LE ROMANCIER
Il en est un peu des romans comme des monnaies. A la même époque, ils portent tous l'empreinte d'une commune effigie, et, pour leur assigner une date, il suffit de regarder leur effigie. Comme presque tous ses devanciers immédiats et ses contemporains. Feuillet appartient à Tâge du roman romanesque. Œuvre d'imagination plutôt que d'observation, le roman romanesque se soucie peu non-seulement de la vérité, mais même de la vraisemblance. C'est une fiction qui se donne elle-même plus ou moins ouvertement pour une fiction, et dont le but avoué ou caché est toujours de plaire aux amis de la fiction en les promenant à loisir dans un monde irréel plus séduisant pour eux que le monde de la réalité. Scènes, événements et personnages, tout en participant à des degrés divers de cette vie qui est la nôtre, sont également des produits de la fantaisie, chacun en
vertu d'une sorte de convention tacite passée entre c^lui qui écrit et ceux qui lisent^ les acceptant comme tels. Pour bien des lecteurs, le principal et même Tunique attrait de ce genre de littérature, n'est pas ailleurs que dans cette faveur consentie au romancier de conter aux hommes ainsi qu'à des enfants quelques unes de ces histoires qui ne sont pas arrivées et n'arriveront probablement jamais parce qu'elles ne sauraient arriver.
Tous les romans de Feuillet sont des romans romanesques. Ils le sont plus ou moins selon que l'on considère les œuvres encore incertaines de ses débuts ou les œuvres solides de sa maturité, mais ils le sont toujours. C'est même par là qu'ils ont beaucoup plu dans la fleur de leur succès et c'est encore par là qu'aujourd'hui ces belles pages un peu fanées continuent à plaire à ceux et surtout à celles qui ne s'en sont pas détachés. Le romanesque n'est certes pas l'idéal parce que l'idéal relève bien moins de l'imagination que de la raison, mais il tient pourl^ant de l'idéal en ce qu'il tente comme lui de nous affranchir de toutes les servitudes de la réalité. Cet idéal inférieur, mobile et changeant où il n'entre guère autre chose que des désirs, des caprices, des
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passions en même temps que des rêves, est l'âme même du roman romanesque. 11 fait sa force, car il est le secret de tout son pouvoir de fascination auprès de ceux qui se complaisent dans le spectacle d'une vie imaginaire, mais il fait aussi sa faiblesse auprès de ceux qu'intéresse seulement le spectacle de la vie réelle.
Mais dans l'œuvre de Feuillet, le romanesque ne forme qu'une sorte de décor de théâtre. Le décor peut bien parfois faire illusion, il n'est pourtant qu'un simple décor et ce serait une grave erreur de le prendre pour la scène elle-même. Ecartez-le, et la scène apparaît. Péripéties fantaisistes, situations fausses, actes invraisembles parce qu'ils ne sont pgis dans la logique du caractère, dénouements inattendus, tout cela s'évanouit à la fois. Il n'y a plus de personnages imaginaires, il n'y a que des êtres de la réalité, de vrais hommes et des femmes véritables. II n'y a point davantage de vie imaginaire, il n'y a que la vie réelle, la vie même du monde telle qu'elle apparaît à un observateur clairvoyant et bien infornié. Et il se trouve que ce spectacle de la vie du monde avec tout ce qu'il comporte de détails de mœurs devient le véritable roman, le plus attachant des romans, un roman à la fois vivant et vécu.
C'est ainsi que ces deux grandes doctrines ennemies qui s'appellent l'idéalisme et le réalisme se réconcilient d'elles-mêmes presque à leur insu en une seule et même doctrine, la doctrine de la vérité artistique. La formule de cette doctrine, Feuillet l'a donnée lui-même avec autant de précision que de concision quand il a écrit : « Il faut aimer la vérité, « la voiler, mais ne pas l'énerver. L'idéal n'est lui- € même que la vérité revêtue des formes de l'art. « Le romancier sait qu'il n'a pas le droit de « calomnier son temps, mais il a le droit de le « peindre ou il n'a aucun droit. Quant à son devoir « il croit le connaître : Ce devoir est de maintenir à « travers les tableaux de mœurs les plus délicats, « son jugement sévère et sa plume chaste » (1).
Idéaliste il l'est donc à coup sûr par l'élimination de tout ce qui blesse l'œil, l'imagination ou la conscience, par le refus systématique d'adtoettre dans un livre ce qui lui semble indigne non seulement de son art, mais de l'art. Dans la vie réelle, il fait un choix. Il ne lui enlève rien de ce qui constitue sa réalité, mais il supprime résolument tout ce qui n'y
( I ) ' Monsieur de Camors .
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ajoute rien. Réaliste il ne Test pas moins à sa manière par sa ferme volonté de ne rien dénaturer et d'apporter dans les moindres traits comme .dans les grandes lignes de ses tableaux, la constante préoccupation de l'exactitude. Ses héros et ses héroïnes ont des sens, et c'est parce qu'ils ont des sens qu'ils sont des hommes etdesfçmmes, mais ils n'ont point que des sens, et c'est encore par là qu'ils sont aussi des hommesetifes femmes. La physiologie des passions peut bien être un travail de médecin. La psychologie des passions peut seule devenir travail d'écrivain.
Feuillet sera donc aussi hardi qu'il est possible de l'être. Aucun sujet ne l'effraiera. Devant aucune scène il ne reculera, mais sous sa plume, tout prendra ce qu'il a si heureusement appelé « la forme de l'art » Or la forme de Tart n'est point l'altération de la vérité par des manœuvres dont le but et l'effet seraient de l'anémier et même de la détruire. C'est plutôt la mise en valeur de cette vérité par des procédés qui l'achèvent, la complètent et la rendent plus saisissante pour l'esprit. Plutôt que de disserter sur une œuvre telle que celle de ce maître du roman, mieux vaut d'ailleurs la reconstituer. Pour donner une idée
exacte de ce qu'a voulu être et de ce qu*a été en effet Feuillet, il suffit d'exposer le tableau qu'il a tracé. Une fois dégagés de toutes les intrigues qui les enveloppent, tous ses romans ne forment plus pour ainsi dire qu'un unique roman. On pourrait l'appeler le RoYiian du Grand Monde, et ce roman du Grand Monde n'est pas loin d'en être l'Histoire.