‹ Un historien et une histoire du grand monde: Octave FeuilletChapitre 21 sur 30 · LA MORALE DU MONDE · texte numérisé non relu

LA MORALE DU MONDE

Le monde professe et pratique une morale à lui et sur quelques chapitres d'un ordre spécial, cette morale admet des accommodements assez étranges et des complaisances peu ordinaires. Le roman n'a fait que remprunter au monde lui-même. Elle ne porte pas de nom particulier, ses adeptes n'ayant pas pris soin de la rédiger, mais elle pourrait fort bien s'appeler la morale de la fantaisie. Très indépendante de sa nature, elle supprime en fait, sans l'abroger en droit, toute règle qui la gêne, s'érige elle-même en règle et dès lors, avec l'aide de quelques sophismes, organise elle-même la vie.

11 est un peu partout des traditions de corps dont on ne connaît pas toujours l'origine mais auxquelles chacun continue de se soumettre sans savoir d'où

elles viennent. II n'est donc pas étonnant que le monde ait aussi les siennes. Parmi ces traditions respectabhs par leur antiquité, il en est une qui paraît résumer toutes les autres. Ses nobles sujets la nomment Thonneur. Sans autrement le définir, rhonneur se ramène au fond à la double estime de soi-même et des autres. A perdu Thonneur qui n'a plus droit au respect d'autrui et ne peut plus être pour soi-même qu'un objet de mépris. La pudeur est l'honneur de la femme : mais l'honneur est avant tout une vertu masculine. Octave Feuillet ajouterait même une vertu de gentilhomme, c'est-à-dire une vertu privilégiée propre à une caste elle-même privilégiée. Cette soumission de toute une caste au vieux code de son passé devient ainsi comme un culte, le culte de l'honneur.

Pourtant l'honneur n'est pas un dieu. Ses autels sont imaginaires. Glorieux mais impuissants débris d'une religion et d'une, morale défuntes,' il ne trouve plus nulle part de base ni d'appui. Semblable à ces vases dont parle Renan, il conserve encore quelque temps la trao dos parfums anciens qu'il a contenus, mais aujourd'hui il est vide. Les dernières senteurs se sont dissipée^. Il ne

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reste plus rien, plus rien qu'un vase que désormais aucun parfum nouveau ne viendra remplir. La pauvre Marie de Thècle exprime avec autant d'exactitude que de poésie, cette grande et simple vérité que l'honneur ne se suffit pas à lui-même quand elle dit doucement à Son mari le comte de Camors, ce fervent de riionnour qui sera bientôt lui-même un traître à l'honneur : « Je me figure que l'honneur séparé de « la morale n'est pas grand chose et que la morale « séparée de la religion n'est rien. Tout cela forme <r une chaîne : l'honneur pend au dernier anneau « comme une fleur; mais si la chaîne est rompue, « la fleur tombe avec le reste » (1).

Aux beaux jours de la vie l'honneur semble une ancre certaine dans les eaux calmes du port. Mais quand relate l'orage et que souffle au large la tempête des passions, sans agrès ni gouvernail, la barque humaine entraînée à la dérive s'en va se briser sur les écueils. Ainsi finit le comte Louis de Camors, ainsi finit le savant Gauderax (2); ainsi finit le vicomte de Vaudricourt (3), ainsi finissent avec eux

(\) Monsieur de Camors.

(2) Histoire de Sibylle.

(3) La Morte.

hors de Thonneur tous œux et toutes celles qui, sur la foi du monde, avaient cru pouvoir faire avec le seul honneur la traversée d'ici-bas.

D'humeur facile et accommodante, le monde rit ou sourit plus souvent et plus volontiers qu'il ne s'irrite ou ne s'indigne. Le mal le scandalise moins que le ridicule. C'est ainsi qu'il a des trésors d'indulgence pour certaines fautes. S'il les blâme, c'est tout juste assez pour ne point rompre tout à fait avec les prescriptions de la morale non plus qu'avec les préceptes lointains de l'Evangile dont il a gardé le vague souvenir. De là toute sa mansuétude pour l'adultère. Le crime de l'homme, si crime il y a aux yeux Ju monde, est-il plus grand que celui de la femme ? Le monde, sans hésiter, tranche la question en faveur de l'homme. Octave Feuillet qui se la pose à son tour dans la saynette du Pour et du Contre, la discute sans trop la résoudre. La femme défend contre l'homme la cause de son sexe. L'homme défend contre la femme le privilège du sien. En réalité, l'un et l'autre démontrent chacun à sa manière cette double vérité que la femme coupable détruit par sa faute sa propre famille et que l'homme coupable en détruit une autre. A vrai dire, entre la

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femme qui iatroJuit elle-même le trouble et le déshonneur à son foyer, et Thommc qui de gaieté de cœur va détruire le foyer d'autrui, il n'y a souvent d'autre différence que celle de l'assiégeant et de l'assiégé. Tout au plus l'histoire du siège, dans l'intérêt de la vérité, aurait-elle à rechercher qui a pris les armes et ouvert les hostilités.

La vie a-t-elle un but, et, si elle en a un, quel est-il ? Le monde n'en a cure, n'ayant d'autre préoccupation que celle de bien vivre, c'est-à-dire de vivre agréablement. De l'accessoire il fait le principal; et le plaisir qui devrait seulement remplir les entr'actes de la vie, ne tarde pas à envahir la vie elle-même au point de la remplir toute entière. Les plaisirs cessent d'être l'objet d'un choix. II n'y a plus entre eux ni rang ni hiérarchie. En même temps que la conscience s'oblitère, le goût s'émousse et l'esprit s'éteint. A son insu, l'être tout entier se dégrade dans les jouissances inférieures. Les natures d'élite subissent elles-mêmes la loi commune. Au lieu de hausser leur milieu à leur propre niveau, elles descendent au niveau de leur milieu. Trop difficile d'accès, la science est la première mise au rebut. L'art la suit bientôt dans son exil. Adaptée aux désirs du monde.

la littérature abaisse les âmes plutôt qu'elle ne les élève. En idéalisant le vice, le théâtre s'allie à elle pour les corrompre.

Au dehors tout brille, tout charme et séduit. Au dedans tout se décompose. Les fleurs qui jonchent le sol se flétrissent. A la place d'un champ de roses, l'œil ne perçoit plus nulle part qu'une grande lande inculte et stérile. Dans les salons fermés les violons se sont tus, les lustres se sont éteints. Les hommes grelottent sous leurs pelisses, les femmes sous leurs fourrures. Tous baillent, et parce qu'ils sont fatigués, et parce qu'ils s'ennuient. Quelques-uns rient encore d'un rire contracté qui ressemble à une grimace. Beaucoup pleurent. Au soir ou au matin des joies factices, tous regrettent plus ou moins au fond du cœur, sans pouvoir désormais les comprendre ni les sentir, les joies pures de la vie vraie que ne saurait être, tout au moins dans ses outrances, la vie mondaine. Un instant la conscience se réveille parfois. Bientôt elle se rendort, et il vient une heure où elle no peut plus se réveiller. Elle s'est habituée à sa léthargie et elle ne s'aperçoit pas que cette léthargie enivrante n'est pas loin de ressembler à la mort.

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