‹ Un héros canadienChapitre 8 sur 11 · KM^SI · texte numérisé non relu

KM^SI

Le baptême du chef blessé. (P. 85.) Le P. Laval 7

cupe pas de ceux du lendemain. On attendait le retour des courriers qu'on avait envoyés chercher de l'eau de feu à Fort-Orange. Ils revinrent dans la soirée du sixième jour, rapportant la liqueur que leur avait vendue un commerçant Hollandais qu'ils avaient rencontré sur leur chemin. Les braves décidèrent que, le lendemain, on tiendrait conseil pour décider le sort dés prisonniers ; une portion de l'eau de feu fut mise en réserve pour les fêtes qui devraient suivre cette assemblée. Un courrier fut expédié au village voisin, pour inviter ceux qui avaient pris part à la guerre à envoyer une députation au conseil.

Le père Laval, qui s'était déjà retiré à la loge, s'aperçut qu'on faisait des préparatifs dont il ignorait le but; ils excitèrent son inquiétude. Le Loup comprenait, lui, ce qui allait se passer, et contemplait avec tranquillité tous les mouvements des Iroquois. Le Jésuite lui jeta enfin un regard interrogateur :

— Quelle est la cause de ce bruit, mon fils ? lui demanda-t-il.

— Veau de jeu, répondit laconiquement le Loup. Les messagers sont de retour, et les Mohawks seront fous ce soir; ils tueront, s'ils le peuvent.

— S'ils le peuvent? hélas! qui pourrait les empêcher? nous devons donc, mes enfants, envisager notre mort comme très prochaine et nous préparer à la recevoir en chrétiens.

— C'est bien! repondit le Loup avec emphase. Mais tous ne boiront pas, on tirera au sort pour savoir ceux qui seront de garde. Il se peut qu'ils nous tuent, et, dans l'incertitude il est bon d'être prêt!

La porte de la loge du Conseil fut fermée, solidement attachée, et, pour mieux protéger les

prisonniers contre la fureur des Indiens enivrés, la garde fut doublée. Le bruit du dehors augmentait et devenait étourdissant. On avait mis en sûreté la portion la plus considérable de la liqueur, en sorte que l'enivrement des braves ne pouvait atteindre ce point de frénésie où toutes les passions du sauvage se déchaînent et où il devient altéré de sang. Cependant, de temps en temps, quelque Indien, l'œil enflammé, le pas chancelant, s'approchait de la loge et tâchait de pénétrer jusqu'aux prisonniers; mais la sentinelle, placée à la porte, le détournait adroitement et le renvoyait en plaisantant. Pour plus de sûreté encore, on avait ôté aux buveurs toutes leurs armes; il n'était pas probable qu'ils cherchassent à les reprendre.

La nuit était venue, et l'orgie continuait à la lueur des feux. Cette lumière éclairait en plein la façade de la loge, jetant dans l'ombre le derrière du bâtiment et les autres tentes. La majeure partie des habitants était rassemblée sur la grande place, et s'amusait à regarder les gestes et mouvements des buveurs. Lorsque l'orgie fut à son comble, un homme sortit de la lisière de la forêt, et, s'avançant à l'ombre, se dirigea en rampant vers la loge. Là, il se blottit contre les perches qui formaient le grossier bâtiment; il était à peine visible à l'œil le plus pénétrant, et resta quelques instants immobile. A peine le Loup venait-il de s'étendre sur la terre durcie, qu'il entendit comme le bourdonnement d'un insecte sortir de la perche contre laquelle sa tête était appuyée. Ce bourdonnement se prolongeant d'une façon singulière, il y répondit en imitant le même son.

— Huron ! dit une voix basse et distincte qui ne pouvait être entendue que du guerrier étendu.

— Le Loup, répliqua l'autre en se nommant.

— C'est bien! répondit la voix du dehors, que le Huron reconnut pour celle d' Aliasistari. Le Conseil doit-il se réunir ce soir ? demanda le chef après une pause.

— Non; demain, dit le Loup.

— La Robe noire est-elle assez forte pour se mettre en route ?

— Oui ; mais le Mohawk est alerte et vigilant.

— Le Huron pourrait-il se sauver de la loge avec l'aide d' Aliasistari ?

— Il y a une ouverture en haut, mais nous sommes tous liés et garrottés.

— Le couteau d' Aliasistari coupera les liens.

Il y eut un instant de silence, durant lequel le chef s'occupa activement à déplacer un bloc qui remplissait un espace laissé entre deux perches.

— Que le Loup s'approche, le couteau tranchera les cordes, ajouta Aliasistari, lorsque le bloc eut cédé à ses efforts.

En ce moment, deux braves qui étaient de garde, craignant qu'il arrivât quelque malheur du côté de la loge où il existait une ouverture, vinrent à cet endroit pour l'examiner. Ils marchaient en causant, et étaient tout préoccupés des événements du jour.

— Le pâle visage est un grand magicien, disait l'un; les braves de la tribu ne l'épargneront pas dans le Conseil; car il pourrait gâter la moisson, et jeter un sort sur les terres de chasse.

— Le grand Huron sera torturé, reprit l'autre.

— C'est probable; personne ne les adoptera, et il faut qu'ils soient torturés, les chiens.

— Le Conseil en décidera demain ; Kiokba voudrait

qu'ils fussent tous condamnés à la torture. Quant aux désirs de Kiodego, personne ne les connaît.

Les deux Mohawks effleurèrent en ce moment Aliasistari, qui s'effaça autant que possible, et demeura immobile comme le bois lui-même.

Cette conversation lui apprit qu'on attendait avec anxiété la réunion du Conseil, et qu'on n'était pas d'accord sur le sort réservé au Jésuite. Un hurlement sauvage vint interrompre les deux Mohawks, et ils s'éloignèrent. Les buveurs, ayant épuisé la liqueur qui leur avait été distribuée, s'étaient mis à la recherche de celle qu'on tenait en réserve, et l'ayant découverte, ils avaient désarmé ceux qui la gardaient et s'en étaient emparé. Quant au chef Huron, il venait de se remettre à la besogne avec plus de hardiesse, lorsqu'il fut de nouveau interrompu. Les Indiens, à qui on avait confié la garde de la loge, l'avaient laissée sans défense pour voler au secours de leurs camarades. Quelques Mohawks à moitié ivres s'aperçurent de cet abandon et s'élancèrent vers la loge dans l'intention de sacrifier immédiatement les prisonniers. Les vieilles femmes s'étaient procuré leur part de rhum, et, complètement ivres, elles accoururent se mêler à l'orgie; la place présenta bientôt un spectacle digne d'un pandémonium. Les feux jetaient une lueur sinistre sur toutes ces créatures qui s'agitaient et vociféraient comme des forcenées. D'un côté, on voyait des groupes, disputant aux sentinelles les dernières gouttes de l'eau de feu; de l'autre, des ivrognes furieux se battant entre eux. L'Indien, grave et solennel, s'était transformé en brute; quelques-uns semblables à des idiots, souriaient et regardaient le feu d'un œil fixe, tandis que d'autres, les

plus féroces, s'avançaient vers la loge, ne rêvant que l'assassinat. Ils allaient atteindre l'ouverture qui n'était pas gardée et ne pouvait leur résister. En ce moment, un homme d'une force herculéenne sembla surgir du milieu de la foule : deux coups portés par un bras terrible renversèrent les premiers en avant, et les autres tombèrent sur ceux-ci en vociférant. L'être mystérieux profita du désordre pour regagner sa cachette; car, les cris de la multitude ayant été entendus de la garde, elle s'était empressée d'accourir afin de soustraire les prisonniers aux dangers qui les menaçaient. Les sentinelles reprirent leur poste et redoublèrent de vigilance. En quelques instants, Aliasistari eut atteint la lisière de la forêt où il resta en observation. Il fallait renoncer, pour cette nuit, à l'espoir de faire échapper les prisonniers; quelquesunes des sentinelles s'étaient postées dans la loge; d'autres ne pouvant apaiser le tumulte, avaient abandonné la liqueur qui restait, et, peu à peu les buveurs se trouvèrent plongés dans le sommeil de l'ivresse.

Aliasistari, convaincu que les prisonniers étaient à l'abri de tout danger jusqu'au moment où le Conseil déciderait leur sort, alla rejoindre ses compagnons dans la grotte. Il n'avait aucun doute sur le sort réservé au père Laval et au Loup, c'est pourquoi il résolut de tenter tout de suite leur délivrance et de risquer le tout pour le tout. Il fallait tout gagner ou tout perdre. Comme Pied-Léger n'était pas de retour, il en conclut qu'il avait rencontré Watook, et qu'ils attendaient tous ensemble au rendez-vous indiqué. En conséquence, il envoya le Huron qui était resté près de lui à la recherche des guerriers, avec ordre de les ramener au plus vite; toutefois, même en se hâtant, ils

ne pouvaient arriver avant la soirée du lendemain. Le Huron partit, et Aliasistari resta seul. Il s'agenouilla et pria. Lorsque tout bruit eut cessé, le père Laval demeura longtemps encore absorbé dans de pieuses méditations. D'un fort tempérament, endurci à la fatigue, il n'avait pas tardé à se remettre de sa longue et pénible marche à travers les forêts, tandis que le novice se ressentait toujours des souffrances qu'il avait eu à subir. Les Hurons, instruits de la présence de leur chef dans les environs, savaient aussi combien il y avait peu de chances qu' Aliasistari réussit à les délivrer, et ils se préparaient au sort fatal qui les attendait. Ils cédèrent enfin au sommeil, et s'endormirent, le cœur content, se confiant en la bonté et en la miséricorde du Seigneur.

Dès le matin, on se prépara pour le Conseil. Les physionomies ref rognées de ceux qui avaient passé la nuit dans la débauche étaient pour les prisonniers d'un mauvais présage. Plus d'un regard méchant et féroce fut jeté sur eux. Vers midi, arriva la députation du village voisin, composée de deux ou trois braves seulement; les autres guerriers vainqueurs étant allés au Fort-Orange échanger leur butin contre de la poudre, du rhum et d'autres articles de commerce.

On reçut ces députés avec beaucoup de pompe et de cérémonies ; on leur offrit ce que le village avait de meilleur, et on les conduisit ensuite à la loge du Conseil, où la séance s'ouvrit avec une grande solennité. Les plus distingués, comme les plus âgés des braves, se placèrent en cercle au milieu de la loge, et les autres prirent rang derrière eux. En entrant, chacun se rendait à sa place au milieu du silence le plus profond .

Enfin, arriva le vieux chef. On fit passer de main en main le calumet, et, à un signe de Kiodego, le brave qui avait dirigé tous les mouvements de cette campagne, se leva et adressa un discours à l'assemblée. Sa parole, d'abord douce et contenue, s'élevait à mesure qu'il avançait dans son récit, et ses gestes devenaient de plus en plus animés et pittoresques. Il portait une espèce de manteau de peau, tombant au-dessous des hanches et serré autour de la taille ; un collier, fait de griffes d'ours, était suspendu à son cou; la peau d'un serpent entourait son bras; les plumes d'un aigle ornaient sa tête. Son visage était hideux, teint de bandes rouges et noires à la partie inférieure, tandis que la partie supérieure était d'un vermillon éclatant. Tout en parlant, il désignait tour à tour les prisonniers; enfin, il arriva au Jésuite.

— Pourquoi, dit-il, a-t-il quitté son pays, la terre de ses aïeux ? Pourquoi, traversant les grandes eaux, est-il venu dans les forêts des hommes rouges? Sa nation s'est établie chez nos frères du Nord, et, depuis, hélas! nos frères sont devenus des femmes : on a transformé les Hurons en chiens ; on les a forcés à renier le Grand-Esprit, et à combattre contre ceux de leur race et de leur douleur. La Robe noire est un magicien ; il parle, et les guerriers versent des larmes ; les Hurons sont ses esclaves. Oui, c'est un grand magicien. Quel sera le sort du pâle visage?

Le chef s'assit, et un silence de quelques instants succéda à son discours.

Enfin, un guerrier se leva, et dit d'un accent irrité :

— Qu'il meure! La voix de Kiokba demande que le pâle visage périsse sur le bûcher; ses charmes ont anéanti les Hurons, ont éloigné de nos forêts les buffles

et les cerfs bondissants. Sa nation a abattu les forêts magnifiques de la grande rivière. Kiokba a vu la robe noire se faire sur le front un signe que nos frères blancs du Fort-Orange disent être un acte coupable, un maléfice. Si les chefs épargnent le visage pâle, il amollira les cœurs de nos braves et les rendra faibles au cambat ; ils se soumettront à sa nation et deviendront esclaves, comme les Hurons. Il faut que le pâle visage meure !

Plusieurs guerriers inclinèrent la tête en signe d'adhésion.

— Gardons le grand magicien avec nous, dit un Indien qui n'avait pas pris part à V expédition guerrière, mais qui avait entendu parler des conversations du prêtre, gardons-le dans notre tribu : il deviendra notre frère et nous lui donnerons notre blé le plus mûr et les plus gras de nos daims. Construisons-lui une loge, et il aimera les Mohawks et il les rendra victorieux, et il les protégera.

Un sourire de mépris passa sur les lèvres de Kiokba, et il répondit :

— Mon frère est un conseiller habile ; il est sage et brave auprès du feu du Conseil ; a-t-il besoin d'un magicien pour devenir courageux ? Kiokba ne craint pas le magicien. Il a combattu les Hurons et les Français. Il faut que le pâle visage meure!

Plusieurs guerriers se levèrent et parlèrent pour et contre la mort du Jésuite. La discussion s'échauffait, lorsque Kiodego intervint :

— Mes frères, dit-il, on a demandé pourquoi le père la Robe-Noire est venu dans notre pays et pourquoi il s'enfonce dans nos déserts en semant ses charmes

autour de lui. Qu'il réponde lui-même. Qu'on lui ôte ses liens et qu'on l'amène.

Un jeune guerrier s'empressa d'obéir, et conduisit le prêtre au milieu du cercle.

— Parlez, Julhasagar (1), dit froidement le vieux chef, comme si, pour la première fois, il entendait le prêtre parler de sa mission. Parlez, qu'êtes-vous venu faire dans notre pays? que cherchez-vous?

Le père Laval inclina un instant la tête, comme pour prier, puis il répondit :

— Chef, je cherche des âmes, je viens travailler pour mon Maître; je viens prêcher la foi, instruire les ignorants. Ma mission est une mission de paix, elle concerne les âmes et non les corps. Je viens apprendre aux hommes à modérer leurs passions, à dompter en eux l'esprit du mal, et à marcher dans les voies de la vertu et de la justice. J'ai traversé les eaux mugissantes pour porter à l'infidèle la parole de l'Evangile et pour planter dans le désert la sainte croix du Christ. Vous demandez dans quel but je me dirige vers l'Occident, c'est dans le but de gagner des âmes au christianisme. Mais, chef (et ici la voix du missionnaire devint pleine et sonore, et si harmonieuse, que l'oreille du sauvage en fut charmée; en même temps son corps se redressa, il étendit les bras devant lui), mais, chef, le Grand-Esprit, dans sa sagesse suprême, m'a détourné du chemin qui conduit au pays des Hurons, et m'a amené aux villages Mohawks. Devenu captif, je me soumets à la volonté de mon divin Maître, et je prêche le christianisme à l'Iroquois; je prêche Jésus crucifié, écoutez ma parole.

(i) Habitant du pays de l'Aube matinale.

De profondes acclamations s'échappèrent du sein de l'assemblée, puis chacun resta dans une attente pleine de calme.

— Vous êtes dans les ténèbres, je vous apporte la lumière; recevez-la.

Alors, il leur raconta comment Dieu, après avoir créé le monde, y avait placé l'homme comme seigneur de toutes choses; il leur parla de la chute d'Adam; de la Rédemption; du saint Evangile; de la mission donnée aux apôtres et à leurs successeurs d'instruire toutes les nations et les baptiser au nom du Père, et du Fils, et du Saint-Esprit; il leur dit comment cette mission avait été scellée par des miracles ; les aveugles avaient recouvré la vue, les boiteux avaient marché; les morts étaient ressuscites. Puis il leur peignit, en couleurs brillantes, les joies célestes réservées à ceux qui croient en Dieu, l'aiment et le servent; et les terribles tourments qui attendent ceux qui restent sourds à sa voix et lui désobéissent. Les yeux des Hurons s'illuminaient d'une joie sauvage en voyant l'étonnement des Mohawks, et le Jésuite continua :

— Telle est la religion que je viens prêcher, telles sont les nouvelles que je vous apporte; si j'ai quitté les terres de l'Orient, c'est pour enseigner l'Evangile aux enfants du désert. Le Grand-Esprit vous parle par ma bouche ; écoutez et croyez !

Le père Laval se tut, et, pendant quelque temps, un silence profond régna dans l'assemblée. Enfin, Kiodego dit :

— Mon frère a bien parlé, c'est un sage ; mais il nous a dit des choses extraordinaires; comment pouvonsnous les croire?

— Il a la langue fourchue ; c'est un menteur, observa Kiokba.

— Nous nous contentons de notre Dieu à nous, s'écria un autre, que notre Dieu de la guerre, Wacondak; le Dieu du grand magicien a transformé les Hurons en lâches ; le Dieu des Mohawks rend brave au combat. Le Mohawk ne veut pas du Dieu des pâles visages.

Et les cris de ceux qui désiraient la mort du Jésuite devinrent bruyants, tandis que la voix des guerriers, disposés à accorder un délai, sinon une grâce complète, ne pouvait se faire entendre. Le sort du Jésuite parut décidé : un Mohawk, à un signe du chef, s'approcha du prêtre, et, le forçant à se mettre à genoux, commença à lui peindre la tête et le visage. C'était le signal de sa mort. La foule poussa des cris de joie ; elle se réjouissait à l'avance du spectacle de la torture. En ce moment, il se fit un mouvement parmi les personnes qui encombraient la porte; elles s'agitèrent, et laissèrent un passage libre jusqu'au centre de la loge. Appuyé sur le bras d'un guerrier, Kiskepila, faible et chancelant, ses blessures encore bandées, s'avança à pas lents. Les yeux du jeune chef étant tombés sur le groupe placé au milieu du cercle, une exclamation sortit de ses lèvres. Avec l'énergie d'une âme forte, it quitta le bras qui le soutenait, et marcha seul jusqu'au cercle; d'une main, il écarta le Mohawk; il appuya l'autre sur le front du Jésuite. Un silence de mort régna dans la salle : aucune main ne tenta d'arrêter ses mouvements; aucune voix n'osa s'élever contre lui. Tous regardaient avec étonnement le jeune guerrier, dont l'œil étincelant errait de l'un à l'autre.

— Kiskepila est un chef, dit le jeune Aigle, quel est

celui qui voudrait lui résister? Les Hurons ont pris la fuite devant le bras de Kiskepila, n'aura-t-il donc pas voix dans les conseils de la tribu? Restera-t-il muet lorsqu'on écoute le Fanfaron, et il montra Kiokba. Kiskepila vient demander aux chefs d'épargner le pâle visage.

Il attendit la réponse à ses paroles, il n'en reçut aucune. Enfin, Kiokba dit froidement :

— Les chefs et les braves ont parlé ; le visage pâle mourra; voyez, il porte déjà sur son front la peinture de la mort.

Le jeune homme se détourna avec dédain de celui qui venait de parler, et porta ses regards sur le cercle. Les traits des Mohawks étaient impassibles; ils restaient muets. Kiokba triomphait.

— Mes frères, dit Kiskepila, l'œil enflammé d'indignation, mes frères, Kiskepila avait été blessé et laissé mourant sur le champ de bataille ; le visage pâle est venu fermer ses blessures et lui donner à boire. Kiskepila doit la vie au pâle visage et il veut acquitter sa dette. Que Kiokba montre sur sa poitrine la cicatrice d'une blessure faite par un ETuron, ou qu'il fasse voir à sa ceinture le scalp d'un ennemi !

L'Indien ne fit aucune réponse. Les yeux des vieillards se tournèrent vers le Jésuite, puis se fixèrent sur le chef, comme pour lui demander la confirmation d'un récit qui lui paraissait si étrange.

— Les paroles du chef sont vraies, répondit-il; le visage pâle a fermé les blessures de Kiskepila ; il lui a sauvé la vie. La Robe noire était une colombe sur le champ de bataille; une colombe parmi les aigles.

Il y eut un nouveau silence. Le Jésuite, absorbé dans la prière, demeurait indifférent à la scène qui

l'entourait; de temps en temps, il rencontrait l'œil brillant du Loup, qui, la tête penchée en avant, écoutait avec intérêt les paroles du jeune chef Mohawk.

— Le Conseil a parlé, dit Kiokba ! qui craignait de voir les guerriers changer d'opinion; le Conseil a parlé; il faut que le pâle visage meure. C'est avec justice, car il avait ensorcelé Kiskepila; il a fait du Mohawk un Huron.

— Chien! vous mentez! s'écria le jeune chef furieux.

— La langue de Kiokba n'est pas fourchue, dit l'autre froidement, comprenant tout l'avantage que lui donnait l'impétuosité de son adversaire. Que les chefs en soient juges : Kiskepila ne pouvait marcher seul jusqu'à la loge du Conseil, et voyez, il se tient comme s'il n'avait aucune blessure; c'est grâce aux enchantements du magicien au pâle visage. Il faut que la Robe noire meure, ou les guerriers deviendront des femmes.

Les vieillards regardèrent, en secouant la tête, la taille noble et élevée du jeune brave, dont les blessures profondes et dangereuses étaient couvertes de bandages fraîchement appliqués. C'était la force morale qui soutenait le jeune chef, non une force physique. Kiokba vit avec joie l'impression qu'il avait produite. Le jeune homme s'adressa de nouveau à l'assemblée, et d'une voix moins forte, il dit :

— Kiskepila doit la vie au pâle visage, le pâle visage ne mourra pas. Kiskepila i'adoptera comme son frère, et remplacera ainsi celui qu'il a perdu. Il demande pour frère le pâle visage.

Kiokba sourit ironiquement, et répondit, en montrant le vieux chef :

— Le père peut demander le prisonnier, s'il veut l'adopter pour son fils. Que le chef parle; veut-il prendre chez lui le sorcier qui a changé le cœur du jeune Aigle, lui qui était autrefois le plus brave des Mohawks ?

Plongé dans une attente pleine d'angoisse, le jeune* guerrier ne fit aucune attention à ce sarcasme. Le vieillard réfléchit un instant, puis répondit avec fermeté :

— Kiskepila était un guerrier, un Mohawk. Il a aujourd'hui un cœur de Huron. Il a écouté les paroles du pâle visage. La Robe noire est un sorcier. Le père de Kiskepila ne veut pas le réclamer, qu'il meure.

La tête du jeune chef s'inclina sur sa poitrine.

— Qu'il meure, répéta Kiokba avec dérision; il ajouta : Il vous dit que son Dieu ressuscite les morts ; qu'il demande au grand Champlain de s'élever de la tombe pour le protéger ! Nous verrons si son Dieu viendra au secours du pâle visage, lorsque les flammes envelopperont son corps blanc !

— Vous demandez un miracle, répliqua doucement le père Laval ; vous demandez à mon Dieu de ressusciter les morts; ce miracle, il l'a déjà fait, il peut le faire encore. Il a ouvert les tombes muettes; il a commandé aux morts de se lever, et ils sont revenus à la vie pleins de santé et d'énergie; il a fait cela à la prière de ses saints serviteurs. Moi, je ne suis qu'un de ses humbles disciples. De quel droit demandez-vous au Dieu qui vous a créés, des signes et des miracles? Votre demande n'est pas la prière d'un croyant, ce n'est que la dérision d'un impie.

La voix indignée du Jésuite se tut. Après une pause de quelques instants, un Indien s'approcha de lui et compléta le barbouillage de sa tête et de son visage. Ce signe de la condamnation fut reçu avec joie par quelques-uns. La plupart des sauvages commençaient à craindre les effets de la puissance qu'on attribuait au prêtre; mais le Conseil, quoiqu'il gardât toujours son aspect grave et calme, était surexcité; aussi le novice et les Hurons furent-ils condamnés à la torture sans hésitation. Le père Laval, le Loup et deux autres Hurons devaient subir leur peine le lendemain en face de la loge du Conseil, tandis que René Bourdoise et les autres Hurons seraient conduits dans l'autre village pour être torturés à leur tour. Les captifs se résignèrent à leur sort avec calme, et les Hurons regardèrent avec indifférence les préparatifs qu'on commença aussitôt en exécution du décret du Conseil qui se dispersa.

Lorsque Kiskepila vit que tous ses efforts étaient infructueux, il prit le bras du guerrier qui l'avait conduit au Conseil; ses forces l'abandonnaient, et il retourna silencieusement à sa tente, déterminé à n'être pas spectateur des souffrances qu'il ne pouvait empêcher ni alléger. Fleur-du-matin avait entendu avec impatience la décision du Conseil, et pleura sur le sort de la Robe noire; se rappelant cependant les sublimes leçons de patience qu'il lui avait enseignées, elle sut contenir sa douleur.

Le messager d'Aliasistari traversa la forêt dans la direction de l'endroit où devaient être cachés le3 braves. Les étoiles brillaient au ciel; un regard jeté de temps en temps vers elles suffisait pour le guider. Sans se lasser, sans s'arrêter, il franchit d'un pas

accéléré les montagnes et les collines, les plaines et les marais. Minuit arriva; le coureur ne ralentit pas sa course; ses pieds chaussés de mocassins bondissaient légèrement sur le gazon touffu. L'obscurité se dissipa au pâle crépuscule du matin, le jour succéda au crépuscule, et le Huron poursuivit toujours sa marche. Enfin, il s'arrêta au sommet d'une petite colline, au pied de laquelle coulait une eau claire et transparente. Il chercha sur ses rives et dans la forêt adjacente les traces d'un être vivant, il n'en découvrit aucune. Pendant un instant, il explora du regard le bois, puis le rivage; appuyé sur sa carabine, il observait minutieusement le courant, lorsque son attention fut attirée vers une jeune branche couverte de feuilles qui flottait sur l'eau. Un vent léger la poussa près de la rive, et l'Indien la prit, à l'aide de son arme. La branche était fraîchement cueillie et avait dû être arrachée et non coupée. Le messager, ia carabine sous le bras, remonta le ruisseau, ayant soin d'effacer l'empreinte de ses pas. Il continua ainsi sa route pendant quelque temps, portant ses regards tantôt sur la forêt, tantôt sur le sable, pour tâcher de découvrir une empreinte. Tout à coup, il s'arrêta, et se pencha pour examiner le terrain de plus près.

— Hugh ! Pâle visage ! s'écria-t-il.

Les pas se détournaient du ruisseau. Marchant avec précaution de manière à ne pas effacer les empreintes, il les suivit jusqu'au bord de l'eau, puis examina les buissons qui poussaient dans cet endroit ; ils étaient de la même espèce que la branche qu'il tenait à la main. Il reprit alors la piste qui le conduisit jusqu'au sommet de la montagne. Un léger sifflement vint frapper son oreille, il s'arrêta pour écouter, puis

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avança avec grande précaution. Sur un éminence qui dominait la forêt du côté des villages Mohawks, il aperçut, au pied d'un arbre, un homme blanc occupé à façonner une corne à poudre d'une énorme corne de bœuf. De temps en temps, il la comparaît avec celle qui était suspendue à sa ceinture et se remettait à l'ouvrage. Tout à coup, comme frappé d'une idée subite, il porta la corne à ses lèvres et en tira un son qui fit tressaillir le Huron. Pour mieux former l'ouverture, il donna encore quelques coups de canif, puis il fit sonner de nouveau son instrument et parut satisfait.

— Bravo ! elle va bien ! dit-il enfin ; quelle bonne idée! l'Indien ne peut souffrir le son du cor, et moi, je l'aime ; de plus, je puis en avoir bientôt besoin ; et il enfonça la corne dans sa ceinture.

Au même moment, le messager Huron s'approcha de lui.

— L'Espion-hardi !

Le français se dressa sur ses pieds en étreignant sa carabine.

— Ah ! Huron ! dit-il, comme ses regards tombaient sur le costume de l'Indien; et il se rassit.

— Oui, Huron, pas Mohawk, ou... et, d'un geste significatif, l'Indien porta la main à son scalp.

— C'est vrai, Huron; je me faisais une corne de chasse, lorsque j'ai pensé aux trompettes de Champlain. Avez-vous combattu sous Champlain, Huron ?

— Non, les chefs et beaucoup de braves étaient en campagne.

— Je le sais. Eh bien! il m'est venu à l'idée d'essayer l'effet du cor dans la forêt. J'avoue que

c'est un peu hardi de ma part, ajouta-t-il, en voyant que le Huron secouait la tête ; mais un Français aime tant le son de la trompette... Ecoutez...

Et il allait appliquer la corne à ses lèvres, lorsque l'Indien posa sa main dessus, et dit :

— Espion-hardi, le chasseur Mohawk pourrait l'entendre.

— Oui, oui ; mais, lorsque nous combattions les Mohawks sous Champlain, ils l'ont entendu plus qu'ils ne l'auraient voulu.

— C'était un grand guerrier, observa le messager.

— Oui, un vrai guerrier; quoiqu'il ne soit plus, son nom, lancé au milieu d'une décharge, fait battre le cœur et ranime le courage. En voilà, un homme! continua Pierre avec tristesse; il n'y en a pas eu un pareil dans toute la province, autrement ces canailles de Mohawks recevraient une leçon dont ils se souviendraient.

— L'Espion-hardi est-il avec les prisonniers Hurons ? demanda le messager.

— Oui; vous êtes sans doute le messager que j'attends?

Le coureur fit signe que oui, et l'autre continua :

— Ils sont de l'autre côté du ruisseau, allons les rejoindre.

Et l'Espion jeta sa carabine sur l'épaule et descendit la colline à grands pas.

Arrivé près du ruisseau, le messager se glissa à côté du chasseur, et, lui montrant la branche cassée, lui dit :

— L'Espion-hardi laisse des traces sur l'eau. Voici ce que le Huron a trouvé.

— L'Espion regarda la branche, pendant que le

coureur s'expliquait, puis, à moitié fâché du reproche qu'il semblait lui faire, il lui répondit :

— C'est vrai; mais sans cette branche vous ne nous auriez pas trouvés ; vous auriez perdu notre piste.

— Je l'ai perdue cette nuit, dit le Huron, mais pas loin d'ici : en montant ou en descendant la rivière, je l'aurais bientôt retrouvée.

— Il faut que vous l'ayez perdue assez loin, cependant, dit l'Espion, sans cela vous auriez été ici plus tôt. Tenez, voici sur ce chêne une marque faite par Pied-léger; lui, il a su retrouver nos traces, et il a agrandi les empreintes pour vous les rendre plus visibles.

— Il a eu tort, répondit le coureur avec vivacité, le Mohawk a l'œil perçant.

— Nuit et jour, continua l'Espion, nous avons été de garde chacun à notre tour, sur la colline qui domine le chemin, pour attendre l'arrivée du messager que Pied-léger nous avait annoncé. Huron, reprit Pierre, après avoir marché quelque temps en silence, avez-vous vu les prisonniers ?

— Oui, à travers les bois; j'ai vu la Robe noire se promener.

— Peut-être ne le mettra-t-on pas à mort tout de suite? alors nous pourrions arriver à temps.

L'Indien secoua la tête.

— C'est aujourd'hui que s'assemble le Conseil; demain commencera la torture ; l' Espion-hardi connaît tout cela.

— Alors, dit l'Espion gravement en hâtant le pas, alors, il y aura à la danse des convives sur lesquels on ne compte pas.

Ils continuèrent leur chemin en silence, et arri-

vèrent bientôt à la retraite des Hurons. L'endroit était bien choisi : au centre d'un épais taillis, les Hurons s'étaient fait un espace libre, et étaient couchés en groupe, enveloppés de leurs couvertures. Des exclamations de joie accueillirent l'Espion et le messager, et, tous ensemble, tinrent conseil.

Le messager les mit au courant des événements, et leur communiqua les ordres du chef. Peu d'instants après, les Hurons, au nombre de dix-neuf, se mettaient en marche, quelques-uns à l'avant-garde, précaution nécessaire en cas de rencontre fortuite avec les Mohawks.

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