‹ Un guet-apens judiciaireChapitre 7 sur 47 · AFFAIRE BLOCH. — LES FAUX TÉMOIGNAGES, ETO · texte numérisé non relu

AFFAIRE BLOCH. — LES FAUX TÉMOIGNAGES, ETO

M. Bloch ne se tient pas pour battu. Il n'avoue pas qu’il s’est trompé. Comment l’avouerait-il ? Il n’est pas l’homme qui se trompe, il est l’homme qui ment. Au Palais de justice, comme dans son tripot, il faut qu’il gagne quand même, n’importe par quelle tricherie. Son premier mensonge, concernant l’affaire Bloch, a craqué, il en inventera un second, et si ce second ne suffit pas, il en inventera un troisième, et la justice aveuglément le suivra dans toutes ses évolutions de faux témoin.

Le 20 novembre 1894, croyant encore à la possibilité de nous faire condamner avec l’histoire Trocard, M. Isidore Bloch avait donc déposé, sous la foi du serment, que je lui avais envoyé de Clercq pour V inciter à accepter la proposition Trocard, Le 2 janvier 1895, n’y croyant plus, il dépose, toujours sous la foi du serment, que M. Girard et moi nous lui avons envoyé de Clercq pour un autre chantage, tout à fait étranger au fait Trocard. C’est la première fois que cet homme, qui depuis plus d’un an roule dans sa tête des projets de vengeance, parle de cette nouvelle histoire de chantage. Si elle eût été vraie, n’en eût-il pas fait plus tôt étalage, et la date à laquelle il la sert au juge d’instruction ne prouve-t-elle pas, à elle seule, qu’elle est inventée ?

Voici le texte de la déposition de M. Isidore Bloch, du 2 janvier 1895 :

De Clercq ne parait pas s'être occupé de la tentative de chantage organisée par Trocard.

Mais il a été envoyé plusieurs fois par Portalis et Girard pour me décider à consentir à l’extorsion de fonds que Portalis et Girard voulaient commettre à mon préjudice, après la nonréussite du chantage organisé par Trocard (i).

(1) Cote 88. Traduit devant la 11* chambre pour tentative d’extorsion de fonds, M. Trocard a été acquitté, ses démarches auprès des tenanciers n’ayant pas été jugées délictueuses.

ÜN &UÈT-AÏ>ÈNS JÜDICIAÎivË.

Cette dernière déposition de M; Bloch est en cotnplête contradiction avec sa déposition précédente du 20 novembre. Or, sHi â dit la vérité dans la première, la seconde est nécessairement un faux témoignage. Si, au contraire, il n’a pas dit la vérité le 20 novembre, on peüt avoir la certitude qu’il ne l’a pas dite non plus le 2 janvier. ËSt-ce qu’un témoin qui a fait un premier faüx témoignage n’est pas un témoin disqualifié ? Est-ce qüe sa parole peut compter pour quelque chose ?

Cette déposition dü 2 janvier de M. Bloch, répétée par lui à l’audience, a été la cause Unique de la condamnation de M. Girard et de la mienne par le tribunal de B® instance. Ainsi le plaignant, ennemi et unique témoin, est cru même lui'sqUe des propos Contradictoires ont fait éclater sa mauvaise foi et la fausseté de son témoignage. Saluez, braves justiciables, c’est ça la justice.

Comment les juges ont-ils donc pu accepter pour vraie cette nouvelle histoire qui n’avait pas seulement le tort d’être tardive et en contradiction avec toutes les précédentes déclarations de son auteur, mais qUi, de plus, était absolument invraisemblable ?

Jamais — je l’affirme — et je fais appel au témoignage de tous mes collaborateurs du XIX^ Siècle et des autres journaux dont j’ai été le rédacteur en chef, jamais je n’ai chargé un rédacteur quelconque, ni personne de faire auprès de qui que ce soit une démarche de ce genre. Mais si, dérogeant à mes principes, à mes habitudes j à la règle constante de ma conduite^ j’avais voulu charger quelqu’un d’Une telle démarche, aurais- je été choisir de Clercq, qui avait été condamné le 2 août 1892 à un an de prison pour chantage contre un fournisseur militaire, M. Hemerdinger, alors impliqué dans l’afiaire des faux poinçons, de Clercq, au sujet duquel le XIX^ Siècle avait publié^ le 19 juin 1892, en première page, aussitôt après l’article de tête, la note suivante :

AFFAIRE BLOCM. — LÈS FÀUX tÉMôIGNAGES, ETC. 1Ï59

Lès journaux ont annoncé que ttois journaliste^ ètaiëht Impliqués dans l’affaire des faux poinçons.

L*un d'eux, qui était depuis plusieurs mois reporter au X/X® Siècle, s’est présenté, avant-hier à 5 heures* devant M. Clément, commissaire aux délégations judiciaires* qui l’a fait écrouer au Dépôt .

Nous ignorons quels seront les résultats de l’instruction, et nous ne connaissons que par les récits des journaux les accusations qui pèsent sur M. de Clercq; mais il paraît, dès à présent, que M. de Clercq s^est rendu coupable d’une action qui, même si elle ne tombait pas sous le coup de la loi, ne saurait être qualifiée assez sévèrement.

Nous devons ajouter que si les faits dont il s’agit, et qui remonteraient au mois de mai, nous avaient été connus, M. de Clercq aurait, depuis cette époque, cessé de faire partie de la rédaction du XZX* Siècle,

Ce qui rendait Thistoit^ de M; Isidore Bloch encore plus invraisemblable, c’est que plusieurs fois, notamment le 27 octobre 1893, le X/X^ Siècle avait personnellement et nommément mis en garde MM. Bloch, Bertrand et Crémieux contre toutes personnes qui tenteraient auprès d’eux des démarches ou qui leur demanderaient de l’argent en se donnant soit comme les envoyés du X/X® Siècle, soit comme les auteurs des « Lettres d’un Vieux Ponte .

On se rendait compte de cette invraisemblance. On ne se dissimulait pas que si elle ne choquait pas les juges, qui, en certains cas, ne peuvent pas être choqués, elle choquait le sens commun et choquerait le public. On se demandait comment on pourrait rendre vraisemblable l’invraisemblable histoire du tenancier.

Ah ! si l’on avait pu citer quelque fait prouvant que la démarche de de Clercq auprès de M. Bloch n’était pas la première mission de ce genre dont je l’avais chargé, que j’avais l’habitude de me servir de lui pour ces honteuses besognes, aussitôt les choses auraient changé d’aspect:

tout le monde se serait dit que, puisqu’il avait été déjà mon agent dans d’autres affaires, il avait bien pu l’être encore, malgré les apparences, dans cette affaire Bloch. C’eût été un coup du même genre que le coup de la souscription de Vienne, sur lequel on comptait pour rendre vraisemblables les plus absurdes accusations.

Alors on inventa de faire dire à de Clercq que dans son chantage contre Hemerdinger, il avait agi d’après mes instructions et que sur les 2,000 francs qu’il avait touchés il m’en avait remis 1,000.

Ni mes amis, ni mes collaborateurs, ni personne dans la presse, n’a cru un mot de ce que disait de Clercq. Ceux de mes ennemis qui ont fait semblant d’y croire, n’y ont pas cru non plus ; mais la prévention, le juge d’instruction, le tribunal, ont accepté cette fable aussi ridicule qu’odieuse, et j’en suis réduit à la honte d’avoir à me défendre contre l’accusation d’avoir envoyé un reporter chez un fournisseur militaire, pour le faire chanter de 2,000 francs et d’avoir pris à ce reporter, pour ma part, 1,000 francs, sur le produit de son chantage. L’instant d’après, à la même audience, le même de Clercq va répéter ce qu’il a dit déjà dans sa dénonciation et dans ses interrogatoires, devant le juge d’instruction, que je n’accepte jamais que de très grosses sommes (^), que je ne livre que des batailles d’Austerlitz, que je ne signe que des traités de 1809. Toutes ces incohérences, toutes ces contradictions n’ont pas frappé les juges et ils ont fait de la fausse déposition de de Clercq la pierre d’assise de leur condamnation.

Ils savaient cependant que de Clercq était un agent secret de la préfecture de police et ils n’avaient qu’à ouvrir les yeux pour être convaincus qu’il avait menti,

(1) Dans une dénonciation au chef de la sûreté, dont il sera question au chapitre suivant, de Clercq dit : « que M. Dopffer veuille bien se persuader qu’au XIX* Siècle jamais une petite somme n"esl acceptée » .

Affaire Bloch î 3® Le mouton.

De Glercq donne la note. — On grise le mouton. — Il faut casser du sucre. — Le mouton chez le juge. — Allons, mouton, fais ton métier! — Écrit au chef de la sûreté. — Un adverbe admirable. — Spontanément. — Souvenirs de racontars. — Signé : de Glercq. — Un égout de prison. — Le coup de la dernière heure. — Juges et jugés. — Où apparaît l’accord du policier et du tenancier. — Fureur de de Glercq. — Deux moutons guillotinés par erreur. — Ça passera comme ça. — La police a été charmante.

Voici, d’après le compte rendu de la Gazette des Tribunaux, du Temps et des autres journaux qu’il m’a été possible de consulter, comment a débuté l’audience du 13 février, par laquelle s’est ouvert le procès appelé l’Affaire des cercles :

M. le président, s’adressant à de Glercq : — Vous avez été condamné déj à en août 1892 à un an de prison et 500 francs d’amende pour chantage ?

R. — Oui, j’étais l’instrument de M. Portalis,

D. — A combien s’est montée la somme extorquée ?

R. — A 2,000 francs. J’ai gardé 500 francs.

La note était donnée, l’impression produite, elle a dominé tout le procès.

De Glercq, agent secret de la préfecture de police, avait

été amené le 21 novembre 1893, dans la matinée, par un de ses collègues à la préfecture de police. Il est le mouton. On compte sur lui pour fournir les matériaux du procès qu’on veut échafauder sur la plainte de M. Isidore Bloch. On commence, selon la méthode ordinaire, par lui servir un copieux déjeuner. Dans ün discours dont 1,’éloquence est chauffée par quelques bonnes bouteilles, son amphj-/ trion lui démontre qu’il n’a qu’une chose à faire : casser du sucre (*). Il est enfant de la maison. La police s’est toujours montrée bonne pour lui. Il est brûlé dans tous les journaux. C’est à « la boîte « (’^) seulement qu’il peut trouver de quoi vivre.

Après déjeuner, quand il est bien à point, on lè conduit che:^ le juge d’insttniction, qui le comble de prévenances et dont, -à dater de ce jour, il ne quittera plus le cabinet, dépouillant avec lui les dossiers, lui dictant les questions qu’il devra poser à celui-ci, à celui-là, lui indiquant les arrestations à faire, les témoins à citer, et comme il est très fumiste »s s’amusant parfois à faire citer des gens qui n’ont absolument rien à voir avec l’instruction, uniquement pour les embêter, pour se payer leur tête (^).

Après qu’il a causé longtemps et amicalement avec le juge d’instruction, on le ramène à la sûreté. On lui donne une plume, du papier, de l’encre, encore un petit verre de fine champagne et on lui dit : « Allons, mouton, fais ton métier! « Le mouton n’âttend pas qu’on le lui dise deux fois. Le Voilà qui écrit üiie longue et venimeuse dénonciation remplie d’histoires à dormir debout, maïs avec des noms, des adresses, des chiffres, des indications qui ont

(1) En langage policier, se faire dénonciateur.

(2) Les policiers, en parlant de la préfecture de police, disent toujours “ la boîte » 1

(3) C’est ainsi que dans l’affaire de la Transatlantique, de Clercq a, comme on le vérra plus loin, fait citer M. de ÎSiouvion,

AFFÀÎRÈ BLOCH. — LE MOUÏON.

l’air d’être précises, deâ conseils pour le parquet, pour le juge d’instruction...

La pièce figure au dossier de ^affaire des cercles sous la cote 3 (la cote 2 est la plainte Bloch), avec ce titre significatif : Écrit rédigé spontanément par de Clercq^ dans les bureaux de la sûreté, atànt d^étre écrouÀ au Dépôt,

Spontanément! Qu’en dites-vous? L’adverbe n’est-ü pas à lui seul un monument de fourberie policière?

Spontanément y pour qu’on ne s’y trompe pas, est dûment souligné dans horiginal.

Uécrit, rédigé spontanément par de Clercq dans les bureaux de la sûreté avant dé être écroué au dépôts est écrit sous forme de lettre au chef de la sûreté. « M. le juge d’instruction, dit le mouton, pourrait faire vérifier ceci, vérifier cela. M. Portalis n’a-t-il pas fait ceci...? N’a-t-il pas fait celai*i? Dans bien des affaires^ M. Girard allait traiter en sOüs-mains, sans que M. Portalis le sache »». C’est sur les dénonciations de cette lettre spontanément écrite par de Clercq au chef de la sûreté que M. lé juge d’instruction Dopfier a, comme disent les gens de police, marché dans l’affaire des cercles, dans l’affaire Bertrand^ dans l’affaire Marins Sammarcelli, dans l’affaire de la Transatlantique et dans beaucoup d’affaires dont il n’a rien pu tirer (^). C’est d’après l’autorité du mouton de Clercq que M. le substitut Thomas a osé lancer dans son réquisitoire

(1) L’affaire Fischer est une de celles dont M. Dopffer n’a rien pu tirer. De Clercq avait dit dans son Écrit spontané : « Il y a deux ans et demi environ, un M. Fischer devait comparaître devant la cour d’assises de la Seine pour faux en écriture publique (falsification d’un acte de l’état civil, si j’ai bonne mémoire) j il fut prévenu par un intermédiaire que l’affaire allait être donnée tout au long dans le XIX^ Siècle, »

M. Dopffer a fait venir M. Fischer, comme il a fait venir tous ceux qui avaient été attaqués ou simplement nommés dans le XIX* Siècle

cette monstrueuse affirmation que le XIX^ Siècle était « un merveilleux instrument de chantage »» .

Uécrit spontané adressé par de Clercq au chef de la sûreté se termine par les lignes suivantes qui prouvent bien qu’au moment où il les écrivait, il était « fortement éméché >• ; ordinairement il a la plume moins empâtée :

J’ai l’honneur de vous soumettre ces quelques questions, quoique ce ne soit pas précisément mon rôle, à l’intention de M. le chef de la sûreté; elles sont basées sur le souvenir de racontars, d’affirmations parfois qui se produisaient dans la salle de rédaction du XTX® Siècle, en ma présence ou ailleurs, en ma présence également. Si ces questions sont 'vagues, peut-être en m’interrogeant sur des points précis, parviendrai-je à éclairer la justice dans la recherche de la vérité.

(Signé) DE Clercq.

Il est clair qu’à ce moment de Clercq croyait se sauver

et qui, s’ils avaient eu à se plaindre du journal, ne manquaient pas de dire tout ce qu’il plaisait à M. Dopffer de leur faire dire.

Fischer, Philippe, 44 ans, sans profession, rue Vernet, 23, dépose le 20 décembre 1894 :

« J’ai été poursuivi pour corruption de fonctionnaires devant la cour d’assises de la Seine, le 30 octobre 1891. J’ai été acquitté, j’avais été laissé en liberté.

« Une dizaine de jours auparavant, mon beau-père, le marquis de Montferrier, actueUement décédé, m’a prié de lui donner une somme de 15,000 francs dont il avait besoin, disait-il, pour payer le silence des journaux.

« Je lui ai donné cette somme . »

M. Fischer dit ensuite que le XIX* Siècle, lui, n’a pas gardé le silence, mais il sait que M. le marquis de Montferrier « a employé ses 15,000 francs à donner de l’argent aux journaux pour lés empêcher de publier des faits diffamatoires sur son compte » .

Il est vraiment fâcheux et assez singulier que M. Doptfer n’ait pas songé à demander à M. Fischer les noms de ces journaux ou, si M. Fischer les a dit, ce qui paraît probable, que M. Dopffer ait négligé de les faire figurer dans son procès-verbal. On aurait vu que le XIX* Siècle était resté étranger à cette affaire et que les journaux qui se sont partagé les 15,000 francs sont précisément ceux qui ont le plus odieusement calomnié le XIX* Siècle. J’ai fait mon enquête et je pourrais les citer, mais cette vengeance ne me convient pas.

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