LA TORTURE
Immédiatement après la fermeture du Conseil, les Mohawks commencèrent les préparatifs de la grande fête du lendemain. On planta quatre pieux en face de la loge, on apporta de la forêt une grande quantité de fagots ; quatre autres pieux, fixés à peu de distance des premiers, furent destinés aux prisonniers condamnés à subir leur peine dans l'autre village : on devait les y attacher et les forcer à rester spectateurs de l'agonie de leurs frères; c'était les faire souffrir deux fois.
Les jeunes garçons du village ne tardèrent pas à s'assembler devant la loge pour jouir des tortures préliminaires qu'on permettait pour les amuser et les exercer à la cruauté; si la mort ne mettait pas un terme aux souffrances de la victime, ces tortures duraient jusqu'au moment où les braves venaient y prendre part. Le Loup et le père Laval furent amenés; on les lia chacun à un poteau, tandis que la foule leur jetait des pierres et leur faisait endurer
des tourmenta de tous genres. Bientôt, cependant, ce» persécutions prirent une forme plus régulière; les garçons s'éloignant à quelque distance, en prenant pour but un corps humain, s'exerçaient à Tare, au couteau et au tomahawk. Le Loup avait le maintien fier et brave du guerrier, et, lorsque F arme étincelante venait effleurer ses tempes et s'enfonçait dans le poteau derrière lui, son œil demeurait fixe. L'un après l'autre, les jeunes gens essayèrent leur adresse à ce jeu téméraire où le vainqueur était celui qui, sans toucher à la vie de sa victime, lui faisait voir la mort de plus près. Le père Laval supportait ses souffrances avec la douceur et la patience d'un martyr; il n'osait regarder la main qui lançait l'instrument de mort, et tenait ses yeux constamment élevés vers le ciel. Kiokba le Mohawk, étendu sur le gazon, jouissait de la scène qu'il avait devant lui; de temps en temps, il suggérait aux jeunes persécuteurs quelque nouveau mode de torture. A la fin, sa cruauté fut tellement excitée, qu'il se leva, saisit un des tomahawks et le lança à la tête du Jésuite. L'arme siffla dans l'air, et, rasant la tempe du patient, s'enfonça dans le poteau en accrochant une boucle de ses cheveux. Des cris d'approbation accueillirent cette preuve d'adresse, et Kiokba, ramassant une autre arme, visa le prêtre une seconde fois. L'arme s'enfonça de l'autre côté, exactement comme la première fois, en sorte que la tête de la victime se trouva attachée au poteau par les cheveux. Les cris de joie se répétèrent, et, l'un après l'autre, les jeunes gens essayèrent d'imiter l'adresse du guerrier. Cependant, ils se lassèrent de ce jeu, et les prisonniers eurent un instant de répit.
La foule s'était un peu dispersée, lorsqu'une jeune fille, se glissant silencieusement auprès du prêtre, porta à ses lèvres une boisson rafraîchissante, et baigna son front brûlant.
— - Etranger des terres au delà des eaux, Fleurdu-matin a cherché une fois à se venger sur toi des blessures du jeune Aigle; mais la Robe noire a pardonné les torts de la jeune fille. Tu nous as dit qu'il était glorieux de pardonner à nos ennemis et de les aimer ; tu es l'ennemi des Mohawks, mais Fleur-du-matin t'aime.
- — Que Dieu te bénisse, mon enfant, dit le Jésuite avec ferveur et tristesse; qu'il te conduise, par les mérites de celui qui est mort sur la croix, dans les voies du salut; qu'il te préserve des épreuves et des souffrances !
La jeune Indienne s'assit sur l'herbe, contempla le père Laval avec affection, comme s'il eût été son père; puis, voyant la douleur empreinte sur sa physionomie, elle lui dit :
— Robe noire, tu m'as dit que nous devons porter notre croix comme le Sauveur, dont tu nous parles, a porté la sienne. Robe noire, tu es attaché à la croix!
La tristesse disparut instantanément des traits du Jésuite, et il s'écria avec un saint enthousiasme :
— Mon Dieu, au milieu de mes peines et de me& tribulations, vous envoyez à votre serviteur des consolations infinies; par la bouche de cette jeune sauvage; vous m'adressez des paroles de paix et de douceur : vous me fortifiez; vous m'encouragez. Ah! que je suis heureux de porter ma croix, de souffrir pour vous. Douce jeune fille, femme dévouée, qui ne crains ni la croix, ni son agonie, ni les cris, ni le&
malédictions des bourreaux, femme toujours pure et fidèle, femme sainte, sainte de la sainteté de la Mère sans tache, pure de la pureté de la Vierge immaculée, la plus douce des créatures de Dieu, il t'a donné d'être un ange de miséricorde et la consolation des affligés. Douce jeune fille, tu m'as calmé l'esprit; que la plus pure des Mères, que la plus noble des créatures de ton sexe, que la sainte Vierge intercède pour toi !
Le captif, les yeux élevés vers le ciel, et dont les lèvres se remuaient en silence, semblait absorbé dans une sainte méditation; une expression douce et sereine éclairait le visage de celui qui attendait une mort affreuse. Cette expression se répandit sur tous ses traits; sa figure, rayonnante de foi, d'espérance et d'amour, n'eut plus rien de terrestre. Son âme s'élevait de plus en plus sur les ailes de la foi, et» semblait déjà se mêler aux chœurs séraphiques. Avez-vous vu le soleil se lever doucement sur un lieu placé dans l'ombre? Avez-vous vu un nuage noir se dissiper peu à peu, ne laissant après lui qu'un ciel clair et transparent? Avez-vous vu les teintes pâles de la maladie disparaître sous le coloris de la santé ? Ainsi disparut du visage des captifs toute empreinte de tristesse et de souffrance.
La naïve jeune fille observait avec étonnement le changement qu'un seul mot avait opéré. Des pensées pieuses s'élevaient en son âme, en contemplant cette figure illuminée par une extase sublime. Le Jésuite, indifférent à tout ce qui l'entourait, absorbé dans des visions célestes, prenait le doux zéphir qui soufflait sur sa joue, pour le mouvement des ailes des séraphins; de joyeuses mélodies frappaient son oreille, tous ses sens étaient comme enveloppés dans
une nuée d'encens. La mort et la torture étaient devant lui, mais au-dessus de lui le Ciel était ouvert; pouvait-il alors abaisser ses regards sur la terre et sur des tortures passagères ? Enseignement sublime que celui du Christianisme! enseignement qui élève l'homme au-dessus de tout ce que peut apercevoir le sectateur du paganisme, enseignement qui lui révèle une vie que la mort ne saurait éteindre, une vie qui s'étend au delà de ce monde, qui est un rayon de l'esprit de Dieu. Le Jésuite, la tête rejetée en arrière, le corps attaché au poteau qui le soutenait, restait immobile; toutes ses fonctions sommeillaient; toute son énergie était absorbée. Il n'était, en vérité, qu'une âme emprisonnée. Bienvenu sera le couteau, bienvenue sera la torture, bienvenue sera la mort, ou par le fer ou par le feu, car son âme a pris son essor; il plane déjà dans la région des bienheureux. Que sont quelques heures de souffrances, en présence d'une éternité de pareille béatitude ? Oh ! oui, Mort ! tu seras la bienvenue; c'est toi qui conduis à la vie éternelle! Comme l'ombre qui se dessine lorsque le soleil disparaît, le souvenir de la terre vint assombrir l'âme du prêtre, un soupir s'échappa de sa poitrine.
— C'est long, mon Dieu, c'est long!
La jeune fille, saisie de respect, ne pouvait ôter les yeux de ce visage rayonnant de bonheur et d'une beauté surnaturelle. Les lèvres entr'ouvertes, l'œil fixe, elle le contemplait avec attendrissement; la femme qui a été donnée à l'homme comme un instrument de bénédiction, saisit intuitivement les rayons de lumière divine et les reflète dans son âme.
— Marie! s'écria le Jésuite, en invoquant l'intercession de la Mère de Dieu.
— Marie ! répéta la jeune Indienne de sa voix douce et harmonieuse, Marie !
Ce seul mot, sorti du cœur ému de l'Indienne, de Tâme extatique du prêtre, contenait une prière, une prière fervente. Au même moment, des chants chrétiens s'élevèrent de la prison des captifs. Les voix étaient rudes, et la mélodie douce et plaintive. Cette hymne à la Vierge variait selon la mesure des vers. Elle commençait et se terminait ainsi :
— 0 Mère ! écoutez-nous, ô Mère !
Les chants cessèrent, les voix se turent, mais la jeune fille ne fit aucun mouvement, espérant que cette musique vibrante se ferait entendre de nouveau. Tout resta dans le silence, et elle murmura :
— O Mère ! écoutez-nous, ô Mère !
Le Loup avait perdu son maintien sévère et altier ; son regard, tout à l'heure encore fixé avec tant d'impassibilité sur le tomahawk étincelant, était en ce moment voilé et adouci; sa tête s'inclinait sur sa poitrine : il priait. Ce n'était plus un guerrier sauvage, mais un chrétien.
Enfin, la voix du jeune novice se fit entendre, puis celles des Hurons chantant en chœur. On récitait les litanies. Les accents de son jeune compagnon frappaient tristement l'oreille du Jésuite, car ils étaient faibles et tremblants. Fleur-du-matin prêta l'oreille. Etait-ce le chant de mort du guerrier ? Jamais elle n'avait rien entendu de pareil dans sa tribu. La voix du Jésuite et celle du Loup se mêlèrent aux répons, et le Miserere s'éleva en notes claires et solennelles. Toutes ces voix, unies dans la prière, tenaient la jeune fille dans une attention recueillie. Ce fut ainsi que se passa cette soirée.
Aliasistari, seul au fond de sa grotte, tournait constamment ses regards vers l'occident, où venait de disparaître le soleil, laissant après lui le ciel en feu. Sa carabine et ses autres armes, posées à ses pieds, semblaient avoir été préparées pour un combat immédiat. Le crépuscule arriva, et le chef demeura immobile. Enfin, il se leva, et, s' approchant de l'entrée de la caverne, regarda la forêt, puis écouta. Le bruissement des feuilles et le sifflement des branches vinrent seuls frapper son oreille. Tout était muet dans la vaste forêt ; de tous les êtres vivants, l'insecte seul se faisait entendre et bourdonnait son hymne du soir. Le front du guerrier s'assombrit un instant ; l'idée que sa bande avait été attaquée et taillée en pièces traversa son esprit. Il ne pouvait douter que Watook n'eût rassemblé les guerriers, ni que Pied-léger, son premier messager, ne les eût rencontrés; car autrement l'intelligent Huron eût été de retour pour partager le sort de son chef. Peut-être son dernier courrier avait-il perdu la piste dans la forêt, et alors le chef regrettait de ne pas avoir caché ses hommes dans le voisinage du village, où ils auraient été sous sa main en cas de besoin. Selon son calcul, la troupe aurait dû déjà être arrivée au lieu de sa retraite. Il se disait aussi que la torture ne commencerait pas avant quelques heures; quoiqu'il ne connût pas le résultat des délibérations du Conseil, il n'avait aucun doute sur la condamnation du père Laval et des autres prisonniers, et il savait que leur vie tenait à un fil qui pouvait être rompu d'un instant à l'autre par les caprices des sauvages. Comme il jetait les yeux autour de lui, il aperçut une brillante lueur au-dessus du village. Ramassant ses armes, il descendit dans la forêt, et
quelques instants de marche ramenèrent dans un endroit d'où il pouvait voir ce qui se passait du côté des loges, sans être trop éloigné du lieu du rendezvous. Un feu énorme éclairait le ciel et répandait une lueur rougeâtre sur les branches agitées des arbres de la forêt. Deux hommes étaient attachés aux poteaux, autour d'eux étaient groupés des guerriers et des jeunes garçons, comme s'ils eussent été dans l'attente de quelque événement.
— Si les ïïurons ne se hâtent, ils arriveront trop tard, s'écria Aliasistari avec amertume en s'étendant sur l'herbe.
On jeta encore du bois sur le feu et les flammes devinrent brillantes; elles éclairèrent le doux visage du Jésuite attaché au poteau, et entourèrent son noble front comme d'une auréole de gloire. Aliasistari reconnut le Jésuite, le contempla un instant en silence, puis s'écria :
— ■ Ils arriveront trop tard ! Il y aura alors un bûcher et une torture de plus ! Mon père, je te jure qu' Aliasistari partagera ton sort quel qu'il soit !
Le chef se leva et se dirigea vers le village. Tout à coup, il s'arrête, et, portant ses regards vers le nordest, il semble vouloir pénétrer ce voile sombre qui s'étend devant lui, puis il se baisse, colle son oreille à terre et écoute. Jetant ensuite sa carabine sur le gazon, il s'assied, se cache la tête dans les mains, et reste immobile comme une statue.
Les Mohawks paraissaient devancer l'heure de la torture. Les prisonniers furent amenés un à un et attachés chacun à un poteau. La foule grossissait, on allumait de nouveaux feux; les femmes apportaient des fagots. Le père Laval regardait ces préparatifs
d'un œil triste, et le Loup, devinant sa pensée, lui dit en mauvais français .
— Pas encore, mon père, pas encore; le Mohawk n'est pas si miséricordieux. Il aime de longues heures de tortures.
— Mon Dieu ! accordez-moi la grâce de mourir dignement, s'écria le Jésuite; puis il reprit sa muette prière.
L'obscurité s^ épaississait; les flammes montaient vers le ciel, et, à la lueur rouge du feu, les féroces Mohawks semblaient autant de démons réunis pour quelque orgie infernale. On ôta aux prisonniers leurs vêtements, et l'œuvre de torture commença. Saisissant des morceaux de bois enflammés, les Iroquois les approchèrent des corps des victimes et les appliquèrent sur leur chair nue, ce qui fit lever de grosses cloches; puis, lorsque la partie enflée devint moins sensible à la douleur, ils enfoncèrent des charbons ardents qui faisaient siffler, fumer et craquer la chair. Des gémissements douloureux s'échappèrent des lèvres des prisonniers blancs. L'énergique Indien souffrait en silence. A mesure que les cendres brûlantes pénétraient dans sa chair, le père Laval élevait son cœur vers Dieu, se rappelant les souffrances de Celui dont le front a été ceint d'une couronne d'épines, dont les pieds et les mains ont été percés de clous, dont le côté a été ouvert par une lance. Il murmurait sans cesse : « Jésus, Marie, Joseph! » et son âme semblait déjà avoir quitté la terre et toutes ses douleurs pour nager dans un océan de délices célestes.
René Bourdoise, quoiqu'il ne dût pas subir immédiatement la mort, ne put échapper à la torture de cette nuit. Il était entouré de bourreaux, qui enfon-
çaient dans sa chair des éclats de bois trempés dans du goudron. Lorsqu'ils en eurent couvert son corps, ils y appliquèrent des torches embrasées, et le feu, se communiquant sur toute la surface, sa chair devint une masse enflammée. En vain la pauvre victime cherchait-elle à se soustraire à ce martyre, ses liens ne lui permettaient que de tourner autour du poteau, et de tous côtés, des coups et des pins flamboyants l'attendaient.
Telle était la torture de huit victimes : elles enduraient dix mille morts sans que la mort vint les délivrer. Le novice, faible encore de ses longues souffrances, le corps déjà meurtri et endolori de ses anciennes blessures, ne tarda pas à perdre complètement ses forces, et ne resta suspendu au poteau que par les liens qui le soutenaient. Le père Laval, se tournant vers le bûcher, récitait, au milieu de ses tortures, des prières à haute voix.
— Le pâle visage chante sa chanson de mort, dit Kiokba, combien de guerriers a-t-il tués? Combien a-t-il pris de scalps? C'est une femme! un esclave! un chien !
Et les cris de la multitude effrénée étouffèrent la voix du prêtre.
Dans la tente de Kiodego, était assis un jeune guerrier, pâle et sans force, étendu sur un lit de fourrures; il avait le visage caché dans ses mains, et sa respiration lente et profonde était le seul signe de vie qu'il donnât. A ses pieds se tenait une jeune fille : Fleurdu-matin pleurait.
Les hurlements féroces semblaient redoubler; les tortures horribles ne se ralentissaient pas un instant ; la danse diabolique devenait effrénée. Cependant, au-
dessus de tout ce tumulte, s'élevaient les voix des vieilles sorcières qui entouraient le Loup. Le Huron ne les voyait pas, ne les entendait pas ; il se préparait à mourir. Un instant la frénésie des Mohawks sembla se calmer, mais ce ne fut que pour éclater avec une nouvelle fureur. Bientôt les groupes s'éloignèrent et recommencèrent à lancer le tomahawk.
— Voyez, s'écria Kiokba, comment frappe un brave! et il répéta le coup d'adresse qu'il avait déjà si bien réussi.
Un autre Mohawk s'avança, et, brandissant son arme, dit avec un sourire de dédain :
— Vous avez effleuré la tête de la Robe noire, moi, je lui clouerai les oreilles au poteau.
Le Mohawk visa le père Laval qui le regardait avec insouciance. Le danger était imminent : quelque adroit que pût être le tireur, un mouvement subit, involontaire, pouvait amener la mort de la victime au lieu de sa mutilation. Ce tour d'adresse demandait un coup d'oeil de la plus grande justesse. Le Mohawk, mesurant la distance, éleva son bras, puis le recula.
Soudain, un coup de feu retentit; il fut suivi presque instantanément de plusieurs autres; en même temps des cris confus sortirent de la forêt. Un Mohawk tomba, deux, trois; tandis qu'une partie de la forêt semblait en feu. On n'entendait plus ni les voix des guerriers, ni les accents criards des Indiennes. Saisis de frayeur, ils se rapprochaient tous les uns des autres. La plupart des Iroquois avaient laissé dans leurs loges leurs carabines, leurs arcs et leurs flèches, et se sauvaient épouvantés pour chercher des armes. Un seul d'entre eux se dirigea vers les prisonniers, le tomahawk à la main.
Les obsèques du jeune novice. (P. 139.) Le P. Laval 9
La voix forte d'Aliasistari dominait le bruit du combat, et les Hurons, s' élançant de leur cachette, chargèrent les Mohawks, avant qu'ils eussent eu le temps de se rallier. Pleins de feu et d'ardeur, les Hurons bondissaient dans l'obscurité et cherchaient à couper l'entrée des loges. L'un d'eux, un jeune Indien svelte et élancé, courut du côté des prisonniers, en agitant au-dessus de sa tête une petite hache : c'était Watook, qui volait au secours des captifs pour les délivrer. Kiokba accomplissait en ce moment son œuvre barbare. Debout à côté du novice, il avait roulé autour de sa main les longs cheveux du jeune homme, et, lui tirant la tête en arrière, il le regardait d'un œil de démon, comme s'il eût voulu le faire mourir par une lente et horrible agonie ; enfin son arme s'éleva, retomba avec un bruit sourd, et le corps du novice s'affaissa. Kiokba, dégageant sa main des boucles dont il l'avait entourée, arracha le scalp du front mutilé de sa victime, et s'avança vers le Jésuite.
Le Loup faisait des efforts inouïs pour briser ses liens, sans que ses muscles de fer y pussent parvenir : il contemplait cette scène avec angoisse. En ce moment, une voix bien connue, frappe son oreille, un coup sec tranche les cordes qui le retenaient, et le grand Huron, élevant ses bras en l'air comme pour remercier le Ciel, s'élança au secours des prisonniers.
Le féroce Mohawk était déjà à côté du prêtre, le bras levé pour frapper le coup mortel, lorsque le Huron bondit sur lui comme un loup sur sa proie. Les deux vigoureux sauvages commencèrent une lutte corps à corps; l'un était armé, l'autre sans armes, mais la justice était du côté du Loup, et centuplait ses forces. Le tomahawk de Kiokba lui avait échappé
des mains en tombant, il chercha à prendre le couteau suspendu à sa ceinture, et, durant un instant, la victoire parut incertaine entre les deux ennemis ; ils se roulaient l'un sur l'autre dans une étreinte mortelle; enfin, la main du Loup ayant rencontré le couteau de son adversaire, il s'en saisit et le lui plongea dans le cœur. Le Mohawk lâcha prise, et le Huron, se débarrassant de son bras inanimé, se leva victorieux.
Au même moment, on mettait en liberté le dernier prisonnier.
Le père Laval se jeta à genoux et pria, tandis que les Hurons, ramassant toutes les armes qu'ils purent trouver, s'élancèrent, le Loup à leur tête, vers l'endroit où Aliasistari et ses partisans luttaient contre un ennemi supérieur en nombre.
La lumière vacillante des feux éclairait cette scène et semblait doubler le nombre des combattants, et leur donner une taille gigantesque. Deux Mohawks des plus vigoureux couraient à leurs loges chercher des armes, le chef des Hurons les arrêta. Le premier voulut se jeter sur lui, mais un coup de tomahawk l'étendit raide mort; le second essaya d'atteindre Aliasistari à la tête avant qu'il fût remis de l'effort qu'il venait de faire. Le coup fut adroitement paré, les adversaires en vinrent aux mains. La lutte fut courte, mais terrible, et le Huron, en quittant le corps du Mohawk, jeta un dernier regard sur le lieu du combat. La première attaque des Hurons avait été aussi vive qu'inattendue; saisis de frayeur, leurs ennemis s'étaient élancés vers les wigwams, et, dans l'ardeur de l'assaut, avaient été repoussés de nouveau sur la grande place. Là, ils commencèrent à se rallier et à combattre avec leur bravoure accoutumée.
L'Indien, pris à l' improviste, recouvre difficilement sa présence d'esprit; les Mohawks avaient donc soutenu avec désavantage la lutte contre des adversaires ardents et déterminés; s'ils n'eussent été supérieurs en nombre, la déroute eût été instantanée et complète. En ce moment, ils reprenaient courage; les femmes, les enfants, les vieillards apparaissaient chargés dô carabines et d'autres armes; les guerriers, saisissant le tomahawk ou la massue, recommencèrent le combat avec une nouvelle énergie. Pas un cri ne s'échappa de la poitrine des Indiens, pas un coup de feu ne retentit dans cette lutte d'homme à homme. Tout à coup, ce silence fut interrompu par le son d'une trompette partant de la forêt et dont l'écho se répéta de montagne en montagne, puis un cri de guerre bien connu, un cri irrésistible se fit entendre : « Champlain, à nous ! Champlain ! »
Une bande de nouveaux guerriers, bande qui paraissait innombrable, se précipita sur la pelouse, tandis que la trompette résonnait toujours avec force, ne s'arrêtant que pour laisser entendre le cri de : Champlain ! Champlain !
Les Mohawks étaient dans l'épouvante. Le mort était-il donc ressuscité ? Le savant magicien avait-il accepté leur défi et appelé à son secours le grand guerrier ? Cette troupe qui venait les assaillir, n'étaitelle pas une troupe surnaturelle? ce bruit n'était-il pas un bruit de l'autre monde? Leurs bras tombèrent inertes, ils ne se défendirent plus, tandis que les Hurons, poussant des cris retentissants, les chargèrent avec furie. Le feu, qu'un coup de vent passager venait de raviver, jeta tout à coup une vive clarté, et
fit voir aux Mohawks le visage et la forme d'un homme blanc, qui, s'élançant en avant, brandissait au dessus de sa tête une lame luisante.
— Champlain! Champlain! Chiens de Mohawks! répéta ce personnage en se précipitant au milieu de la mêlée; et, d'un coup de couteau, il abattit l'un des guerriers.
— Le mort! le mort! Champlain! s'écrièrent les Mohawks paralysés par la peur et ne songeant plus qu'à s'échapper du champ de bataille. Femmes et enfants, vieillards et guerriers, se rappelant les scènes du Conseil prirent, la fuite; tous se voilaient les yeux, craignant d'apercevoir celui qu'ils croyaient sorti de la tombe. Champlain ! Champlain ! retentissait toujours à leurs oreilles ; le Français implacable les poursuivait avec sa bande, en frappant à droite et à gauche. La peur leur donnait des ailes, et ils s'enfoncèrent dans la forêt.
Au lieu de leur naissance, au foyer de leurs ancêtres, les vieillards de la tribu des Mohawks s'étaient rassemblés. Leur nombre était moins grand que celui des Hurons dont l'attaque les avait surpris; mais ils étaient, comme eux, braves et déterminés. Les adversaires s'examinèrent avec défiance.
Les Mohawks n'avaient d'autres armes que leurs couteaux, et ne pouvaient donc se défendre que de près; Aliasistari s'en aperçut; aussitôt, avec une noble générosité, il rejeta sa carabine et s'élança sur l'ennemi, le couteau à la main; les Hurons suivirent son exemple. Pendant quelque temps, on vit des formes indistinctes lutter ensemble, sans que la victoire penchât de l'un ou l'autre côté; seulement, de temps à autre, un Indien, faisant un bond convulsif ,
tombait inanimé et restait plongé dans l'immobilité de la mort. La lutte continuait.
Un guerrier, blessé et sans arme, parvint néanmoins à se glisser hors de la mêlée en rampant à terre et en se tordant comme s'il eût été en proie à de grandes souffrances. Il atteignit un coin de la loge et se redressa sur ses pieds. Son regard tomba sur le père Laval agenouillé auprès d'un Huron mourant ; arrachant son ceinturon, il s'avança sans bruit derrière lui. Une seconde lui suffit pour le bâillonner; et, malgré sa résistance, il l'entraîna rapidement au loin. Le prêtre essaya de crier, ce fut en vain. Jetant alors un regard désespéré sur le groupe où combattaient ses amis, le père Laval se résigna à son sort.