‹ Un historien et une histoire du grand monde: Octave FeuilletChapitre 19 sur 30 · LE GRAND MONDE · texte numérisé non relu

LE GRAND MONDE

Depuis longtemps il n'y a plus d'aristocratie. A sa place il n'y a aujourd'hui que le grand monde, et le grand monde, quelles que soient ses prétentions, n'est guère qu'une contrefaçon de l'ancienne aristocratie. De l'héritage de celle-ci il a accepté une part mais il a répudié l'autre et si c'est la part la plus agréable qu'il a gardée, ce n'est pas en revanche la meilleure ni la plus noble. Les beaux noms n'y sont pas plus rares qu'autrefois. Ceux qui les portent ont tout un passé derrière eux. Malheureusement devant eux ils n'ont" point d'avenir. La noblesse de jadis vivait en province,, elle vivait aussi aux champs et

là eHe rendait des services. Par l'exemple seul qu'elle donnait aussi bien que par les travaux qu'elle s'imposait, elle était utile. La noblesse d a présent n'est d'aucun usage ni pour autrui ni pour elle-même. Les pères cultivaient leurs terres. Les fils se contentent de venir y chasser de loin en loin (1). La race des Ferias est une race éteinte et il en est de même de la race des Boisvilliers (2). 11 n'y a plus de vieillards pour dire aux jeunes gens ce que disait à son fils le vieux comte de Boisvilliers. Il n'y a personne pour tenir son langage, il n'y a également personne pour l'écouter : « Il est bon en ce temps-ci plus que « jamais, que des gens comme nous demeurent « dans leur pays natal, ville ou campage, et s'y « fassent respecter. A part les services pratiques « qu'ils peuvent rendre autour d'eux, il y a dans € leur présence seule, dans la supériorité de leurs « connaissances, dans la dignité de leur vie, dans « les grands souvenirs que leur nom réveille, il y a « un enseignement, il y a un exemple, il y a une € autorité. Us sont comme ces antiques clochers « quVn aperçoit çà et là dan^ le> campagnes qui

(1) Histoire de Sihjlle,

(2) Le$ Amours de Philippe.

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« font rêver le passant dans le chemin, le paysan

« sur sa charrue, etx}ui rappellent les foules malgré

« elles à de hauts sentiments et à de respectueuses

« pensées... Non, mon fils, nous ne sommes pas

« inutiles (1) ».

Malaisé à définir, le grand monde n'a point de limites pr^^cises et nul ne saurait dire avec quelque exactitude ni où il finit ni où il commence. (Test bien toujouAi une minorité, car ceux qui le composent ne sont dans la masse du pays qu'une fraction infinitésimale, mais ce n'est point du tout une élite. Une très ancienne marquise pourra encore se vanter d'avoir dans les veines un sang « raffiné et distillé « de génération en génération pendant cinq ou six « cents ans (2) ». Il n'en faut pas moins reconnaître qu'un sang aussi pur se fait de moins en moins abondant. Pour peu qu'elle s'opère mal, au lieu de conduire une race au progrès, la sélection l'achemine tout doucement vers, la dégénérescence. Malgré sa prétention hautement affichée de ne point ouvrir sa porte, le grand monde l'a en réalité fort mal

{{) Les Amours de Philippe.

(2) Honneur d'Artiste.

gardée. A toute heure des profanes l'ont franchie et se sont installés sans scrupule dans la place. Ils n'ont point d'ailleurs été aussi mal accueillis qu'on aurait pu le croire. Des gens d'origine très diverse comme aussi d'éducation très différente se sont trouvés mêlés les uns aux autres. Rien ne supprime les distances aussi rapidement que le plaisir. C'est ainsi que s'est constituée aussi bien avec les parvenus de la fortune qu'avec les derniers survivants d'une aristocratie défunte une société cosmopolite qui entre autres illusions nourrit celle de se croire nécessaire.

Dans cette société, il se trouve sans doute des hommes d'une réelle distinction naturelle « dont les € traits charmants et sérieux, la grâce virile, l'élé- « gance correcte et tranquille évoquent spontanément € cette formule banale : il a l'air d'un prince (1) » et que l'on se représente mal « assis dans un bureau, « mesurant de la soie dans un magasin ou exerçant « un métier quelconque si ce n'est celui de diplo- « mate ou de soldat qui sont deux métiers de « prince (2) ». Mais pour un marquis Odon de Pier-

(1) Honneur d* Artiste.

(2) Honneur d'Artiste.

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repont qui ressemble à ce portrait, on trouvera deux bamns Tonnelier ou deux barons Chevrial dont la physionomie fort commune ne rappelle en rien ce type idéal du gentilhomme. Toutes les femmes d'une extraction peu ordinaire n*ont point cette démarche de souveraines qui se remarque « jusque dans la « cambrure du buste, le port de la tète, le jeu des « yeux et des sourcils » et d'autres femmes qui ont cette démarche de souveraines ne sont que des comédiennes.

Dans tous ces caractères spécifiques qu'Octave Feuillet prête à ses héros et à ses héroïnes il y a beaucoup de convention. Le genre de vie très spécial qu'ils ont adopté a pu développer en eux certaines qualités dont ils avaient déjà le germe ou même leur donner certaines autres qualités qui leur faisaient originellement défaut. Pas plus au physique qu'au moral, il n'a eu la vertu de leur conférer une nature à part qui serait une nature supérieure. Etres de luxe, ils possèdent seulement tout ce qui distingue les êtres de ce genre, comme la souplesse des muscles affinés par l'escrime, la grâce des mouvements rendus plus harmonieux et plus aisés par la danse. De même la fréquentation habituelle des salons a pu encore communiquer aux hommes et surtout aux

femmes sinon de Tesprit, du moins ce que Ton prend si volontiers pour de Tesprit. Au dehore ces gens du monde sont donc fort séduisants. Ils ont à la fois bel air et grand air, et c'est par là qu'ils inspirent encore à la foule qui volontiers les admire et les envie, un certain respect superstitieux.

De profession ils n'en ont point et ne cherchent point à en avoir. Le métier d'homme du monde leur suffit. Le travail physique n'a jamais été travail de gentilhomme ou d'assimilé gentilhomme. Outre qu'il est fatiguant, il noircit et durcit les mains, courbe le corps sous l'effort de chaque jour et en le courbant lui enlève sa belle plasticité de statue. Quant au travail de la pensée, il alourdit le cerveau, le déprime et le comprime, le rendant par là impropre aux jeux d'esprit, à la voltige de la conversation, à tous les sports de salon. Ils ne feront donc rien, rien de sérieux ni d'utile s'entend, car il faut bien par ailleurs qu'ils fassent quelque chose. Ils ont en effet une besogne. Elle a beau être stérile, elle n'en est pas moins et des plus difficiles et fort absorbante, si absorbante qu'elle ne leur laisse pas le plus potit loisir pour autre chose. Elle s'appelle le divertissement. Se divertir est à leurs yeux et le but de leur vie, et le but même de

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la vie. Divertir les autres est un beau talent. Qui le possède n'est pas loin de passer pour un grand homme.

De tous les divertissements, le plus agréable et partout le plus goûté est encore Tamour. Quand on passe en revue les occupations des personnages mondains d'Octave Feuillet, il se trouve que l'amour résume toutes les autres. La plupart ne paraissent point avoir sur terre d'autre mission que d'aimer. Hommes et femmes passent leur temps à aimer.

Les femmes aiment les maris des autres. Les hommes de leur côté aiment les femmes de leurs amis. Les uns et les autres remplissent ainsi leur destinée.

De plus en plus cosmopolite la société mondaine se donne volontiers pour la France elle-même et elle peut parfois passer pour telle aux yeux de l'étranger non averti. Mais si ce n'est même pas la haute société tout entière, c'est encore moins la France. Ce n'est qu'un clan artificiel mélangé et tapageur dont « les « fêtes, les aventures, les scandales, les toilettes « font chaque matin la joie des reporters et la jubi- « lation railleuse du public » (1). Ses membres ne sont peut-être pas aussi nombreux qu'on le pense.

(l) La Morte.

Comme Théroïne de « La Morte » la triste et pure Madame de Vaudricourt, Octave Feuillet est luimême « atterré de voir chez la partie la plus appa- « rente des classes supérieures une si belle insou- « ciance et une préoccupation si exclusive de se « divertir ». Il lui semble « être sur un bâtiment en t perdition où les officiers au lieu de faire leur « devoir, s'enivrent avec Téquipage » (1).

{\) La Morte,

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