‹ Un historien et une histoire du grand monde: Octave FeuilletChapitre 23 sur 30 · CHAPITRE XI · texte numérisé non relu

CHAPITRE XI

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Dans le monde, hommes et femmes également désœuvrés ne se quittent pour ainsi dire jamais. Toujours assemblés, Tété pour la mer, la chasse, la promenade, les courses, l'hiver pour les visites, les dîners, les bals, les théâtres, ils se rencontrent les uns les autres à heure fixe aux mêmes rendez -vous du plaisir. Ils forment ainsi des tribus éléi^antes dont tous les membres arrivent bientôt à se connaître, et, une fois qu'ils se connaissent, ne [)euv('nt plus se séparer. Très variés en apparem*e. 1«'S plaisirs sont en réalité très uniformes. A vrai dire, ils se résument même en un seul, toujours le même, mais toujours également attirant, l'amour.

Supprimez la perpétuelle tentation de l'amour avoué ou inavoué, toutes les distractions mondaines

les plus goûtées perdent subitement leur charme. Ce que les hommes vont chercher dans les salons, dans les théâtres, en tous lieux, c'est la femme, et si les femmes restent elles-mêmes si volontiers dans leurs salons, si elles mettent tant d'empressement à courir au bal, au spectacle, c'est qu'elles sont sûres d'y trouver l'homme. A leur insu, les femmes les plus vertueuses et les hommes les plus honnêtes ne cèdent point à une autre attraction. Cette attraction est toute puissante et telle est sa force que nul ne peut se vanter de lui résister. Les chutes sont particulièrement nombreuses dans le monde parce que le sol y est particulièrement glissant et qu'il suffit d'un faux pas pour tomber et ne plus pouvoir se relever. Le monde est la terre d'élection de Tamour. Il s'y installe en vainqueur et en maître au milieu de tout un peuple de sujets dociles. Tout l'y appelle, l'y retient et l'y favorise. Les jeunes générations prennent leurs premières leçons sous les yeux complaisants des générations anciennes. Sans parler des vieux beaux et des vieilles ^quettes qui ne savent point se résigner et renoncer en temps voulu à des joies qui ne sont plus de leur âge, les Hommes les plus sérieux et les femmes les plus raisonnables, ne sont jamais bien assurés de ne point suivre le commun exemple.

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La passion ne nait point toujours, mais elle est toujours sur le point de naître.

Jeune fille ou jeune femme, la femme a à peine fait les premiers pas dans la vie mondaine que chaque jour, et, à chaque heure de chaque jour, elle est pour ainsi dire assiégée par Tamour. Pour peu qu'elle soit belle ou, qu*à défaut de la beauté, elle ait de la grâce, qu'elle possède quelqu'un de ces dons mystérieux et indéfinissables qui font qu'elle plaît, elle devient pour l'homme un objet de convoitise, de poursuite et de lutte. Avant le mariage, elle a à la fois à se défendre contre les autres et contre elle-même, et, après le mariage, il en est encore de même jusqu'à ce qu'elle ait atteint ces limites de la maturité où les hommages qu'on lui adresse n'ont plus rien que de respectueux. Jusque-là, elle est toujours en péril parce que l'ennemi peut toujours apparaître tout à coup et s'emparer d'elle par surprise au moment même où elle se croyait dans la plus complète sécurité.

Ce qui se lit, ce qui se voit, ce qui s'entend, tout est plein pour la femme de suggestions mauvaises car tout lui parle de l'amour et ne lui en parle que dans un langage mensonger : « Le monde commande le

€ devoir en pédant et ne s'aperçoit pns qu'il prêche « le contraire de sa voix la plus séduisante ! Sans « le vouloir, sans le savoir peut-être, il abuse « d'un vocabulaire insidieux pour déguiser ce petit « mot, vice. Vice ! non, parbleu ! jamais; mais amour, € passion, idéal, cœur, àme, à la bonne heure ! « N'est-ce pas là la divinité que la femme entend « célébrer jour et nuit autour d'elle sous mille péri- « phrases complaisantes comme des duègnes?... Et « pourquoi l'argument suprême auprès d'une femme « est-il de lui dire : Vous n'avez pas de cœur? Que « signifie cette phrase si niaise et si victorieuse « pourtant, — sinon : Vous n'inspirerez jamais une « cavatine, ni un tableau, ni un drame, ni même « une romance, — rien enfin de ce qu'on aime, de « ce qu'on fête, de ce qu'on admire? Vous recevrez « ce soir le baiser d'un mari, et voilà tout! Voilà « vos triomphes à vous, femmes sans cœur, femmes « pot-au-feu * (l).

Cet hymne de la passion, le.s poètes et les romanciers le chantent ainsi tout haut à la femme, et à leur tour, les hommes qui l'entourent le lui murmurent

(1) La Crise,

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doucement à l'oreille. Empressés à lui plaire, tous ces courtisans ne lui disent pas seulement qu'elle est" jeune, qu'elle est belle, que la beauté et la jeunesse n'ont qu'un temps. Il lui disent aussi qu'elle a un cœur, que le cœur est fait pour aimer sans contrainte, comme il lui sied d'aimer. Et à la suite de la passion, ils lui font entrevoir, pour plus aisément la persuader, des bonheurs sans mélange, des félicités inconnues dont rien dans le présent ne peut lui donner une idée. Pour peu qu'elle ait réellement, ou simplement qu'elle croit avoir des raisons d'être triste, la femme ajoute foi à ces discours. Son imagination fait le reste. Elh va droit à la faute.

Ses illusions ne seront pas d'ordinaire de longue durée, mais elles ne se dissiperont que trop tard. Elle jette les yeux autour d'elle et elle interroge ses amies. Il en est parmi elles qu'elle honore d'une sorte de culte. Un jour elle surprend son idole dans les bras d'un amant. A partir de ce jour, elle se refuse à admettre la pureté et elle est bien près de devenir elle-même impure. L'aventure de Madame d'Hermany et de Madame de Maurescamp n'est pas une fiction et ce n'est pas non plus une aventure unique.

A défaut de la profession de foi d'adultèri qtii la suit, H y a toujours l'exemple (1).

Tous les contacts quotidiens de la vie mondaine avec les familiarités croissantes qu'ils comportent du côté de rhomme comme du côté de la femme ne sont pas non plus sans péril. Si chaste soit-elle, la mère la plus dévouée ne retourne jamais à son foyer, au moins pour un instant, tout à fait telle qu'elle Ta quitté. En un moment de pessimisme, sans doute au sortir de quelque fête dont les invités n'étaient pas aussi bien choisis que de coutume, Feuillet avec une brutalité qui ne lui est pas habituelle, hissera échapper ces lignes : « Je vais vous dire dos choses « horribles, mais nous professons entre homipes « une maxime passée à l'état d'axiômc, c'est qu'une « femme, si honnête soit-elle, cesse de Têtre après « un carnaval un peu chaud, ou même, — vous « allez frémir, — après un cotillon de trois ou quatre « heures. Il y a là un phénomène physiologique que « je me borne à vous indiquer, mais enfin ce n'est « plus une femme que nous tenons dans nos bras, « c'est une négresse, ce n'est même plus une créature

(1) Histoire d'une Parisienne,

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t humiiae, un être pensant et conscient. .. , ce n'est

« plus, comment dirais-je? qu'une sensitive toute

« prête à se pâmer et à se flétrir au premier contact,

c II suffit alors d'une simple occasion pour que la

« mauvaise action précède la pensée. C'est toujours

« une honnête femme, seulement elle tombe (1). »

A ses débuts, l'amour est toujours timide, mais il n'est timide qu'à ses débuts. Ce n'est d'abord qu'un penchant, une simple inclination dont l'origine fortuite échappe. L'inclination conduit tout droit à l'amitié. De l'amitié à l'amour il n'y a même plus un pas, car l'amitié n'est alors que le pseudonyme de l'amour qui reprend d'ailleurs sur le champ son nom véritable. Amants et amantes sont prodigues de serments. Ils sont probablement sincères à la minute où il les échangent, mais ils ne les tiennent jamais. Un peu plus tôt ou un peu plus tard suivant les circonstances, il arrive un instant où selon le mot de Feuillet « le nom d'amitié n'est plus prononcé» et ce n'est là qu'un euphémisme dont le sens n'échappe à personne.

Malheureuse, la femme rêve du bonheur qu'elle n'a pas. Ne le trouvant pas à son foyer, elle va le

(l) Journal d'une Femme.

cho.rcher ailleurs et il se rencontre presque toujours sur la route quelqu'un pour le lui offrir. Pour peu que les affligées s'y prêtent, les consolateurs ne leur manquent pas. Sans parler de ces professionnels qui font métier du les ronsoler, comme le Comte de Monthélin, il surgit auprès d'elles une àme sensible sinon une âme ingénue pour apportera leur douleur le remède qu'elles réclament. Mais l'amour défendu et coupable n'est point d'une autre essence que l'amour permis et innocent. Ses joies ne sont ni plus solides, ni plus durables. Ce ne sont point les joies divines entrevues par l'imagination des amants à riieiire où au mépris des serments d'un?, foi ancienn(î, ils scellent les promesses d'une foi nouvelle. Ce sont des joies humaines, troublées et troublantes comm(^ toutes les joies humaines, comme celles-là même qu'elles se vantent de remplacer, pleines de défaillances, de déceptions et de regrets. L'amour se dit éternel et il n'est qu'éphémère. Les héros et les héroïnes de Feuillet en font tous à un moment ou à un aatre la triste expérience.

Les femmes heureuses ne sont pas toujours plus sages que leurs compagnes moins favorisées. Au bonheur tel <jue la réalité le leur offre et peut le

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leur offrir, elles préfèrent ou sont sur le point de préférer le bonheur tel que leur représente leur imagination. Il leur arrive ainsi de lâcher la proie pour Tombre et de devenir en même temps que des femmes coupables, des femmes infortunées. Sans être un mal universel, la « Crise » est un mal fort répandu et cette affection du cœur n'est point sans faire bien des victimes. Pour guérir ces pauvres malades qui trouvent soudain trop lourd le fardeau de toute une vie d'honnêteté, Fijuillet propose un remède ingénieux. Il n'est pourtant pas d'une très sûre thérapeutique. Plus d'un malade pourrait prendre son médecin pour amant et la « Crise » qui n'est qu'un accident aïgu deviendrait infailliblement une maladie chronique. Le docteur Dessoles s'entend à merveille à raisonner de ce cas passionnel et de ses causes secrètes. Il est moins habile à le soigner. Sa vertu ne court guère de moindres dangers que celle de sa cliente et le dénouement du théâtre aurait bien des chances de ne pas être celui de la vie. (1)

Pour tenir à une femme qui vient de tomber, à l'instant même de la chute, le langage que tient à sa

(1) La Crise,

maîtresse d'une minute, Monsieur de Camors, il fajL être C3 personnage sans cœur et sans pudeur. Ci qu'il dit tout haut, d'autres le pensent cependant tout bas. S'ils ne le pensent pas dans l'enivrement qui suit la faute commune, ils ne tardent pas à le penser lorsque revenus à eux-mêmes, déjà atteints de la lassitude de la satiété, ils voient les choses telles qu'elles sont et se jugent eux-màmos, tout en jugeant les autres : « Les femmes qui se perdent, sachez-le « bien, n'ont pas de juges plus sévères que leurs « complices. Ainsi moi, que voulez-vous que je « pense de vous ? Je connais votre mari depuis « son enfanoe.... pour son malheur.... et pour ma « h;)iiôe ! Il n'y a pas une goutte de sang dans ses

« veines qui ne vous soit dévouée il n'y a pas

« une fi\tigue de ses jours, pas une veille de ses « nuits qui ne vous appartienne.... tout votre bien-

« être est fait de ses sacrifices toutes vos joies de

« ses peines ! Voilà ce qu'il est pour vous !

« Moi, vous avez vu mon nom dans un journa^l, « vous m'avez vu passer à cheval sous vos fenêtres. . . .

« et c'est assez rien de plus.... et vous me livrez

« en une minute toute une vie avec la vôtre ! Eh « bien ! tout fainéant.... tout libertin de mon « espèce qui abusera comme moi de votre vanité et

l'œuvré 167

« de votre faiblesse, et qui vous dira ensuite quMl « vous estime, mentira !... Et si vous pensez qu'au « moins il vous aimera, vous vous trompez « encore. » (1)

L'infortunée Cécile de Stèle du « Journal d'une Femme » n'entend point une voix étrangère lui adresser ces rudes paroles d'une si triste mais si profonde vérité. Ce que Monsieur de Camors dit à Madame Escande, elle se le dit à elle-même dans une suprême confidence à sa meilleure amie :

« J'ai été sa maîtresse.... oui.... hier.... en sortant « du bal.... Comment? Pourquoi? Je ne sais pas !....

« Je.... Je me suis donnée.... sans raison sans

« passion sans goût sans excuse.... Comme

« une misérable fille !..... Ah ! j'avais été honnête

« femme jusque là, je t'assure ! Et penser que

« je ne puis plus l'être jamais.... que j'ai cette tache « au front, cette honte au cœur pour le reste de ma « vie !.... Est-ce donc vrai ? Est-ce possible ? Quel

« réveil, grand Dieu !.... Ah ! si on savait si

« on savait !» (2).

(1) Monsieur de Camors»

(2) Le Journal d'une Femme,

168 OCTAVE FECILLET

En amour comme ailleurs il y a bien Texpérience, miis rexpériencc vient toujours trop tard et ne profite à personne. L'amour est toujours Tamour. L'éternel magicien continue à faire des dupes et ses dupos ne sont pas loin d'être des victimes. Trois personnages remplissent à eux seuls de la triste histoire de leur vie tous les romans de Feuillet. Ce sont les, trois personnages classiques du mari, de la femme et de Tamant. Quel que soit le nom qu'ils portent, après avoir cru un instant au bonheur, ils sont tous les trois l'^galement malheureux. Seuls Marguerite Larocque et Maxime d'Hauterive, le héros et l'héroïne du Roman dun Jeune homme pauvre éc!iapp:iront à la destinée commune, mais le Roman d'un Jeune Homme pauvre s'arrête au seuil même du foyer et il ne lui a pas été donné de suite. Le commun malheur de tous ceux qui dans le monde conçoivent la vie à la façon d'une pièce de théâtre ou d'un roman est-il la revanche des lois de la nature ou bien une haute leçon de morale ? Feuillet ne le dit point expressément. Il laisse à ceux qui pensent parmi ses lecteurs et ses lectrices, le soin de le deviner.

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