‹ Un historien et une histoire du grand monde: Octave FeuilletChapitre 9 sur 30 · A LA COUR IMPÉRIALE · texte numérisé non relu

A LA COUR IMPÉRIALE

En 1858, Octave Feuillet n'en était plus à ses premiers succès mais ce fut seulement à cette date que le livre, puis la pièce du « Roman d'un Jeune homme pauvre » fondèrent définitivement sa réputation. Depuis lors, il aura beau ajouter à cette œuvre charmante des œuvres puissantes d'une toyte autre portée, il sera toujours comme il Test encore aujourd'hui, uniquement l'auteur du « Roman d'un Jeune homme pauvre » . Ce titre, presque le seul qui lui conserve la faveur publique, lui valut à l'origine la faveur impériale. Cette faveur ne lui ouvrit d'abord que les portes des salons de Compiègne et des Tui-

leries, mais entre l'Empereur et l'écrivain elle allait bientôt devenir une réelle amitié, et à partir de 1868, quand leromanciers'installa à la bibliothèque de Fontainebleau, une intimité véritable. Ces relations n'appartiennent point à l'histoire. Elles ne relèvent que de la vie privée. La chute de l'Empire sépara les deux amis, mais elle ne rompit point leurs affectueux rapports.

Avec l'esprit en plus, Octave Feuillet aurait pu être le Dangeau de la Cour ; avec la licence en moins, il aurait pu aussi en être le Tallemant des Réaux. De son vivant, il emprunta sans aucun doute au monde impérial plus d'un trait et plus d'une scène de ses romans, mais quoi qu'on en ait dit, il ne lui déroba jamais aucune personnalité. Discret pendant sa vie, il ne le sera pas moins après sa mort. Selon son désir, ses souvenirs ne verront jamais le jour. Lui-même n'en a jamais extrait qu'un épisode, l'épisode du « Curé de Bourron. » Sa veuve publiera bien quelques pages de sa correspondance. Elles ne trahissent pas plus des secrets d'amitié que des secrets d'Etat, mais elles permettent de peindre en un tableau fidèle toute une société presque à la veille du Quatre Septembre 1810.

Les Tuileries, Compiègne, Fontainebleau ! Des fêtes, encore des fêtes, toujours des fôtcs ! Fêtes au dedans, dans des salons resplendissants comme des salons de féerie, fêtes au dehors sur les terrasses, au milieu des parcs, dans les bois aux rendez-vous de chasse, fêtes sur terre avec des tilburys, des landaus, des breaks armoriés, fêtes sur Teau avec de petits vapeurs tout blancs ou tout noirs, rehaussés d'oraux bordages. Partout à la fois, la nuit au clair de lune, le jour au grand soleil, des chevauchées de carabiniers, de lanciers, de Cent Gardes, dont les cuirasses brillent comme des « ostensoirs ». Voilà le décor du théâtre impérial. A Fontainebleau, les soirs de feux d'artifice, c'est un véritable tableau do féerie : « L'Em- » pereur s'est approché d'un poteau et a mis le feu » à la fusée de signal qui s'est élevée majestueu- » sèment au-dessus des arbres. Au même instant, » tout le parc s'est illuminé de feux rouges, bleus, ar- » gentés et des jets de feu, des cascades ont jailli du » sein même de l'onde. Toutcela retombant en pluie » d'or et (le pierreries, comme ces arbres fantastiques » qu'on voit sur les laques du Japon. Des feux de » bengale brûlaient sans interruption c^ans les pro- » fondeurs des bosquets et y ouvraient des grottes » enchantées, d'.*s perspectives aériennes. On voyait

» passer sur Tétang, dans cette poussière de feu et

» dans ces nuages d'or, les petites barques des arti-

» ficiers habillés de blanc comme des génies. Les

» cygnes effarés apparaissaient comme de gros flo-

» cons neigeux; et toujours, sans intervalles, des

» explosions retombant en pluie d'étincelles, en laves

» bleuâtres, ea cendres lumineuses. L'Impératrice

» se détachait sur ce fond d'apothéose comme dans

» son élément. Elle était muette de plaisir,, disant

» seulement à demi-voix : on dirait les tableaux de

» Gustive Doré » (i).

Sur la scène jamais de relâche. Au premier rang parmi lés acteurs, l'Empereur tantôt gai, tantôt triste, pensant parfois à quelque chose, souvent ne pensant à rien ou ne pensant qu'à des riens. Hier, sous bois, au milieu de tout un cercle de dames, il faisait flamber un punch. Aujourd'hui dans un bal masqué, sous un domino, il intrigue d'une poursuite un peu claudicante une Espagnole dont il ignore le nom mais qu'il devine jolie, ou, dans le grand vestibule, personnage mystérieux, il agrafe à une autre une pi'au de tigre sur les épaules avec un cliuchottemcnt d'amour.

(1) M™* 0. Fcuillel: Quelques années de ma vie.

Demain, avec l'aide de Viollet le Duc, il exhumera les restes d*un théâtre romain ou bien encore, aidé d'aimables puisatiers d'occasion, il fera marcher huit pompes à la fois, non sanséclaboussements sur les robes et les uniformes.

Près de l'Empereur, l'Impératrice, toujours belle et toujours consciente de sa beauté, s'avançant sous les lustres d'un pas de déesse, souveraine et femme tout à la fois. Ici, elle reste deux heures d'horloge en conférence avec les ministres, puis de grandes résolutions prises et la séance close, elle revêt un costume d'actrice, répète son rôle et joue devant un parterre de choix les t Portraits de la Marquise » tout spécialement composés à son intention. Lé, en grande enfant un peu sauvage, elle martyrise une pauvre chauve-souris plus qu'à demimorte et ne réussit pas après cela à la ressusciter d'un souffle de sa bouche. Entre eux deux, le Prince Impérial gai et pélulant comme tous les enfants de son âge, paraissant en page, en veneur, en petit officier, récitant des fables ni plus ni moins qu'un jeune bourgeois à la fête de son papaetdesamaman, sous l'œil attendri des convives en extase, ou bien encore demandant gravement à un Acadé-

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tnicien, si Ton doit dire des combats navals ou dçs combats navaux. Un jour TEmpereur est morose ; rimpératrice a une crise de nerfs devant toute la cour ; le Prince pleure à chaudes larmes. Il rentre de la distribution des prix du Concours général. En pleine Sorbonne, le jeune Cavaignac a refusé de laisser poser sur sa tête par li jeune César, la couronne des lauréats.

Quant au défilé des figurants et figurantes de tout ordre, il est interminable, ma's il n'en est pas moins infiniment varié et dans sa variété, d'un attrait toujours nouveau. Du côté des femmes on distingue a princesse de Metternich, dont les toilettes Font toujours merveilleuses^ la princesse Czartoryska, M"*deBeauffremont, M"* de Gallifet, M™'dePersigny, jjme Waieskà. Du côté des hommes, le prince de Metternich, le duc de Persîgny, Morny , Baroche, le prince Czartoryski, attirent l'attention. Avec les princes, les ducs et paire, les ambassadeurs, se montrent de temps à autre des académiciens comme de Sacy et Vitet, toujours un peu embarrassés de leur personne et engoncés c'ans leur habit, sans parler de Mérimée qui est toujours fort à son aise mais a Tair « cristallisé dans de la glace à trente degrés au-dessous de zérj. »

Les divertissements sont de toute sorte. Il y en a de purement enfantins comme le jeudu Grand Mogol, auquel prend part l'Empereur lui-même, ou le jeu des bagues enfarinées qu'il faut saisir à pleines lèvres au fond d'une coupe de cristal. Les tableaux vivants sont peut-être moins innocents. Les plus grandes dames s'y montrent tantôt dans le costume mythologique de Diane poursuivie par Actéon, tan4.ôt dans le costume biblique d'Esth^r on toilette devant Assuérus, tantôt en costumes fantaisistes de diables et de diablesses inquiétant fort Saint-Antoine. Quand elle est dans l'intimité, l'Impératrice demande aux tables tournantes le secret de l'avenir, mais tous les guéridons du palais se taisent obstinément. Les petits papiers sont un passe-temps (ovi apprécié. Pour peu que les questions soient piquantes et les réponses spirituelles, toutes les tètes féminines se tournent à la Tois vers Monsieur Feuillet. L'aimable Académicien se défend de f-on mieux. 11 n'est pas plus Fauteur des questions que des réponses, mais ces dames n'en persistent pas moins à croire que pour avoir autant d'esprit, il faut nécessairement appartenir à l'Académie française. Tout le monde par une singulière imagination se livre une autre fois à l'exercice de la

dictée. L'Empereur ne fait pas moins de dix fautes dans sa composition.

Les charades ont autant de succès que les tableaux vivants. Elles deviennent d'ailleurs fort souvent de véritables tableaux vivants, comme cette charade de Y Anniversaire où M. de Galliffet devait faire une chute sur la glace pour symboliser l'hiver et où l'on put voir à côté de lui, présentées par un ingénieux jardinier qui n'est autre qu'Octave Feuillet, Madame Lehon en coquelicot. Madame de Vatry en marguerite et Madame de Persigny en bleuet des pieds à la tète. De la même origine académique, la Ronde du Pont de Nantes est accueillie avec de véritables transports d'enthousiasme. L'auteur qui se dérobe aux ovations, doit reparaître à plusieurs reprises au bras de Madame de Metternich : « Corneille au temps du Cid eut moins d'admirateurs et d'admiratrices. » Quelquefois, une duchesse demandait au romancier de lui donner la primeur de quelques pages nouvelles. Ailleurs, des demoiselles d'honneur pénétraient à l'insu de leur souveraine dans la bibliothèque de Fontainebleau et deux heures durant, feuilletaient des albums avec de joyeux éclats de rire.

C'est ainsi que dans sa correspondance Octave Feuillet ^acc à chaque ligne d'amusants croquis de la Cour Impériale. Ce n'est certes pas un historien qui parle. C'est tout simplement un mari qui adresse à sa femme de menues confidences qu'elle lira à Saint-Lo au coin du feu des Palliers. Il lui cite des mots amusants, il lui décrit les costumes. De loin en loin, quelques silhouettes se montrent, tantôt des silhouettes illustres, tantôt des caricatures plaisantes. En dehors de tout cela, point de jugements indiscrets, point d'appréciations blessantes pour personne, rien qui ressemble à une médisance : à peine deux ou trois mots çà et là, permettent-ils de saisir une secrète arrière-pensée, quelque chose comme une vague inquiétude pour l'avenir.

On a pu dire avec vérité d'Octave Feuillet qu'il ne fut jamais que le « courtisan du malheur ». Dans la seule partie de ses lettres qui aient été livrées au public, il est impossible de deviner sa pensée intime. Pour qui connaît et son caractère et son œuvre, il est difficile d'admettre que l'homme qui a si bien senti tout le néant de la vie mondaine, n'ait pas eu assez de clairvoyance pour sentir aussi tout le néant de la vie impériale.

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