UN MILIEU ET UNE ÉPOQUE
Il a fallu le génie de Balzac pour élargir le roman au point d'y faire entrer et se mouvoir à Taise tous les personnages de la comédie humaine. De cette vaste comédie, Octave Feuillet n'a exquissé avec quelques acteurs que quelques scènes, les scènes du grand monde. Certains de nos romanciers ont peint la vie rurale, d'autres la vie cléricale, lui a peint la vie mondaine. Le grand monde n'est qu'un tout petit coin de la société. Les événements qui se passent dans ce petit coin ne sont pas à beaucoup près aussi importants que d'autres, bien qu'ils fassent d'ordinaire infiniment plus de bruit, mais comme ce monde lui-même, ils ont le don de piquer la curiosité. Nous éprouvons un très vif désir de les connaître en même temps que la scène où ils se
passent et les artistes qui s*y succèdent. C'est ce désir que Feuillet a essayé de satisfaire et il a si bien réussi dans son entreprise qu'il a contenté à la fois et ceux qui sont du monde et ceux qui n'en sont pas. Ceux qui sont du monde ont été ravis de rencontrer en sa personne un peintre aussi distingué sans même se douter qu'ils auraient peut-être plutôt gagné à être moins fidèlement représentés. Ceux qui ne sont pas du monde ont eu de leur côté le plaisir de pénétrer avec un guide expérimenté dans un pays pour eux un peu mystérieux qui doit à son mystère même une bonne partie de son attrait.
La principale sinon la seule prooccupaiion du monde est toujours Tamour, et la représentation de l'amour est devenue ainsi du fait même du monde l'œuvre maîtresse, et Ton pourrait même dire, l'œuvre unique d'un écrivain qui s'est donné pour mission d'en transporter fidèlement les mœurs dans le roman et sur la scène. L'amour chez l'homme, l'amour chez la femme surtout, à la fois la grande suzeraine et la grande vassale de l'amour, l'amour non pas dans un milieu quelconque, mais dans un milieu très particulier et très restreint de gens désœuvrés, frivoles et dissipés, par là même exposés
l'oeuvre 115
à toutes les tentations, à tous les dangers de cette passion. Octave Feuillet ne décrira jamais autre chose. 11 variera les situations et changera les personnages. Il analysera tous les degrés et toutes les nuances de l'amour, mais il ne parlera jamais d*autre chose que de Tamour, de sa savante stratégie, de ses désordres et des conséquences de ses. désordres. Son œuvre y perdra peut-être en variété et en •étendue, mais elle y gagnera en puissance. Elle ne fera connaître qu'un sentiment, mais elle le fera connaître sous toutes ses formes, à tous les moments de son histoire et dans le développement de tous ses effets. Elle nous transportera dans une région spéciale, dans une sorte de terre privilégiée où tout prépare, facilite et provoque son éclosion et son épanouissement. Elle nous fera connaître en même temps, et ce sera là encore un singulier intérêt, cette terre même de prédilection, non pas à un moment quelconque, mais à une date précise de son histoire et de la nôtre.
La scène dans Tœuvre de Feuillet n*est pas en effet moins attachante que le drame même qui s'y joue. Pour l'historien et pour le philosophe elle l'est même beaucoup plus, car cette peinture du monde
n'est point la peinture d'un monde imaginaire, mais d'un monde réel, d'une fraction de la société française à une époque bien définie, à la fin du Second Empire. Qu'il l'ait voulu ou non, le peintre n'a point représenté une société autre que celle qu'il avait sous les yeux et dont il partageait l'intimité. Par un concours tout fortuit mais particulièrement favorable de circonstances, elle s'offrit d'elle-même avec complaisance à son pinceau , et elle s'offrit au moment où elle semblait digne d'un Thomas Couture. Ses romans et ses pièces reflètent ainsi tout un monde aujourd'hui disparu mais entré dans l'histoire, et l'image qu'ils en reproduisent pour être impersonnelle, n'en est pas moins d'une vérité saisissante, d'une vérité de miroir.
Tous ces hommes et toutes ces femmes qui se présentent tour à tour dans V Histoire de Sibylle, dans Momieur de Camors, dans le Journal d'une Femme, le Roman d'une Parisienne et ailleurs au théâtre ont existé. Quelques uns existent peutêtre même encore. Ce ne sont donc point des êtres abstraits, mais des êtres concrets^ des êtres de chair et d'os. Où ont-ils été vus ? Quels noms ont-ils portés dans la réalité ? Nul ne le sait et Octave Feuillet, ni
L^CEUVRÊ H 7
de son vivant, ni après sa mon dans des mémoires posthumes n'a jamais songé à satisfaire à cet égard notre curiosité, non-seulement parce qu'il la jugeait indiscrète, mais parce qu'il la croyait superflue. Qu'importe qu'il ait peint tel ou tel d'après nature? Ne suffit-il pas que la peinture soit vivante et qu'au premier regard on sente qu'elle est vivante, toute la valeur du portrait étant non dans le personnage illustre ou ignoré qu'il représente, mais dans Tiritcnsité de vie du portrait lui-même, dans la vigueur de touche et l'habileté d'exécution de l'auteur.
Mais la vie de l'œuvre d'Octave Feuillet n'est pas uniquement dans chacun de ses personnages, elle est aussi et à un même degré dans l'ensemble que forment ces personnages. Elle est encore dans le milieu même où dis se meuvent, dans les intrigues auxquelles ils se livrent, dans leurs paroles, dans leurs gestes, dans leurs attitudes. Partout à la fois, les salons s'éclairent, les châteaux s'animent, les plages se peuplent. Gentilshommes et nobles dames s'assemblent au commun appel du plaisir. La fête commence, tantôt aimable, décente, d'une gaieté réservée et de bon ton, tantôt turbulente, désordonnée et presque folle quand s'y mêlent des viveurs
^^T^pv^nm^
et des viveuses encore courtois et distingués mais d'assez médiôci*e compagnie. Au théâtre comme dans le roman toute cette société bruyante s'agite, se démène. Les hommes se rapprochent des femmes, s'installent à leurs côtés pour leur glisser à l'oreille des propos qu'on ne perçoit pas toujours mais qu'on soupçonne. A leur tour, les femmes se mêlent plus intimement aux hommes, vont à leur rencontre, reçoivent complaisamment leurs hommages qui ne sont pas toujours respectueux, parfois même les provoquent. Et à la faveur de cette intimité croissante des distractions quotidiennes, les sens s'éveillent, s'excitent dans un échange de paroles ambiguës mêlées de sourires. Les imaginations s'exaltent, le cœur se prend et la passion se dresse, bientôt menaçante et tragique. Le drame commence, et, une fois commencé, s'achemine vers des dénouements que l'on n'a pas prévus mais que Ton aurait dû prévoir parce qu'ils sont dans l'ordre du monde comme dans l'ordre de la nature humaine.
Octave Feuillet ne s'arrête pas à ce seuil des demeures mondaines qui s'appelle le salon. Il pénètre au plus profond du foyer même des gens du monde et nous y fait pénétrer avec lui. Le bruit joyeux des
L*(EUVR£ 119
convereations a cessé, la foule s'est dispersée, chacun est rentré chez soi. Maintenant, les maris et les femmes, les pères et les mères, les maîtresses et leurs amants se trouvent seuls à seuls, face à face. Les masques tombent. Les figures apparaissent telles qu'elles sont, belles ou laides, et les âmes apparaissent elles aussi, les bonnes et les mauvaises avec toutes leurs inclinations nativea. Ce même homme qui avait des yeux clairvoyants de peintre pour décrire le décor du monde, pour surprendre et fixer au passage les poses, les jeux de physionomie jusqu'aux moindres gestes, avait aussi des yeux de psychologue habiles à percevoir les sentiments, à les analyser, à fouiller les consciences et à découvrir sous l'enveloppe souvent trompeuse des paroles, les émotions vraies, non-seulement les émotions qui se connaissent mais aussi les émotions qui s'ignorent elles-mêmes. La vie intérieure s'ajoute ainsi à la vie extérieure et l'œuvre déjà si animée pour celui qui la regarde du dehors ne cesse pas de Tétre pour celui qui la regarde au dedans.
Tout entiers dans la peinture du spectacle du monde, des drames du monde, des personnages du monde, les romans et les pièces d'Octave Feuillet ne
'"^pjr
sortent jamais par suite des limites du monde luimême. Le monde a fait de Paris sa capitale, et la société que décrira l'écrivain sera avant tout la haute société parisienne. Nulle part il ne sera question de la province ni de la vie provinciale. On pourra voir souvent des Parisiens et des Parisiennes en province, jamais on n'apercevra de provinciaux ni de provinciales. La province a ses passions. Pour être plus secrètes, elles ne sont pas moins vives. Feuillet n'est pas sans les connaître. De loin en loin, il ci-ayonnera quelques silhouettes de gentilshommes chasseurs, de hobereaux bons vivants auxquels il ne déplaît pas de lever le coude. Il tracera dans V Histoire de Sibylle, sans parler d'une tête de dévote fort réussie, un amusant portrait de curé de campagne. Mais ce ne sont là que des fantaisies qu'il délaisse presque aussitôt.
Dans cette œuvre où l'homme et la femme, non pas l'homme et la femme en général, mais l'homme et la femme du monde sont tout, la nature n'est rien. Chaque roman se passe quelque part parce qu'il faut bien qu'il se passe quelque part, mais les lieux où il se passe n'ont aux yeux de l'auteur ni signification ni importance. Normand de naissance
l'cbuvre 121
Octave Feuillet placera de préférence en Normandie toutes les scènes qu'il ne placera pas à Paris même, mais il ne décrira pas plus la Normandie que la Bretagne, TAuvergne ou toute autre province. Cà et là, en quelques mots, il fera allusion aux grands bœufs qui paissent nuit et jour dans les herbages verdoyants du Cotentin, aux pommiers en fleurs qui comme autant de bouquets, parfument les champs de la Manche. Il évoquera en passant des ruines silencieuses comme celles du château de Hambye ou de la tour d'Elven ou bien encore, tantôt au crépuscule du matin, tantôt à la chute du jour, quelques sites sauvages de la Hague. Mais, de parti pris, il ne décrira rien et Ton chercherait vainement dans l'ensemble de tout ce qu'il a écrit, plus d'une vingtaine de pages de description. Non-seulement il n'a point composé de tableaux, mais il n'a pas même essayé de croquis. Il avait des yeux et sa main était plus apte qu'aucune autre à reproduire ce que ses yeux voyaient. Il avait aussi une âme profondément sensible aux moindres reflets de la nature. Mais, par une conception à lui propre il n'a jamais voulu déplacer l'intérêt de ses romans en leur donnant un double intérêt. Si étroite que soit cette scène du monde elle est cependant bien large quand
las OCTAVE FEUILLET
on songe à tout ce que le romancier a su y faire tenir de passions humaines.