‹ Un historien et une histoire du grand monde: Octave FeuilletChapitre 17 sur 30 · LE PENSEUR · texte numérisé non relu

LE PENSEUR

Octave Feuillet est un artiste des lettres, rien qu'un artiste des lettres, non un philosophe ; mais à ce spectacle de la vie, surtout de la vie mondaine, telle qu'elle s'offre à lui et telle qu'il la décrit avec toutes ses intrigues, ses passions, ses espérances suivies de déceptions et de déchéances morales, il ne peut se soustraire au tourment de la pensée. Il a vu bien des plaies. Il les a sondées d'une main légère, et, sans être médecin, il songe à la fois et aux armes qui les ont faites et aux remèdes propres à les guérir. C'est ainsi qu'il devient un penseur.

Les héros et les héroïnes de ses pièces et de ses romans commettront de grandes fautes. Certains descendront jusqu'au crime. Il est des heures où ces pauvres êtres vont fatalement là où \e.i mènent des penchants dont ils ne sont plus maîtres, et pourtant

ils sont toujours responsables. « Dire d*un scélérat « qu'il était né scélérat, d'une femme légère qu'elle « était née courtisane, c'est une vaine et triste « parole qu'on entend chaque jour et qu'on lit « partout. » (1) En raème temps qu'une triste parole, c'est aussi une parole fausse et une parole dangereuse. Il n'est point d'homme ni de femme dont on ne puisse dire comme de Monsieur de Camors : « Il était né pour être un honnête homme c ou le contraire, ou quelque chose entre les deux, t suivant la direction que ses précepteurs naturels c devaient imprimer à ses penchants et à ses faculc tés, suivant le milieu moral dont il subissait « l'influence, et enfin suivant l'usage qu'il ferait « lui-même sur lui-même de sa volonté intellic gente et libre. » (2) Les occasions, le milieu, l'éducation expliquent, ils n'excusent pas. Etudiez les femmes qui tombent, même celles qui tombent jusqu'au niveau de la courtisane. Celle-ci a eu une mère imprévoyante, celle-là un mari imprudent. Pour l'une les distractions mondaines ont eu trop d'attrait et elle n'a point su s'en défendre. L'autre a voulu

(i) Monsieur de Camors.

(2) Monsieur de Camors.

l'oeuvre 109

jouer avec la passion comme on joue avec le feu et : elle s'est cruellement brûlée. A Tinstant même des défaillances le oui que les lèvres laissent échapper est bien un oui volontaire. Toute la chaîne des actes humains avec leurs plus lointaines conséquences est ainsi suspendue au premier anneau de la liberté.

Plus de religion, plus de moralité, plus d'honneur chez Thomme, plus de pudeur chez la femme, plus de vertu nulle part. « L'honneur humain peut suffire

« à la rigueur contre les passions d'un homme

« contre celles d'une femme il n'y a que Dieu !

« Toute femme qui n'est pas à Dieu est à Vénus. » (1) Aux yeux d'Octave Feuillet c'est là plus qu'une vérité d'expérience, c'est une sorte d'axiome. Les croyances sont encore souvent à la surface, mais l'incrédulité est toujours au fond et cette incrédulité l'attriste et l'inquiète tout à la fois. Il la comprend mais il la déplore : « A aucune époque de l'histoire, « la vérité n'a été moins simple, plus enveloppée, « plus complexe, car il semble que toutes les notions « essentielles de l'humanité soient à la fois remises « à la fournaise et qu'aucune n'en doive sortir

(1) Dalila,

« entière. Ce spectacle trouble profondément les

« âmes. Dégager de ce bouillant chaos une ferme

« religion, une idée sociale positive, une foi politique

« assurée, c'est une entreprise difficile pour les plus

« sincères. » (1)

Point de foi, point de sécurité au foyer domestique, car en dehors de Tamour doux, calme, durable au point de s'étendre à une existence toute entière, amour fondé et entretenu par des sentiments étrangers à la terre, il n'y a que des désirs éphémères et incertains, des passions sans lendemain : « Pour « porter ses véritables fruits, le mariage doit avoir « ses racines non pas seulement dans les deux cœurs « qu'il unit, mais aussi dans la religion qui l'a « institué et qui le cjnsacre. Le sentiment religieux, « une foi commune, la fraternité des croyances (c élevées et des espérances éternelles, peuvent seuls V donner aux faibles amours de ce monde quelque « chose de la solidité et de la durée des amours « divines » (2) C'est une jeune fille, c'est Sibylle qui s'exprime ainsi et Sibylle est un peu une rêveuse,

(IJ Monsieur de Camors, (2) Histoire de Sibylle,

l'œuvre m

une mystique éprise d'idéal chrétien. Sans partager ni sa faveur, ni ses illusions, le romancier n'est pas loin de penser comme elle. 11 sait bien qu'il n'est pas très raisonnable de vouloir traverser un étang 'sur le dos d'un cygne. Il n'ignore pas non plus qu'on ne saurait faire descendre une étoile du ciel pour la mettre comme un ver luisant dans le creux de la main d'un enfant. Autour de lui il ne voit la foi nulle part. Il ne la voit peut-être même pas au fond de sa propre conscience. Il n'en est pas moins convaincu de sa nécessité.

Une logique supérieure domine en effet toute la conduite humaine et Tinconséquence morale ne saurait avoir qu'un temps. A la foi religieuse le Docteur Tallevant de La Morte a substitué la foi scientifique. Le culte que d'autres professent pour la divinité, lui le professe pour la science. Noble, élevé et généreux, son cœur se hausse de lui-même sans la foi jusqu'au niveau des vertus de la foi. Mais ce savant se contredit. Sa grandeur n'a point comme il le croit, sa source dans ses principes, mais seulement dans les inclinations premières d'une belle nature. Sa nièce Sabine le lui dira. Né d'un père athée, athée lui-même, Monsieur de Camors

ira avec une inflexible rigueur jusqu'au bout des dernières règles du catéchisme inédit que lui a légué son père, et Octave Feuillet voit en lui autre chose qu'un homme, il y voit toute une société, tout un siècle. Ces idées dominent toute son œiivre. Ses derniers romans en sont pénétrés comme les premiers. Elles font ainsi partie de son œuvre même car elles sont la sourcedeson idéalisme. En fermant ses livres, d'autres philosophes pourront seulement se demander si le monde tel qu'il le dépeint a perdu sa moralité parce qu'il avait perdu la foi ou s'il a perdu la foi parce qu'il avait perdu la moralité.

Page 1