LES ROMANS
Pour peindre la vie, il faut avoir vécu. Les premières œuvres de Feuillet n*auront que du charme, de ce charme propre à toutes les œuvres d'imagination qui plaisent à l'imagination . Seules, celles qui les suivront, y joindront avec une intensité ^ croissante, la force, non point cette force brutale qui blesse pour frapper plus sûrement, mais cette autre force qui ne répudie pas la grâce et semble encore comme caresser quand elle porte les coups les plus rudes. La force aimable, gracieuse et élégante, telle qu'elle aime à se produire dans les assauts d'armes, entre les professionnels ou les amateurs de l'épée, telle semble bien en effet avoir toujours été la maîtresse qualité du romancier. Comme les enfants et les jeunes gens, Feuillet n'aura d'abord que la souplesse, l'agilité, l'adresse, tous ces dons qui ne séduisent pas moins dans l'esprit que dans le
corps, mais il se fera homme. Sans rien peindre de leur élasticité première, ses muscles se raidiront. Il aura alors la vigueur d'un athlète.
L'athlète robuste n'apparaîtra qu'en 18C8 avec Monsieur de Camors, Jusqu'à cette date, on ne connaîtra qu'un aimable jouteur. Ses allures seront celles de ses contemporains, et il n'offrira guère d'autres spectacles que ceux que Jules Sandeau avait appris à aimer. Bellah qui fait songer aux Choxians de Balzac et que rappellera plus tard le Quatre- Vingt- Treize de Victor Hugo, n'est qu'un essai, une sorte d'idylle tragique où des scènes d'amour alternent avec les scènes sauvages et sanglantes des premières guerres de Vendée. Mais la véritable idylle, c'est plutôt ce Roman d\m Jeune Homme Pauvre dont le succès fut inouï. Il y a une Providence pour les amoureux, et c'est elle qui veille en la personne du romancier sur la destinée de Marguerite Larocque et de Maxime Odiot d'Hauterive. Des tempêtes s'élèvent parce qu'il doit s'en élever et leur pauvre barque semble quelque temps aller à la dérive avant d'atterrir au port, mais l'orage ne gronde si fort que pour rendre plus émouvant cet agréable voyage d'amour. VHistoire de Sibylle commence comme
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une églogue et finit comme un drame. Il ne sera pas donné de sourire au foyer de Raoul et de Sibylle. Nous irons pleurer sur leur tombe. Ainsi Ta décidé l'arbitre souverain de leur sort. La Petite Comtesse ne tient guère plus de place qu'une nouvelle, mais cette nouvelle dramatique étonne autant qu'elle attriste. On oublie bientôt le drame pour ne se rappeler que la physionomie de cette audacieuse et fantasque personne qu'est Madame de la Palme.
Le temps de ces œuvres fragiles, dont tout le charme est peut-être dans leur fragilité même, est passé. Des épisodes les rappelleront encore dans les œuvres nouvelles qui les remplaceront, mais nous ne les reverrons plus. Maître de lui-même, en même temps que maître des autres. Feuillet toujours sous le même costume de romancier sera en réalité un autre homme. Abusés par le jeu de sa plume, les amis du Jeune homme Pauvre et de THistoire de Sibylle croiront reconnaître et retrouver dans Tauteur de Monsieur de Camors l'écrivain de la première heure. Ce sera une erreur. Dépouillée du voile trompeur qui la recouvre de ses plis élégants, la .statue du Comte de Camors apparaît dans toute la hardiesse de son élégant réalisme, comme celle
d^ailleurs de sa complice, la marquise de Campvallon. Les figures qui complètent le groupe ne pourront qu'à grand' peine atténuer Taudace générale de Tœuvre.
Tel est le thème de Julia de Trécœur qu'il suffit de le définir pour donner une idée de tout ce qu'il y a d'osé dans la situation de ce beau père et de cette belle fille qu'une minute sépare de l'inceste. Les Amours de Philippe commencent par une assez simple amourette entre actrice et étudiant, mais ils finissent par un drame de l'adultère dont l'héroïne, la superbe et impudique Madame de Talyas complique à plaisir les scènes impures.
Dans le Mariage dans le Monde, le romancier s'éloigne de ces hautes régions du vice orgueilleux et insolent pour revenir dans la région plus humble mais heureusement plus fréquentée des foyers mondains ordinaires. Mais l'histoire de cette triste demeure du Comte et de la comtesse de Rias dont la porte se referme comme par miracle devant la faute est, au dénouement près, d'une sombre vérité. Le Journal d'une Femme est le journal d'une "honnête femme. A rester honnête Charlotte d'Erra a d'autant plus de mérite que sa vie se passe dans un milieu
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qui n'encourage guère Thonnéteté. Elle résistera aux tentations auxquelles d'autres succombent. La défaite de sa malheureuse amie attriste encore cette rare victoire de la vertu.
V Histoire d'u7ie Parisienne avec d'autres personnages, d'autres scènes et un tout autre dénouement, ramène au spectacle d'un Mariage dans le Monde. Au début, séparés par toute la distance qui doit exister entre une pure jeune fille amenée à la perfection par la tendresse d'une mère, et un viveur de haute lignée dénué de tout ce qui ressemble à un scrupule, le mari et la femme ne tardent pas à se rapprocher au point de devenh* parfaitement dignes l'un de l'autre. Le lecteur fait quelque effort pour admettre que ce joli monstre qui s'appelle Madame de Maurescamp, soit seulement Tœuvre des hommes. Il ne réussit pas tout à fait à se le persuader.
La Veuve est un récit moral qui perd beaucoup en vraisemblance de ce qu'il gagne en moralité. C'est une énigme. La mort du Sphinx qui en est le héros ne la résoud pas. La Morle ramène à l'adultère. Cette fois Tadultère n'est plus seul. Le crime l'accompagne, froid, calme et prémédité, jusqu'au bout impassible, aussi exempt de remords que d'hésita-
tiens. Cette immoralité féminine donne le frisson. Si elle tenait moins de la vie que du roman, elle communiquerait une véritable épouvante. On est encore sous le coup de ces sentiments voisins de rhorreur quand on passe à Honneur d'Artiste. Le vice y trouve-t-il ou n'y trouve-t-il pas une excuse ? Une inconcevable fatalité semble avoir tout fait pour conduire en dépit d'eux-mêmes les complices jusqu'à la chute, mais à cette fatalité s'ajoute une abdication de la volonté. Dans cette triste histoire le gentilhomme n'est point celui qu'on pense.
A la lecture de ce livre, le dernier qu'ait écrit la plume de Feuillet, l'esprit fait un retour en arrière. De tout ces romans si semblables à eux-mêmes malgré leur apparente diversité, par la commune peinture des mêmes passions coupables, une unique impression se dégage. Chacun se demande par quelle suprême habileté le romancier a réussi à embaumer ainsi du suave parfum des fleurs, cette atmosphère d'une moderne société, à la fois si idéaliste dans son langage et si réaliste dans sa conduite.