condamner quiconque oserait leur reprocher leurs tares. . .

C’est vraiment la sécurité des bandits, l’amusement des juges, la tranquillité des mauvais gouvernements.

Qui plus est, la théorie juridique du parquet va plus loin, ûn nous a servi cette thèse que la culpabilité du journal est d’autant plus grande que la gredinerie du plaignant est plus corsée . . .

Et la thèse juridique du parquet se justifie par cette double considération que les honnêtes gens n’ayant rien à se reprocher ne chanteront pas sous le coup de la menace, tandis que les filous sitôt menacés viendront à composition. . .

Ceux-ci, dès qu’ils sont attaqués, ont le droit de présumer une tentative de contrainte. . .

Le chantage existe sans qu’il soit nécessaire que le journal ait formulé des exigences... Veçcistence du délit dépend du plaignant. « Il n^a qvCà dire qu'il a reçu V impress ion d'une menace y d'une contrainte morale^ et il est ru sur parole.

Et la justice — le gouvernement aussi — a conformé son action à ses « principes »». Elle a poursuivi, elle ne poursuit que des journalistes. Les teneurs de tripot, les financiers à faux dividende, les turcarets véreux, elle les respecte, elle les protège, elle essaye même de les venger quand ils ne se plaignent pas et même contre leur gré (^.

Avec la nouvelle jurisprudence, on pouvait et on pourrait poursuivre tous les journaux. On demandait à un

(1) Voir le XIX* Siècle du 2 et du 30 mai 1895, articles intitulés Dopfférisme et monopole et Corruption officielle.

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directeur de journal qui occupe dans la presse parisienne une très importante situartion, ce qu’il en pensait : « J’en pense, répondit mon ancien confrère, que si elle lui était appliquée, je devrais être condamné à vingt ans de bagne. « Mais il n’était pas de l’opposition, on n’avait aucune raison pour se débarrasser de lui.

Toute la presse, au moins dans sa partie reportage, m’a dénoncé. Presque toute la presse a excité la magistrature à frapper la presse. Parmi tant de mensonges, M. le substitut Thomas a fait entendre une parole de vérité quand il a dit que « loin de reprocher au parquet un excès de zèle, la presse lui criait : « Encore! Encore! » (^)

Au premier rang des dénonciateurs et des provocateurs figuraient ces journaux hybrides qui ne sont ni républicains, ni monarchistes, ni modérés, ni radicaux, ni socialistes, ni anarchistes, qui, pour donner le change sur leurs propres méfaits, se posent depuis quelques années en justiciers, accusant pour ne pas être accusés, dénonçant pour ne pas être soupçonnés, affichant cyniquement la conviction que la vérité, si elle ne dispose pas de moyens suffisants de publicité, sera toujours battue par le mensonge à gros tirage.

.!(3 n’imiterai pas leur exemple. Journaliste depuis 1869, ayant toujours défendu la presse, je n’ai rien dit dans ce mémoire et je ne dirai rien qui puisse nuire à la presse, rien qui puisse compromettre aucun journal, ce journal fût-il le plus déloyal des adversaires, le plus infâme des dénonciateurs.

Mais le parquet lui-même, dans son réquisitoire, avoue la scandaleuse et révoltante partialité dont il a fait preuve à l’égard du XIX^ Siècle^ et cette partialité je puis lui en

(1) « sténographie du réquisitoire de M. le substitut Thomas. >* Revue des procès célèbres, p. 214.

demander compte sans user d’aucunes représailles, sans dénoncer qui que ce soit,

M. le substitut Thomas a dit dans son réquisitoire da 16 février 1895 : « Nous avons rempli cette fois une pleine charrette^ nous ne désespérons pas de réunir les éléments d'un deuxième convoi.,. Nous avons des raisons de croire quil y a dans la presse plus de maîtres-chanteurs que nous n'en avons arrêtés... Nous irons chercher les coupables où quils soient et nous les traînerons à la barre de la police correctionnelle pour continuer Vœuvre de justice indépendante et impartiale qui vient d'être entreprise (^). n

Pourquoi la justice, se donnant à elle-même le plus outrageant • des démentis, a-t-elle tout à coup abandonné « Tceuvre de justice indépendante et impartiale « dont elle avait solennellement promis la continuation? Pourquoi, après avoir dit qu’on ne désespérait pas de réunir « les éléments d’un deuxième convoi «, n’a-t-on jamais, selon l’élégante et suggestive expression de M. le substitut Thomas, fait partir la deuxième charrette? Pourquoi, après avoir prétendu que la presse était pleine de maîtres-chanteurs — ce qui est une calomnie, — et après avoir fièrement annoncé qu’on irait chercher les coupables où qu’ils soient, n’a-t-on guère poursuivi et frappé en somme que le XIX^ Siècle^ qui n’a jamais fait de chantage et contre lequel il n’y a jamais eu d’autre plainte que la plainte suspecte et depuis reconnue fausse du tenancier de tripot Isidore Bloch?

Pourquoi?..,

(1) « Sténographie du réquisitoire de M. le substitut Thomas. » Revuê des procès célèbres, p. 214.

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Parce que toute cette bruyante campagne judiciaire n’a été qu’une comédie de vertu, parce qu’en inventant la nouvelle jurisprudence, on n’avait qu'un but : atteindre des adversaires politiques et servir des rancunes particulières...

Et il est fort possible qae les magistrats ne se soient pas douté du rôle qu’on leur a fait jouer.

XXIIÎ

Le préjugé de culpabilité.

Arrêtez-leî — Le juge est infaillible. — Séverine. — M. Henry Bauëi'. — M F^enri Rochefort. — Notre duel et nos dîners chez le docteur Tripier. — M. Édouard Drumont. — Le dîner des Spartiates. — Le Rosier de Marie. — Ce qu’a dit la presse du procès des cercles. — Opinion de M. Rochefort, de M. Drumont. — M Alexandre Hepp. — M. Fernand Xau et les allures policières de la presse. — M. Maurice Barrés. -- Sa méthode intellectuelle. — Comment se forment les légendes. — Ce qu’exigerait la plus élémentaire équité.

En théorie, tout accusé est présumé innocent; en fait et dans la pratique, tout accusé est réputé coupable non seulement pour la police^ pour les magistrats, mais pour la. presse, pour tout le monde.

Un agent de police, dans la rue, crie : « Arrétez-le ! ♦» Toute la foule se précipite à la poursuite du fugitif, vociférant : « Arrêtez-le ! arrêtez-le î » Si elle parvient à l’atteindre, elle voudra l’écharper, et c’est la police qui devra le protéger. Pas une voix de raison ou d’humanité ne s’élèvera pour dire : « Mais il est peut-être innocent ! « Pour V Intransigeant, pour la Libre Parole, pour la Petite République, pour personne, M. Thévenet ou M. Trarieux ne sont des hommes infaillibles. Mais l’infaillibilité qu’ils ne possèdent pas, chacun leur reconnaît le pouvoir

LE PRÉJUGE DE CULPABILITE

de la conférer. Le licencié en droit, le camarade, le protégé dont ils font un juge d’instruction n’est plus un homme, c’est un pape, c’est un dieu; il ne se trompe pas. Tous les mécréants s’inclinent devant ses oracles.

Quand un juge d’instruction a dit d’un homme : « Arrêtez-le! » tout le monde se rue sur cet homme, surtout s’il est connu. On le piétine, on l’écrase. On plaint le premiei’ venu auquel il arrive uh accident; on a pitié d’un chien. On est sans pitié pour l’accusé. Qu’a-t-il fait? Personne n’en sait rien. Personne ne s’en inquiète. Au Parlement, dans la presse, dans les cénacles les plus cultivés, c’est comme dans la rue. « On veut l’arrêter ; donc il est coupable. » Personne n’en demande davantage.

Dans son discours du 29 novembre 1894, M. Marco’ Habert dit, en parlant de moi : Je puis bien le nommei

puisqu'il est poursuivi [^). « Et il ne se contente pas o.c me nommer; il me diffame, il m’injurie; il m’appelle « maître-chanteur »». Qu’en sait-il? Absolument rien. Sa seule raison, il l’a dite : c’est que je suis poursuivi.

Il faut une grande force de caractère, une grande audace pour risquer le moindre mot en faveur de celui qui a été l’objet de l’anathème du juge d’instruction.

Cette force de caractère, cette audace, une femme les a eues, M”'® Séverine. Peu de jours après le commencement des poursuites, le 2 décembre 1894, elle écrivait dans la Libre Parole :

... La ressource de taper sur Portalis au profit de M. Blocli (le tenancier du tripot de V « Escrime ♦»), j’avoue préférer la laisser à qui s’en contente. Quoi qu’il ait fait — et si toutes les consciences apparaissaient soudain limpides, il semblerait peut être un bien petit coupable ! — c’était, somme toute, un journaliste, sans autres vices, sans autre passion que son

Jownal officiel 4u 30 novembre 1894.

journal, et qui savait écrire... rarissime chose aujourd’hui chez les chauds de papier, n

Cette gigue sur un homme à terre ne me dit rien qui vaille. Ce n’ftst pas preuve dé vertu — ah 1 mais non I — et c’est encore moins un acte de courage.

M. Henry Bauër, qui est un écrivain solide, en même temps que l’un des moralistes les plus indépendants et les plus humains de l’époque, a donné une nouvelle preuve du courage dont il est coutumier, en écrivant, dès le lendemain de mon départ, au plus tort de la bourrasque, dans rÉcào de Paris du 26 novembre 1894 :

A la tête des divers journaux qu’il a créés et dirigés, M . Édouard Portalis a déployé une ardeur, une activité infatigables,. Il a prouvé un rare talent de polémiste...

Il est certain quHl n'aimait 'pas Vargenty qu’il ne menait pas un train de luxe et de dépenses. Travailleur acharné, toujours le premier et le dernier à sa rédaction, il n’avait qu’une seule passion : le journal... Les faits qu’on lui impute sont-ils exacts, et ceci reste à démontrer, car le plus solide argument de culpabilité est celui qu’on tire de sa fuite ou de son ab sence? Il est lamentable qu’un homme de ce nom et de cette situation périsse pour une cause qui n’est certes pas celle de l’honnêteté publique... (la cause des tripots).

Les journaux n’avaient, je le crois, contre moi aucun motif d’animosité personnelle. Pendant ma longue carrière de journaliste, j’avais toujours vécu avec mes confrères en bonne intelligence. Je n’avais eu de polémique acerbe qu’avec le Petit Journal et avec une autre feuille qu’il payait pour m’attaquer.

Je n’étais pas en mauvais termes avec M. Henri Rochefort. J’avais été à peu près seul à prendre sa défense en 1871, quand il était vilipendé par tout le monde; quand ses anciens collaborateurs l’accusaient non seulement d’avoir- soutenu la Commune, mais d*avoir volé les ta-

LE PRÉJUGÉ DE CULPABILITÉ

bleaux du Louvre, les bronzes de M. Thiers, « d’être un voleur et un cambrioleur « (^). J’avais aussi pris sa défense en 1889, quand il fut poursuivi devant la haute cour. Je m’étais, il est vrai, battu en duel avec lui en 1886. Violemment et injustement attaqué dans son Tournai à propos de rien, j’avais assez vertement répondu. Il m’avait envoyé ses témoins, et nous avions échangé quatre balles à vingtcinq pas, dans le parc de Saint-Ouen, par une belle matinée de mai, au milieu des lilas en fleur.

Après le duel, je l’avais un soir rencontré sur l’escalier deTOdéon. Nous nous étions serré la main. 11 m’avait dit que cette rencontre sur le pré ne devait pas nous empêcher de nous rencontrer, comme par le passé, à dîner chez le docteur Tripier, Nous avons, en effet, depuis lors, dîné quelquefois ensemble et nous n’avons jamais plus eu de polémiques.

Je n’étais pas en mauvais termes non plus avec M. Edouard Drumont. J’avais fait sa connaissance un soir à ce dîner des Spartiates qu’ Arsène Houssaye avait créé, qu’il animait de son esprit charmant, et qui, grâce à ses fines anecdotes, étaient toujours intéressants, même les soirs d’été où il n’y avait plus guère à Paris que quatre ou cinq Spartiates intrépides, parmi lesquels Henry Houssaye, F. du Bois-Gobey et moi.

Quand M. Drumont fit paraître en plaquette la préface de la France juive ^ il me l’adressa avec un « cordial hommage ” dont je ne m’exagère pas la signification, mais qui prouve plutôt un peu de sympathie. Dans cette préface, M. Drumont, qui à cette époque se montrait d’ordinaire si peu tendre pour les républicains, citait un article de moi avec une nuance d’éloge. Depuis, je l’ai retrouvé chez une

P) Intransigeant du 1'^ mars 1896.

de mes amies qui aime à mettre en contact, autour de sa table seigneuriale, de belles dames élégantes et cossues avec des leaders de la régénération sociale, tels que Rochefort, Drumont, Millerand.

En 1891, n’ayant pas de journal, il me fît un jour demander d’insérer dans le XIX^ Siècle une lettre qu’il adressait au journal le Rosier de Marie, qui l’avait vivement attaqué. Je fus très heureux de pouvoir lui rendre ce minuscule service.

Tant que j’ai été debout, M. Édouard Drumont, qui m’a souvent cité, n’a jamais lancé contre moi ni dans ses livres, ni dans son journal la moindre pointe. De mon côté, je ne l’ai jamais attaqué. Le X/X® Siècle et la Libre Parole n’ont eu que de rares polémiques toujours très courtoises.

Les journaux, en général, ne se faisaient pas d’illusions sur les vraies causes qui m’avaient fait poursuivre. La plupart partageaient l’opinion exprimée depuis par le X7X® Siècle (direction de M. Georges Lefèvre) dans son numéro du 26 mai 1895 :

Il est fâcheux que le gouvernement de M. Dupuy soit mort avant la fin des procès de presse qu’il avait intentés pour se faire vivre. On aurait eu du moins le plaisir de lui en voir porter les responsabilités qui ne sont point légères et varient de l’odieux au ridicule... Nous commençons maintenant à pouvoir apprécier cette campagne singulière... Elle est non pas unique dans son genre et renouvelée de temps aujourd’hui entièrement oubliés; car c’est pour la première fois, depuis la Restauration, qu’on voit les gouvernements recourir à la complaisance de la justice pour défendre ses portefeuilles et se sertrir des tribunaux comme d’un procédé de manoeuvres parlementaires.

Car ce n’est point autre chose qu’a fait le gouvernement de M. Dupuy... Né de la peur, c’est par la peur qu’il a voulu vivre... Il ne s’agit pour déshonorer ses adversaires que d’avoir

LE PRÉJUGÉ DE CULPABILITÉ

SOUS la main quelques coupables notoires avec lesquels on mêle et englobe les auties. Alors la calomnie, empruntant ce qu’on appelle la majesté de la justice, devient un instrument vraiment redoutable aux mains des gouvernements.

Tout de suite après que l’ordre de m’arrêter avait été signé par M. Dopffer, M. Henri Rochefort faisait paraître dans V Imransigeant un article intitulé : E'^camotacje, qui commençait ainsi :

Les affaires Bloch et Bertrand sont pour le gouvernement un dérivatif inespéré (1).

Quelque temps après, le 13 janvier 1895, il écrivait en parlant de ce procès des cercles :

Ce qu’il y avait là-dessous, nous le savons maintenant : (tétait, pour le cabinet menacéy le besoin de menacer à son tour. Le seul moyen de ramener à lui une majorité qui commençait à ruer dans les brancards, était de lui agiter sous le nez le spectre de ses concussions, et sur la tête l’épée do Damoclès que M. Dopffer tient dans ses redoutables rndLin^.., Inquiéter les uns, affoler les autres : tel était le plan adopté par V Élysée et les élyséens pour obtenir de la Chambre ce qiCelle r mhlait disposée à leur refuser.

De son côté, M. Edouard Drumont écrivait dans la Libre Parole du 26 novembre 1894 :

Pourquoi poursuit-on aujourd’hui M. Portalis?

1® Parce qu’il s’agit d’un juif comme Bloch \

2® Parce que l’acte de Poptalig, dans les circonstances où il a été commis, est en quelque sorte un acte anarchique, un acte troublant l’organisation actuelle, un empiètement sur le privilège que se sont arrogé les membres du gouvernement.

Le jeu public est défendu par la loi. Il n’y a que le ministère

(1) /ntransiyeani du 28 noveniiiif L'.I L

UN eüET-APENS JUDICIAIRE.

de l’intérieur et la préfecture de police qui aient le droit de faire chanter les cercles.

Le XIX^ Siècle a voulu faire concurrence aux représentants de l’ordre public. Il est puni. Tant pis pour lui.

Vous voyez bien la situation, n’est-ce pas?

La loi du 1®^^ janvier 183^^ a aboli le jeu en France. L’État, dans un scrupule de moralité qui peut s’expliquer, s’est privé volontairement des redevances que lui payaient les maisons de jeu.

Il n’y a qu’à appliquer la loi.

Mais le jeu est une passion indéracinable dans le cœur de l’homme; toutes les législations se sont brisées contre un vice qui tient à l’essence même de l’être humain.

Alors, rétablissez ie jeu public, et faites profiter la collectivité de l’impôt que vous prélèverez sur ce vice.

La clique qui nous gouverne n’est pas de cet avis. Elle permet le jeu, sans abroger la loi qui le défend, et laisse toute une petite bande de juifs, d’hommes politiques véreux, de journalistes complaisants, de croupiers et de grecs, se partager le produit de la cagnotte.

Vous comprenez combien ce système est à la fois infâme, illégal et absurde.

Il faut 65 millions pour l’expédition de Madagascar.

Au lieu de chercher cet argent dans d’équivoques opérations de trésorerie, qui cachent mal des desseins de t ipotages, que le gouvernement mette en adjudication la ferme des jeux en France I II aura ses 65 millions sans rien demander aux contribuables déjà écrasés.

Remarquez que ces cercles où le jeu est, en réalité, public, sont une perpétuelle occasion de scandales. Le jeu public, au contraire, offrirait certaines garanties; on n’y pourrait jouer que de l’argent comptant, et les Ardisson et autres philosophes et péloponésiens ne pourraient pas s’y livrer à leurs exercices...

C’est là un magnifique coup de pa tie pour la police, et Dupuy, qui a constamment refusé de fermer les cercles où l’on joue, au mépris de la loi de 1838, et qui a ses raisons pour agir ainsi, doit se frotter les mains avec ses complices.

LE PRÉJUGÉ DE CULPABILITÉ

Les juifs pourront maintenant voler tout ce qu’ils voudront dans tous les claquedents protégés par la police et présidés par d’anciens ministres, sans que personne ose rien dire. On se tirerait des coups de revolver dans tous les tripots, comme dans les haciendas du Mexique, que pas un journaliste ne se hasarderait à souffler mot ; il aurait peur d’avoir l'air de recommencer l’histoire de Portalis.

MM. Rochefort et Drumont voyaient donc bien qu’il y avait dans cette affaire autre chose qu’une entreprise de moralité publique. M. Rochefort dépense les trois quarts de sa verve à nous représenter les magistrats comme « les plats valets du ministère et le ministère d’alors était le ministère Dupuy. M. Drumont a écrit des pages admirables pour se moquer des naïfs qui attachent la moindre importance aux décisions des magistrats, mais ni l’un ni l’autre n’ont eu un seul instant l’idée que la plainte du tenancier Isidore Bloch pouvait ne pas être fondée et que je pouvais être injustement poursuivi, tellement est enraciné dans nos cerveaux français le préjugé de Tinfaillibilité du juge d’instruction et de la culpabilité de l’accusé !

A la même époque, le 25 novembre 1894, M. Alexandre Hepp, ancien directeur du 'Voltaire, écrivait dans le Gaulois, de M. Arthur Meyer, un premier article dont je détache ce passage :

Gomment, cet homme qui a fait et lancé tant de journaux, de qui la presse était la vie, a-t-il pu arriver à oublier, à outrager pour finir la dignité de l’homme qui écrit! Comment cet esprit merveilleusement organisé, qui a su faire nommer Gambetta, tenir en échec M. Thiers, découvrir Alceste, après des activités si surprenantes, des coups d’intelligence si crânes, a-t-il pu sombrer dans cette plate turpitude I

Ainsi, il avait suffi qu’un juge d’instruction lançât

contre moi im mandat d’arrêt sur l’ordre de M. Dupuy, pour que M. Alexandre Hepp se crût autorisé, sans autre preuve, à porter contre un confrère qui n’avait jamais eu pour lui que de bons procédés, un pareil jugement, pour décider ex-cathedrâ que j’avais « outragé la dignité de l’homme qui écrit »>, et que j’avais « gombré dans une plate turpitude

Je connaissais depuis longtemps M. Fernand Xau, directeur du Journal. Je lui avais été agréable toutes les fois que je l’avais pu. Il semblait m’en savoir gré et n’attendre qu’une occasion pour me le témoigner. Dès l’instant où le juge d’instruction eut signé son mandat, le Journal publia contre moi une série d’articles de dénonciations assez semblables à l’écrit spontané adressé par de Clercq au chef de la sûreté. Depuis, le 9 décembre 1895, M. Fernand Xau a écrit sous sa signature dans le Journal : « Trop souvent le journalisme affecte des allures policières, la délation est notre pire défaut ; la calomnie est d’usage courant .. Je ne fais le procès de personne... »» C’était une erreur. M. Xau faisait le procès de son journal, le Journal,

Comme exemple de la complaisance avec laquelle sont accueillis les bruits absurdes que la malignité publique répand contre un accusé, je citerai un article de M. Maurice Barrés, paru dans le Figaro du 25 juin, la veille du joui où devait être jugé le procès de la Transatlantique.

M. Barrés n’est pas un emballé. Il écrit posément, dans un style élégant et froid.

Il aime à se donner pour un homme « bien averti »» . A toutes occasions, il vante la sûreté de sa méthode Intel lectuelle et la recommande à la jeunesse. Au mois de décembre 1895, il déclarait au cours d’une interview : « Vous voudrez bien croire que j’ai une méthode d’esprit

LE PRÉJUGÉ DE CULPABILllÉ.

suffisante pour ne pas considérer comme indemne ou comme déshonoré tel ou tel homme politique, parce qu’un personnage m’affirme qu’il est coupable. Une affirmation sans preuves est simplement non existante (*). «

Dans son article du 25 juin 1895, M. Maurice Barrés a la prétention d’expliquer comment je suis devenu maître-chanteur. L’article aurait été écrit par un des rédacteurs des faux papiers Nordton, qu’il ne contiendrait pas plus d’erreurs matérielles et de fausses appréciations. Quand je lis de pareilles choses, signées d’un nom connu et justement estimé dans les lettres, les bras m’en tombent. M. Maurice Barrés, qui avait, parmi d’autres histoires, raconté d’invraisemblables calembredaines sur mes relations avec Ernest Picard, quand j’étais rédacteur en chef de V Électeur libre, s’est attiré déjà un démenti catégorique de Ernest Picard (^). Je n’ai pas l’intention d’opposer à son long roman le récit de ma vie et de mes travaux. Qu’il me permette seulement de lui faire observer que lorsqu’un écrivain aussi sérieux que lui s’avise de parler d’un livre et de le juger, le moins est qu’il prenne d’abord la peine de le dire,

M. Maurice Barrés, dans cet article, parle de mes Beux Républiques. Il en fait même l’éloge. Il dit que le livre « contient d’excellentes pages, notamment sur les lois... »» C’est de chic qu’il dit cela, comme le reste, car le livre, il ne l’a pas lu.

M. Mauriae Barrés raconte que j’avai§5 reconqu la nécessité de faire ma paix avec Gambetta qui, depuis le 16 mai, était devenu le maître incontesté et que, pour 3ette réconciliation, je me composai un terrain en publiant les Beux Républiques ».

(1) Intransigeant du 3*^ décembre 1895 et autres journaux de la même 3ate, à propos de la liste des 104.

'2) Figaro du 28 juin 1895.

C’est le contre-pied de la vérité. J’avais de la politique une conception tout autre que Gambetta, et le but de mon livre était de proposer une politique qui pût efficacement être opposée à la sienne. J’y exposais tout un programme qui, s’il avait été adopté par le parti républicain, aurait, c’est ma conviction, épargné à mon pays les déceptions, les tiraillements et les hontes de ces dernières années. Emile de Girardin, qui combattait ma thèse et défendait le statu quo opportuniste, a dit de ce livre : « C’est le vrai programme d’une vraie politique (^). »»

M. Emile Zola, qui faisait la critique dramatique dans le Voltaire y journal tout dévoué à Gambetta, fut obligé de le quitter parce qu’il avait, dans un de ses feuilletons, parlé en trop bons termes des Beux Républiques, Plus tard, M. Ranc écrivait que ce livre, qu’il voulait bien qualifier de « remarquable «, avait fourni à l’opposition le terrain sur lequel elle s’était rencontrée pour renverser le ministère Gambetta au commencement de 1882. Voilà comment ce livre a été fait pour me réconcilier avec Gambetta.

N’est-ce pas une iniquité et une barbarie inconcevable de ne pas permettre à l’accusé de se rendre compte des

(1) Émile de Girardin publia dans la France, sur les Deux RépuhliquëSy six articles intitulés « Lettres de Royat » , dont la première était datée du 21 juillet 1881. Ces « Lettres •» ont été réunies depuis en brochure (Dentu, 1881) avec mes réponses. Avant de les publier, Émile de Girardin m’écrivait de Royat, le 19 ju llet:

Mon cher et très éminent confrère.

J’ai emporté votre livre.

Je l’ai lu.

Sur dix pages, j’en ai corné neuf.

C’est le vrai programme d’une vraie politique.

Amitiés.

Émile de Girardin*

LE PRÉJUGÉ DE CULPABILITÉ

appréciations, des histoires, des calomnies qui se publient sur son compte et de l’empêcher d’y répondre? De même qu’on dit de celui contre lequel est lancé un mandat d’arrêt : « On veut l’arrêter, donc il est coupable de même, on dit de tout fait, si invraisemblable qu’il soit, avancé parles journaux : « Il n’a pas été démenti, donc il 3st vrai »», et ce raisonnement rudimentaire sert de base AUX croyances du public, aux déductions des psychologues 3t souvent aussi aux décisions des juges î

Les deux Bastilles.

La liberté provisoire est le privilège des riches. — Les protestations de la presse contre la prison préventive. — M. Paul de Gassagnac. — M. Heni7 Maret. — Hodie mihi^ cras tihi. — M. Jean Richepin. — Madeleine-Bastille.

— Les mémoires de Linguet. — Rien de changé. — Le seul progrès, c’est l’anthropométrie. — Le dépôt. — Les tinettes de Mazas. — La chasse aux rats. — Le parloir. — Un préposé galant. — On ne fuit que pour éviter la prison préventive. — Le paradis des souteneurs. — Pire que la torture.

— Congrès pénitentiaires. — La marinade. - Les menottes.

— Le prévenu met son espérance dans le juge. — Premier interrogatoire. — Gardes, emmenez cet homme ! — Rentrée au tombeau. — Propos féroce. — Le régime de l’encellulement. — Une loque humaine. — La première comparution de M. Girard devant la 8° chambre. — La mort clémente.

— Le résultat de la prison préventive.

L’accusé auquel est accordée la liberté provisoire a un grand avantage. Il lit les journaux, il sait ce qui se passe, il peut répondre, et il faut bien dire aussi que, sachant qu’il le peut, on se montre à son endroit plus réservé. Mais c’est une faveur à peu près exclusivement réservée aux riches. On ne la refuse guère à un homme qui, ayant beaucoup volé, peut offrir quelque centaine de mille francs de caution. Ainsi les frères Flageolet, qui ont été coiidam-

LES DEUX BASTILLES

nos Tun et l’autre à deux ans de prison pour corruption de fonctionnaires et à un million de restitution envers le trésor, ont obtenu leur mise en liberté provisoire moyennant une caution de 100,000 francs. Les riches fournisseurs militaires, Hemerdinger et Sarda, l’ont obtenue égament. Elle a été aussi accordée au directeur de la Yoie ferrée, M. Emile Ferrier, à cause de son mauvais état de santé. Encore a-t-il dû verser une caution de 10,000 francs. S’il n’avait pas eu ces 10,000 francs, on l’aurait probablement laissé mourir en prison comme a failli y mourir M. Girard.

A la suite du procès des cercles et des arrestations auxquelles il avait donné lieu, de vives protestations se sont élevées dans la presse contre cette coutume de la prison préventive. M. Henry Maret a publié sur ce sujet dans le Radical un article éclatant de bon sens :

Tous les honnêtes gens de tous les partis viennent à notre aide dans la campagne que nous avons entreprise contre la prison préventive.

Dans un remarquable article, M. Paul de Cassagnac, avec qui nous n’avons pas souvent la bonne fortune d’être d’accord, discute là question avec grande force et grand talent.

Gomme nous, il se demande si nous avons bonne grâce à célébrer là chute de la Bastille, quand nous l’avons remplacée par une Bastille aussi sombre et aussi redoutable.

Gomme nous, il montre le juge d’instruction agissant sans contrôle et sans responsabilité, perquisitionnant et arrêtant à tort et à travers, sur la plus bête des dénonciations

Gomme nous, il flétrit l’arrestation préventive, qu’il appelle la plus odieuse et la plus infâyne des ignominies judi' ciaires .

«* Gar elle achève un homme, avant même que sa culpabilité soit établie , et alors que son innocence peut être démontrée. »»

Grâce au mélange de secret vis-à-vis de l’accusé, qui n’a

aucun moyen de se défendre ni de protester, et de 'publicité vis-à-vis des reporters, le juge déshonore froidement un homme avant qu’il l’ait envoyé devant le tribunal.

Souvent, comme on l’a vu, les débats démentent l’instruction. Mais quoi? « Vous, s’écrie M. de Gassagnac, vous êtes perdu, ruiné, soupçonné par la foule, en vertu du proverbe stupide qui dit qu’il n’y a pas de fumée sans feu. »»

Il aurait pu ajouter qu’il se trouve toujours de bons petits journalistes payés pour relever les propos mensongers d’un acte d’accusation, et les présenter comme articles de foi.

Gomme nous, M. de Gassagnac n’admet pas qu’on donne pour raison de l’arrestation que l’inculpé peut s’échapper, car, s’il s’expulse lui-même, tant mieux.

Gomme nous, et avec nous, M. de Gassagnac proclame, et la vérité éternelle le proclame aussi, qu’il vaut mieux laisser échapper dix coupables qu’arrêter un seul innocent.

Il est temps de remettre eu honneur les véritables maximes de l’équité, si cruellement foulées aux pieds depuis quelque temps par Uu tas de farceurs qui soutiennent l’honnêteté publique comme la corde soutient le pendu.

Il est temps d’en finir avec cette tyrannie judiciaire qui, selon l’expression du rédacteur en chef de V Autorité y doit aller rejoindre dans le passé les chevalets et les brodequins.

Et nous sommes heureux, et c’est pourquoi nous l’avons cité, d’avoir pour appui dans cette campagne un de nos plus brillants adversaires politiques.

Gar il n’y a pas de politique dans cette afïàire. Il ne doit pas y en avoir. Ge qui empêche la réforme de s’accomplir, c’est que, malheureusement, chaque parti ne crie que lorsque les siens sont atteints, et applaudit quand ce sont les autres. Hodie mihiy cras tibiy dit pourtant l’adage. Et c’est ainsi qu’à notre grand regret, nous voyons, même parmi nos amis socialistes, ceux-là qui avec raison s’indignaient des arrestations anarchistes, se réjouir d’arrestations d’opportunistes et de gouvernementaux.

Non, mille fois non, nous ne nous réjouirons pas. Nous n’avons pas deux poids et deux mesures. Ce qui est une

LES DEUX BASTILLES

iniquité est toujours une iniquité. Et nous n’admettons pas plus l’injustice et l’arbitraire pour nos ennemis que pour nos amis.

C’est pourquoi nous faisons appel à tout le monde et à tous les partis. Tous sont intéressés à la sécurité de tous; et plus que jamais dans ces années immondes où le premier coquin venu peut jeter la suspicion sur l’homme le plus intègre et où l’opinion s’étonne, si elle trouve parfois des ' coupables parmi les accusés, de ne rencontrer jamais que des fripouilles parmi les accusateurs.

Henry Maret,

L'article est intitulé : La noumlU Bastille^

Plus récemment, mon ancien collaborateur Jean Richepin a écrit, dans le Journal^ un article plein d’humour et, ma foi, très éloquent dans sa forme ironique, pour nous apprendra que la Bastille n’a jamais été prise (^).

C’est, dit-il, un bruit qui a couru, dans le temps, que la Bastille avait été prise. On a prétendu qu’elle avait ôté rasée. Mais, du diable, s’il y a encore quelqu’un pour y croire, à cette histoire-là 1

La bâtisse, oui, a été rasée; la chose, non.

Et Eichepin termine par cette boutade :

Nous passons noire temps à vouloir prendre la Bastille, et nous ne prenons jamais que Madeleine-Bastille.

La Bastille d’aujourd’hui est située boulevard Diderot, â quelques centaines de métrés du lieu où s’élevait i’aneienne. Elle porte comme enseigne ces mots : « Maison d’arrêt cellulaire » et s’appelle Mazas.

Pendant les heures interminables de mon exil, j’ai pu relire les fameux mémoires de Linguet sur l’ancienne Bastille et J’étais fi’appé de la ressemblance entre la nou* ¥elle et Vancienne. Bi on pouvait mettre les deux BastUlei

1*) l^jô4Vigi’ 1B90, ai'ticle Uiüuae \ BaMUle.

dans une balance, je crois même qu’elle pencherait en faveur de l’ancienne.

Le prélude, nous dit Linguet, quand on amène à la prison une proie nouvelle, c’est la fouille. Le prisonnier est aussi surpris qu’effrayé de se trouver livré aux recherches, aux tâtonnements de quatre hommes dont l’expression semble démentir la fonction.

Ils lui enlèvent son argent de peur qu’il ne s’en serve pour corrompre quelqu’un d’entre eux, ses bijoux pour la même considération, ses papiers, ses ciseaux, couteaux, etc. de peur qu’il se coupe la gorge ou qu’il assassine Ses geôliers (i).

Les choses se passent exactement de même aujourd’hui, Le seul changement est qu’âVânt de vous écrouer à Mazas, on vous garde au dépôt un jour oü deux et qu’on vouz fait passer à l’anthropométrie, qui peut avoir son utilité pour les vrais criminels, mais qui n’est quMnê inutile et barbare monstruosité quand il s’agit d’un accusé qui devrait être présumé innocent et qui a été arrêté pour un délit hypothétique comme par exemple le délit inventé par les derniers interprètes du § 2 de l’article 400 du code pénal.

Un journaliste qu’on m’a dit être un ancien magistrat et qui, «nourri dans le sérail en connaîtrait lés détours «, a fait dans le XIX^ Siècle du 24 mai 1884 la description du Dépôt et de l’anthropométrie.

« Le Dépôt, non pas même pour un homme du monde, mais tout simplement pour un honnête homme, pour un homme propre et bien élevé, c^èst un lieu de supplice, répugnant et odieux.

« J’ai visité deux fois le Dépôt avec ifne autorisation spéciale et sous la conduite du directeur qui faisait valoir son établissement. Et l’impression que j’ea ai gardée participe de l’indignation et du cauchemar .

« V obscurité crasseuse des sous-wls^ V humidité gluante des murs et des dalles, le relent moisi et pourri de cette atrno-

p, Mé»)ioires de la Ba&Lille, par Linguet, édition Jonaust, p. 69.

LES DEÜX BASTILLES.

sphère morte ^ Vhumidité puante des cellules, infectées de la permanence des immondices soidêvent le cœur de toute créature humaine allant vécu autre part que dans des tanières,

<* Mais tout cela n'est rien à côté des tortures morales qui sont infligées au détenu» Sa dignité d'homme est so'umi.sr à de dures éprerwes.

La plus abominable de toutes, c’est « le passaj[^e à l’antliro y poinétrie ».

« La grossièreté de la pratique en aggrave Thumiliation.

« C’est par lots, par groupes, cinq, six, huit à la fois que les prévenus sont conduits à l’anthropométrie. Tous, en même temps, tous se doivent dévêtir et tous nus attendre leur tour.

** Vous qui me lisez, figurez-vous qxCun caprice du jxige vous a mis là pêle-mêle avec cinq ou six bandits, voleurs, souteneurs, assassins, Et demandez-vous dans quel état d’esprit vous pourriez bien être lorsque après une heure d’attenle, glacé et grelottant, rudement manié, palpé odieusement par les mains brutales de la chiourme, injurié grossièrement, frappé quelquefois, vous verrez votre nom et votre image inscrits à jamais sur ce registre d’ignominie. ♦*

Ce n’est pas à des condamnés, encore une fois, qu’on inflige ce supplice, c’est à tous les prévenus sans exception...

Les répugnantes installations du Dépôt, ajoute le rédacteur du XIX^ Siècle, l’horreur de l’anthropométrie, V impossibilité d'espérer le moindre repos, le moindre sommeil dans ces cellules et ces corridors perpétuellement retentissants du tapage — parfois intentionnel — des gardiens et, par-dessus tout, la perpétuelle affirmation de la déchéance morale que la grossièreté du commandement semble prendre à tâche de faire sentir et d'exagérer à tous moments, tout cela constitue le plus abominable des^ supplices infligé non pas seulement à des coupables, mais à des^/inocents.

Tout est infect à Mazas, Te lit, les draps, l’air qu’empestent les horribles tinettes creusées dans le coin de chaque cellule.

UN OUET'APBN^ JUDJOIAIEB,

Alil c’est une bien belle invention, dit M, Émile Gautier dans :sa brochure le Monde des pi^isons (J), que les water-closets à tinettes fixes de Mazas et elle fait grand honneur à l’architecte vqui en a ei l'idée géniale, ^uand üs n^empoi sonnent pas la cellule au point d y rendre i’atmosphêre irrespirable (on sait que c’est par là que doit se j^ire en partie raération régiêmentaire qu’en témoignent les instructions officielles placardées .dans chaque cabanon), ils servent à véhiculer les confidences illicites de MM. les détenus,,. On y pêche aussi des rats d’égout avec une lanière de toile en guise de ligne^ une épingle toi due pour hameçon, un morceau de fromage pour appât. 11 se trouve (toujours un gardien^ hon gardon., pon.r acheter ce gibier stercoraire, moyennant un d^mi--iitre vde vin ou un paquet de tabac, ssuiçvarii I2 taille,

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