I. Coura']oâ, Les Origines de Cari gathiquCt p
Nous avons dit enfin qu'un nouvel élément non moins important dans la transformation de notre art français, le christianisme, commence dés le milieu du m* siècle à se rendre maître des villes principales de la Gaule et que le premier noyau chrétien fut composé surtout par des Orientaux. Ce qui attira ces étrangers sur notre sol, ce n'est pas le désir de propager une religion, mais au contraire poussés par la nécessité, ils viennent demander du travail aux populations urbaines. Et c'est ainsi que les côtes de la Méditerranée, les villes du centre de la France, même celles de l'Est, ont donné l'hospitalité à un très, grand nombre d'Orientaux. Il est probable que l'immigration avait commencé de très bonne heure sur nos côtes, car depuis des siècles, nous les voyons établis sur le sol italien, aussi bien à Rome qu'à Naples et sur le littoral de l'Adriatique. Cette population, composée de Juifs% de Grecs* et de Syriens', servait
1. On voit des Juifs à Worms, à Cologne, à Metz, à Poitiers. La ville d'Arles en possédait un grand nombre. Cf. Vita Hilarii, c. 22. Ils chantaient même des hymnes : « Hebream concincntium linguam in cxcquiis honorandis audisse me rccolo.» Le concile de Vannes (465) nous prouve qu'il y avait des
"juifs dans cette partie de la Gaule. Cf. Mansi. Concilia^ V|, p. 954. Les évèques recomiiiandeht même des juifs, ils discutent avec eux. Cf. Sidoine Apollinaire, f^., 6, 8, ?. 8, 4, 8. Cf. JuliusArosius, Regcsten :{ur Gesckichte der Juden. L'auteur adonné tous les textes qui mentionnent les Juifs, dans les villes du royaume franc. Ils prouvent qu'ils sont partout et assez puissants. Grégoire dé Tours nous les montre fort riches et possédant des objets d'art. Cf. Grégoire de Tours, H, F,, IV, .;$. SS. Rerum Mer., I. 169. Eufrasius accepte Tévèché de Clermont et donne au roi. « susceptas a Judœis^ species magnas» SS., 1, 149. IV, 12 ; H, F, On les voit aussi, vendeurs d*objets d'arts.
2. Des inscriptions relatent leur présence à Lyon,à Besançori, à Trêves, à Vienne, à Narbonne, à Arles. Les Vies des saints les mentionnent Les conciles prouvent leur séjour en Gaule. Ils apportent des reliquesde saints orientaux. Cf. Grég. deTours, H, F.; VII, c. ja. Ces petits reliquaires devaient ressembler ai celui orné d'étoiles à six raies qui est à Poitiers. L'ornementation a servi à la décoration du temple Saint-Jean de; la même ville. Cf. Longnon, Géographie de- la Gaule au VI* siècle, p. 178-179.
), Quant aux Syriens, cf. Mittheilungen des Institujls ffir oe^fterreich, Geschichtsforschung, Paul Scheffer-Boichorst.ZarG«c^/c/i/e der Syrer im Abendlandè, p. 522-550. S. Jérôme dit déjà au iv* siècle qu'ils sont partout et que le petit commerce est entre- Leurs mains*Cf. Jér'ôme, £/^. , CXXX. 7, O^r^ ( Vallecsius), V,}] ^, il^ sont escflaves, jardiniers.- Cf. Sche/Ter-iBoichorst, /. c*. p. ^ii-.^i^, ils ^pport<^nten Occident certains ambres, fruitiers. Cf. Hèhn, KuUurpJlan:(en und JiaitsthJeref p.H^ Ce sont -souvent de$. artisans,: des mosâUtes: et des sculpteMrs, ite. exportent les objets industriels.* Cf. Frohner, (.a Verrerie an-
d'intermédiaire, comme en Italie, entre la Gaule et TOrient . Les uns colportent les objets d'art, vendent des étoffes précieuses si
prisées à la fin de TEmpire, la pourpre, la soie, d'autres apportent le papyrus. Très habiles, le plus souvent peu scrupuleux, ils ne tardèrent pas à devenir tout-puissants et fort enviés par la société indigène. Nous voyons même que des évéques, — les plus osés, — cherchent à s'emparer de leurs biens.
Cette population sans cesse accrue forme un contingent assez fort dont il faut désormais tenir compte pendant la première partie du Moyen Age. De plus, les guerres des Arabes et des Perses, leurs conquêtes successives forcèrent un grand nombre de moines à trouver un refuge plus sûr dans les monastères du royaume franc.
Nous prouverons ailleurs le cosmopolitisme des cloîtres pendant toute cette période. Ils nous expliquent l'influence syrienne dans les écoles des monastères pendant la première partie du Moyen Age. Mais l'immigration revêt en ce moment un tout autre
caractère. Les Syriens qui viennent en Gaule appartiennent aux classes laborieuses. Les auteurs contemporains nous les montrent à Marseille, à Narbonne, à Agde, à Bordeaux, en un mot dans toutes les villes maritimes où ils pouvaient plus faci . lement développer leur commerce d'échanges. Le centre de la Gaule leur avait donné aussi une large hospitalité. Ils formaient à Orléans une colonie puissante, et à Paris, ils étaient même assez nombreux pour qu'un des leurs, plus audacieux, achetât plus tard l'épiscopat et plaçât aussitôt ses coreligionnaires dans l'administration de Tèvêchè.
On ne saurait donc trop insister sur l'existence de ces petites colonies orientales, car ces émigrés ont facilité la propagande et du christianisme et de l'art gréco-oriental. Ce ne fut pas seulement une doctrine religieuse que ce monde apportait, mais des conceptions esthétiques qu'il propage. Nous avons vu qu*un art plus populaire était né en Syrie et en Egypte dès le commencement du christianisme, et notre ami a décomposé avec soin les
tique, p. 124, les verres de Sidon étaient. fort connus. On envoyait ces produits dans tout l'Occident. Cf. pour le commerce de la soie, des objet* en cuir, souliers ornés de pierreries. Grégoire de Tours, De Gloria Conf,, c 112. Cf.Scheffer-Boichorst. /. c, p. 510. Pour rétendue du commerce delà soie. cf. Heyd» Histoire du Commerce du LepoMau Moyen Age, p. Vh,
difFérents motifs décoratifs qui forment son ornementation. Les monuments de la période des rois Mérovingiens vont nous prouver Tinfluence dominante de TOrient.
Il faut avouer cependant qu'il y eut une période relativement fort brève où la décoration gréco-orientale fut momentanément éclipsée par Tart romain. Les faits historiques peuvent nous expliquer cette éclipse. Dès le milieu du m* siècle, l 'élément gréco-oriental se trouva de plus en plus en minorité et la population indigène prépondérante. Il fallut faire de nombreuses concessions aux nouveaux venus et comme Rome était encore la capitale de TEmpire romain, Tart gréco-oriental chrétien, plus naïf et plus simple, dut céder le pas à Tart latin officiel, plus riche et plus orné\ Et ce ne fut que plus tard, après la fondation de Constantinople, qu'avec Téclipse de Rome Tart gréco-oriental va dominer. Pendant cette période, nous voyons de nombreuses modifications imposées par Tesprit romain à l'art chrétien. La salle de réunion, modeste et simple, sans décoration, ne pouvait plus convenir â ces chrétiens de la veille, habitués aux temples magnifiques de la fin de l'Empire. L'art sort des catacombes où il vivait obscur et à peine toléré. Il est accepté et sert à décorer l'église chrétienne. Comme la religion du Christ n'avait pu créer aussitôt un art particulier, pris au dépourvu, nous avons vu qu'elle dut faire appel aux anciennes formes architectoniques. Un art qu'on a appelé /a/m, naquit dès cette époque. « C'était la pensée païenne, simplement baptisée, d'essence romaine relativement rajeunie par une interprétation timide et modeste, retrempée dans un sentiment originairement populaire et démocratique. Le type de cet art se trouve réalisé à Rome, dans une partie de la décoration des catacombes et dans celles des premières basiliques ainsi que dans l'ornementation des plus anciens sarcophages chrétiens. Né vieillot et caduc, il se développa assez rapidement en Italie et conserva quelque temps une personnalité relativement distincte, en concurrence avec un rival puissant, avec l'art gréco-oriental qui devait s'allier à lui et tendre à le supplanter même sur la terre italienne*. » Que nous reste-t-il des temps primitifs du christianisme en
I. A. Marignan, L< Trion^he de l'Église, Bouillon, 1887. a. Çourajod, Origines de i'aii gothique, p. 18,
Gaule pendant la première période ? Hormis quelques inscriptions, pas un monument n'est resté debout • Les églises devaient être fort rares, car les historiens ecclésiastiques nous disent que la religion vivait obscure et cachée.- La maison d'un patricien achetée ou offerte à la communauté servait le plus souvent de lieu de réunion pour le culte. Les points de repère nous manquent donc et les comparaisons sont peu faciles. Il semble pourtant que par Tétude des inscriptions et des symboles qui y sont gravés on peut y reconnaître uneconnexité assez étroite avec celles de l'Orient.
Il ne faut pas oublier que le christianisme y pénétra surtout au milieu du m'' siècle, et les écrivains contemporains nous montrent quelle fut sur les nouveaux convertis la rapide influence de ce milieu gallo-romain somnolent et frivole^ 11 est à croire même que sans l'arrivée des Barbares la religion chrétienne aurait vécu sans grande action sur les habitants de la Gaule. La période d'enthousiasme était close et les saints les plus célèbres n'ont pas encore des églises proportionnées à leur renommée. Tout allait à l'encontre du mouvement religieux et de la propagande chcétienne. Les Goths persécutèrent la religion orthodoxe et paralysèrent ses efforts. Il faut l'arrivée des Francs pour que le christianisme reprenne une vitalité inconnue jusqu'à* lors. Nous sommes loin du mouvement architectural du vi* siècle.
La France ne possède donc pas d'édifices religieux qui
remontent à cette haute antiquité, mais les contemporains qui
i. Saivien et Sidoine Apollinaire nous peignent Téta t des espriu au V* siècle. Les villes étaient alors ruinées. Elles réclament un allégement des charges publiques. Cf. Sidoine Apollinaire, Carm^/}, VII, V, 205. Le lîsc romain avait épuisé le sol si fertile de la Gaule, et celle-ci était considérée par les contemporains comme la partie la plus pauvre de TEmpire, cf. A. Marceliin, XVI, ;, 14. Cestàce moment que le christianisme prend pied sur notre sol. Il ne peut rien faire nattre dans ce milieu sans vitalité, misérable et découragé. Il ne tarda pas lui-même à souffrir profondément de ce contact. Les fonctions épiscopales sont exercées par les anciens dignitaires de r Empire et cette haute charge morale se mondanise de plus en plus. A mesure que les temps deviennent plus sombres, que Tinsécurité règne partout, un désir immodéré de jouissance s*accuse dans \ei récits contemporains. Cf. Saivien, i[>e Gubernat.Dei^ 111, 2, p. 2^ (Monum. G. Hist.), IIl» 9r p* ?a. Cf. IV, 2, p. ^9, 41. 48, et )8-49, pour la noblesse, pour les plaisirs tout le livre VI.
nous ont décrit au iV et au v« siècle certaines églises nous font croire que le type adopté fut celui de la basilique latine. Des archéologues en ont déduit aussitôt la durée des influences purement latines sur le sol de la France pendant la première période du Moyen Age. La déduction est hâtive et n'est pas basée sur l'analyse minutieuse des rares édifices que nous possédons. « Pourquoi les seuls monuments bien authentiquement mérovingiens semblent-ils, par certains côtés, sensiblement étrangers à la forme basilicale purement romaine et paraissentils inspirés d'une pensée parallèle, mais différente par exemple de la forme orientale gréco-syrienne ou de la forme byzantine qui s'en rapproche, comme à Ravenne, le tombeau de Galla Placidia > D'où procèdent comme forme générale le temple S. Jean de Poitiers, l'hypogée de la même ville, découvert par le Père de la Croix, la crypte de S. Laurent de Grenoble > Est-ce du plan latin des basiliques de Rome > Pourquoi Jules Quicherat dans sa Restitution de VÉglise de Tours établit-il que dès le v* siècle la silhouette profiléesur notre ciel par les monuments inspirés de l'art latin s'est déjà notablement altérée) Pourquoi la ligne horizontale unique et dominante est-elle déjà abandonnée? Pourquoi la ligne verticale qui sera plus tard si familière â notre architecture française commence-t-elle à s'indiquer, à s'affirmer et à réclamer sa place au soleil et surtout à la pluie > Pourquoi aperçoit-on cet étagement, cette arjc, cette mocAma dont les textes ' nous avaient conservé le souvenir et dont Quicherat nous a rendu le sens graphique et l'image? Ce n'est certainement pas l'art gallo-romain qui a inspiré le procédé de la tour lanterne dont fut surmonté le carré du transept de nos églises, au moins depuis la construction de la basilique de S. Perpétue \ )) Que s'était-il donc passé en Gaule pour qu'on puisse voir de telles modifica- lions >
C'est â l'étude des faits historiques qu'il nous faut demander l'explication de ces transformations.
Les archéologues avaient étudié Tart du Moyen Age sans tenir compte des différents éléments qui ont collaboré à la formation de la période gothique. A les lire, les peuples nouvelle-