LA RELIGION DU MONDE
De croyances, le grand monde n'en a point, ou, s'il en a encore, ce qui est bien un pur hasard, il n'en a guère. Le fait qu'Octave Feuillet paraît croi;'e contemporain, ne date ni d'hier ni d'aujourd'hui puisque les gentilshommes et les nobles dames du xviii^ siècle n'étaient pas plus riches en convictions religieuses que leurs successeurs du XIX^ La Révolution qui n'a point changé leur façon de vivre, n'a point changé non plus leur manière de penser. Tout en ayant l'air de croire et même de proclamer bien haut la nécessité de la croyance, le monde ne croit point parce que le vent souffle ailleurs et que le monde va là où souffle le vent qui lui agrée.
De matérialistes et d'athées de système il y a fort peu dans les régions mondaines, matérialisme et athéisme sous leur forme philosophique n'étant point doctrines de boudoirs et de salons. Feuillet nous en montre pourtant quelques-uns , non point modestes et timides, mais hautains et hardis, faisant mieux qu'étaler leurs principes, les appliquant avec une parfaite désinvolture et un cynisme absolu. A les bien prendre, alors même qu'ils affectent de se donner des airs de philosophes, ils ne sont rien moins que ce qu'ils veulent être ou paraître. Ce ne sont point des métaphysiciens mais seulement des épicuriens. « Courte mais bonne, » teilo paraît être pour eux la formule de l'existence et tout l'effort de leur pensée ne va qu'à essayer de la justifier.
En dépit de l'air do grandeur et du ton magnifique de ses professions de foi, M. de Camors n'est lui-même qu'urt viveur. Il possède un don de pensée que les autres n'ont point, mais comme les autres il va bien plutôt là où SOS intérêts le mènent que là où ses idées semblent le conduire. Ce n'est point tant un être vrai qu'un être de convention. A tracer son portrait le romancier a mis un intérêt particulier. Le portrait n'en est pas moins irréel parce que le per-
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sonnage est en grande partie imaginaire Si Toriginal est quelque part, il n*est point ailleurs que dans l'avenir. En lui se trouve représenté, non le monde présent, mais le monde futur au jour lointain, où les actes seront nécessairement d'accord avec les idées.
Né d'un père athée, athée lui-même, Monsieur de Camors a fait du testament paternel le programme audacieux de son existence. Pensant en athée, il n*est que conséquent avec lui-même en agissant en athée. 11 y a des barrières morales pour les faibles et les sots qui comptent avec leurs propres inclinations et se font un scrupule de les satisfaire. 11 n'y en a point pour les intelligents et les forts. D'un bond ils franchissent sans crainte, hésitations ni remorîds tous les obstacles artificiels qui arrêtent les autres^. Ils vont droit où la passion les dirige, brisant tout, renversant tout, hommes et femmes, calmes, impassibles et souriants comme des dieux de la mythologie. Ils ne vont pas jusqu'à salir leurs mains dans quelque méchante action de peu de rapport ainsi que de vulgaires malhonnêtes gens, car ils sont gentilshommes, et croient encore, quelques instants du moins, à cette propreté extérieure de la conduite qui
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s'appelle Thonneur. Mais l'honneur tel qu'ils l'entendent ne va pas jusqu'à les empêcher d'accomplir de sang froid de fort vilaines choses qui portent certains noms très précis dans le code commun même de ceux qui ne sont pas du monde. En dépit de ses fautes qui en font « un grand coupable, » Monsieur de Camors, est peut-être encore t un homme » (1) mais il y a des scélérats qui sont aussi des hommes. Pour être des hommes, il leir suffit de monter bravement à l'échafaud.
Auprès de ce gentilhomme raisonneur et si bon logicien le bai*on Chevrial du Roman parisien n'est qu'un fort petit garçon. Ses quartiers de noblesse ne sont du reste ni bien anciens, ni d'une authenticité indiscutable. C'est à la fois uti vieux beau et un vieux «coquin qui vole sans plus de délicatesse l'argent des hommes et l'honneur des femmes. A certaines heures, quand il a trop bu, il monte sur la table du festin et déclame un dithyrambe qu'il n'a vraisemblablement pas inventé. Au fond c'est un vulgaire jouisseur. Dans l'or s'est comme raréfiée et condensée à son usage l'essence supérieure de la
(1) Monsieur de Camors,
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matière et c'est ^en cette divine émanation qu'il adore la matière. Son toast au Dieu Million qui commence en hymne, s'achèvera en hoquet convulsif. Avant d'être close pour l'éternel silence, sa bouche se fermera sur un dernier blasphème.
« On se figure dans les classes subalternes que t l'aristocratie française est un Conservatoire de « superstitions surannées. L'erreur du moins en ce t qui me concerne est complète. Je fais sans doute « aux convenances les sacrifices nécessaires, mais, « du restC; je déclare que le positiviste le plus radical, « le franc-maçon le plus endurci, le plus farouche « affilié de la Marianne, ne sont que des vieilles « femmes pétries de préjugés auprès du gentilhomme « qui écrit ces lignes » (1). 11 faut bien croire le vicomte de Vaudricourt quand il parle ainsi d'un ton dégagé des liommes de son monde en même temps que de lui-même. Il ne fait guère que dire tout haut, un peu trop haut sans doute au gré de ses amis, ce que beaucoup autour de lui se contentent de penser tout bas.
Il se joue en effet dans le monde comme une (t) La Morte.
coméclie dont le monde est peut-être un peu dupe lui-^même mais qui ne trompe pourtant que .ceux qui veulent bien ne pas aller au-delà des apparences. De loin, mondains et mondaines ont encore Tair de garder quelques croyances. De près, pour qui a pénétré non pas dans l'intimité de leur cœur mais dans rintérieur de leur vie, ils n'en ont aucune. '« La religion n'est pour eux qu'une sorte de tradi- « tion de bon goût et un usage de bienséance. « En quittant l'église le dimanche, on la laisse sur « les marches jusqu'au dimanche suivant, et dans m l'intervalle, personne n'y pense » (1). Pour l'édification de leurs gens, ils font une visite à l'église au sortir du bal. Les hommes prennent une mine de circonstance sans penser à rien. Les femmes s'agenouillent, se recueillent ou font semblant de se recueillir. Leurs lèvres murmurent des paroles indistinctes qui sont de vagues prières. Pas plus que les hommes elles n'ont la foi. la foi simple et forte qui monte d'un clan jusqu'à Dieu. Jeunes, ce sont de minces dévotes. Vieilles, la dévotion les gagne parfois sans qu'elles cessent pour cela d'être « de fort
(\) La Morte,
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petites chrétiennes » (1). Les uns et les autres peuvent bien avoir le « cœur dévot » mais « leur cerveau est athée. » « Ils continuent à bâtir des églises, mais ils ne croient pas plus à Jésus qu*à Jupiter » (2).
A cet égard Octave Feuillet était mieux informé que personne. Ses premières iBuvres ne sont pas moins explicites que les dernières et il écrira dès 1862 dans Y Histoire de Sibylle. « En voyant cette société^ « sceptique conserver des usages, des errements, « des formes de devoirs dont elle paraît avoir perdu « le sens originel, on ne peut avoir que de prot fonds étonnements. Ces gens-là n*ont pas Tair de « croire ce qu'ils font ; ils semblent rouler en cette « vie par suite d'une impulsion dont le secret leur « est devenu étranger. Tout cela fait penser à ces « figures d'étoiles qui brillent et marchent encore « dans le ciel quand les astres d'où elles émat' nent sont éteints depuis des siècles (3).
Au milieu de tous ces incrédules, de pauvres âmes croyantes errent encore cà et là. Nul ne les com-
( I ) Histoire de Sibylle.
(2) Monsieur de Camors.
(3) Histoire de Sibylle,
prend. Meurtries par la vie, elles ne se reposent que dans la mort. Sibylle expire quand elle entend Raoul prier pour la première fois à son chevet (1). Moins heureuse, Madame de Yaudricourt ne connaîtra que dans le ciel, la joie suprême de voir monter vers elle la prière de son mari (2). De place pour le recueillement, la méditation et la prière, le monde n'en a point et n'en peut avoir. Les plaisirs suivent les plaisirs, les fêtes succèdent aux fêtes ; dans cette perpétuelle dissipation la foi s'enfuit et avec elle s'enfuient aussi ces subtils et délicats parfums de retenue et de décence qui sont le charme de la femme. Attirante et hardie, la volupté règne partout en souveraine à la place du Christ. Mondains et mondaines ne sont plus que des païens et des païennes. Octave Feuillet ajouterait même des païens et des païennes de la décadence.
(t) Histoire de Sibylle, (2) La Morte.