CHAPITRE VI L'Art Carolingien
L*6tude de la seconde période franque, celle qui est appelée carolingienne, fournit à Courajod un vaste champ d'exploration, II apporta dans ce cours une originalité d autant plus remarquable que cette époque, le plus souvent passée sous silence par les archéologues, est complexe et difficile. Aussi dans ses leçons, il fit usage d une méthode d'enseignement tout à fait nouvelle, qui développa dans l'esprit de ses élèves déjà préparés un sentiment
plus large de l'histoire de l'art, comme aussi une critique plus sévère, plus pénétrante, qui ne sait se satisfaire d'un à peu près scientifique, car le savant professeur de l'École du Louvre ne se contenta pas de répéter ce qu'avaient dit les histoirens de l'art, ses prédécesseurs, mais bien au contraire, il fut, comme nous allons le voir, en désaccord avec eux.
Courajod avait étudié depuis longtemps l'art carolingien, et il se servit de sa chaire pour formuler des vues tout à fait personnelles. Ses minutieux voyages, ses études antérieures lui avaient permis d'analyser à loisir les monuments, que nous possédons encore de cette époque. Mais il ne conçut pas l'histoire de l'art de cette période comme exclusivement cantonnée en France. Il avait compris depuis longtemps le complexité de l'art occidental, et élargi, par cela même, le champ de ses études. Ses premières leçons furent consacrées à l'architecture gothique. Après avoir réuni un certain nombre de textes qui indiquent des monuments construits more ^o/Aico, Courajod chercha à définir ce que les écrivains entendaient par cette expression. A-t-il existé à vrai dire pendant la première partie du moyen âge un art gothique r D'où provient cette appellation qui demeura plus longtemps même que le peuple qui l'avait créée > Au fait, que faut-il entendre par cette épithôte donnée à l'architecture en pierre du V*au VIII' siècle > Résumons brièvement les vues de Courajod, qu'il a du reste déve-
loppées dans un Mémoire sur V origine de l'art gothique. «Les Goths (Wisigoths et Ostrogoths) n'ont pas, disait-il à ses élèves, apporté, comme on Ta fort bien dit, des contrées lointaines orientales et septentrionales, où ils avaient longtemps vécu dans une barbarie ignorante de la construction en pierre, une architecture spéciale, un art de bâtir en pierre préconçu et déjà organisé. Mais en entrant en Italie, en adoptant quelques-uns des arts antérieurs, tels qu'ils les trouvèrent installés à Ravenne et dans le nord de la Péninsule, en s*assimllant la culture impériale, telle qu'ils la rencontrèrent sur leur passage, en emportant cette même culture et en la répandant partout autour d'eux dans leurs conquêtes, ils la compliquèrent, la pénétrèrent à la longue de quelques-uns de leurs instincts de race et finirent ainsi par mériter de lui donner leur nom aux yeux de ceux qui la recevaient'.» Il cherchait à définir l'essence même de cet art, mais ce n'est que par l'analyse des monuments de Ravenne que nous pouvons conjecturer ce que devait être l'art des Wisigoths. Les monuments élevés par les nouveaux venus ne sont pas parvenus jusqu'à nous et les quelques renseignements, fort insuffisants d'ailleurs, que nous possédons ne nous permettent pas de décrire ce qu'était une basilique au VI' siècle dans la Regio gothica, Courajod va plus loin et croit pouvoir comparer cet art à celui de Ravenne, « D'abord, il faut se garder de croire que l'art qu'ils propageaient ait été la simple décadence romaine... Par bonheur, ils n'en avaient pas contracté la véritable inoculation. C'est avec l'art vivant de Byzance qu'ils se trouvèrent en contact, et leur étape de Ravenne, comme d'autre part leurs excursions sur le territoire hellénique, décida de l'orientation de leurs penchants de constructeurs, une fois qu'ils furent devenus les néophytes de la civilisation antique. Ce sont les Grecs de l'Adriatique qui avaient été les premiers maîtres de cet art de pierre qu'ils pratiquèrent partout avec succès, nous le savons pertinemment, dans les divers pays où ils séjournèrent. La région qu'ils habitaient dans le sud de la Gaule et qui s'appelait encore au VIII' siècle Regio gothica devint d'ailleurs pendant le VI' et le VII' siècle l'atelier d'une industrie très considérable de la pierre travaillée, le centre de la fabrication de sarco-
I. Courajod, Les Origines de l'art gothique (Premiers temps romans), 1892. Ce travail fut imprimé dans le Bulletin des Musées (1891), p. 19.
phages chrétiens qu'on désigne en archéologie sous le nom de monuments du sud-ouest de la France^ » II limite cette école: (( La Guienne, la Septimanie, la Narbonnaise, en sont pleines. » Nous avons vu déjà les nombreux spécimens qui restent encore de cet atelier. 11 passe ensuite aux constructions: (( Ces travaux furent partout très considérables. Je vous les ai déjà énumérés, les livres de Cassiodore, de Jornandés, d'Isidore deSéville à la main. Ils constituent une véritable période de civilisation qui éblouit certainement les yeux de l'Europe occidentale. Cette culture, dont le souvenir n'est pas encore effacé dans le langage moderne, trouva même, dés son début, de justes appréciateurs parmi ses contemporains ■. » Les Goths bâtissaient des églises, et Courajod cite certaines basiliques élevées par eux dès le commencement du VI* siècle, et il ajoute: « Les Goths ne se bornaient pas à pratiquer leurs arts personnels ou leurs arts d'emprunt dans les bâtisses des territoires envahis par eux; ils prirent réellement part d'une manière générale à la direction du goût public en Occident. Ils s'appliquèrent encore à exporter les résultats de leur industrie et répandirent dans un assez vaste rayon les produits façonnés de leur main-d'œuvre décorative*. ))
Les pays septentrionaux habitués depuis longtemps à la construction en bois firent appel à des architectes étrangers, à des maçons, lorsqu'ils désiraient élever une basilique en pierre. Les
ouvriers de la pierre par leur rareté furent donc pris en grande estime et particulièrement recherchés. « Aussi l'Aquitaine ne se borna pas à exporter encore des ouvriers des divers métiers de la construction, on appela dès lors more gothico l'art de bâtir en pierres, et les Goths furent appelés pendant la première partie du moyen âge, comme architectes et ouvriers dans les villes assez importantes de la Gaule. » Il y eut donc certainement une esthétique, une forme d'art qui a mérité d'être appelée gothique et qui, après des transformations sans nombre a conservé, son nom d'origine * ? « Il est donc tout naturel que les habitants du nord de la Gaule, qui ne savaient pas l'époque première d'un style qu'ils
[. I. Courajod, Z. c, p. i<) et 20.