‹ Un héros canadienChapitre 3 sur 11 · LE COMBAT · texte numérisé non relu

LE COMBAT

La nature était enveloppée d'obscurité et de silence. Pas un mouvement dans la forêt; pas un rayon de lumière sur le ciel gris et triste; pas d'autre son qu'un gémissement douloureux et comprimé, lugubrement mêlé au doux murmure de l'eau. Pas une voix ne se faisait entendre là où tant de voix étaient prêtes à éclater de fureur ; un seul homme était visible là où tant d'autres brûlaient du feu de toutes les passions humaines. Cet homme, c'était le père Laval qui s'acheminait vers la forêt. Autour de lui, tout était sombre; néanmoins, une paix invincible régnait dans son âme. Au milieu du silence qui semblait d'autant plus complet qu'il succédait au fracas du combat, on entendait de temps en temps un bruissement de feuilles occasionné par les pas des Mohawks qui, tout en manœuvrant avec la prudence du guerrier indien, se retiraient en arrière et prenaient de nouvelles positions. Ce n'était plus la nuit, ce n'était pas encore le jour, les étoiles disparaissaient peu à peu.

Le prêtre poursuivait son chemin, sans se soucier, des dangers qui environnaient la forêt. Il atteignit bientôt l'extrémité d'un ravin; un obstacle arrêta tout à coup ses pas et le fit trébucher, il tomba. En étendant la main pour se relever, cette main rencontra un chapeau; il le ramassa, l'examina et reconnut le chapeau de René le novice. Un frisson parcourut tout son corps ; son cœur se serra, il murmura une prière, puis il continua sa route. Quelques pas plus loin, un Indien blessé, nu, étendu sur le sol, s'offrit à ses yeux. Un faible soupir s'échappa des lèvres du guerrier, qui faisait de vains efforts pour se retourner. Le Jésuite se pencha sur lui :

— Mon fils, lui demanda-t-il à voix basse, as-tu été baptisé ?

— Non, mon père, lui répondit le mourant d'une voix éteinte.

L'endroit où ils se trouvaient, au fond du ravin, était un peu à l'abri des postes des Iroquois. Le père Laval avait encore le temps de rejoindre les Hurons et d'échapper par la fuite à l'ennemi, car celui-ci était occupé à étendre ses lignes pour couper toute retraite aux guerriers chrétiens. Les mouvements de chacun des adversaires étaient tellement circonspects, l'obscurité de la forêt était si profonde, que jusqu'alors les Hurons, pas plus que les Iroquois, n'avaient pu viser à coup sûr, et, dans l'un et l'autre camp, on était trop prudent pour tirer sans utilité et faire connaître ses mouvements par le bruit des armes.

Le père Laval se leva et se dirigea sans bruit du côté de la rivière. En passant auprès d'un tertre ou petite colline, un mouvement dans les arbres, suivi d'un sifflement de serpent, le fit tressaillir. Il hésita

un instant, puis, se rappelant avoir entendu ce sifflement dans le canal, il se rassura, fixa ses yeux sur le lieu d'où était parti le bruit, et ne tarda pas à distinguer une forme humaine qui s'avançait vers lui et relevait la tête de plus en plus à mesure qu'elle approchait. Au bout d'un instant, Aliasistari était à ses pieds, et, à voix basse, lui disait :

— Mon père, hâtez-vous ; vous avez encore le temps de fuir. Suivez-moi !

— Je ne le puis, répondit le Jésuite, il y a des âmes s, sauver, des mourants à baptiser! Pour vous, c'est différent; fuyez, tâchez de vous sauver.

— Non, Aliasistari ne fuira pas sans son père, dit l'Indien avec fierté et en se relevant de toute sa hauteur.

— Fuyez, vous dis-je; chef des guerriers, vous avez vos devoirs; moi, j'ai les miens; l'homme brave fait ce qu'il doit, et se fie à Dieu pour le reste. Faites votre devoir, laissez -moi faire le mien.

— Vous ne voulez pas me suivre ?

— C'est impossible.

Et le Jésuite montra l'endroit où il avait laissé le blessé. Le chef y porta les yeux.

— Ce n'est pas loin de l'extrémité de leur ligne, dit-il, vous ferez votre devoir, et Aliasistari à votre côté fera le sien. Chut! ajouta-t-il, en s' interrompant et en élevant la main comme pour demander silence.

Le père Laval prêta l'oreille attentivement, et distingua le bruit de pas légers et précipités ; un cri de hibou frappa son oreille, et tout retomba dans le silence.

— Ils se réunissent pour faire une décharge, dit le chef. Il faut qu' Aliasistari soit là pour les recevoir.

Lorsque vous entendrez le cri de guerre des Hurons, dites-vous que vos enfants combattent pour vous sauver. Rendez-vous immédiatement sur le rivage et cherchez à vous y cacher.

Le chef se courba jusqu'à terre et fut bientôt hors de vue.

Le Jésuite marcha en toute hâte vers la rivière, élevant son âme à Dieu et lui demandant de le soutenir durant cette épreuve. Remplir d'eau son chapeau, et retourner auprès du blessé, fut pour lui l'affaire d'un instant. Les yeux du guerrier tombèrent sur le liquide rafraîchissant, et, d'un air suppliant, il posa le doigt sur ses lèvres desséchées, dévorées par la soif, et murmura ces mots :

— De l'eau.

Le Jésuite lui souleva la tête, et porta à ses lèvres la fraîche boisson. Un regard reconnaissant anima un instant les traits de l'Indien. Le père Laval posa doucement sa tête sur l'herbe, se recueillit, pria, et comme il étendait la main pour lui verser sur le front les eau:: purifiantes du baptême, il sentit une main lourde m poser sur sa tête, l'étreindre, et la tirer en arrière avec violence. Le Jésuite put alors distinguer le visage féroce d'un Iroquois qui brandissait à la main son tomahawk déjà ruisselant de sang. Un sourire diabolique éclairait la figure du sauvage; il suspendit son œuvre de mort. Le Jésuite avait encore un instant devant lui, un instant d'une valeur inestimable, que des mondes n'auraient pu acheter. L'eau baptismale fut versée sur le front du moribond, les paroles sacramentales furent prononcées.

— Mon Dieu! je vous remercie, s'écria le Jésuite; et le couteau du sauvage descendit sur sa tête.

Un coup de feu retentit dans l'air.

Aliasistari, l'intrépide chef des Hurons, s'était glissé furtivement jusqu'aux postes de ses guerriers et se préparait au combat. Avec l'habileté et la promptitude de l'Indien, il résolut de surprendre l'ennemi au moment de l'assaut, et, avec quelques hommes choisis, il se plaça dans un lieu plus avancé et plus favorable à ses vues, d'où il pouvait avoir l'œil sur l'endroit où il avait laissé le Jésuite. Il portait un regard inquiet de ce côté, lorsqu'il aperçut le père Laval, la tête penchée en arrière, sous l'étreinte du sauvage, dont le bras était armé d'un tomahawk qu'il brandissait. Aliasistari fit un pas en avant. S'il tirait, il découvrait sa ruse à l'ennemi; s'il ne tirait pas, le prêtre était frappé à mort. D'une main ferme, il saisit sa carabine, l'ajusta, la maintint comme si ses muscles eussent été d'acier. Elle resta immobile durant l'espace d'une demi-seconde, puis la détente partit; une colonne de fumée s'éleva et une flamme jaillit. Le mouvement imprimé par l'Iroquois à son tomahawk s'accomplit, mais ce ne fut que le coup inoffensif d'un bras privé de vie. Le sauvage tomba lourdement en avant sur le prêtre.

Au même moment éclata le féroce cri de guerre des Mohawks; des flèches fendirent l'air, des coups de feu retentirent. Puis les adversaires, se précipitant l'un sur l'autre, on n'entendit plus que le choc des instruments guerriers. Le Mohawk et le Huron combattaient corps à corps. Les coups des armes à feu illuminaient un instant la scène; les pâles rayons d'un soleil naissant éclairaient tantôt les plumes des guerriers, tantôt leurs armes, tandis que la cime des arbres de la forêt paraissait plongée dans un feu

liquide. A la surface ridée du fleuve, semblaient courir des milliers de feux follets. Les plaintes étouffées des blessés, se mêlaient au bruit de la musique sauvage et guerrière qui excitait l'ardeur de ces hommes forts et passionnés.

En quelques bonds le chef Huron fut auprès du Jésuite. Il le souleva doucement et lorsqu'il le vit revenu parfaitement à lui-même :

— Mon père, lui dit-il, partez ! descendez le rivage jusqu'à ce que vous ayez rencontré un taillis épais et touffu; suivez le bord de l'eau. Nous sommes accablés par le nombre et notre seul espoir est dans la fuite. Aussi longtemps que vous resterez ici, les Hurons resteront. Donc, fuyez! nous aussi nous tâcherons d'échapper à l'ennemi.

— Alors je pars, dit le Jésuite; et, s'enveloppant d'un long manteau noir qu'il portait, il se disposait à s'éloigner.

Aliasistari se baissa et saisit par les cheveux l'Iroquois sans vie; il était au moment de le scalper, lorsque la main du prêtre l'arrêta.

— Mon fils, ne violez pas un mort.

— C'est un Mohawk, mon père!

— C'est un homme, vous l'avez tué sur le champ de bataille; ne mutilez pas son corps. Ce ne serait pas chrétien.

Le guerrier s'éloigna du corps de son ennemi et se signa avec respect; puis montrant au Jésuite le chemin qu'il devait prendre, il regagna sa première position à travers une pluie de balles et de flèches qui l'assaillirent à la sortie du ravin.

Comme il jetait un dernier coup d'ceil en arrière, 1* aperçut le Jésuite qui descendait rapidement le

sentier qu'il lui avait indiqué. L'instant d'après, le chef Huron était au plus fort de la mêlée.

Les guerriers chrétiens, à la vue de leur chef, redoublèrent d'ardeur et tinrent encore bon contre l'ennemi, mais il était évident que la lutte ne pouvait plus durer longtemps. Plus ils prolongeaient le combat, plus le père la Robe noire s'éloignait d'eux. Enfin, le chef, à la vue de ses guerriers décimés autour de lui, comprit qu'il fallait battre en retraite sans perdre un instant. A son signal, les Hurons s'élançant d'arbre en arbre reculèrent en défendant si vaillamment chaque bout de terrain que les Mohawks n'osèrent les poursuivre de trop près.

Aliasistari s'approcha d'un vieux guerrier éprouvé et lui intima un ordre bas à l'oreille, l'Indien eût bientôt gagné les derrières de l'armée et se dirigea vers le fleuve. Peu après, en un lieu où les vagues venaient se briser et former comme une ligne de lumière sur le sable, une forme sombre se dessina sur l'herbe, glissa doucement sur la pente du talus qui descendait jusqu'au bord du rivage, puis disparut sous l'eau sans bruit. Tout près de là, flottait une pirogue renversée; imperceptiblement, ses mouvements devinrent plus réguliers, elle s'éloigna de la rive, fut soudain retournée et un Indien sauta dedans lestement. L^n hurlement partit de la forêt; l'Indien avait été vu; quelques coups de feu sifflèrent autour de lui ; mais saisissant une rame, il la brandit en l'air comme pour défier l'ennemi et poussa vivement sa barque en avant.

Lorsque les Hurons jugèrent qu'un temps suffisant s'était écoulé pour permettre au père Laval de prendre les devants, ils se donnèrent un rendez-vous

en face de leur dernier bivouac et s'empressèrent de fuir. Le gros de la bande prit un chemin assez distancé de la rivière, tandis qu'Aliasistari, accompagné d'un seul guerrier, se rendit en toute hâte au lieu qu'il avait indiqué au Jésuite.

Le père Laval, après avoir tourné le dos à la scène du combat, se dirigeait rapidement vers le rivage, lorsqu'il entendit le gémissement d'un Indien blessé à qui les forces avaient manqué au moment d'atteindre le bord de l'eau. Il s'arrêta. Comment pouvait-il fuir ? Comment pouvait-il abandonner tant d'âmes qui réclamaient son saint ministère? Il s'écarta de sa route, alla s'agenouiller à côté du Huron, et ne le quitta que lorsque les voix des combattants ne frappèrent plus que faiblement son oreille. Oubliant alors les paroles du chef, il revint sur ses pas et bientôt se trouva sur le champ de bataille devenu muet.

Combien de fois ne s'agenouilla-t-il pas pour confesser un guerrier moribond! combien de fois ne donna-t-il pas le baptême à un néophyte expirant ! il adressait à tous des paroles de consolation et d'espoir. D'une main douce et légère comme celle d'une femme, il baignait les fronts brûlants des blessés et cherchait à calmer leurs douleurs. Absorbé dans cette œuvre d'amour divin, il n'avait point entendu des pas qui s'approchaient de lui.

— 0 mon père! je venais chercher votre corps, et, joie suprême, j'ai le bonheur de vous retrouver vivant !

— C'est toi, mon fils René! que Dieu te bénisse! s'écria le Jésuite, en regardant avec affection le jeune

Le P. Laval assommé par l'indienne Fleur-du matin, (p. 74). Le P. La v;i 1 4

homme; je te croyais mort. J'avais trouvé ton chapeau que voici. Mon fils, je t'ai pleuré.

— Oui, je l'avais perdu en fuyant : le jeune Indien Watook m'avait entraîné jusqu'au rivage, et là, me trouvant abrité, j'ai pu suivre de l'œil le combat jusqu'au moment où il m'a paru nécessaire de m'enfoncer dans la forêt. Lorsque j'ai vu l'ennemi s'éloigner, j'ai pris un détour et je suis venu pour vous chercher.

— C'est bien, nous mourrons ensemble en nous consolant mutuellement.

— Si telle est la volonté de la Providence, mon père. Et le Jésuite et le novice continuèrent leur œuvre

de dévoûment.

Au nombre des blessés se trouvait un jeune guerrier Iroquois évanoui par suite de la perte de son sang qui s'échappait d'une blessure grave, mais non dangereuse. Il commençait à revenir à lui, lorsqu'un gémissement involontaire s'échappa de ses lèvres.

René Bourdoise s'approcha du guerrier, souleva sa tête, tandis que le père Laval s'efforçait d'étancher la blessure. Le sang coulait avec une telle abondance que la mort devait en résulter si l'on ne parvenait à l'arrêter. Le père Laval avait des connaissances chirurgicales, et, plein d'une ardeur charitable, il se mit à l'œuvre. Tandis que les deux Français étaient ainsi occupés, les voix bruyantes des Mohawks retentirent de nouveau à leurs oreilles ; ils revenaient sur le champ de bataille. Les sauvages avaient vu la fuite du Huron dans le canot, et, craignant qu'un renfort n'arrivât au secours de leurs adversaires, ils n'avaient pas osé continuer leur poursuite. En apercevant les deux prêtres, les deux ennemis qu'ils

désiraient le plus avoir en leur puissance et qu'ils croyaient en sûreté, ils poussèrent des hurlements de joie. Deux guerriers s'élancèrent en avant, les bras levés et dans l'intention de s'en rendre maîtres, mais les Jésuites imperturbables continuèrent leur œuvre charitable. Le père Laval avait réussi à étancher le sang, et, dans ce moment il bandait la blessure ; René Bourdoise baignait le front de l'Iroquois.

Les deux guerriers s'arrêtèrent saisis d'étonnement ; puis, faisant entendre l'exclamation gutturale qui, dans leur langage, exprime la surprise, ils laissèrent tomber leurs bras et se regardèrent. Ils furent bientôt rejoints par leurs compagnons qui, eux aussi, spectateurs d'une scène si nouvelle, poussèrent la même exclamation. Cette scène présentait en effet un étrange contraste : l'homme démon et l'homme ange; le guerrier rouge de sang et fumant de carnage, et le prêtre calme et sans colère, respirant la paix et la charité, soignant les blessures de son ennemi.

Le père Jean dont les traits placides étaient animés d'un saint enthousiasme se redressa, et croisa les bras sur la poitrine. Le prêtre et le sauvage étaient en face l'un de l'autre. L'œil étincelant du guerrier s'abaissa lentement sous le regard doux et serein du Jésuite ; soudain il détourna les yeux, et, s' approchant du blessé, posa sa main sur son front, comme pour s'assurer qu'il n'était pas trompé. Il examina attentivement son visage ; le novice lui soutenait la tête et humectait son front et ses lèvres. L'Indien ouvrit enfin les yeux et un faible sourire illumina ses traits.

— C'est bien, Kiskepila! murmura le Mohawk, et il s'éloigna.

Le Jésuite put alors jeter un coup d'œil autour de lui.

Les Mohawks avaient fait quelques prisonniers, dont six venaient d'être ramenés liés et garrottés.

Une heure après, les derniers des poursuivants étaient de retour ; on avait scalpé et achevé à coup de tomakawks les Hurons mourants; on avait mis en terre, avec les honneurs de la guerre, les Iroquois, et, vainqueurs et prisonniers marchant en file, portant leurs blessés sur des brancards de branches d'arbres, quittaient les bords du Saint-Laurent où ils avaient caché leurs canots et s'enfonçaient en pleine forêt, dans la direction des villages des Mohawks.

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