CHAPITRE PREMIER
L'art en Gaule avant les
Sans entrer dans une minutieuse analyse de la race gauloise, sans énumérer les nombreux objets d'art laissés par ce peuple et indiqués par M. Courajod, nous pouvons toutefois nous demander ce qu'avaient apporté les peuplades conquérantes qui ont envahi successivement la plus grande partie de la Gaule \ Grâce aux travaux sociologiques on sait que le système ornemental de ces Gaulois était celui des peuples primitifs. L'étude des tribus sauvages, les monuments anciens ont démontré qu'à l'aurore de la civilisation les peuples ne connaissent aucun art statuaire. Il en était de même chez les Gaulois. L'architecture leur était inconnue, les maisons en bois étaient fort simples, bâties le plus souvent à l'aide de troncs d'arbres, telles que la colonne Antonine nous les montre* > Vitruve dira plus tard avec dédain
I. Nous prenons le terme Galli sans différencier les divers peuples qui occupaient au temps de César notre sol. Si nous avions voulu écrire un chapitre sur Thistoire de Tart gaulois il nous aurait fallu tenir compte des peuplades qui, sous le nom d'Ibères, de Ligures, ont pris possession de notre patrie bien avant l'arrivée des Celtes. Il serait nécessaire même de distinguer les régions de la Gaule, les unes plus étroitement liées avec les peuplades du nord, les autres en contact avec les colonies grecques établies sur les côtes de la Méditerranée. Notre maître passa rapidement en revue les différentes opinions sur Torigine des peuplades qui ont habité la Gaule et parla surtout de Tornementation qu'elle avait au moment de l'arrivée de César. Cf. Salomon Reinach, Varchéologie celtique, L*auteur indique les principales divisions de l'histoire de la Gaule avant la conquête romaine. C'est un excellent résumé.
a. M. Courajod publia sur cette période trois brochures : Les origines de tort gothique (1890-1891). Leroux, Paris, 1892. — Les origines de l'art gothique (premiers temps romains (1892-1895). Paris, Leroux, 1892. Enfin Fragment de la leçon professée le 14 décembre zSpa (extrait du Moyen Age)f Parts, Bouillon, 189?.
que ces peuples ne connaissaient pas les arts plastiques ^ Comme les autres peuples primitifs, les objets qu*ils fabriquaient, leurs rares ustensiles, leurs bijoux étaient ornés de figures géométriques. Il en était de même des Grecs primitifs, des Germains, de toutes les races éparses sur le globe terrestre. Les nécropoles de Mycénes, les monuments de Tart gaulois, plus tard les objets que nous ont légués les peuples germaniques le prouvent suffisamment. Les Gaulois avaient su de bonne heure travailler les métaux, ils avaient aussi subi Tinfluence bienfaisante de lart oriental. De bonne heure aussi la Gaule dut au contact de l'Orient un renouvellement et un enrichissement de ses conceptions artistiques; les civilisations supérieures du sud-est exercèrent sur l'esprit mobile, quoique encore rudimentaire, des habitants, une influence assez profonde. Les nombreux cimetières épars sur notre sol avaient permis à M. Courajod de faire la grammaire ornementale de ce peuple. Elle est avant tout géométrique. Les fleurs, la figure humaine sont omises, et lorsqu'elles apparaissent on reconnaît qu'elles dérivent d'un type étranger. C'est surtout vrai pour les monnaies dont les Grecs apportèrent les premiers exemplaires. Ce qu'on remarque en effet dans l'ornementation gauloise, c'est la spirale, les zigzags, les entrelacs, les stries, les lignes courbes, le signe en s, la simple ou la double crossette, le swastica autrefois idéogramme, aujourd'hui tombé en un simple ornement*. Ces motifs décoratifs composent avec les cercles con-
1. Cf. Salomon Reinach, L'art plastique en Gaule et le druidisme. (Revue Celtique» XIII.) Le savant archéologue cherche à prouver que les druides avaient défendu de représenter les divinités sous la forme humaine.
2. i** Là spirale. Les Gaulois ont employé bien souventcomme motif décoratif la spirale sur les fibules. Cf. Champagne souterraine. Album archéologique de M. Morel, pi. I, sur des plaques de bronze, sur des fibules. Musée Saint- Germain, vitrine 57, saUe VI. Cf. Catalogue du musée, p. 161, même salle. Cf. Tumulus de Montceau-Lambert, bracelet se terminant en spirales, vitrine A. Cf. Tumulus de Rodenbach. Musée de Spire. Cf. les fibules trouvées dans les sépultures de Hallstatt. Cf. le Recueil des Antiquités celtiques du département des Estampes de la Bibliothèque Nationale.
2* Entrelacs. Pour les entrelacs et les lignes courbes ^ les points. Us ^g^ags, ci. BuWxou Fouilles du Mont-Beupray . Salomon Reinach, Catalogue du musée de Saint-Germain, p. 147-189. La céramique donne surtout la grammaire décorative gauloise : on y voit des chevrons, des cercles, des losanges, des points formant des anneaux, des carrés de petits cercles qui s'entrecroisent, des ronds concentriques, etc., motifs fort aimés pendant cette période. On voit par Tétude
LOUIS COURAJOD g
centriques les éléments principaux de cette grammaire peu compliquée. Après la conquête romaine, la partie de la Gaule qui conserva le mieux le caractère gaulois fut le nord des pays arrosés par la Seine et par l'Oise. Ce sera plus tard le berceau de Tart gothique. Ce centre assez étendu, mais pas uniformément pénétré, coïncidait avec les limites du Soissonnais. Ce fut ici que la civilisation barbare sHnstalla de très bonne heure ; elle permettra plus tard aux éléments celtiques de se raviver.
A côté de cette grammaire décorative encore rudimentaire Tart gaulois ne tarda pas à se trouver en contact avec des civilisations plus avancées. Rome ne fut pas la première à faire sentir son influence sur ces peuplades composées déjà d'éléments
attentive de tous ces objets que nous sommes en présence d'un tempérament artistique particulier qui proscrit la figure et qui se sert d*un système décoratif voulu et fixé. Cf. La Champagne souterraine, pi. 41, pi. ;, pi. 12. Il serait très important d'étudier au point de vue de la naissance et de l'origine des motifs décoratifs le Tumulus de la forêt de Haguenau. Toute une ornementation géométrique a été employée pour la décoration des plaques de bronze. Cf. A. Bertrand etSalomon Reinach, Les Celtes dans les vallées du Pô et du Danube, pi. 40 à 45; pi. 46 à 50. On voit par Pétude d'autres tumuli que c'est bien une décoration voulue, un système particulier. Cf. aussi le Recueil des antiquités celtiques du département des Estampes de la Bibliothèque Nationale. Les bijoux ont aussi la même ornementation. Les perles en pAte de verre, décorées de cercles, de points, d'étoiles. Toute une série de statuettes en bronze ont une décoration semblable, croix, étoiles, cercles. Cf. Salomon Reinach, Antiquités Nationales, 11, Les bronzes du Musée S. Germain, Les divinités celtiques, p. 1^7-200. Les bijoux, torques en bronze avec ornements circulaires ajourés. Cf. collection Morel. On en a trouvé soit dans le département de la Marne, soit dans celui de la Somme. Des pointillés forment aussi une décoration fort aimée. On les emploie pour former des carrés, des cercles, des chevrons, quelquefois même ils sont en creux. Cf. les cimetières de Chassemy (Aisne), la tombe d'Orgemont. Les ornements qu'on a gravés sur la céramique sont généralement plus simples. lisse composent de cercles, de chevrons, de carrés coupés, de petits losanges, de roses.
^'^ Stries. Pour \qs stries, ci. le Tumulus de Gavrinis (Morbihan). Les moulages sont au musée Saint-Germain. Ce sont des lignes tracées assez finement sur la pierre, formant tantôt des cercles concentriques, tantôt des ondulations, des chevrons, des spirales, etc. Cf. Abel Mattre, Revue archéologique iSQ^, Le Tumulus de Gavrinis. L'auteur veut voirdans ces tracés si curieux la reproduction des lignes intérieures de la main. Cf. Catalogue du musée Saint -Germain, p. 71-72. Les vases ont aussi ce dessin, cf. Fouilles faites à S »'Remy~sur- BttSfrqui se trouvent au même musée. Cf. Moreau, Album Caranda, en donne de nombreux exemples. Cf. aussi les torques décorés de stries si fréquents dans les départements de la Marne.
4* Lb Siohb w s. Ce signe est employé à la décoration des bracelets,
ethniques si divers. Ce fat la Grèce qui enseigna tout d*abord les Gaulois. Marseille devint bien vite un centre artistique bienfaisant pour eux et leur fit connaître son alphabet qu'ils acceptèrent, ses monnaies qu'ils copièrent. Cette cité ne resta pas longtemps une colonie grecque. Par sa situation sur la Méditerranée, par la création de son port, elle devint bien vite une ville cosmopolite où les Orientaux abondaient. Les stèles phéniciennes trouvées dans cette cité, le temple consacré au dieu Baal qu'elle possédait nous prouvent le contingent assez dense de ces nouveaux venus. Remarquons aussi que les objets trouvés et conservés dans nos musées montrent des rapports assez étroits avec la civilisation orientale. Le petit Ilot grec établi sur
des torques, était placé au revers des monnaies gauloises; cf. E. Flouest. Deux stèles de Laraire, Note sur le signe symbolique en S. Leroux, Paris, 1885, pi. XVIII. Cf. le Tumulusde Montsaugeon (Haute-Marne). M. Flouest y voit « un signe religieux, un symbole sacré traduisant pour les initiés une idée mystique», p. 78. Il croit qu'il personnifie la fécondité. Il est surtout donné aux Vénus, à Lucine, k Latone, aux Matrse. M. Salomon Reînach : Antiquités Nationales, II, p. ^h n* 5, Jupiter à la Roue, dit: k qu'à défaut de texte, c'est aller beaucoup trop loin ». Mais il ajoute a la roue et le signe en S sont certainement des symboles, comme la croix gammée (swastika) et le triquètre, maison cherche en vain à en déterminer nettement le sens»; cf. les terres cuites du Musée de S. Germain. On voit le signe en S sur la tète des déesses. Cf. celles du Musée de Moulins et de Douai. Un laraire en terre cuite reproduit seize fois le signe en S. Cf. Bulletin des Antiquaires de France, 1884, p. 14$. Cf. Hucher, VArt Gaulois, pi. 2, fig. I, pi. 11, I, pi. ij, fig. I, pi. 21, l,pl. 59. pi. 60, 6x, 67, 68, 70, 72, 91. Cf. le casque d'Amfreville du Musée du Louvre. Cf. Galette archéologique, 1885. De Lasteyrie, Phalère en or trouvée à Auvers (Seine-et-Oise). Ce symbole est répété sans cesse et survécut à la conquête romaine. M. Flouest, /. c, p. 90, « même alors son prestige ne s'évanouit pas entièrement . Il fut momentanément amoindri par le fait de l'intronisation des divinités romaines dans les provinces celtiques, il n'en reprit pas moins un sérieux essor à la faveur du renouveau que les invasions franques ménagèrent aux coutumes et aux croyances d'autrefois. Le signe en S reçut alors de l'importance, sinon peut-être avec la signification objective qu'il tenait du culte spécial de la fécondité, du moins à titre de symbole abstractivement religieux. La faveur reconquise par lui devint même si grande qu'il put pendant quelque temps marcher de pair avec la croix du Christ. » Cf. Musée de S. Germain. Bracelets en forme de S — phalère à bordure ajourée, bronze. Cf. La Champagne souterraine, pi. I9i fig- I* décoration d'an torques, pi. 24, fig. ?. Cf. pi. 7, Œnochoé en bronze d'Eygenbilsen. On ne peut donner ici tous les objets décorés de ce symbole. Nous verrons bientôt sa survie pendant la période romaine et mérovingienne. Nous le retrouverons plus tard dans la seconde partie, lorsque nous ferons la carte archéologique de la France au XI* siècle.
les bords de la Méditerranée ne fut pas la source unique de l'art gaulois. Si par ces îlots, ceux-ci sont en contact avec la civilisation grecque, par leur passé ils restent toujours en communication avec les peuplades du Nord et avec celles qui se trouvent sur les bords du Danube. M. Bertrand avait déjà dit : (( C'est entre ces deux courants, le long de la voie qui conduit au Caucase par le Danube et du Caucase dans Tlnde d'un côté, et TAssyrie de l'autre, que nous devons chercher l'inspiration à laquelle a obéi l'artiste du casque de Berru... Nous craignons à tort en France de tourner nos regards vers l'Orient. » Le savant archéologue ajoute qu'on saura un jour tenir compte de ce monde caucaso-danubien si longtemps inconnu des Grecs. « Pourtant, dit-il, une civilisation et une civilisation plus avancée
5* Lb SwASTiCA. On rappelle aussi la croix gammée. Il a une origine fort ancienne et est venu d*Orient en Occident. Cf. Flouest, Deux stèles de Laraire, p. 78. Cf. Salomon Reinach, Antiquités Nationales, II, p. 190. On le voit surtout gravé sur des ex-voto, trouvés les uns à Vichy, les autres dans les Pyrénées. Cf. Musée de S. Germain, p. 29, 86, 87, 90, 95, 96, 100. [02, 128, ijo, 1^7, 151, 178. Cf. G. Boissier, Le Musée de S. Germain, p. 18. «Quelle n'est pas notre surprise de le voir inscrit aussi à une époque très reculée sur des objets appartenant au mobilier funéraire de la Haute-Italie ainsi que sur des autels paTens de la Gaule! Qui donc Ta porté des rives de Tlndus aux bords dePOcéan Atlantique? Comment a-t-il pu voyager, à travers de si longs espaces, en un temps où les nations ne communiquaient guère entre elles? Ce n*est pas tout, et après un long intervalle nous le voyons reparaître dans les cimetières chrétiens de Rome. Les pauvres gens qui s*y sont fait enterrer n^ont pas oublié ce signe ancien et respecté, et il leur a paru propre à représenter leur foi nouvelle. C'est ainsi que se raniment de temps en temps les souvenirs du passé qui ne sont qu'assoupis, quand on les croit éteints. Ils se transmettent mystérieusement, ils persistent à durer chez les diverses nations détachées d'une même souche et y conseryent quelque marque de parenté commune. » Cf. Bertrand, Archéologie gauloise, p. 245, (ig. 48, Ag. 49, 51.
6* La Roub. C'est un symbole. On Ta donnée à l'époque romaine comme attribut à Jupiter. Cf. Salomon Reinach, Antiquités Nationales, II, p. h* Cf. Revue archéologique^ i88x, II, p. 7. Gaidoz a étudié ce symbole tout particulièrement. Salomon Reinach a consacré une dissertation fort intéressante sur ce culte dans ses Antiquités Nationales, II. Il donne le nombre des monuments sur lesquels est gravée la roue. Cf. p. ;$. LbTriskèle. Autre symbole. C'est le signe en S qui se termine en deux S croisées. Cf. Musée de S. Germain, Catalogue, p. 77. Cf. Bouclier d'Etréchy (Marne), Champagne souterraine, pi. 19. Cf. Bracelets de S.'Remx-sur-Bussx . La Champagne, pl. 19. Cf. le Tumulusde Montsaugeon, id., pl. 56, iîg. 10 et 11. Cf. le casque d'Amfreville (Musée du Louvre). On le rencontre aussi sur les monnaies. Cf. Hucher, L'Art des Gaulois, pl. 9, I, pl. 21, 2, pl. ^o, 2, pl. 49, i, pl. 76, 2, pl. 95, i, pl. loi, I.
qu'on n est porté à le croire, existait sur plusieurs points de ces vastes contrées. Les objets sortant à chaque instant de terre le démontrent ^ »
Ce peuple nouveau, que Rome va connaître, n est donc pas une nation isolée, qui est restée sans subir aucune influence extérieure. Si les Gaulois n'ont pas eu d'art plastique, s'ils ont dédaigné même l'architecture et se sont contentés de simples cabanes faites de planches et de claies d'osier, le plus souvent couvertes de roseaux ou de chaume, ils n*ont pas moins aimé la parure, les vases de métaux précieux. M. Bulliot a prouvé qu'ils savaient émailler. Nous ne pouvons cependant attribuer en bloc toutes les fibules que nous possédons à l'art gaulois. M. Courajod demandait un choix sévère de ces ornements, mais l'étude de ces plaques de métal, de ces torques, de ces bracelets, est fort intéressante, car elle nous permet de connaître le goût de nos ancêtres et les motifs décoratifs qu'ils possédaient.
Rome arriva bientôt avec sa civilisation déjà fort avancée. De tous côtés les colonies gallo-romaines se fondent ; des monuments en l'honneur des divinités gréco-romaines sont élevés. L'art gaulois s'efface modestement devant l'insolence des vainqueurs. Il reçut d'ailleurs une atteinte profonde ; les signes religieux transmis par les ancêtres devinrent des simples ornements, mais ne disparurent pas complètement. On les retrouve sur des monuments encore assez nombreux de l'époque romaine.
M. Courajod étudia rapidement l'art gallo-romain. Il démanda un classement plus méthodique des monuments épars sur notre sol. En France surtout, l'étude de cette période est encore à la surface, malgré les nombreux travaux de ce siècle ; la datation des édifices religieux ou privés est souvent flottante. On sait quelemonument est antique et cela suflit aux archéologues. On a surtout conservé avec un soin parfois ridicule à mon avis les moindres pierres, les monuments les plus dénués de tout intérêt parce qu'ils provenaient des temps gallo-romains, sans rechercher l'évolu-
I. Cf. Bertrand, Archéologie gauloise, p. Î69, pi. ix et x. On voit les feuilles dessinées à plat^ C'est la conception orientale. Au casque de Berru il faut rattacher aussi d'autres objets. Le bandeau d'or d*Eygenbilsen, le vase découverte Armsheim, les colliers d'ordes tumulus de Besseringen près Trêves, etc., sont pour le savant archéologue lesproduitsde Tartindo-caucasique.
LOUIS COtJRAjOt) ij
tion de cet art durant les cinq siôcles que dura la domination italienne. Etudier ces monuments avec une méthode plus rigoureuse, les classer à l'aide d'une chronologie sûre et précise, les grouper avec soin, tel est en un mot le travail que M. Courajod proposait aux élèves de l'École du Louvre. On pourra alors voir que malgré les principes conservateurs qui le dominent, des influences nombreuses, orientales ou même indigènes, ont modifié à certaines époques cet art^qui apparaît au regard superficiel de la plupart des critiques, toujours le même. Le faire, la manière de travailler les chapiteaux, d'égayer la surface d'un édifice ne restent pas stationnaires. Les innovations.sont plus nombreuses qu'on ne l'a pensé et on aurait peut-être tort, selon moi, de croire que sans l'arrivée des Germains l'art gréco-romain serait resté immobile. Il était dès la fin du troisième siècle profondément atteint. Sans parler du tempérament des différentes peuplades qui commençait déjà à se raviver, les conceptions orientales avaient fait subir leur influence, car si l'Occident restait stationnaire, l'Orient poursuivait le développement architectonique commencé depuis des siècles et qui devait aboutir à l'église de Sainte-Sophie. Le Musée d'Arles avec ses chapiteaux déjà byzantins, ceux qu'on peut voir dans le jardin de l'évèchô de Narbonne en sont la preuve.
L'art gréco-romain domina en Gaule sans conteste, à tel point que l'on peut dire que sans le christianisme et les invasions les arts seraient encore antiques. Pourtant ce ne fut pas cet art officiel qui prévalut seulement pendant la longue domination romaine. Les influences orientales, il est vrai prépondérantes à Rome, se firent sentir aussi chez nous. Comme l'a prouvé M. Reinach dans la préface si savante des Antiquités Nationales^ l'art galloromain fut dès l'époque d'Auguste fortement pénétré des influences alexandrines. Cette vue qui s'accorde avec les faits ultérieurs nous montre une Gaule déjà habituée à regarder du côté de la Syrie et de TÉgypte. (( A côté des influences alexandrines faut-il faire une part aux influences syriennes? La question a besoin d'être mûrement examinée, parce que le fait des influences syriennes sur la Gaule impériale est indéniable. Il est certain qu'au second siècle, sinon au premier, Antioche était, après Alexandrie, le plud grand foyer de la civilisation grecque en
I4 t'N HISTORIEN t)E L ART FRANÇAIS
Orient ^ )) M. S. Reinach nous donne les raisons déjà si connues de celte invasion syrienne, venue surtout par le commerce et par la propagande chrétienne. Mais il ajoute : « Lorsqu'on étudie lensembledes œuvres gallo-romaines, — abstraction faite de celles de la Gaule Narbonnaise, qui se rattachent plus étroitement à l'Italie, — on est frappé, en particulier dans les bas-reliefs funéraires, de leur caractère réaliste, de la préférence des artistes pour les portraits, pour les scènes de la vie familière, du commerce, de l'industrie, à l'exclusion des scènes mythologiques et symboliques, qui ne se rencontrent qu'à titre exceptionnel. Cela est surtout sensible dans leBelgium, dans la vallée de la Moselle et de la Meuse. Des sculptures comme celles des monuments d'Igel, d'Arlon et de Neumagen ont paru attester à MM. Hettner et Mommsen l'originalité de l'art gallo-romain dans cette région, mais il faut ajouter que les bas-reliefs du centre de la France et de l'Aquitaine présentent, en général, les mêmes caractères. Le peu d'intérêt que les Gaulois romanisés trouvaient aux traditions mythologiques de la Grèce, l'importance qu'avaient prise chez eux l'industrie, le commerce et l'agriculture pourraient être allé* gués dans une certaine mesure pour expliquer ces tendances, mais nous pensons que, là aussi, il faut invoquer, du moins à l'origine, une influence étrangère, et cette influence n'est certainement ni grecque, ni italienne, puisque les représentations de métiers sont également rares dans les monuments grecs et romains ". »
On peut en dire autant des artistes qui ont fait en France la plupart de nos mosaïques. Les œuvres qu'on peut voir encore à Pont-d'Oly (Basses-Pyrénées), à Taron, au musée d'Avignon, à Narbonne, etc., nous prouvent la patrie orientale de ceux-ci. La plupart des motifs décoratifs employés appartiennent à cette grammaire qui va bientôt être acceptée par les peuples occidentaux. L'as de pique, les entrelacs, l'arbre de vie, la palmette, la grappe de raisin, les cercles se retrouvent aussi bien. M. Gourajod m'assurait toujours de l'origine orientale de ces mosaïstes, mais les voyages que j'ai faits en France m'ont prouvé qu'il avait raison.