PREMIÈRE PARTIE
Les Temps Francs
C'est pour moi une tâche très douloureuse de parler de mon maître et ami, M. Courajod. Il n'entre pas dans mon dessein de raconter ici sa vie ni de montrer ses premiers pas dans la carrière scientifique. Ce travail, je n'en doute pas, sera fait par d'autres qui l'ont mieux connu et aimé avant moi. Ils diront avec une autorité plus compétente les résultats des travaux commencés dé à à l'Ecole des Chartes. Je ne parlerai pas non plus de l'homme privé. Et cependant, comment ne pas évoquer ici la fidèle amitié qu'il voulut bien me témoigner et la confiance qu'il me marquait sans cesse dans ses entretiens où à propos d'art se montrait son âme émue tout entière > Comment ne pas louer cette bonté si chaude et si douce qui était un des traits de son originalité? Ce qu'il convient toutefois de mettre surtout en lumière, ce sont les services rendus par mon maître à l'étude de l'art français : pour cela je résumerai brièvement les leçons qu'il professa à l'Ecole du Louvre pendant dix ans. C'est un hommage que je dois à une mémoire qui m'est chère, à une amitié qui était pour moi le plus noble et le plus précieux des encouragements à l'étudQ*
2 UN HISTORIExN DE L ART FRANÇAIS
Né le 22 février 1841, à Paris, M. Courajod appartenait par sa famille à la Champagne. Cette terre si française a cela de particulier que la civilisation gallo-romaine y fut relativement peu profonde et la colonisation franque assez dense et sans cesse renouvelée. Si on embrasse Tœuvre du savant professeur de rÉcole du Louvre, si on résume les traits principaux de son esprit, on pourra y discerner tout de suite le double caractère de ténacité plutôt germanique dans le travail, de clarté et de pureté latine dans l'expression qui résument en quelque sorte la race à laquelle il appartient. On y trouvera aussi le profond amour de la France et son enthousiasme pour le beau. Avec quelle joie n'étudiait-il pas la période gothique et ne montrait-il pas à son nombreux auditoire tout ce qui pouvait contribuer à rehausser la gloire et l'honneur de Tart français ! Il faut ajouter aussi qu'il était avant tout chrétien, et nul doute que le Moyen Age, qui avait fait particulièrement le sujet de ses savantes recherches, ne l'ait séduit par le côté religieux. Il en comprenait la grande poésie, cette foi naïve des simples qui avait créé des chefs-d'œuvre d'une beauté et d'une tendresse difficilement surpassées.
Né au milieu de la tourmente romantique, son esprit s'était nourri des poètes qui célébraient les gloires de l'art gothique, des historiens qui analysaient ses créations, des artistes qui restaurèrent ses monuments. Français du Nord-Est, romantique et chrétien, voilà les trois traits de cette noble figure qui permettent de mieux comprendre l'esthétique professée par lui pendant dix ans à l'École du Louvre. Ils expliquent aussi la position nette et franche de critique qu'il va prendre devant les théories encore maîtresses et depuis longtemps patentées des maîtres de l'enseignement des Beaux-Arts. Et dans les débats qu'il eut à soutenir contre elles, on peut voir ce qui a manqué à notre maître. C'est une vue philosophique du travail intellectuel, de son influence, de la rapidité de pénétration des idées nouvelles. Notre ami ne fut jamais heureux depuis la création de son cours. II ne put comprendre que le monde vit insouciant de l'effort caché des historiens, et surtout des archéologues, s assimilant peu à peu et à des doses infini-' tésimales, les conceptions nouvelles formulées par les savants*
Et ce désir de voir le triomphe rapide de ses théories le rendait souvent nerveux. Mais il est nécessaire d'ajouter aussi que notre maître n*a jamais connu la haine, la jalousie, le désir de dénigrer ses confrères. Ses critiques visaient toujours les idées et non la personne. Vivant retiré, dédaigneux du vulgaire, enfermé dans sa maison de Passy, il passait de longues heures dans le recueillement. Les œuvres d'art qu'il étudiait étaient là devait lui. Il les regardait longuement, et de cette contemplation si intérieure et si intime, il naissait, dans la paix profonde du cabinet, une vue plus pénétrante de l'objet d'art. Un pli, un de ces riens qu'il n'avait pas aperçu la veille, lui révélait l'origine, le lieu, quelquefois môme la main de l'artiste. Et ce procédé d'évoquer l'œuvre d'art avait décidé notre maître à donner une plus large part à l'étude des monuments. Il croyait, et je crois avec lui, que l'œuvre d'art aussi bien que la littérature révèle la pensée du milieu qui l'a produite, qu'il y a là une étude psychologique qui s'impose à nous, qui exige, il est vrai, de patientes et difficiles recherches, mais qui n'en donnera pas moins des résultats importants. Sa méthode était devenue vers la fin de sa vie toute particulière. Il croyait nécessaire avant tout d'éduquer l'œil. La charte, le monument écrit, avait bien sa place, mais l'objet d'art était analysé tout d'abord. Les lignes de l'œuvre plastique étaient pour lui une écriture autrement importante que le procès-verbal souvent sec de la commande du monument. Il fallait donc par la contemplation des œuvres d'art former son œil, et arriver à trouver, sans texte, le temps, la date, l'école même de l'artiste. Ce qu'il voulait aussi éviter c'était une chronologie monumentale trop rigide. C'est surtout vrai pour la naissance et la durée des éléments décoratifs. Ici, ces motifs apparaissent plus tôt, là ils restent plus longtemps suivant le milieu qui les a créés ou apportés. Et c'est grâce à cet ensemble d'idées nouvelles, à une exactitude minutieuse, à une méthode scientifique toujours rigoureuse, et aussi à une analyse pénétrante des œuvres d'art que M. Courajod a apporté dans une certaine mesure un tribut vraiment utile à l'archéologie. Nous allons énumérer bientôt les résultats qui se dégagent de sou long enseignement et des nombreuses monographies publiées par lui.
L'esthétique de notre maître n était pas faite a priori^ abstraite par conséquent. Il avait avant tout une conception historique de l'art. Nul plus que lui ne croyait aux traditions, à la survie des tempéraments des nations. Il était de ces savants bien rares aujourd'hui qui respectent et qui aiment les œuvres d'art, et notre maître cherchait même à expliquer l'art moderne et contemporain par celui du passé. Il suivait pas à pas l'histoire de l'art, étudiant le développement de la forme et des couleurs. N'est-ce pas ici qu'est le terrain ferme, la base solide de l'histoire des Beaux- Arts > Ceux qui appartiennent à l'école de la vieille esthétique, qui adorent comme elle un type de beauté préconçu, en dehors de toute réalité tangible, ont pu reprocher à M. Courajod d'avoir placé au Musée du Louvre des œuvres qui n'étaient pas belles. Ce point de vue avant tout subjectif, qui dispense le plus souvent d'études sérieuses et de recherches patientes, est celui des journalistes et des « faiseurs )) si nombreux en ce moment qui s'intitulent du matin au soir professeurs d'esthétique et d'histoire de l'art. Il a répondu lui-même à ces attaques dans l'avertissement du Journal de Lenoir, (( Peu importait, disaient ces audacieux mystificateurs, de quelle époque, de quel pays, de quel auteur fût telle ou telle œuvre, quel sujet, quel personnage, elle représentât... Il suffisait qu'elle parût abstraitement belle, en dehors des conditions de lieux et de temps. Cette théorie eut naturellement beaucoup de succès parce qu'elle servait, pour ceux qui Tadoptérent, à dissimuler les lacunes de leur érudition. Pour être juge compétent en matière de sculpture, il suffisait d'avoir du goût. On sait que tous les Français ont la prétention de posséder cette qualité
et d'en avoir reçu de naissance le diplôme^ » (( Les Musées
ont deux sortes d'ennemis à redouter : les ennemis du dehors et les ennemis du dedans, ceux qui les détruisent de temps en temps, plus ou moins partiellement, et ceux qui les composent mal ou ne savent pas les composer du tout. De ces deux genres d'ennemis le dernier est le pire*. »
Si nous suivons l'ordre chronologique dans l'examen des doctrines de notre maître, nous constatons que, nommé professeur
t. Journal de Lenoir. Préface,^ p. VIII.
a. Id.t ibid,, p. X.
à rÉcole du Louvre dès Tan 1887, îl enseigna tout d'abord l'histoire de la sculpture française au xiv* siècle. Ses publications antérieures l'avaient préparé à cet enseignement, qui restera comme un des plus originaux du maître. Le Journal de Lenoir, entouré par lui de précieux commentaires, lui avait permis d'analyser toutes les œuvres conservées encore soit dans le Musée du Louvre, soit à l'École des Beaux-Arts et de les rattacher les unes aux autres pour en former une histoire de la statuaire française. M. Courajod, après de longues recherches sur l'histoire de notre art, voulut en étudier l'origine. Le sujet était difficile. Il fallait isoler les tempéraments artistiques des nombreux peuples qui étaient venus en Gaule, voir l'influence soit superficielle soit profonde exercée par eux sur l'art de leurs puînés. Il fallait faire une large part à l'hypothèse, tout en s'appuyant sur les motifs décoratifs qui caractérisaient l'esprit et les tendances de ces peuples. Son auxiliaire fut l'histoire ; les découvertes philologiques l'aidèrent aussi dans ce long procès. Pendant quatre ou cinq ans, il étudia devant ses élèves les différentes périodes de l'art français et on peut affirmer, sans courir le risque d'être démenti, qu'il était un des rares archéologues qui connussent vraiment les monuments de notre patrie. Aucun édifice sacré ou profane, aucun manuscrit n'était omis dans cet inventaire. Le grand art comme les simples objets d'orfèvrerie disséminés dans les collections privées ou publiques, dans les églises de l'Europe, les ivoires répandus çà et là venaient à la barre plaider la thèse de notre cher maître et les preuves abondaient, chaque jour plus nombreuses, certifiant le bien fondé de sa doctrine. De ces leçons, faites souvent sans grande préoccupation oratoire, une conviction sincère, profonde, naissait dans l'esprit des auditeurs déjà préparés. Les photographies qu'il faisait circuler dans la salle, les nombreuses projections groupées avec une méthode sévère et une chronologie rigoureuse formaient le jugement des élèves érudits.
Certains critiques influents, historiens de l'art, ont souvent dit que M. Courajod avait, dans différentes brochures, exposé des théories sans preuve à l'appui. Il y a dans cette accusation qu'on aurait pu formuler avec moins de parti pris et d'aigreur un semblant de vérité. Notre maître, désireux de faire connaître
le résultat de ses recherches, écrivait un peu au jour le jour, se réservant de donner dans son cours du Louvre les preuves de sa doctrine. Ce qui manquait aux lecteurs de ses écrits, c'était cet apparatus même, ces collectanea de toutes sortes, en un mot les projections, les photographies, les gravures, les textes sans nombre qui étayaient ses vues si originales. Mais notre ami avait comme l'intuition d'une mort prochaine. Il nous en parlait souvent et voulait consigner à la hâte les résultats personnels de ses longues recherches. Il lui faut savoir gré de cet empresse* ment, de ces monographies même incomplètes, de ces bribes de cours jetées sur le papier, car ces brochures sont comme des escales sur les côtes qu'il a explorées. Ce sera à nous, à tous ceux qui ont le souci de sa gloire, de rassembler les documents, les monuments qu'il a analysés, ceux même qu'il a omis, et d'asseoir sur des bases puissantes ses théories qui ont paru souvent subversives aux lecteurs les plus bienveillants.
Qu'est-ce donc que l'art français > Quels sont les éléments qui ont contribué à le former > Tel est le problème que s'est proposé d'étudier M. Courajod. Pour répondre à cette question il devait soupeser les différents éléments des arts qui ont dominé avec les divers peuples en Gaule. En d'autres termes, qu'est-il resté de l'art celtique ? Quelle influence l'esthétique gréco-romaine a-telle eue sur le peuple vaincu ? Quel apport nouveau doit-on aux Germains immigrés sur notre sol > N'ont-ils pas réveillé le vieux sentiment gaulois, vaincu depuis des siècles, mais jamais éteint ? Quels sont les principes de l'art nouveau qu'ils représentent } Tels sont les différents problèmes que devait se poser M. Courajod et telle est aussi l'étude à laquelle il se livra pendant cinq ou six ans à l'École du Louvre\
I. Nous dirons ailleurs, dans un travail sur révolution de la critique artistique et sur rhistoire de Part, les conséquences importantes de cette longue investigation.