‹ Un historien et une histoire du grand monde: Octave FeuilletChapitre 11 sur 30 · LES VINGT DERNIÈRES ANNÉES · texte numérisé non relu

LES VINGT DERNIÈRES ANNÉES

Après la guerre, Octave Feuillet a encore à parcourir une carrière littéraire de près de vingt années, presque éggile à celle qu'il avait déjà parcourue. Malgré les souvenirs persistants de la chute de l'Empire et de l'Invasion, malgré les atteintes répétées et toujours plus pénibles de la maladie, malgré le deuil de son pauvre foyer attristé irrémédiablement en 1888 par la mort prématurée d'un fils, cette dernière partie de sa vie n'est pas moins féconde que la première, Il donne successivement au théâtre :

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Y Acrobate (1873), le Sphinx (1874), le Roman parisien (1883) et enfin Chamillac (1886), sans compter les Portraits de la Marquise qui furent joués en 1882 mais avaient été écrits dès 1862 pour la scène de Compiègne. Le 28 décembre 1890, au moment où il disparut, il travaillait encore à tirer d'Honneur d* Artiste, une nouvelle comédie. Plus nombreux que ses pièces, ses romans devaient se suivre eux mêmes, non pas d'année en année, mais à intervalles fort rapprochés avec une véritable régularité. Ce sont : en 1872,/Miîade Trécœur; en 1875, le Mariage dans le Monde; en 1877, les Amours de Philippe et \e Journal d'une Femme; en 1882, Yllistoire d\me Parisienne; en 1884, La Veuve; en 1886, La Morte; enfin, en 1890, Honneur d'Artiste. A cette longue liste s'ajoutent encore en 1884 quelques nouvelles dialoguées comme le Voyageur^ le Divorce de Juliette, Charybdeei ScyMaavec le Curé dcBourron. qui n'est mémo pas une nouvelle mais une simple anecdote personnelle. i

La République a remplacé l'Empire. Il n'y a plus de cour impériale, mais en un coin du pays, ou ^

plutôt en un quartier de la capitale, il y a toujours dans une sorte de retraite fastueuse, frivole et inoccu-

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pée, une société mondaine dont les'goûts n*ont pas plus varié que les plaisirs. Elle a vécu avec Feuillet qui Jui-mème a vécu avec elle. Jusqu'à la dernière heure elle lui restera fidèle. Le romancier avait presque de tout temps caché sous son sourire des arrièrepensées mélancoliques. Il deviendra tout à fait pessimiste. Sans même se demander si les désordres qu'il observe autour de lui ne sont pas plutôt des restes du passé que des acquisitions du présent, il en parlera avec une amertume croissante. Sans plus de réflexion il étendra aux larges classes qui travaillent les vices propres de c^tte classe restreinte qui n'a pas attendu l'avènement d'un nouveau régime pour ne rien faire. En môme temps, il s'effrayera et s'attristera pour son art de l'envahissement et du succès du naturalisme. La littérature contemporaine, suivant sa propre expression, ne lui semblera plus exhaler qu'un « fumet de libertinage avancé. » Pourtant, si des œuvres d'un autre ordre reçoivent les faveurs d'un public plus vaste que le sien, ses œuvres seront toujours également bien accueillies du public spécial qui de tout temps a été plus ou moins le leur. Ecrites avec âprelé, certaines de ses dernières productions seront discutées avec une semblable âpreté. Plus justes et plus tolérantes, elles

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auraient contioué à plaire à ceux qui sont du monde, sans déplaire à ceux qui n'en sont point.

A partir de 1876, Octave Feuillet ne reparaît plus une seule fois en Normandie, mais Paris ne le possède point pour cela davantage. Sans cesser d'être pour la capitale un hôte habituel, il devient de plus en plus pour elle un hôte de passage. Il en aime les salons, les anciens plutôt que les nouveaux, les élégances, les intrigues, et aussi les drames, mais de plus en plus il en déteste le bruit, l'agitation et surtout la dissipation. Trois années de suite, il va se fixer à Versailles, tout près de ces alignements de verdure et d*eau dont on ne voit pas la fin, et le silence de cette cité endormie lui rappelle sans doute le calme de sa ville natale.

La mer qui ne se repose complètement dans l'immobilité qu'à certaines heures très rares ne lui plaît plus comme autrefois. Il lui faut la montagne. La première fois qu'il aperçoit les cimes neigeuses du mont Blanc il se sent comme écrasé sous le poids de ces masses énormes à la fois lointaines et toutes proches qui ferment de toutes parts Thorizon. Mais ces énormes masses si menaçantes en apparence sont en réalité pacifiques. Seuls leurs sommets s'éclai-

rent par intervalles de reflets changeants. Quant à elles, elles gardent toujours leur pose éternelle et à leurs pieds, placé là comme pour les égayer du bleu de sa nappe transparente, le lacde Genève garde aussi la sienne. Genève, Clarens,Ouchy, Lausanneet Glyon s'étagent à petite distance sur ses bords, comme autant de quartiers d'une seule et même ville à peine séparés les uns des autres par des bosquets de pins, des terrasses de villas, des tournants de rives qui sont des ports minuscules où s'arrêtent les bateaux à vapeur.

Une fois ou deux Feuillet s'aventura jusqu'à Berne, Lucerne et Fribourg, mais seules toutes ces stations deDivonne, de Coppct, de Clarens, de Montreux eurent le don de le retenir. Entre toutes, Lausanne le séduisit par sa paix profonde. A deux époques différentes, laissant sa femme s'en retourner en France il s'y installa à demeure et ce fut même là qu'il esquissa le Roman Parisien et Chamillac. De temps à autre des bandes cosmopolites venaient étonner de leurs tourbillons de folie les vallons de l'IIelvétie (1). A l'hôtel une vicomtesse se promenait en jupon

{\\ M"'« Octave Feuillet, Souvenirs et Correspondances.

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court dans les couloirs, vêtue du paletot de son mari. Un marquis avec la robe de nuit de sa femme allait réveiller une duchesse qui mettait ses papillottes. Jusqu'au jour ce n'étaient que courses, miaulements, glapissements et aussi bruits de baisers dans les escaliers. Jeunes gens et jeunes filles fraternisaient au tennis, répétaient en chœur les chansons de Judic et de Thérésa, lisaient tout, disaient tout, vraisemblablement en attendant de pouvoir tout faire. Le romancier ne demandait à la Suisse que le repos. Il n* était sans doute pas plus réjoui qu'édifié de ces spectacles. Il en fit pourtant son profit, car il semble bien qu'il ne connut pas ailleurs ces surprenants personnages qui s'appellent le baron Grèbe et la toute perverse Marianne de la Teillhade.

Avant la disparition de son fils Jacques, dans cette Suisse qui était devenue pour lui comme une autre patrie, en famille au fond de son petit cottage de Clarens. Octave Feuillet pouvait encore dire joyeusement à sa femme. « Il me semble à certaines heures que j'ai vingt ans. » Mais à partir de 1888, accru du poids de la douleur, le poids de l'âge tomba lourdement sur lui. Le corps était las et usé, le cœur meurtri, la volonté sans force. D'esprit aussi vif.

aussi alerte, sinon aussi vigoureux et aussi prompt à la conception, l'homme de lettres travaillait encore, il travaillait même toujours. Seulement au travail il demandait désormais autre chose que le succès. U lui demandait Toubli.

Il trouvait le succès qu'il ne cherchait pas, mais Toubli qu'il cherchait il ne le trouvait pas. Le 28 décembre 1890 il s éteignait doucement dans son appartement de la rue Gounod. Le cortège funèbre s'acheminait le surlendemain vers l'église Saint François de Sales sa paroisse. M. Larroumet au nom de M. le Ministre de l'Instruction publique, M. Mézières au nom de l'Académie française, M. Henri de Bornier au nom de la Société des auteurs dramatiques, M. Jules Claretie au nom de la Comédie française, M. Buloz au nom de la Revue des Deux Mondes^ prenaient tour à tour la parole sous le porche du temple. A l'appel do toutes ces voix illustres, la belle image de l'homme et de l'écrivain semblait un instant encore se dresser au-dessus du cercueil. Puis un grand silence se faisait. Enfin le 2 janvier 1891, le corps de l'illustre défunt, embaumé selon son suprême désir venait se reposer dans la terre Normande, Au seuil du cimetière, l'un des plus

dignes successeurs de son beau-père à l'Hôtel de Ville, M. Amiard, maire de Saint-Lo, adressait avec émotion le dernier adieu à ce fils de la Normandie qui appartient à la France.

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