‹ Un historien et une histoire du grand monde: Octave FeuilletChapitre 22 sur 30 · LA HAUTE VIE PARISIENNE · texte numérisé non relu

LA HAUTE VIE PARISIENNE

Paris qui est la capitale de la France est aussi la capitale du grand monde. C'est là en effet qu'on certains quartiers privilégiés où il a élu domicile, il tient ses assises, les assises de la haute vie parisienne. Pour le savant, le lettré ou l'artiste, Paris est la ville unique où au contact mutuel de la pensée, au contact surtout d'une opinion publique toujours en éveil, l'art, les sciences et la littérature, éclosent, grandissent et fructifient d'eux-mêmes avec une merveilleuse fécondité. Pour les gens du monde, hommes et femmes, Paris est tout autre chose, il est la cité du plaisir, il en est même mieux que la cité, il en est le temple, le sanctuaire où de toutes parts accourent

ses fidèles. Son parfum est celui de la volupté. C'est ce parfum qu'aiment par dessus tout ses habitués, celui qu'ils regrettent le plus quand ils s'éloignent et qu'ils respirent avec le plus de joie quand ils reviennent : « Leur pensée se reporte sur leur cher boule- « vard qui resplendit le soir comme une voie lactée. « Ils voient les péristyles flamboyants des théâtres^ « la foule animée qui se presse devant les grands * magasins, la vie partout fourmillante. Ils respirent « l'atmosphère particulière des salons, des cercles, « des intérieurs de coulisses, des loges d'actrices, « les effluves des escaliers et des vestibules des 4c théâtres à la sortie des spectacles, les fortes sen- « teurs des fourrures précieuses, des pelisses brodées « d'or et des épaules nues (1) ».

Il n'y a plus de province pour le plaisir comme pour le reste. La France, semble-t-il, n'a plus qu'un cerveau et elle n'a plus aussi qu'un cœur. C'est donc là qu'afflue tout le sang du pays, que siège son âme et qu'aboutit toute sa vie (2). Aux beaux jours, mondains et mondaines viennent encore, ainsi le veut la mode

(1) La Morte

(2) Monsieur de Camors,

l'œuvre 147

autant que la température, passer quelques mois ou simplement quelques semaines, le plus près possible de leur séjour favori. On les voit ainsi à la mer à Trouville, à Dieppe, à Deauville ; mais Trouville, Dieppe, Deauville ne sont guère que des succursales de Paris « d'où les gens quand la nostalgie de Tas- « phalte les^ saisit trop fort, peuvent se retremper « facilement comme Anthée au contact du bitume « sacré (1) » . Les oiseaux du grand monde s'y abattent avec fracas, ils s'y amusent plus ou moins longtemps, puis ils reprennent leur vol pour regagner leurs nids parisiens. A l'automne, les portes des châteaux s'ouvrent un peu partout jusqu'au fond de la Normandie. Les salons et les salles à manger flamboient. Des équipages parcourent les avenues. Le cor se fait entendre dans les bois. Cavaliers et amazones se lancent à la poursuite d'un malheureux cerf. Aux premiers froids, toute cette troupe s'en va comme elle était venue.

On voit alors des êtres étranges comme cette « Petite Comtesse » dont l'existence n'est pas l'idéal de l'existence de toute Parisienne, mais que rappelle

(1) Histoire de Sibylle,

148 OCTAVE FELXLLET

l'existence de bien des Parisiennes du grand monde :

« Après avoir passé l'hiver à Paris où elle crève rè-

« gulièrement deux chevaux et un cocher par mois

« pour se donner le plaisir de faire un tour de valse

« chaque soir dans une demi douzaine de bals diffé-

« rents, Madame de la Palme sent le besoin de goûter

« la paix des champs. Peu lui importe où elle va

« pourvu qu'elle aille. Familière avec les hommes^

« impertinente avec les femmes, la Petite Comtesse

& offre une large prise aux hommages les plus in-

« discrets des uns, à la haine jalouse des autres.

« Indifférente aux outrages de l'opinon, elle semble

« respirer volontiers l'encens le plus grossier do la

« galanterie ; mais ce qu'il lui faut avant tout, c'est

« le bruit, le mouvement, le tourbillon, le plaisir

« mondain poussé jusqu'à sa fatigue la plus extrême

« et )a plus étourdissante; ce qu'il lui faut chaque

« matin, chaque soir et chaque nuit, c'est une chasse

« à toute volée qu'elle dirige avec frénésie, un lans-

« quenet d'enfer où elle fasse sauter la banque, un

« cotillon échevelé qu'elle mène jusqu'à l'aurore. Un

« seul temps d'arrêt, une minute de repos, de re-

« cueillement, de réflexion la tuerait. Jamais exis-

« tence ne fut à la fois plus remplie et plus vid^,

« jamais activité plus inces^nte et plus stérile..

L'oEïjvnE 149

« C'est ainsi qu'elle traverse la vie à la hâte sans « débrider, gracieuse, insouciante, affairée et igno- <i. rante comme son cheval. Quand elle touchera le « poteau fatal, cette femme tombera du néant de « son agitation dans le néant du repos éternel sans K que jamais Tombre d\ine idée sérieuse, la notion e la plus faible du devoir, le nuage, le plus légei* d'une « pensée aient eflleuré même en rêve le cerveau étroit « que recouvre son front pur, souriant et stupide (1) » . Il y avait plus d'une Madame de la Palme à Theure où le romancier traçait ce portraic. 11 y en a encore plus d'une aujourd'hui.

La vie Parisienne n'est pas la vie de tous les Parisiens, ni même du plus grand nombre des honnêtes gens fortunés qui sont nés à Paris ou y ont fixe kur résidence. C'est la vie de ces Parisiens d'une feis^èce à part qui, à force de se montrer partout et dé^'iaire parler de leur personne, finissent par persuader aux autres et par S(^ persuader à eux-mêmes qu'ils sont légion. Tout le mal qu'autour d'eux chacun se donne pour travailler, eux se l'imposent pour se distraire, si bien que la distraction devient pour eux comme

(t) La Petite Conitcêse.

liiO OCTAVE fbuilLeï

une œuvre d*Hercule à peine achevée qu'il faut passer à une autre. A ce degré, le divertissement n*est plus qu'une maladie incurable, la maladie de pauvres êtres convulsés et comme en proie à une crise permanente d'épilepsie ou d'hystérie : c Toute cette « société est comme agitée d'une danse de Saint-Guy « qui l'entraîne du berceau à la tombe dans un tour- « billon épileptique. Cela rappelle cette ronde màù- « dite du moyen âge, ces gens condamnés à dansser c jusqu'à la mort dans le cimetière de l'église qu'ils « avaient profanée (1) ».

De loin, Parisiens et Parisiennes ont l'air de mortels d'une essence supérieure. De près, leur supériorité s'évanouit. Dépouillés de tout ce qui n'est pas à eux mais à Paris, ils ne sont plus, en effet que des êtres fort ordinaires. Ce qu'on appelle leur esprit n'est qu'un esprit d'emprunt, et cet esprit d'emprunt n'est qu'un esprit de surface. La conversation pétille parfois comme un feu d'artifice, mais toutes ces étincelles s'éteignent comme elles s'allument. Ils parlent de tout et ils semblent parler de chaque chose avec compétence. En réalité, ce sont de pro-

(1) La Morte.

L^CÊUVRÉ i5i

fonds ignorants. Dans les salons et à Tusagc des salons ils se composent une fausse science illusoire : « Dans dix salons différents, on entend dix fois par « jour le même jargon» le même œmmérage fiévreux « et vide, la même insupportable gouaillerie boule- « vardière, les mêmes jugements en Tair, les mêmes « mots, les mêmes plaisanteries empruntées à la « pièce nouvelle et parfois à la langue inepte des « cafés concerts. Jamais rien de neuf, de spontané, « de personnel dans ce fatigant verbiage (1) ».

D'ailleurs, où des personnages au^si occupés du matin au soir par les riens les plus divers trouveraientils une minute pour réfléchir ou pour apprendre quelque chose d'étranger à ces riens? Combien de Parisiennes du grand monde vieillissent sans avoir fait autre chose que cette Madame de Vergues qui s'éveillait vers huit heures, prenait son chocolat en compagnie de ses trois chiens, puis s'assoupissait jusqu'à dix heures, procédait à sa toilette au delà de midi, déjeunait, visitait les magasins, se remettait à la toilette, allait au Bois, dînait, s'habillait une troisième fois pour aller au bal, rentrait sur le matin

(2) La Morte.

pour recommencer le lendemain la même existence, résistait par je ne sais quelle grâce d'état à un régime « qui eut tiié un cannibal en huit jours (1) ».

Quant aux Parisiens du même monde, ils mènent à leur manière une existence du même genre, à cette diÉférence près que les séances au cercle ou dans les coulisses, les pesages des hippodromes remplacent pour eux les visites et les salons. « Jolie institution « que leur cercle! dit une mère à sa fille en façon « d'avertissement. A la campagne, c'est la chasse ; « à la ville, c'est le cercle... Qu'est-ce qu'ils veulent « que nous fassions, nous autres, pendant ce temps- « là?... Uu soir, ma fille, pendant que ton père était « au cercle, car çà date de loin cette invention là... « je me rappelle avoir reçu quatre déclarations con- « sécutives au coin de mon feu... quatre amis de ton « père, bien entendu... c'était le 20 décembre 1829, « j'ai retenu la date... parce qu'enfin, quatre décla- « rations le même soir, cest un fait (2) ». Les uns et les autres n'ont donc i*ien à se reprocher. Ils sont faits pour se comprendre.

fl) Histoire de Sibylle, (2) Tentation.

l'oeuvre 1S3

« Il n'est pas possible d*imaginer rien de plus « méprisable que tous ces êtres qui s'agitent jour et « nuit dans les rayons du soleil de Paris (1) ». Pour les rendre heureux il ne faut pas grand chose. Tout un hiver ils répéteront jusqu'à ce qu'elle soit remplacée par une autre dans le même goût la chanson du

Pivert.

Il était un pivert

Un p'tit pivert.

Un jeune pivert.

en imitant au refrain le chantdu pivert. Ils ont aussi leur argot, un argot changeant où les mots en vogué font fureur durant vingt-quatre heures. Hier on disait c pschutt ou vlan » aujourd'hui on dit « ah », demain ' on ne dira ni « pschutt » ni « vlan », ni « ah », on dira « tchink » (2).

Ce ne sont là que des fantaisies plus ridicules que dangereuses de grands enfants qui se croient de bonne foi fort spirituels. Mais ces grands enfants sont aussi des enfants vicieux par défaut d'éducation première et influence d'un milieu lui-même vicieux plus encore que par corruption ou perversité de nature.

(1) Monsieur de Camors.

{2j Le Voyageur,

154 OCTAVE tEUILtET

Cette atmosphèm surchauffée des salons parisiens produit en effet des êtres d'exception assez étranges qui ne conservent presque rien de naturel. Dans la haute société, la Parisienne peut être une femme exquise non seulement pour des amateurs épris d'œuvres d'art curieuses et rares, mais pour de très honnêtes gens qui croient avec raison que Tattrait profond du dévouement et de la vertu, n'exclut pas le charme discret et subtile de la distinction native ou acquise. Mais elle peut être aussi à l'occasion un personnage parfaitement corrompu. Quand elle ne va pas jusqu'à Ja froide et délibérée exécution du crime, elle n'est pas sans en admettre la pensée. Toujours en travail, avivée et surexcitée par les dangereuses tentations qui l'entourent, son imagination rêve par delà le réel quelque chose de -meilleur qui n'est souvent que quelque chose de pire.

Personne peut-être, n'est allé plus loin que Feuillet dans la définition de cette femme qui n'est pas seulement «ne femme du roman ou du théâtre : « La « vraie et pure Parisienne dans son développement € complet est un être extraordinaire. Dans cette « étrange serre chaude de Paris, l'enfant est déjà t une jeune fille, la jeune fille est une femme, et la

l'oeuvre 155

« femme est un monstre, un monstre charmant et « redoutable. C'est un corps chaste souvent, mais un « esprit profondément blasé et raffiné... Elle a tout « vu, tout deviné, tout imaginé, tout convoité : elle « est en même temps lasse de tout et curieuse de « tout. Elle se conduit quelquefois bien et quelquec fois mal, sans gi*and goût pour le bien ni pour le « mal parce qu'elle rêve quelque chose de mieux que « le bien et de pire que le mal. Cette innocente n'est « souvent séparée de la débauche que par un caprice, « et du crime que par une occasion (1) ».

(\) Les Amours de Philippe.

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