‹ Un historien et une histoire du grand monde: Octave FeuilletChapitre 10 sur 30 · PENDANT LA GUERRE DE · texte numérisé non relu

PENDANT LA GUERRE DE

Depuis 1862 membre de l'Académie française où lavaient appelé au fauteuil de Scribe, les plus illustres suffrages, bibliothécaire de Fontainebleau et ami personnel de l'Empereur, Octave Feuillet avait pour lui ce que Boileau appelait « et la cour et la ville ». Dans la personne d'une société très friande et très éprise de ses œuvres, la fortune des lettres lui souriait. Pourtant les nuages s'amoncelaient déjà à l'horizon. Mieux placé que d'autres, il dut de bonne heure voir venir l'orage, dans ce ciel qui n'était serein qu'en apparence.

Soudain, à un coup de canon parti de Berlin les fêtes avaient cessé. Compiègne, Fontainebleau étaient maintenant déserts. Partout à la fois les laquais épeurés avaient éteint les lustres, fermé les portes, remisé derrière les grilles des l'ésidences impériales, les chiens, les chevaux et les équipages. Comme au matin d*un bal interrompu à Timproviste par un événement tragique, les courtisans s'étaient enfuis dans toutes les directions, les femmes leurs diamants autour du cou, des fleurs dans les cheveux, sans même avoir eu la pensée de jeter une pelisse sur leurs épaules nues, les hommes, les uns en frac, les autres en costume de théâtre, tous graves, silencieux et interdits, quelques uns épouvantés. Et les maréchaux, les généraux avaient à peine trouvé le temps de saisir leur épée pour courir à la frontière et se mettre à la tète de leurs corps d'armée formés ceux-ci de soldats sans officiers, ceux-là d'officiers sans soldats.

Aux Tuileries, enfermée dans ses appartements, rimpératrice entendait gronder jusque sous ses fenêtres la tempête populaire. Puis le trône s'écroulait, rompu, brisé en mille morceaux par des mains vigoureuses et justement irritées. Après le Quatre Septembre, c'était à n'en plus douter le désastre,

le désastre continu et dès la première heure irrémédiable. Eafîn, c'était la France envahie par la trouée des Vosges, béante comme une large plaie qui ne devait plus se refermer, la France pillée, saccagée, râlant avec de suprêmes eflorts sous Tétreinte allemande.

La correspondance d'Octave Feuillet nous montre qu'il ne sut pas seulement être pour ses protecteurs de la veille un ami fidèle, ce qui est toujours une preuve de caractère, mais aussi pour son pays un véritable patriote ému jusqu'au fond de l'âme d'une émotion vraie dont il avait peine à se rendre maître. Après avoir inutilement tenté de voir au travers des Tuileries déserts l'Impératrice, il avait quitté Paris et s'était rendu en Normandie. A Saint-Lo, tous les jours, matin et soir, la foule se pressait autour de la Préfecture, et là, dans l'angoisse, elle attendait les dépêches. Au fond de leur cabinet, préfet, secrétaire général, conseillers déchiffraient fiévreusement les télégrammes, les faisaient afficher, mais n'osaient plus paraître au dehors. Eux-mêmes, d'ailleurs, n'allaient pas tarder à disparaître avec le régime qu'ils servaient pour faire place à d'autres. Leurs intimes s'échappaient par des issues détournées . Une même réprobation enveloppait le pouvoir déchu, ses repré-

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sentants, tous ceux qui de près ou de loin avaient 'tenu à lui. Octave Feuillet envoya sa ffniïne et ses enfants à Jersey. Fidèle au devoir, il reita seul au chef-lieu, le sac au dos, malgré ses cinquante ans et sa faible santé, faisant comme tout le monde le service en campagne aux environs, Testomac vide parfois et presque toujours les pieds dans la neige.

L*ennerai approchait. Il était sous les murs de Paris investi. L'Eure, la Seine-Inférieure, le Calvados même, successivement envahis, étaient parcourus par des patrouilles prussiennes. Les éclats lointains de la fusillade n'arrivaient pas jusqu'à Saint-Lo, mais traversée chaque jour par des débi'is i iformes de troupes vaincues, la Manche connaissait elle aussi quoique sous une autre forme, les horreurs de la défaite. Au retour du champ de manœuvres, le romancier posait son fusil et prenait la plume un instant. Ce n'était point pour écrire quelque œuvre nouvelle, il n'en avait ni la pensée, ni le courage ; c'était pour donner des nouvelles aux siens en exil. Au spectacle de la misère humaine qui partout s'offre à ses regards, son cœur se serre et ses yeux se remplissent de larmes. Tous ces blessés, tous ces pauvres êtres mutilés, souffreteux, épuisés par la fatigue,

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la faim, la maladie, ce ne sont même pas toujours des hommes, ce ne sont souvent que des enfants : « des enfants avec des figures de spectres, des guê- » très pareilles à des chiffons sales et déchirés, se

» traînant à peine sur leurs pieds à demi gelés

» Pas une ombre de sourire dans toute cette jeu- » nesse, un air de morne désespoir et d'incurable » tristesse.» — « On dirait des revenants de Moscou, » laissant dans la neige l'empreinte de leurs pas. »

Les hommes, les choses, tout étreint cruellement son être. Il promène ses yeux autour de lui, et dans cet hiver lugubre de 1870-71, il a comme une vision de désespoir. Ce petit coin de terre normande luimême désolé devient une image de la France entière, d'une France foulée aux pieds par l'ennemi. Et il s'écrie avec un accent de désespoir : « Ah ! les mau- « vais jours ! Tout contribuait à les rendre « affreusement pénibles, les souvenirs heureux, le « foyer désert, l'âme çlésolée, le corps souffrant, et, « autour de moi, cette nature morne et ce ciel fermé. « Pendant ces longues heures, il y avait des moments

• où l'on se demandait si l'on était encore sur la

• terre des vivants. Partout la neige sur le sol glacé, « sur les arbres stériles, sur les champs abandonnés,

o4 ÔCtAVE FECrtLÊt

« daus les rues silencieuses, Et pour tout bruit^

<t pour toute vie, au milieu de ces scènes d*un

« monde éteint, les cloches sonnant en deuil du

« matin au soir dans les grands clochers et dans

t les petites églises lointaines. Rien ne paraissait

« survivre que la mort et Dieu ! On s'étonnait de

« vivre soi-même et d'assister comme un être oublié

« à la fin glaciale des choses. (1) »

A cette funèbre évocation, il se sent pénétré d'une douleur infinie que rien n'est capable de rendre. A elles seules de telles paroles en disent plus que de longs discours sur l'âme de ce patriote qui sans ronior ses affections personnelles de la veille savait admirer l'héroïque courage et l'indomptable confiance de Gambetta. a Si vous n'existiez pas, vous que « j'aime tant, écrit-il encore à sa femme, je ne « voudrais pas vivre pour assister à (?ette ruine de « mon pays. Jamais, depuis qu'il y a une France, « jamais âme française n'a été si cruellement éprouvée. « C'est une douleur telle qu'elle ne peut se traduire « par des mots (1). »

La guerre étrangère est à peine finiaque la guerre (1) M™« Octave Feuillet^ Soueenirs et correspondances.

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civile commence. Les incendies de la Commune s'allument. L'arme au bras, rAllcmagne assiste souriante à ce spectacle inouï de Paris embrasé par des mains criminelles de Parisiens. Quand les portes de la capitale s'ouvrent à nouveau, en retrouvant son vieux Paris sanglant et fumant, Octave Feuillet vieilli par six mois de détresse patriotique pourra en comparer les ruines aux grandes ruines de Rome et d'Athènes. Seulement les ruines de Rome et d'Athènes sont l'œuvre des forces inconscientes de la nature et les ruines de Paris sont l'œuvre des hommes. Les Prussiens les avaient ébauchées ; les Parisiens les ont achevées. Il ne pourra résister à un pareil spectacle et il ira demander à la Suisse pour son corps et pour son âme le calme et le repos qu'il ne peut plus trouver ailleurs. Les blessures du cœur ne se voient pas mais elles n'en font pas moins souffrir les natures généreuses. Une seule pensée soutient et réconforte encore le romancier. La France est à terre mais elle se relèvera : « Rien n'est perdu, « car son honneur est intact. Elle sera toujours la « grande nation avec ce je ne sais quoi d'inachevé, « dit Rossuet, que le malheur ajoute à la gloire. (1) »

(1) M"« Octave Feuillet^ Souvenirs et Correspondances,

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