L AUTEUR DRAMATIQUE
L'histoire littéraire n'est qu'un vaste cimetière où dort tout un peupk de morts. Auteurs dramatiques dont on ne joue plus les pièces, romanciers dont on ne lit plus les romans, se rencontrent dans cette teri'e ingrate de Téternel oubli. Les pauvres tombes sans nom ne sont pas seules vouées à l'ignorance méprisante des jeunes générations. Les plus illustres sont elles mêmes exposées tôt ou tard
à cette indifférence des enfants qui ne connaissent même plus ceux qu'ont admirés leurs poros. Telle est la commune destinée de la plupart des écrivains et de leurs œuvres, en particulier des romanciers et des auteurs dramatiques comme de ces œuvres d'un jour que sont les romans et les pièces de théâtre.
Il y a une vingtaine ou une trentaine d'années ^ toute une foule élégante se pressait aux représentations du Sphinx et du Roman parisien. Quand paraissaient Julia de Trécœur, le Mariage dans le monde, comme au bon temps du Roman d'un Jeune Hommç pauvre, de VHistoire de Sibylle et de Monsieur de Camors, de brillants équipages armoriés s'arrêtaient aux devantures des libraires. De grandes dames en descendaient en personne pour demander le dernier livre de « Monsieur Feuillet t Un exemplaire ne leur suffisait pas. Elles en voulaient plusieurs pour faire partager à leurs amies la primeur de leur bonne fortune (i). Aujourd'hui, l'auteur dramatique est mort sans nul espoir de résurrection, et le romancier lui-même est tout près de mourir à son tour pour n'être plus jamais tiré de. l'éternel sommeil
(t) Sainte-Beuve. Nouceaux Lundis. Tome V.
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qu'au jour du jugement di^rnier de la critique. Pourtant, à défaut de cette immortalité réservée aux seuls privilégiés du génie, il aurait bien droit à cette survivance qui devrait toujours être la récompense des talents comme le sien.
La vie littéraire d'Octave Feuillet s'est partagée également entre le théâtre et le roman. Comme le vieux Saturne, le dieu de la rampe dévore un à un tous ses enfants. Les p|us faibles succombent les premiers et les plus robustes ne sont pas eux-mêmes épargnés. Drames, comédies, say nettes ou proverbes, les pièces de l'auteur de Julie, de Dalila, du Sphinx ne sont donc plus représentées et, selon toute vraisemblance^ ne le seront plus jamais. A tout le moins comportent-elles toujours ce genre de représentation intime qui s'appelle un spectacle dans un fauteuil, et c'est peut-être même ce genre qui convient le mieux à toute une partie de l'œuvre du maître, la plus légère, la plus frivole, si l'on veut, mais aussi la plus jolie et la plus digne de plaire.
Sans parler de ces mélodrames de la vingtième ou de la vingt-cinquième année, comme Echec et Mat^ Palma ou la Nuit du Vendredi Saint, la Vieillesse de Richelieu, écrits en commun avec Paul
Bocage et qui ne figurent dans son théâtre complet que pour justifier le titre, Feuillet composa de vrais drames et de véritables comédies. Le Roman d'un Jeune Homme pauvre ne perdit rien de sa fraîcheur ni de sa grâce à passer sur la scène. Rédemption, h Belle au Bois dormant avec leur appareil tragique rencontrèrent des destins contraires. Dalila, cette humble histoire d'un pauvre musicien de génie épris pour son malheur d'une princesse qui n'est qu'une courtisane, eut en revanche un grand et légitime succès. La Tentation , la Clef d'or, Péril en la demeure, le Cew de Conscience, Montjoie, Julie, le Sphinx, le Roman parisien, Chamillac eurent une fortune inégale mais n'en furent pas moins bien accueillis.
A exhumer de l'oubli la plupart de ces œuvres jadis célèbres et aujourd'hui si complètement ignorées, il n'y aurait peut-être intérêt pour personne, pas même pour leur auteur. Mais, à coté de ce grand théâtre, Octave Feuillet en a un petit. Le petit n'est pas à présent moins inconnu que le grand. Ce n'en est pas moins celui qui mérite le mieux de lui survivre et dont il peut encore le plus sûrement se réclamer contre l'arrêt un peu brutal qui le condamne.
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Parfois, comme dans le Sphinx, comme dans Julie, des événements dramatiques viennent assombrir la pièce. Le plus souvent, rien ne Tattriste, et, sans être toujours également souriante, elle ne cesse point d'être aimable jusqu'au bout. Hommes et femmes du monde, tous les personnages (jui s'y meuvent tournent autour de quelqu*un de ces incidents d'amour si fréquents dans la vie mondaine. Ici, ce sont des maris et des femmes qui se séparent ou sont sur le point de se séparer; là, au contraire, des maris et des femmes qui s'étaient séparés et qui se rapprochent. Ailleurs, des jeunes gens et des jeunes filles s'essaient entre eux à ces premiers jeux de la passion qui ne vont jamais sans quelque péril. Certains ménages sont bien près de voir l'adultère se glisser par une porte laissée imprudemment ouverte, à cette heure dangereuse même pour les plus honnêtes femmes que Feuillet appelle l'heure de la « crise. ».
De sérieuse intrigue, solide et puissante, il n'y en a point d'ordinaire. De ces caractères dont le souvenir s'impose, il n'y en a point davantage. Le talent de Feuillet ne va point jusqu'à créer des types, mais il excelle à tracer des silhouettes à la fois élégantes et
vraies dans leurs gestes, leurs poses et leurs mouvements. Au cours de dialogues dont Tamour avec ses grâces, ses agaceries, ses aveux timides ou ses déclarations hardies fait à lui seul presque tous les frais, acteurs et actrices échangent d'un fauteuil à l'autre mille traits piquants. A peine les remarque-t-on parfois au passage, comme ces étincelles de feu d'artifice qui pe s'allument que pour s'éteindre aussitôt, mais à les regarder de plus près, on y trouve autant d'observation et de clairvoyance que d'esprit.
Tout ce qui se dit là a du être entendu quelque part ou pourrait l'être, et tous ces gens que l'on écoute avec tant de plaisir, parlent entre eux naturellement comme chez eux dans leurs salons, et ils parlent en effet chez eux, car la scène n'est jamais elle-même qu'un salon.
Le Village^ Le Cheveu Blanc^ la Partie de Darnes^ La Fée, le Pour et le Contre, V Ermitage, Y Acrobate, le Voyageur, sont des riens, si l'on veut, mais ces riens sont charmants. Ils échappent à l'analyse. Prenez le plus joli papillon. Emprisonnez-le un instant entre vos doigts. La poussière de ses ailes s'envole. Il perd ses éclatantes couleurs, tous ses reflets de soie et de velours, et il ne reste plus sur la
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main qu'un pauvre insecte meurtri et flétri. Autant en advient-il de ces œuvres minuscules qu'on ne p3ut mieux comparer qu'à certaines esquisses de Lancret ou de Watteau. Ce ne sont même point des comédies ; ce sont de simples causeries vives, alertes et spirituelles, tissées d'une trame légère au point de devenir imperceptible. La trame n'est que bien peu de chose. La broderie eist tout. Toutes ces scènes, saynettes ou proverbes sont un vrai régal d'enjouement et de délicatesse. Il y aurait toujours plaisir à les voir à la Comédie française à l'instant où le rideau va se lever sur le Monde où l'on s'ennuie. Les salons, ceux du moins qui sont restés fidèles aux vieilles traditions de l'élégant badinage sentimental d'autrefois y trouveraient aussi leur compte. Personne n'a plus d'esprit ni de meilleur esprit que Feuillet dans ce théâtre en miniature, et son grand théâtre ne vaut lui-même que parce qu'il emprunte au petit. Mais l'esprit s'en va, dit-t-on, et pour le goûter, il faut soi-même ne pas renoncer à en avoir.