SCÈNE VII
ANTOINE. puis le BARON
ANTOINE
Ils ont bien choisi leur’moment pour me faire de la morale,(voyant le Baron qui paraît à gauche), quand ma nouvelle situation va me donner un prestige que mon nom de Antoine Bureau (avec dédain)... Antoine Bureau !.…. ne pouvait me donner, tandis qu'avec celui de « chevalier de Trocalé », qui porte des gueules avec des lions et des croissants. chevalier de Trocalé. Avec un nom comme celui-la, j'aurai toujours des amis pour remplacer ceux qui m'abandonnent... les ingrats, les égoistes. Ce sont ceux-là qui sont des mauvais cœurs. (Æntre le Baron.)
LE BARON
Vos anciens amis sont partis... vous en voilà débarrassé.… ils finissaient par encombrer vos salons de leur présence... Bon voyage...
ANTOINE (avec un remords)
Oui... ils sont partis... (tristement) C'est peut-être le bonheur qui s'enfuit avec eux.
TS LE BARON (désinvolte)
Bah ! Bah ! Bah !... c'est de l’enfantiilage et de la sensiblerie. Ne songez donc plus à cela (tirant un papier de la poche intérieure de son vêtement et le passant sous les yeux d'Antoine) et regardez-moi plutôt cela.
ANTOINE Qu'est-ce ?
LE BARON
Ça... c'est l'acte qui vous permet de porter désormais le nom de la famille des Barons de Trocalé, mon cher fils.
ANTOINE Et je le porterai dignement, soyez-en sûr.
LE BARON
J'en suis aussi convaincu, c'est pour cela que je vous ai adopté... Ah! j'oubliais de vous dire que j'aurai à payer le coût des nombreuses formalités de cette adoption...
ANTOINE
Je vous ferai remettre le montant de vos déboursés, monsieur le Baron. De mon côté, (lui remettant un gros portefeuille) voici qui vous tranquillisera au sujet de vos créanciers que j'ai fait désintéresser. Vous n'en avez plus qu’un... je ne vous tourmenterai
pas.
LE BARON
Merci pour le service que vous me rendez, mon cher chevalier, n'oubliez pas que vous aurez à le porter noblement.
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ANTOINE (à part)
Chevalier !... il me semble que je ne suis plus le même homme ! (haut) Oui, oui, mon père!!!
LE BARON (s’asseyant à la table et agissant à partir de ce moment comme chez lui).
-Voyons, chevalier, asseyez-vous et causons de graves intérêts.
ANTOINE (s’asseyant de l’autre côté de la table)
Je vous écoute, monsieur le Baron.
LE BARON (il a les jambes croisées, à demi tourné vers le public ; il joue négligeamment avec ses breloques).
Au siècle où nous sommes, il ne suffit pas aux yeux du monde de porter un beau nom — comme le nôtre — d’être jeune et beau garçon, ni d’avoir une belle fortune pour tenir sa place au milieu d'une société qui verra se développer chaque jour sa richesse nationale au moyen des progrès que la science nous permet d'appliquer... Non, sous-peine d’être rétrogrades il faut aller de l'avant, sans cesse, toujours... « Go ahead » disent les Anglais, et ils ont raison. En avant ! voilà leur devise. Et ils ont raison. La plus grosse fortune improductive finit par périciiter. Donc, il faut faire valoir ses capitaux.
ANTOINE
J'ignore comment on les manie, n’en ayant jamais eu à ma disposition.
LE BARON
C’est l'enfance de l’art, mais, pour votreéducation,
mon cher enfant, il ne faudra plus jamais dire de
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choses semblables, on vous prendrait pour un parvenu, un de ces nouveaux riches qui lésine et marchande sur tout ce qu'il achète. Il ne faut pas, non plus dire : j'ignore... apprenez qu'avec votre nom et votre fortune on sait tout... Vous m'entendez bien ?
ANTOINE Je vous écoute attentivement.
LE BARON (continuant, mais sur un ton différent}
Je vous ai donné la noblesse en vous adoptant. Vous, vous m'avez enrichi. À nous deux nous pouvons remuer l'univers et devenir — si vous me comprenez bien — les rois du jour et de la Finance.
ANTOINE (ébloui) Comment cela (él rapproche son fauteuil de la table)
Sachez, mon fils, qu'il existe un peu partout des trésors improductifs parce qu'ils sont — en France — ignorés ou dédaignés par ceux-là mêmes qui les possèdent. | |
ANTOINE Je ne saisis pas.
LE BARON
Je m'explique. Il existe dans un département de l'Ouest, une localité des Deux-Sèvres, du nom de Melle. C’est une des plus vieilles villes de France et du Poitou.
ANTOINE
Je sais.