CHAPITRE IV
LES PROCÉDÉS DE l'ÉCRIVAIN. — LE STYLE.
Comment cet artistes! audacieux par le choix de ses ^jets a-t-il pu dans la façon de les traiter, apporter tant de réserve, tant de délicatesse et d'élégance ? Sans doute, il y a deux corruptions, et la corruption mondaine n'est point cette corruption brutale qui étale crûment au grand jour ses laideurs physiques et morales. C'est au contraire une corruption aimable, souriante et distinguée dont les vices se dissimulent sous un voile trompeur de politesse et d'urbanité. Dans le monde comme ailleurs il se rencontre de grands coupables et même de véritables criminels et il s'en rencontrera aussi dans l'œuvre du romancier. Les actes sont les mêmes que dans des milieux moins relevés et les mobiles ne sont eux-mêmes ni moins bas ni moins odieux. Si nobles que puissent être ou
paraître les héros et les héroïnes de Feuillet, leurs passions ne le sont point toujours. Et parmi ces
passions, celle qui résume toutes les autres, la
passion de Tamour est elle-même ce qu'elle est
partout. Le temple de Tamour ne change pas. Ses
rites, ses prières, toutes les cérémonies propitiatoires
qui constituent son culte ne changent pas davantage.
11 semblerait cependant que par le mirage de Tart,
l'artiste nous ait transporté dans un autre temple
d'un autre culte d'un autre nom.
C'est ici qu'apparaissant les procédés propres de l'art de Feuillet dont le premier est d'entourer d'une sorte de mystère tout ce qui venant des sens ne peut s'adresser qu'aux sens. Dans la partie la plus osée du plus osé de ses romans, il a pu dire avec raison de sa plume qu'elle ne cesserait jamais d'être chaste, et en eftet elle n'a jamais cessé de l'être, même dans les pages les plus brûlantes de Monsieur de Camors. Quand on le compare à ses contemporains ou à ses successeurs, il se montre ainsi entouré d'une sorte d'auréole sinon de pureté, du moins de décence qui lui est propre. Cette décence est faite avant tout de discrétion et de silence car il a toujours pensé qu'il est des choses qui ne méritent point d'être dites
l'ceuvre 103
parce qu'elles ne pourraient Tétre sans que le style se ressentit de ce qu'il veut exprimer.
A l'image qui toujours se dresse dans l'esprit avec l'intensité d'une vision, il préférera l'idée qui l'indique, la fait soupçonner, mais ne va pas jusqu'à l'évoquer elle-même. Cette évocation est d'ailleurs aussi superflue qu'elle est banale Tout ce qui appartient à la nature ne relève point de la littérature même quand le talent de l'homme donne un prix à ce qui n'en a point. De la sorte, à la nomenclature des sensations, il substituera l'analyse des sentiments, mais là, il n'atténuera rien, ne déguisera rien. L'âme se dressera dans toute la nudité de ses instincts même les plus mauvais, mais cette nudité de l'âme n'est point celle du corps, et les pires inclinations ont toujours quelque chose de la grandeur originelle de l'âme elle-même.
De cette merveilleuse dextérité de style que d'autres ont employée à rendre le spectacle changeant de la nature. Feuillet n'a jamais fait usage que pour représenter le spectacle des passions. Il n'est peutêtre pas de plume plus souple, plus fine et en même temps plus ferme que la sienne. Elle a toujours passé pour élégante. Elle est aussi vigoureuse. Cette
élégance tant vantée n*a elle-même rien d'efféminé. Elle est simple, naturelle sans nul apprêt ni recherche. Les mots qui offensent le goût en même temps qu'ils alarment la pudeur, n'ont point le don d'être plus expressifs que d'autres, et la force des expressions ne se mesure pas à leur trivialité. Dans le roman comme au théâtre, Feuillet n'a jamais peint d'autres mœurs que les mœurs de la bonne compagnie. La bonne compagnie n'est pas forcément la plus honnête, mais la langue des hommes et des femmes qui la personnifient n'est pas plus celle des paysans de la Terre que des mineurs de Germinal. A défaut d'autre mérite, elle a du moins celui de sauver les apparences.
La langue des salons n'a point en généial beaucoup d'idées, ni des idées très fortes à exprimer, et elle exprime communément de la même manière à la fois gracieuse et vide le peu de pensées qui fait le fond ordinaîre des conversations entre mondains et mondaines. Il est cependant des nuances qu'elle excelle à rendre. Elle dit souvent bien des choses en peu de mots et ce qu'elle laisse à deviner dépasse de beaucoup ce qu'elle semble avoir l'intention de rendre. Ce langage de choix ne va pas jusqu'à donner
l'ceuvre 105
de l'esprit à ceux qui n'en ont pas, mais leur pauvreté s*en accommode parce qu'il réussit à la dissimuler avec un faux air d'aisance. Il convient à merveille aux badinages féminins, aux dialogues qui n'ont d'autre objet que de faire passer le temps, à tous ces échanges de sentiments entre hommes et femmes qui commencent par n'être que frivoles pour devenir bientôt fort sérieux.
« Confidences discrètes de jeunes gens et de jeunes filles qui vont s'aimer ou qui s'aiment déjà, dialogues d'amies qui échangent des secrets, se content leurs peines domestiques et se donnent des conseils, Dtt de rivales qui se déchirent mutuellement en feignant de se caresser, conversations intimes de maris et de femmes, d'amants et de maîtresses qui se rapprochent ou se séparent. Feuillet excelle à rendre toutes ces scènes de l'intimité mondaine. Et il n'excelle pas moins à rendre ces autres scènes qui sont les épisodes habituels des bals, des soirées, des visites, des rencontres de théâtre, des assemblées de tout genre où se donnent rendez-vous les acteurs et les actrices du monde. Il ne fait pas seulement parler avec une rare perfection tous ces personnages, il trace aussi leurs portraits avec une extraordinaire
habileté. Ses pièces et ses romans se rejoignent. En quittant l'auteur dramatique comme le romancier, le lecteur ne s'éloigne jamais qu'à regret de ce magicien si adroit à communiquer par l'enchantement du style l'aspect de l'or au moins pur métal.