L HOMME. — SON CARACTERE. — SES OPINIONS
La photographie la plus répandue d'Octave Feuillet date de 1876 ou de 1880. Il a déjà atteint la soixantaine ou il en approche d'assez près. Au sommet de la tête, le front naturellement large s'est encore élargi par la calvitie mais en arrière les cheveux presque blancs sont encore abondants. Ni longue ni courte la barbe plutôt grise que blanche se divise imperceptiblement en éventail. Un lorgnon retombe sur la poitrine avec son cordon. Une rosette d'officier de la Légion d'honneur orne le revers de la redingote. Le romancier n'est ni gai ni triste mais réfléchi et sérieux. Il regarde droit devant lui, plus
occupé, semble-il, de ce qui se passe au dedans de lui-même que d'autre chose. Sa mise est soignée, mais sans recherche. Si tant est que les hommes de lettres doivent avoir une physionomie autre que la physionomie commune, rien n'indique un homme de lettres. On dirait. plutôt un homme politique. C'est un grand et bel homme déjà âgé, aux yeux clairs, vifs et pénétrants.
Quand on connaît un homme, il n'est que trop aisé de tirer un diagnostic fort sûr de l'examen de ses traits. Bien des images d'hommes et de femmes se sont succédées dans cette tète grave et même mélancolique. C'est la tète d'un homiète homme, mais ce n'est point celle d'un courtisan. Tout un passé lointain de race normande est résumé là dans cette personnalité plus moderne. A la diversité près du costume, on ne se représente pas autrement un notaire ou un avocat de Normandie, sous l'Ancien Régime non plus qu'un magistrat ou un secrétaire général de préfecture au temps de Louis-Philippe. A ce grand calme normand si fin, si clairvoyant, si habile à pénétrer tous les secrets de l'esprit normand, Octave Feuillet ajoutera la nervosité cachée de sa propre nature. Son champ d'observation ne sera
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point le même que celui de Gustave Flaubert, de Barbey d'Aurevilly et de Guy de Maupassant, ses illustres compatriotes et ses émules dans le roman mais comme eux il sera un observateur.
Tel il sera plus tard dans la maturité et jusqu'à la dernière heure de sa vie, tel il est déjà dès Tenfance. Sans jamais devenir bien robuste, il gardera les solides apparences des hommes de Normandie, mais il s'en distinguera au dedans par sa nervosité qui fut toujours excessive, et à ce point excessive qu'on peut la regarder comme presque maladive. A dix ans, c'est déjà une véritable sensitive, un être délicat, impressionnable en qui tout retentit douloureusement parce que rien ne demeure sans action ni sur son âme ni sur son corps. Un jour il joue aux boules de neige avec son frère aîné. Sans s'en apercevoir, il glisse un caillou dans l'une d'elles. Le projectile vient atteindre l'adversaire en plein visage et des gouttes de sang s'échappent du front du blessé. Terrifié, le petit Octave tombe sans connaissance et demeure ainsi quelques heures.
A aucune époque il ne pourra supporter le bruit. Le silence absolu lui est nécessaire. Il s'imposera à luimême, et il imposera aux autres tous les sacrifices pour
le trouver. Il le cherchera partout, il le cherchera toujours et il ne le rencontrera jamais aussi complet qu'il le souhaite. Les anecdotes abondent dans sa vie au sujet de cette passion du calme qui était, chez lui un véritable besoin physique autant qu'un besoin moral. Les mémoires qu'a publiés, sous deux titres différents, Madame Octave Feuillet en sont pleins. Elles seraient parfois un peu puériles si elles n'avaient le mérite de faire connaître la nature intime du romancier. La trépidation du chemin de fer lui était à ce point intolérable qu'il lui fallut beaucoup de temps et un grand effort pour se décider à voyager autrement qu'à pied ou en voiture. Les scènes de la nature agissent sur son être au plus haut degré. Sans c:sser de les admirer quand elles sont troublées et violentes il les préfère douces et apaisées. La première fois qu'il aperçoit en Suisse des montagnes, il ne peut . en tolérer la vue. Il lui semble que le Mont-Blanc lui « mord le crâne » et pour ne plus l'avoir toujours sous les yeux, il se retirera dans une chambre détournée. Cependant il s'acclimatera à ces paysages des Alpes, moins terribles qu'ils ne paraissent tout d'abord, et il finira par tant les aimer qu'il ne pourra plus -s'en séparer. Les bords du Rhin avec leurs vestiges de châteaux féodaux provoquent chez lui à
rimproviste une crise presque alarmante, dont il a peine à se remettre. L'art Témeut également au delà de toute idée dans certaines de ses productions. Ainsi à Anvers, il ne peut rester en face des c grands bonshommes de Rubens » dans la Descente de Croix.
Ouvrier des lettres, Octave Feuillet est plus qu'aucun autre agité par toutes les émotions propres à ce métier, par celles qui accompagnent la production comme par celles qui la suivent. Quand il compose, il n'est jamais satisfait de lui-même. Ce roman ou cette pièce de théâtre dont il vient de tracer les dernières lignes, lui apparaissent maintenant comme des œuvres indignes de lui-même et indignes du public. Il faut parfois arrêter sa main pour l'empêcher de jeter au feu le manuscrit d'un petit chefd'œuvre comme le Village, ou bien encore, quand il se trouve en présence d'un succès incontestable, il croit tout-à-coup que sa veine est tarie, que son cerveau impuissant n'enfantera plus rien désormais et qu'il n'a plus qu'à renoncer pour toujours à son art.
Alors qu'il est depuis longtemps déjà aussi goûté comme auteur dramatique que comme romancier, il redoute ainsi qu'au premier jour les feux de
la rampe. Les douces primeurs de la gloire le ravissent mais en même temps il ne parvient pas à se défaire de « ces sentiments d^inquiétude, d'effroi et » de pudeur alarmée que cause à une âme délicate » la grande lumière de la publicité. » (1) Quelques heures séparent à peine le moment où le rideau se lève et celui où il se baisse pour la dernière fois, mais ces heures sont des siècles. Comme Philippe de Boisvilliers, Feuillet ressentira sans cesse ces instants à la fois si courts et si longs qu'il a si bien décrits : « Un grand silence s'établit et le rideau se » lève lentement. C'est une minute effrayante. Dès » cet instant votre œuvre, votre nom, votre per- » sonne ne vous appartiennent plus, ils appartien- » nent à cette foule indifférente et railleuse qui est » là. Il n'y a plus de retraite, plus de fuite possible : » vous êtes sous le laminoir et il faut que vous y » passiez tout entier. Que vous aperceviez dans votre » pièce par une lumière subite, quelque faute énorme. » quelque trait ridicule — vous ne pouvez rien » retirer; — que vous regrettiez soudain amèrement » la paix et la digne obscurité de la vie de famille, » il est trop tard, et rien au monde ne peut plus
(1) Les Amours de Philippe.
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» vous soustraire au jugement immédiat et bruyant, » à l'enthousiasme ou à la risée de cette foule rc- » doutable qui est aujourd'hui tout Paris et qui sera » demain toute la France » (1).
Les écrivains qui relèvent de Topinion, surtout de Topinion réfléchie et raisonnée de leurs pairs, ne sont jamais indifférents à la critique, mais la critique émeut au delà de toute idée Feuillet et il ne réussit, ni à Tignorer pour ne pas s'en émouvoir, ni à la connaître sans en exagérer la portée et les intentions. Son roman venaitril de paraître, sa pièce venait-elle d'être jouée, Tapparition attendue des journaux avec leurs appréciations et leurs comptesrendus était pour lui une torture véritable. 11 ne se sentait nullement humilié de trouver des juges, même des juges sévères, mais il était désolé de se voir prêter des idées autres que les siennes. A cet égard, une longue expérience de la vie littéraire ne parviendra point à Taguerrir, et ce vétéran de la littérature ne pourra pas plus s'affranchir de la peur qu'un simple conscrit.
Modeste et timide dans son art malgré S3S succès, (1) Les Amours de Philippe.
Feuillet ne fut jamais envieux de la renommée d*autrui. Les grands écrivains de son époque qui s'avançaient alors dans le monde des lettres comme des dieux, partout encensés et honorés d'une sorte d'idolâtrie, lui apparaissaient à lui-même des génies redoutables. Ils lui causaient presque autant de terreur que d'admiration, non seulement quand il allait solliciter leurs suffrages pour l'Académie, m^is même quand il se rendait chez eux en invité et en ami. Lorsqu'il était prié chez Dumas, chez Hugo, chez Lamartine, on aurait moins dit un maître qu'un écolier. La première fois qu'il fut présenté à Georges Sand, il fut presque malade d'émotion . Les grands artistes du théâtre le troublaient également. Ainsi, lorsque Jules Janin lui fit connaître Rachel, il ne trouva pas dans sa timidité deux mots à dire à la Tîélèbre comédienne. Sa seule pensée, disait-il après à sa femme, était de gagner la porte et de s'échapper avec son admiration.
Ces craintes, ces hésitations, cette défiance de soi-même le suivaient obstinément jusque dans le silence de son cabinet de travail à tous les instants de la composition. Une fois trouvé le sujet de l'œuvre nouvelle, pièce ou roman, il le gardait longtemps
enfermé en lui-même. Dans son imagination il commençait par créer de toutes pièces ses personnages, non seulement avec les grands traits de leur physionomie mais avec tous les détails de leur vie intérieure et extérieure. Ils devenaient de la sorte comme des amis dont il ne pouvait plus se séparer ensuite qu'avec peine. Toutes les phases et même toutes les phrases du dialogue, existaient dans sa tète avant de prendre forme matérielle sur le papier. Au moment où elle allait sortir de lui-même, Tceuvre était à Tavance achevée et idéalisée, et cette opération qui consiste à faire exister pour les autres ce qui jusque-là n'existe encore que pour soi-même, ne fut jamais pour lui un travail.
Pour qui connaît toutes les fatigues de cette gestation prolongée qui précède la mise au jour, la vie de Tartiste, surtout de l'artiste des lettres, s'explique d'elle-même. Peu d'écrivains ont connu le monde de plus près que Feuille>, parce que bien peu y ont vécu davantage. Il ne serait pas seulement exagéré, il serait même absolument faux de ne voir en lui qu'un de ces explorateurs du roman qui prennent place dans les bennes pour observer au fond des puits les travaux des mineurs. Il est plus conforme
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à la vérité de le regarder lui-même comme un homme du monde qui a profité de sa situation privilégiée pour peindre le milieu spécial où ses goûts l'avaient conduit et le retenaient naturellement. En réalité, tous les spectacles qui renferment une poésie quelle qu'elle soit, le captivaient également. C'est pour cela qu'il aimait sans arrière-pensée le décor somptueux de la scène mondaine à l'heure où les lustres font scintiller les diamants au faîte des coiffures, et, au milieu de parterres de soie et de bordures de dentelles, blanchissent de leur lumière des rangées nacrées d'épaules nues. Cette féerie mobile et changeante des salons le charmait. 11 s'intéressait sans futilité aux nœuds, aux rubans, aux aigrettes, à ce que la femme, jusque dans les plus petits détails de sa toilette, sait mettre de coquetterie naturelle ou de désir de plaire, et il goûtait aussi cette autre poésie faite de gestes, d'attitudes, de poses en même temps que de reflets de couleurs, de froncements d'étoffes, qui est la poésie des bals, des soirées, de toutes les réunions mondaines.
Cependant, cet homme du monde était un solitaire, et ce solitaire était triste, non point par influence de la vie, mais par nature. Sa tristesse n'avait rien
d'ailleurs de maussade. Elle souriait volontiers sans feinte et sans contrainte, mais il y a tant de choses dans un sourire qu'il n'est pas toujours aisé d'en démêler les causes ni d'en découvrir le secret. Plutôt que triste il était mélancolique, de cette mélancolie spéciale qui s'attache à la joie un peu comme l'ombre s'attache au corps au point de paraître se confondre de loin et même de près avec elle.
Qui sait aussi si cette réputation dont il jouissait était bien celle dont il se croyait digne ? 11 lui était doux sans nul doute de se voir fêté comme il l'était par les femmes les plus spirituelles de son temps, d'être considéré volontiers par elles comme un directeur de conscience dans les choses du cœur. Mais les suffrages des femmes sont souvent légers, ils sont aussi superficiels, et l'artiste tel que la femme se le représente n'est pas toujours l'artiste tel qu'il est et tel qu'il a voulu être. Feuillet prétendait à bon droit s'élever jusqu'à la dignité de Moraliste et, sur la foi de ses contemporaines, ses contemporains s'obstinaient à ne voir en lui qu'un amuseur, un moderne troubadour. Supposer que pour faire plaisir à Gounod, on l'ait assimilé à Offenbach, et vous aurez une idée de ce qu'au fond de lui-même dut souffrir ce
romancier qui dans Thistoire littéraire semble destiné à rester sans appel un littérateur pour dames.
Politiques ou religieuses, les opinions de Feuillet importent peu parce qu'elles n'appartiennent qu'à lui-même. Par son père il était libéral. Elevé au lendemain des journées de Juillet aux hautes fonctions de secrétaire général de la préfecture de la Manche, Jacques Feuillet était avant l'avènement de Louis-Philippe un des plus fervents et des plus dévoués partisans de la jeune dynastie. Son fils hérita de ses idées, mais chez lui elles restèrent surtout à l'état d'instinct, parce qu'à aucune époque de sa vie il ne voulut être autre chose qu'un homme de lettres» Quand vint l'Empire, la cour impériale lui fit des avances plutôt qu'il n'en fit à la cour. L'invité des Tuileries et de Gompicgne ne tarda pas à devenir le commensal et l'ami en même temps que le bibliothécaire de Fontainebleau. Une seule fois il lui arriva d'entretenir Napoléon d'autre chose que de littérature dans une lettre que nous possédons. Ce ne fut pas pour condamner les innovations tardives de l'Empire libéral, ce fut au contraire pour les encourager.
Le romancier avait reçu de l'Empereur trop de
témoignages de sympathie personnelle pour pouvoir les oublier sans ingratitude. Par loyauté de nature il lui resta fidèle dans le malheur en même temps qu'il refusa de conserver la bibliothèque de Fontainebleau malgré Tinsistance de M. Thiers. Le voyage qu'il fit à Chislehurst en 1872 est une preuve de son attachement. Mais ni à Paris, ni à Saint-Lo, il ne joua jamais aucun rôle politique, pas plus un rôle occulte qu'un rôle ouvert dans les luttes qui devaient précéder l'établissement définitif de la République. A peine pourrait-on saisir çà et là dans ses livres quelques mots qui renseignent sur ses sympathies cachées. Le monde qu'il continua de fréquenter était celui qu'il avait toujours fréquenté. S'il n'en réprouva pas les tendances, il demeura systématiquement étranger à ses actes.
De la chute de l'Empire et des événements qui l'ont suivie, il lui resta surtout un grand fond de pessimisme. L'optimisme ne fut jamais, semble-t-il, dans sa nature. Plus encore qu'une impartiale observation des hommes et des choses presque toujours semblables, la vieillesse, la maladie, les deuils de famille, toutes les tristesses accumulées de toute une vie qui se prolonge dans des conditions nouvelles
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autres que celles de ses commencements, contribuèrent à lui faire voir sous des couleurs un peu sombres une société dont les goûts, les sentiments et les croyances avaient cessé d'être d'accord avec les plus chères de ses convictions personnelles.